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Accueil > Texte > Le Malade imaginaire (Elzevir de 1674)

Le Malade imaginaire, comédie en trois actes mêlés de danses et de musique, Amsterdam, Daniel Elzevir, 1674. (exemplaire : Bibliothèque Nationale, RES-Yf-4181).




LE MALADE IMAGINAIRE
COMEDIE,
Meslée de Musique et de Dance.
Representée sur le Theatre du Palais Royal.



PROLOGUE.

Le Theâtre represente une Forest.

L ouverture du Theâtre se fait par un bruit agreable d’Instrumens. Ensuite un Bergere vient se plaindre tendrement de ce qu’elle ne trouve aucun remede pour soulager les peines qu’elle endure. Plusieurs Faunes et AEgypans assemblez pour des Festes et des Jeux qui leurs sont particulers, rencontrent la Bergere. Ils écoutent ses plaintes, et forment un Spectacle tres-divertissant.

PLAINTE DE LA BERGERE.


Vostre plus haut sçavoir n’est que pure chimere
Vains et peu sages Medecins,
Vous ne pouvez guérir par vos grands mots Latins
La douleur qui me desespere,
Vostre plus haut sçavoir n’est que pure chimere.
---
Helas, je n’ose découvrir
Mon amoureux martyre,
Au Berger pour qui je soûpire,
Et qui seul peut me secourir  ;
Ne pretendez pas le finir,
Ignorants Medecins vous ne sçauriez le faire  :
Vostre plus haut sçavoir n’est que pure chimere.
---
Ces remedes peu seurs dont le simple vulgaire
Croit que vous connoissez l’admirable vertu,
Pour les maux que je sens n’ont rien de salutaire  ;
Et tout vostre caquet ne peut estre receu
Que d’un MALADE IMAGINAIRE.
Vostre plus haut sçavoir n’est que pure chimere.
Vains et peu sages Medecins,
Vous ne pouvez guérir par vos grands mots Latins
La douleur qui me desespere  ;
Vostre plus haut sçavoir n’est que pure chimere.

PREMIER INTERMEDE. Un Seignor Pantalon accompagné d’un Docteur et d’un Trivelin, vient donner une Serenade à sa Maistresse, et chante ces paroles.
Notte dì v’amo’e v’adoro,
Cerco’ un si per mio ristoro,
Mà se voi dite di nò
Bell’ingrata jo morirò
---
Fra la speranza
S’afflig ge’ il cuore,
In lontananza
Consum a l’hore  ;
Si dolce’ inganno
Che mi figura
Breve l’affanno,
A hi troppo dura,
Cosi per tropp’amar languisco e muoro
Notte’e dì v’amo’e v’adoro,
---
Cerco’ un si per mio ristoro,
Mà se voi dite di nò
Bell’ingrata jo morirò.
---
Se non dormite,
Al men pensate
Alle ferite
Ch’al cuor misfate  ;
Deh almen fingete
Permio conforto,
Se m’uccidete,
D’haver il torto  :
Vostra pietà mi scemera’ il martoro
Notte dì v’amo’e vadoro,
Cerco’ un si per mio ristoro,
Mà se voi dite di nò
Bell’ingrata jo morirò. Une vieille se presente à la fenestre, et répond au Seignor Pantalon en se mocquant de luy.
Zerbinetti ch’ogn’hor confinti sguardi,
Mentiti desiri,
Fallaci sospiri,
Accenti buggiardi,
Difede vi preggiate  ;
Ah che non mingannate.
Che gia sò per prova,
Ch’in voi non si trova
Costanza ne fede  ;
Oh quanto’è pazza colei che vi crede.
---
Quei sguardi languidi
Non minnamorano,
Quei sospiri fervidi
Più non m’imfiammano
Vél giurò’ a fe.
Zerbino misero,
Del vostro piangere
Il mio cor libero
Vvol sempre ridere
Crede t’à mè
Chegiasò per prova,
Ch’in voi non si trova
Costanza ne fede  ;
Oh quanto’ è pazza colei che vi crede.

LE MALADE IMAGINAIRE.
Comedie,
MESLE’E DE MUSIQUE
ET DE DANCE.
REPRESENTE’E
Sur le Theatre du Palais Royal.



LE PROLOGUE.

Apres les glorieuses fatigues, et les Exploits victorieux de nôtre Auguste Monarque  ; Il est bien juste que tous ceux qui se meslent d’écrire travaillent, ou à ses Loüanges, ou à son Divertissement. C’est ce qu’icy l’on a voulu faire, et ce Prologue est un essay des Loüanges de ce grand Prince, donne entrée à la Comedie du Malade Imaginaire , dont le projet a esté fait pour le délasser de ses nobles travaux.

La Decoration represente un Lieu Champestre fort agreable.

EGLOGUE.

En Musique, et en Dance.

FLORE, PAN, CLIMENE, DAPHNE’, TIRCIS, DORILAS, DEUX ZEPHIRS, TROUPE DE BERGERES, ET DE BERGERS.

FLORE.
Quittez, quittez vos Troupeaux,
Venez Bergers, venez Bergeres,
Accourez, accourez sous ces tendres Ormeaux,
Je viens vous annoncer des nouvelles bien chères,
Et réjoüir tous ces Hameaux  :
Quittez, quittez vos Troupeaux,
Venez Bergers, venez Bergeres,
Accourez, accourez sous ces tendres Ormeaux.

CLIMENE, ET DAPHNE’.
Mais aumoins dis-moy, crüelle,

TIRCIS.
Si d’un peu d’amitié du payeras mes vœux  ?

DORILAS.
Si tu seras sensible à mon ardeur fidelle.

CLIMENE, ET DAPHNE’.
Voila Flore qui nous appelle.

TIRCIS, ET DORILAS.
Ce n’est qu’un mot, un mot, un seul mot que je veux.

TIRCIS.
Languiray-je toûjours dans ma peine mortelle  ?

DORILAS.
Puis-je esperer qu’un jour tu me rendras heureux  ?

CLIMENE, ET DAPHNE’.
Voila Flore qui nous appelle.

ENTRE’E DE BALLET.
Toute la Troupe des Bergers et des Bergeres, va se placer en cadence autour de Flore.

CLIMENE.
Quelle nouvelle parmy nous,
Deesse, doit jetter tant de réjoüissance  ?

DAPHNE’.
Nous brûlons d’apprendre de vous
Cette nouvelle d’importance.

DORILAS.
D’ardeur nous en soûpirons tous.

TOUS.
Nous en mourons d’impatience.

FLORE.
La voicy, silence, silence.
Vos vœux sont exaucez. LOUIS est de retour,
Il ramene en ces lieux les Plaisirs et l’Amour,
Et vous voyez finir vos mortelles alarmes,
Par ses vastes Exploits son bras voit tout soumis,
Il quitte les armes
Faute d’ennemis.

TOUS.
Ah quelle douce nouvelle  !
Qu’elle est grande  ! qu’elle est belle  !
Que de plaisirs  ! que de ris  ! que je jeux  !
Que de succés heureux  !
Et que le Ciel a bien remply nos vœux.
Ah quelle douce nouvelle  !
Qu’elle est grande  ! quelle est belle  !

ENTRE’E DE BALLET. Tous les Bergers et Bergeres, expriment par des Dances les transports de leur joye.

FLORE.
De vos flustes bocageres
Réveillez les plus beaux sons  ;
LOUIS offre à vos Chansons
La plus belle des matieres,
Aprés cent combats,
Où cueille son bras
Une ample victoire  :
Formez entre vous,
Cent combats plus doux,
Pour chanter sa gloire,

TOUS.
Formons entre nous
Cent combats plus doux,
Pour chanter sa gloire.

FLORE.
Mon jeune Amant dans ce bois,
Des presens de mon empire
Prepare un prix à la voix,
Qui sçaura le mieux nous dire
Les Vertus et les Exploits
Du plus auguste des Roys.

CLIMENE.
Si Tircis a l’avantage.

DAPHNE’.
Si Dorilas est vainqueur.

CLIMENE.
A le cherir je m’engage.

DAPHNE’.
Je me donne à son ardeur.

TIRCIS.
O trop chere esperance  !

DORILAS.
O mots pleins de douceur  ! TOUS DEUX.
Plus beau Sujet, plus belle recompense
Peuvent-ils animer un cœur  ? Les Violons joüent un Air pour animer les deux Bergers au combat, tandis que Flore comme Juge va se placer au pied de l’arbre avec deux Zephirs, et que le reste comme Spectateurs va occuper les deux coins du Theatre.

TIRCIS.
Quand la neige fonduë enfle un torrent fameux
Contre l’effort soudain de ses flots écumeux
Il n’est rien d’assez solide  ;
Digues, Chasteaux, Villes et Bois,
Hommes et Troupeaux à la fois,
Tout cede au courant qui le guide,
Tel, et plus fier et plus rapide,
Marche LOUIS dans ses Exploits.
BALLET. Les Bergers et les Bergeres de son costé dancent autour de luy sur une Ritornelle, pour exprimer leurs applaudissemens.

DORILAS.
Le foudre menaçant qui perce avec fureur
L’affreuse obscurité de la nuë enflâmée,
Fait d’épouvante et d’horreur
Trembler le plus ferme cœur  :
Mais à la teste d’une armée
LOUIS jette plus de terreur.

BALLET. Les Bergers et Bergeres de son costé, font le mesme que les autres.

TIRCIS.
Des fabuleux Exploits que la Grece a chantez,
Par un brillant amas de belles veritez,
Nous voyons la gloire effacée,
Et tous ces fameux demy-dieux,
Que vante l’Histoire passée,
Ne sont point à nostre pensée
Ce que LOUIS est à nos yeux.

BALLET. Les Bergers et Bergeres de son costé, font encore la mesme chose.

DORILAS.
LOUIS fait à nos temps par ses faits inoüis
Croire tous les beaux faits que nous chante l’Histoire
Des siecles évanoüis  :
Mais nos Neveux dans leur gloire
N’auront rien qui fasse croire
Tous les beaux faits de LOUIS.

BALLET. Les Bergers et Bergeres de son costé font encore de mesme, aprés quoy les deux partis se meslent.

PAN,

suivy de six Faunes.
Laissez, laissez Bergers, ce dessein temeraire,
Hé, que voulez-vous faire  ?
Chanter sur vos chalumeaux,
Ce qu’Apollon sur sa lyre
Avec ses chants les plus beaux,
N’entreprendroit pas de dire  :
C’est donner trop d’essor au feu qui vous inspire,
C’est monter vers les Cieux sur des aisles de cire,
Pour tomber dans le fonds des Eaux.
---
Pour chanter de LOUIS, l’intrepide courage,
Il n’est point d’assez docte voix,
Point de mots assez grands pour en tracer l’image  :
Le silence est le langage
Qui doit loüer ses Exploits.
---
Consacrez d’autres soins à sa pleine Victoire,
Vos loüanges n’ont rien qui flattes ses desirs.
Laissez, laissez-là sa gloire
Ne songez qu’à ses plaisirs.
TOUS.
Laissons, laissons-là sa gloire
Ne songeons qu’à ses plaisirs.

FLORE.
Bien que pour étaler ses vertus immortelles
La force manque à vos esprits,
Ne laissez pas tous deux de recevoir le prix  :
Dans les choses grandes et belles
Il suffit d’avoir entrepris.

ENTRE’E DE BALLET. Les deux Zephirs dancent avec deux couronnes de Fleurs à la main, qu’ils viennent donner en suite aux deux Bergers.

CLIMENE, ET DAPHNE’

en leur donnant la main.
Dans les choses grandes et belles
Il suffit d’avoir entrepris.

TIRCIS, ET DORILAS.
Ha  ! que d’un doux succés nostre audace est suivie  !

FLORE, ET PAN.
Ce qu’on fait pour LOUIS on ne le perd jamais.

LES QUATRE AMANS.
Au soin de ses plaisirs donnons nous désormais.

FLORE, ET PAN.
Heureux, heureux, qui peut luy consacrer sa vie.

TOUS.
Joignons tous dans ces bois
Nos flutes et nos voix,
Ce jour nous y convie,
Et faisons aux Echos redire mille fois,
LOUIS est le plus grand des Rois  ;
Heureux, heureux, qui peut luy consacrer sa vie.

DERNIERE ET GRANDE

ENTRE’E DE BALLET. Le Theatre change et represente une Chambre.

LE PREMIER ACTE

Le Theatre change, et represente une Ville.

PREMIER INTERMEDE.

Polichinelle dans la nuit vient pour donner une Serenade à sa Maistresse. Il est interrompu d’abord par des Violons, contre lesquels, il semet en colere  ; et ensuite par le Guet, composé de Musiciens et de Danceurs.

POLICHINELLE.
O Amour, amour, amour, amour  ! pauvre Polichinelle, quelle Diable de fantaisie t’es-tu allé mettre dans la cervelle  ! A quoy t’amuses-tu miserable insensé que tu es  ? Tu quittes le soin de ton négoce, et tu laisses aller tes affaires à l’abandon. Tu ne manges plus, tu ne bois presque plus, tu pers le repos de la nuit, et tout cela pour qui  ? Pour une Dragonne, franche Dragonne, une Diablesse qui te rembarre, et se mocque de toout ce que tu peux luy dire. Mais il n’y a point à raisonner là-dessus  : Tu le veux, amour, il faut estre fou comme beaucoup d’autres. Cela n’est pas le mieux du monde à un homme de mon âge, mais qu’y faire  ? On n’est pas sage quand on veut, et les vieilles cervelles se démontent comme les jeunes.
Je viens voir si je ne pourray point adoucir ma tigresse par une Serenade. Il n’y a rien par fois qui soit si touchant qu’un Amant qui vient chanter ses doleances aux gons, et aux verroux de la porte de sa Maistresse. Voici dequoy acompagner ma voix. O nuit  ! ô chere nuit  ! portes mes plaintes amoureuses jusques dans le lit de mon inflexible. Violons.

POLICHINELLE.
Quelle impertinente harmonie vient interrompre icy ma voix  ? Violons.

POLICHINELLE.
Paix-là, taisez-vous, Violons. Laissez-moy me plaindre à mon ayse des cruautez de mon inexorable. Violons.

POLICHINELLE.
Taisez-vous, vous dis-je. C’est moy qui veut chanter. Violons.

POLICHINELLE.
Paix donc. Violons.

POLICHINELLE.
Oüais  ! Violons.

POLICHINELLE.
Ahy. Violons.

POLICHINELLE.
Est-ce pour rire  ? Violons.

POLICHINELLE.
Ah que de bruit  ! Violons.

POLICHINELLE.
Le Diable vous emporte. Violons.

POLICHINELLE.
J’enrage. Violons.

POLICHINELLE.
Vous ne vous tairez pas  ? Ah Dieu soit loüé. Violons.

POLICHINELLE.
Encore  ? Violons.

POLICHINELLE.
Peste des Violons. Violons.

POLICHINELLE.
La sotte Musique que voila  ! Violons.

POLICHINELLE.
La, la, la, la, la,la. Violons.

POLICHINELLE.
La, la, la, la, la, la. Violons.

POLICHINELLE.
La, la,la, la, la, la, la, la. Violons.

POLICHINELLE.
La, la, la, la, la. Violons.

POLICHINELLE.
La, la, la, la, la, la. Violons.

POLICHINELLE.
Par ma foy cela me divertit. Poursuivez, Messieurs les Violons, vous me ferez plaisirs. Allons donc, continüez. Je vous en prie. Voilà le moyen de les faire suivre. La Musique est accoûtumée à ne point faire ce qu’on veut. Ho sus, à nous. Avant que de chanter il faut que je prelude un peu, et jouë quelque piece afin de mieux prendre mon ton. Plan, plan, plan. Plin, plin, plain. Voilà un temps fâcheux pour mettre mon Luth d’accord. Plin, plin, plin. Plin, tan, plan. Plin, plin, plin. Les cordes ne tiennent point par ce temps-là. J’entends du bruit, mettons mon Luth contre la porte.

ARCHERS.
Qui va-là  ? qui va-là  ?

POLICHINELLE.
Qui diable est cela  ? est-ce que c’est la mode de parler en Musique  ?

ARCHERS.
Qui va-là  ? qui va-là  ? qui va-là  ?

POLICHINELLE.
Moy, moy, moy.

ARCHERS.
Qui va-là  ? qui va-là, vous dis-je  ?

POLICHINELLE.
Moy, moy, vous dis-je.
ARCHERS.
Et qui toy  ? et qui toy  ?

POLICHINELLE.
Moy, moy, moy, moy, moy, moy.

ARCHERS.
Dis ton nom, dis ton nom, sans davantage attendre.

POLICHINELLE.
Mon nom est, va te faire pendre.

ARCHERS.
Icy, camarade, icy.
Saisissons l’insolent qui nous répond ainsi.

ENTRE’E DE BALLET. Tout le Guet vient qui cherche Polichinelle dans la nuit.

Violons et Danceurs.

POLICHINELLE.
Qui va-là  ? Violons et Danceurs.

POLICHINELLE.
Qui sont ce coquins que j’entens  ? Violons et Danceurs.

POLICHINELLE.
Euh  ! Violons et Danceurs.

POLICHINELLE.
Hola, mes Laquais, mes gens. Violons et Danceurs.

POLICHINELLE.
Par la mort. Violons et Danceurs.

POLICHINELLE.
Par le sang. Violons et Danceurs.

POLICHINELLE.
J’en jetteray par terre. Violons et Danceurs.

POLICHINELLE.
Champagne, Pointevin, Picard, Basque, Breton. Violons et Danceurs.

POLICHINELLE.
Donnez-moy mon Mousqueton. Violons et Danceurs.

POLICHINELLE.
Pouë. Ils tombent tous et s’enfuyent.
POLICHINELLE.
Ah, ah, ah, ah, comme je leur ay donné l’épouvante. Voila de sottes gens d’avoir peur de moy qui ay peur des autres. Ma foy il n’est que de joüer d’adresse en ce monde. Si je n’avois tranché du grand Seigneur, et n’avois fait le brave, ils n’auroient pas manquer de ma haper. Ah, ah, ah.

ARCHERS.
Nous le tenons, à nous, Camarades, à nous  ; dépéchez, de la lumiere.

BALLET. Tout le Guet vient avec des lanternes.

ARCHERS.
Ah traistre  ! ah fripon  ! c’est donc vous  ?
Faquin, maraut, pendart, impudent, temeraire,
Insolent, effronté, coquin, filou, voleur,
Vous osez nous faire peur  ?

POLICHINELLE.
Messieurs, c’est que j’estois yvres.

ARCHERS.
Non, non, non point de raison,
Il faut vous apprendre à vivre,
En prison, viste, en prison.

POLICHINELLE.
Messieurs, je ne suis point voleur.

ARCHERS.
En prison.

POLICHINELLE.
Je suis un Bourgeois de la Ville.

ARCHERS.
En prison.

POLICHINELLE.
Qu’ay-je fait  ?

ARCHERS.
En prison, viste en prison.

POLICHINELLE.
Messieurs, laissez-moy aller.

ARCHERS.
Non.

POLICHINELLE.
Je vous prie.

ARCHERS.
Non.

POLICHINELLE.
Eh  !

ARCHERS.
Non.

POLICHINELLE.
De grace.

ARCHERS.
Non, non.

POLICHINELLE.
Messieurs.

ARCHERS.
Non, non, non.

POLICHINELLE.
S’il vous plaist.

ARCHERS.
Non, non.

POLICHINELLE.
Par charité.

ARCHERS.
Non, non.

POLICHINELLE.
Au nom du Ciel.

ARCHERS.
Non, non.

POLICHINELLE.
Misericorde.

ARCHERS.
Non, non, non, point de raison,
Il vous faut apprendre à vivre,
En prison, viste en prison.

POLICHINELLE.
Eh n’est-il rien, Messieurs, qui soit capable d’attendrir vos ames  ?

ARCHERS.
Il est aysé de nous toucher,
Et nous sommes humains plus qu’on ne sçauroit croire  ;
Donnez-nous six pistoles pour boire,
Nous allons vous lâcher.

POLICHINELLE.
Helas  ! Messieurs, je vous asseure que je n’ay pas un soû sur moy.

ARCHERS.
Au deffaut de six pistolles,
Choisissez donc sans façon
D’avoir trente croquignoles,
Ou douze coups de baston.

POLICHINELLE.
Si c’est une necessité, et qu’il faille en passer par là, je choisis les croquignolles.

ARCHERS.
Allons, preparez-vous,
Et contez bien les coups.

BALLET. Les Archers Dançeurs luy donnent des croquignolles en cadence.

POLICHINELLE.
Un et deux. Trois et quatre. Cinq et six, sept et huit. Neuf et dix. Onze et douze et treize, et quatorze, et quinze.

ARCHERS.
Ah  ! ah  ! vous en voulez passer  ;
Allons, c’est à recommencer.

POLICHINELLE.
Ah  ! Messieurs, ma pauvre teste n’en peut plus, et vous venez de me la rendre comme un pomme cuite. J’ayme mieux encore les coups de bâtons que de recommencer.

ARCHERS.
Soit, puisque le baston est pour vous plus charmant.
Vous aurez contentement.

BALLET. Les Archers Danceurs luy donnent des coups de bastons en cadence.

POLICHINELLE.
Un, deux, trois, quatre, cinq, six  ; Ah  ! ah  ! ah  ! je n’y sçaurois plus resister. Tenez, Messieurs, voila six pistoles que je vous donne.

ARCHERS.
Ah l’honneste homme  ! ah l’ame noble et belle  !
Adieu, Seigneur, adieu, Seigneur Polichinelle.

POLICHINELLE.
Messieurs, je vous donne le bon soir.

ARCHERS.
Adieu, Seigneur, adieu, Seigneur Polichinelle.

POLICHINELLE.
Vostre serviteur.

ARCHERS.
Adieu, Seigneur, adieu, Seigneur Polichinelle.

POLICHINELLE.
Tres-humble Valet.

ARCHERS.
Adieu, Seigneur, adieu, Seigneur Polichinelle.

POLICHINELLE.
Jusqu’au revoir.

BALLET. Ils dançent tous en réjoüissance de l’argent qu’ils ont receu.

Le Theatre change, et represente la mesme chambre.

SECOND ACTE DE LA COMEDIE.

SECOND INTERMEDE.

Le frere du Malade Imaginaire , luy amene pour le divertir plusieurs Egyptiens et Egyptiennes vestus en Mores, qui font des Dances entre-meslées de Chansons.

PREMIERE FEMME MORE.
Profitez du Printemps
De vos beaux ans,
Aymable jeunesse,
Profitez du Printemps
De vos beaux ans,
Donnez-vous à la tendresse.
---
Les plaisirs les plus charmans,
Sans l’amoureuse flâme,
Pour contenter une ame,
N’ont point d’attraits assez puissans.
---
Profitez du Printemps
De vos beaux ans,
Aymable jeunesse  ?
Profitez du Printemps
De vos beaux ans,
Donnez-vous à la tendresse.
---
Ne perdez point ces precieux momens,
La beauté passe,
Le temps l’efface,
L’âge de glace
Vient à sa place,
Qui nous oste le goust de ces doux passe-temps.
---
Profitez du Printemps
De vos beaux ans,
Aymable jeunesse,
Profitez du Printemps
De vos beaux ans,
Donnez-vous à la tendresse.

SECONDE FEMME MORE.
Quand d’aymer en nous presse,
A quoy songez-vous  ?
Nos cœurs dans la jeunesse
N’ont vers la tendresse
Qu’un penchant trop doux  ;
L’amour a pour nous prendre
De si doux attraits,
Que de soy, sans attendre,
On voudroit se rendre
A ses premiers traits  :
Mais tout ce qu’on écoute,
Des vives douleurs
Et des pleurs
Qu’il nous couste  ;
Fait qu’on en redoute
Toute les douceurs.

TROISIE’ME FEMME MORE.
Il est doux à nostre âge
D’aymer tendrement
Un Amant
Qui s’engage  :
Mais s’il est volage,
Helas  ! quel tourment  !

QUATRIE’ME FEMME MORE.
L’Amant qui se dégage
N’est-il pas le malheur,
La douleur
Et la rage,
C’est que le volage
Garde nostre cœur

SECONDE FEMME MORE.
Quel party faut-il prendre
Pour nos jeunes cœurs  ?

QUATRIE’ME FEMME MORE.
Devons-nous nous y rendre
Malgré ses rigueurs  ?

ENSEMBLE.
Oüy, suivons ses ardeurs,
Ses transports, ses caprices,
Ses douces langueurs,
S’il a quelques supplices,
Il a cent delices
Qui charment les cœurs.

ENTRE’E DE BALLET. Tous les Mores dancent ensemble, et font sauter des Singes qu’ils ont amenez avec eux.

TROISIE’ME INTERMEDE.

C’est une Ceremonie Burlesque d’un homme qu’on fait Medecin, en Recit, Chant et Dance.

ENTRE’E DE BALLET.

Plusieurs Tapissiers viennent preparer la Salle, et placer les bancs en cadence. En suite dequoy toute l’assemblée, composée de huit Porte-Seringues, six Apotiquaires, vingt-deux Docteurs, celuy qui se fait recevoir Medecin, huit Chirurgiens dançans, et deux chantans, entre, et prend ses places selon les rangs.

PRÆSES.
Scavantissimi Doctores,
Medicinæ Professores,
Qui hic assemblati estis  ;
Et vos altri Messiores,
Sententiarum facultatis
Fideles executores,
Chirurgiani et Apothicari,
Atque tota Compania aussi,
Salus honor, et argentum,
Atque bonum appetitum.
---
Non possum Docti confréri,
En moy satis admirari,
Qualis bona inventio,
Est Medici professio  :
Quam bella chosa est et bene trovata
Medecina illa benedicta,
Quæ suo nomine solo
Surprenanti miraculo,
Depuis si longo tempore
Facit à gogo vivere
Tant de gens omni genere.
---
Per totam terram videmus
Grandam vogam ubi sumus  ;
Et quod grandes et petiti
Sunt de nobis infatuti  :
Totus mundus currens ad notros remedios,
Nos regardat sicut Deos,
Et nostris Ordonnancijs
Principes et Reges soumissos videtis.
---
Donque il est nostræ sapientiæ,
Boni sensus atque prudentiæ,
De fortement travaillare,
A nos bene conservare
In tali credito, voga, et honore,
Et prandere gardam à non recevere
In nostro docto corpore
Quam personas capabiles,
Et totas dignas ramplire
Has plaças honorabiles.
---
C’est pour cela que nunc convocati estis,
Et credo quod trovabitis
Dignam matieram medici,
In sçavanti homine que voicy  :
Lequel il chosis omnibus
Dono ad interrogandum,
Età fond examinandum.
Vostris capacitatibus.

PRIMUS DOCTOR.
Si mihi licentiam dat Dominus Præses,
Et tanti docti Doctores,
Et assistantes illustres
Tres-sçavanti Bacheliero
Quem estimo et honoro,
Domandabo causam et rationem,
quare
Opium facit dormire.

BACHELIERUS.
Mihi à docto Doctore
Domandatur causam et rationem,
quare
Opium facit dormire  ?
A quoy respondeo,
Quia est in eo
Virtus dormitiva,
Cujus est natura
Sensus assoupire.

CHORUS.
Bene, bene, bene, bene respondere
Dignus, dignus est entrare
In nostro docto corpore.

SECUNDUS DOCTOR.
Cum permissione Domini Præsidis
Doctissimæ facultatis,
Et totus his nostris actis
Companiæ assistantis
Domandabo tibi, docte Bacheliere,
Quæ sunt remedia,
Quæ in malatia
Dicte hidropisia
Convenit facere.

BACHELIERUS.
Clisterium donare,
Postea segnare,
Ensuitta purgare

CHORUS.
Bene, bene, bene, bene respondere
Dignus, dignus est entrare
In nostro docto corpore.

TERTIUS DOCTOR.
Si bonum semblatur Domino Præsidi
Doctissime facultati
Et companiæ præsenti
Domandabo tibi, doct Bacheliere,
Pulmonicis atque Asmaticis.
Trovas à propos facere.

BACHELIERUS.
Clisterium donare,
Postea segnare.
Ensuitta purgare.

CHORUS.
Bene, bene, bene, bene respondere
Dignus, dignus est entrare
In nostro docto corpore.

QUARTUS DOCTOR.
Super illas maladias,
Doctus Bachelierus dixit maravillas  ;
Mais si non ennuyo Dominum Præsidem
Doctissimam facultatem,
Et totam honorabilem
Companiam écoutantem  ;
Faciam illi unam quæstionem,
De hiero maladus unus
Tombavit in meas manus  :
Habet grandam fiévram cum redoublamentis,
Grandam dolorem capitis,
Et grandum malum au costé,
Cum granda difficultate
Et pena de respirare  :
Veillas mihi dire,
Docte Bacheliere,
Quid illi facere.

BACHELIERUS.
Clisterium donare,
Postea segnare,
Ensuitta purgare.

TERTIUS DOCTOR.
Mais si maladia
Opiniatra,
Non vult se garire,
Quid illi facere.

BACHELIERUS.
Clisterium donare,
Postea segnare,
Ensuitta purgare.

CHORUS.
Bene, bene, bene, bene respondere
Dignus, dignus est entrare,
In nostro docto corpore.

PRÆSES.
Juras gardare statua
Per facultatem præscripta,
Cum sensu et jugeamento.

BACHELIERUS.
Juro.

PRÆSES.
Essere in omnibus
Consultationibus
Ancieni aviso  ;
Aut bono,
Aut mauvaiso.

BACHELIERUS.
Juro.

PRÆSES.
De non jamais te servire
De remediis aucunis,
Quam de ceux seulement doctæ facultatis
Maladus d’eust-il crevare,
Et mori de suo malo  ?

BACHELIERUS.
Juro.

PRÆSES.
Ego cum isto boneto
Venerabili et docto,
Dono tibi et concedo
Virtutem et puissanciam
Medicandi,
Purgandi,
Seignandi,
Perçandi,
Taillandi,
Coupandi,
Et occidendi
Impune per totam terram.

ENTRE’E DE BALLET. Tous les Chirurgiens et Apotiquaires viennent luy faire la reverence en cadence.

BACHELIERUS.
Grandes Doctores doctirnæ,
De la Rhubarbe et du Sené  :
Ce seroit sans douta à moy chosa folla
Inepta et ridicula,
Si j’alloibam m’engageare
Vobis loüangeas donare,
Et entreprenoibam adjoûtare,
Des lumieras au Soleillo,
Et des Etoilas au Cielo,
Des Ondas à l’Oceano,
Et des Rosas au Printanno  ;
Agreate qu’avec uno moto
Pro toto remercimento,
Randam gratiam corpori tam docto,
Vobis, vobis, debeo  ;
Bien plus qu’à naturæ, et qu’à patri meo.
Natura et pater meus,
Hominem me habent factum  :
Mais vos me, ce qui est bien plus,
Avetis factum Medicum,
Honor, favor, et gratia,
Qui in hoc corde que voilà,
Imprimant ressentimenta
Qui dureront in sæcula.

CHORUS.
Vivat, vivat, vivat, vivat, cent vois vivat,
Novus Doctor, qui tam bene parlat,
Mille, mille annis, et manget et bibat,
Et seignet et tuat.

ENTRE’E DE BALLET. Tous les Chirurgiens et les Apotiquaires dancent au son des Instrumens et des Voix, et des battemens de mains et des Mortiers d’Apotiquaires.

CHIRURGUS.
Puisse-t’il voir doctas,
Suas Ordonnancias,
Omnium Chirurgorum,
Et Apothiquarum
Remplire boutiquas.

CHORUS.
Vivat, vivat, vivat, vivat, cent vois vivat,
Novus Doctor qui tam bene parlat,
Mille, mille annis, et manget et bibat,
Et seignet et tuat.

CHIRURGUS.
Puisse-t’il toti anni,
Luy essere boni
Et favorabiles,
Et n’habere jamais
Quam pestas verolas,
Fiévras pluresias,
Et fluxus de sang et dissenterias.

CHORUS.
Vivat, vivat, vivat, vivat, cent vois vivat,
Novus Doctor qui tam bene parlat,
Mille, mille annis, et manget et bibat,
Et seignet et tuat.

DERNIERE ENTRE’E DE BALLET.

LE MALADE IMAGINAIRE,
COMEDIE
EN TROIS ACTES.
Mélez de Danses et de Musique.
A AMSTERDAM,
M. DC. LXXIV.

PERSONNAGES.


ORGON. Malade Imaginaire.
ORONTE. Frere d’Orgon.
LEANDRE. Amant d’Isabelle.
TURBON.
DIAFOIRUS, Pere ,
} Mededins.
DIAFOIRUS, Fils ,
UN APOTIQUAIRE.
MARIANE, Femme d’Orgon en secondes nopces.
ISABELLE. Fille d’Orgon.
FANCHON. Sœur d’Isabelle âgée de dix ans.
CATO. Servante d’Orgon.

La Scene est dans la Chambre d’Orgon.



LA MANIERE
Dont chaque Personnage doit estre habillé.

ORGON.
Est vétu en malade, de gros bas, des mules, un haut-de-chauffe étroit, une camisole rouge avec quelque galon ou dantelle, un mouchoir de cou à vieux passemens, negligemment attaché, un bonnet de nuit avec la coiffe à dentelle.

ORONTE.
En habit de Cavalier modeste.

LEANDRE.
Est vétu galamment, et en amoureux.

TURBON, DIAFOIRUS Pere , et DIAFOIRUS Fils .
Tous trois sont vétus de noir, les deux premiers en habit ordinaire de Medecin, et le dernier avec un grand colet uny, de longs cheveux plats, un manteau qui luy passe les genoux, et portant une mine tout à fait niaise.

L’APOTIQUAIRE.
Est aussi vestu de noir, ou de gris-brun, avec une courte serviete devant soy, et une seringue à la main, sans chapeau.

LES FEMMES.
Sont vétuës comme elles le sont ordinairement dans les Pieces Comiques.



ACTE I.


SCENE PREMIERE.


ORGON.
La toile tirée il paroist dãs une chaire à bras, avec une petite table portative devãt soy, sur laquelle il y a un livre de papier, une bourse de jettons et une clochette. Il prend les jettons etr compte.
Quinze medecines, trois de reste du mois passé, et douze pour tout le mois de Janvier, trente livres. Ho  ! Monsieur Turbon, si j’ay bonne memoire, je ne pris que dix medecines dans tout le mois de Decembre, et vous m’en contez douze pour tout le mois de Janvier que nous achevons  ; à ce conte je suis plus malade ce mois-cy que l’autre. Plus, vingt-deux lavemens, trente-trois livres. Mais, Monsieur Turbon, il me semble que vous m’en ordonnez plus que de coûtume  ; et vous, Monsieur l’Apotiquaire, que vous me les contez un peu trop  : et à la quantité de remedes que je prens, ce seroit bien assez de vingt sols pour lavement, et trente pour medecine. Plus six juleps, neufs livres  ; passe pour cét article. Plus en aposemes et divers syrops, treize livres quinze sols. Plus pour une potion cordiale, et quelques conserves, trois livres, cinq sols. Cinq et cinq sont dix, et dix sont vingt. Plus pour un vomitoire, trente-cinq sols. Vingt et dix sont trente, un deux trois, quatre et cinq sols. Quatre-vingt douze livres quinze sols. Vos parties sont un peu grasses, Monsieur l’Apotiquaire, et je m’en plaindray à Monsieur Turbon Hola, Cato, quelqu’un, drelin, drelin, drelin, drelin. Il sonne la clochette par deux ou trois fois, et son ne luy répond qu’à la troisiéme.

SCENE II.


ORGON, CATO.

ORGON.
C’est grand’pitié qu’on ne peut estre servy, et quand des valets et des servantes n’ont point d’oreille pour leur maistre qui les appelle.

CATO.
Qu’est-ce donc  ? Que vous faut-il  ?

ORGON. Cato ôte la table.
Qu’on m’oste cette table, et qu’on aille chez l’Apotiquaire luy dire qu’il ne me fasse pas le lavement que Monsieur Turbon m’a ordonné pour ce soir, si fort que les precedens.

CATO.
Je crois que ce ne sera jamais fait avec vos lavemens et vos medecines, et ma foy Monsieur Turbon se mocque de vous.

ORGON.
Taisez-vous, Madame la sotte, et ne mettez point vostre nez si avant dans nos affaires.

CATO.
Tous vos Medecins sont des ignorans, et n’en veulent qu’à vostre bourse, et ils font bien de profiter de vostre folie.

ORGON.
Comment, insolente, me parler de la sorte, et traitter Monsieur Turbon avec si peu de respect, luy qui m’aime à un point que de vouloir bien faire un donation considerable à Monsieur Diafoirus son neveu en faveur de ma fille qu’il doit épouser.

CATO.
Monsieur Diafoirus épouser vostre fille  !

ORGON.
Oüy-da, pourquoy non  ?

CATO.
Vous vous mocquez.

ORGON.
Je ne me mocque point.

CATO.
Vous vous mocquez, vous dis-je.

ORGON.
Point du tout.

CATO.
Vous n’y songez pas.

ORGON.
J’y songe si bien, que la chose se fera dés aujourd’huy.

CATO.
A d’autres.

ORGON.
L’affaire est concluë.

CATO.
Il n’en sera rien.

ORGON.
Il n’y a rien de plus vray.

CATO.
Mon Dieu  !

ORGON.
C’est une chose faite.

CATO.
Point du tout.

ORGON.
Comment point du tout  ?

CATO.
La chose ne se fera point.

ORGON.
Elle ne se fera point  ?

CATO.
Hé non.

ORGON.
Monsieur Diafoirus n’épousera pas ma fille  ?

CATO.
Non.

ORGON.
Qui l’empéchera  ?

CATO.
Moy.

ORGON.
Toy  ?

CATO.
Oüy, moy je l’empécheray, et l’affection que j’ay pour vous et pour vôtre maison, fera que je dissuaderay Isabelle vôtre fille de vous obeïr en ce point là. Le bel étourneau pour elle que Diafoirus, la voila bien remontée avec un vilain Pedan, et un niais s’il en fut au monde. Pensez à luy donner un mary sortable, et pour qui elle puisse avoir une juste inclination  ; car pour vostre Monsieur Diafoirus, ce n’est pas son fait, et resoluement il ne l’épousera point.

ORGON.
Il ne l’épousera point  !

CATO.
Non.

ORGON.
Non  ?

CATO.
Non, vous dis-je.

ORGON.
Quoy, il ne me sera pas permis de choisir un gendre à ma fantaisie, et pour reconnoissance de la vie que je luy ay donnée, ma fille n’épousera pas un homme qui peut conserver la mienne, et qui d’ailleurs luy apporte dequoy vivre à son aise par la donation que Monsieur Turbon son oncle luy fait de son bien  ? Je veux resolument avoir un Medecin pour mon gendre, que je puisse consulter sans sortir de ma maison, et dont les ordonnances ne me coûtent rien.

CATO.
Paroles perduë que tout cela  ; il ne sera rien de ce que vous dites.

ORGON.
Il n’en sera rien  ?

CATO.
Rien du tout.

ORGON.
Tu auras menty.

CATO.
Vous le verrez.

ORGON.
Comment coquine  ?

CATO.
Tant d’injures qu’il vous plaira, mais je sçay ce que je dis.

ORGON.
Tu me mets en colere, et la bille me suffoque, mais je te feray chasser par ta maistresse, et......

SCENE III.


ORGON, MARIANE, CATO.

ORGON.
Mamie, voy cette diablesse qui m’a mis dans un estat où je ne me connois plus.

MARIANE.
Mon cœur, que t’a-t’elle fait  ?

ORGON.
Mamour, elle m’a mis en colere, et dans l’estat ou je suis, malade, et dans les remedes jusqu’au cou, juge si ce n’est pas me faire mourir.

MARIANE.
Mais encore, que t’a-t’elle fait  ?

ORGON.
Elle fait la raisonneuse, elle se mêle de contrôler mes actions, elle me fait des leçons, elle me conteste, elle pretend estre plus sage que moy.

MARIANE.
Elle a tort, c’est une impertinente. Qui vous a fait si hardie que de fâcher ainsi mon mary  ;

CATO.
Moy, Madame  ! Je ne luy ay rien dit dont il se doive fâcher.

ORGON.
La coquine  ! la croyez-vous  ?

CATO.
Non, Madame, asseurément il n’a pas sujet de se plaindre, et c’est la medecine qu’il a dans le ventre qui luy envoye des vapeurs au cerveau, et le met ainsi du mauvaise humeur.

ORGON.
L’impudente  ! Attendez-moy un moment, je sens des tranchées qui me pressent. Il court comme un hõme qui a hâte d’aller à la selle.

SCENE IV.


MARIANE, CATO.

MARIANE.
Que luy as-tu donc dit qui le fâche tant  ?

CATO.
Rien du tout, Madame, et vous sçavez bien que les malades, ou ceux qui s’imaginent de l’être, sont ordinairement chagrins, car au fond il se porte mieux que moy, et s’il n’estoit d’une bonne paste, tant de medecines, de lavemens, de juleps, et autres brinborions l’auroient mis il y a long-temps au tombeau  : ma foy, pour tout l’or du monde, je ne voudrois point d’un mary qui eust toûjours un Medecin et un Apotiquaire à sa queuë, et je crois que vous avez peu de contentement avec le vostre que son Monsieur Turbon a ensorcelé.

MARIANE.
Tout ce que tu dis est veritable, mais ce n’est pas là mon plus grand mal, j’ai beaucoup plus à souffrir de sa fille qui fait la suffisante et la [Page 15] fiere, et ne me considerant que comme sa belle-mere, ose me parler insolemment.

CATO.
On ne voit guere de belles-meres en bonne intelligence avec des enfans d’un premier lit..

MARIANE.
Sa petite sœur qui n’a que dix ans m’obeït assez, et j’en fais ce que je veux  : mais pour l’autre, c’est un vray dragon, et je vois bien que l’amour et la vanité qu’elle a en teste sont la cause de la desobeïssance envers son pere, et du mépris qu’elle fait de moy.

CATO.
Cela pourroit bien estre, et aux filles de son âge, la peau demange ordinairement. Elles sont bien aises de se pouvoir tirer de dessous la patte d’un pere chagrin, et d’une belle-mere, qu’elles sçavent devoir leur oster une partie du bien qu’elles attendoient.

MARIANE.
Isabelle n’en est pas où elle pense, et si elle continuë de faire la sotte, je la sçauray mettre si bas, qu’elle n’osera plus lever la teste. Je sçais qu’elle aime un blondin qui fait la muguette  ; mais il faut qu’elle obeïsse à son pere qui veut luy procurer un party avantageux.

SCENE V.


ORGON, MARIANE.

ORGON.
Mamour, je me sens soulagé de la moitité, et jamais Monsieur Turbon n’a mieux rencontré que cette fois  ; la medecine qu’il m’ordonna hier m’a fait vuider de la bile en abondance. J’en ay pris douze dans ce mois, et j’espere que le mois prochain j’en seray quitte pour cinq ou six.

MARIANE.
C’est bien fait d’obeïr au Medecin, et il nous faut croire qu’il n’ordonne rien que pour nostre bien. J’ay toûjours pour ces gens-là une aveugle obeïssance.

CATO.
Ma foy, Monsieur, en bonne et fidele servante que je vous suis, et que vous avez reconnuë pour telle du vivant de vostre premiere femme, je vous diray franchement, que Monsieur Turbon se mocque de vous, qu’il n’en veut qu’à vostre bourse, et que vous porant tres-bien, il fait tout ce qu’il peut pour destruire vostre senté, vous vous rendez malade pour vostre plaisir.

MARIANE.
Taisez-vous sotte, mon mary est plus malade que vous ne pensez. et c’est bine à faire à vous à luy parler de la sorte.

CATO.
Je ne sçais point flater.

MARIANE.
Taisez-vous, vous dis-je.

ORGON.
Elle me fera mourir.

MARIANE.
Si elle cause davantage, il la faut chasser.

SCENE VI.


TURBON, ORGON, MARIANE, CATO.

TURBON.
He bien, Monsieur, comment vous trouvez-vous ce matin de mon ordonnance  ! ne sentez-vous pas de la desopilation  ? et medecine vous a t’elle jamais mieux purgé que celle-cy  ?

ORGON.
Monsieur Turbon, je vous dois la vie, et sans vous il y a long-temps que je serois mort. Je ne sens plus cette oppression que j’avois hier, je respire avec plus de liberté, et je me trouve assez d’appetit.

TURBON.
Quand vous aurez pris le lavement que je vous ay ordonné pour les quatre [Page 19] heures du soir, vous vous sentirez entierement soulagé, et le mois prochain nous diminuërons un peu du nombre des medecines et des clysteres, il suffira de vous purger de trois jours l’un.

CATO, à part.
Se peut-il imaginer une plus grande folie que celle-là  !

ORGON.
Monsieur Turbon, j’ay une grande confiance en tous vos remedes  ; mais ce qui contribuë le plus à ma santé, est la joye que j’ay de voir que vous agréez le mariage de Monsieur Diafoirus vostre Neveu avecque ma fille Isabelle, et que vous avez la bonté de luy faire des avantages dont il vous doit estre obligé toute sa vie.

TURBON.
Oüy, je luy fis hier en faveur de vostre fille, donation entiere de mon bien, ne me reservant qu’un pension pendant ma vue, et j’espère que ce mariage sera heureux.

CATO, bas.
Et moy je sçay qu’il ne se fera jamais.

ORGON.
Que dites-vous là, Madame Cato  ?

CATO.
Je dis que Monsieur Turbon est un honneste homme.

ORGON.
Je n’ay donc pas bonne oreille, et je croyois avoir oüy autre chose. Ma femme, emmenez vostre servante, et que l’on nous laisse seuls.

MARIANE.
Allons, Cato, suivez-moy.

CATO, à Orgon en sortant.
Vous aurez beau faire, il n’en sera rien.

ORGON.
Ha  ! la méchante diablesse  !

SCENE VII.


TURBON, GORGON.

TURBON.
J’ay remarqué, Monsieur, dans le cours de vostre maladie, que vous estes bilieux, et il faut éviter autant qu’il vous est possible toutes les occasions de vous fâcher.

ORGON.
J’ay une servente qui feroit enrager le diable, et qui sous ombre qu’elle a servy ma premiere femme, et qu’elle est dans la maison depuis dix ans, pretend me gouverner, et prend la liberté de me controller en toutes choses.

TURBON.
Si vous le prenez là, j’en ay une qui ne luy cedera point  : mais il se faut mocquer des sottises des valets et des servantes

ORGON.
L’insolente se rit de moy à mon nez, elle dit que je ne suis pas malade, que je porte mieux qu’elle, et que je n’ay besoin ny de medecines, ny de lavemens.

TURBON.
C’est une besrte, et elle met le nez trop avant dans vos affaires. Soyez bien persuadé, Monseur, que vous estes malade, et plus malade que nous ne pensez. Sans le bon succés e mes ordonnances, il y a longtemps que vous seriez au tombeau, et si vous les suivez ponctuellement, vous verrez ce qui vous en arrivera.

ORGON.
Monsieur Turbon, j’ay une entiere confiance en vous, et je sens bien en effet que je suis malade  ; je vois que je suis d’une foible constitution, que j’ay besoin à tout heure des salutaires conseils d’un Medecin, et c’est ce qui m’a fait souhaiter d’en prendre un pour mon gendre, et de le tenir dans ma maison.

TURBON.
Mon neveu Diafoirus est encore jeune, et ne peut avoir l’experience d’un Barbon  ; mais son pere et moy prendrons le soin de l’instruire  ; il est bien fait de sa personne, robuste, charnu, et vostre fille en aura de la satisfaction.

ORGON.
Si vous le trouvez bon, l’affaire ne traînera pas davantage, et celle se conclura demain.

TURBON.
Mais estes-vous bien assûré que vostre fille soit disposée à vous obeïr, et qu’elle ait de la disposition à aymer mon neveu Diafoirus  ?

ORGON.
Elle ne l’a pas encore veu que je sçache  ; mais je sçay ce qu’une honneste fille doit à son pere quand il l’a veut marier.

TURBON.
Adieu, je cours à mes autres malades. Une heure aprés vostre lavement vous pourrez souper, et je vous permets ce soir aprés vostre panade, de manger les deux aisles et l’estomac d’un chapon.

SCENE VIII.


ORGON,
seul.

ORGON.
Je veux parler à ma fille, et la disposer à recevoir civilement l’Espoux que je luy destine. Hola Cato ! Cato, La diablesse ne répondra pas. Cato ! Elle n’en fera rien. Cato ! L’impudente, elle prend plaisir à me faire échauffer le poulmon. Cato ! Je n’en puis plus. Cato ! il faut y aller moy-mesme. Cato !

SCENE IX.


CATO, ORGON.

CATO.
Me voicy.

ORGON. Elle le heurte en entrant, visage contre visage.
L’étourdie  ! elle m’a brisé le nez d’ou diable sors-tu  ? es-tu devenuë sourde depuis un quart-d’heure.

CATO.
Je ne suis ny sourde ny muette. J’entends et parle fort bien.
ORGON.
Pour müette, je voudrois que tu le fusses souvent. Fais venir Isabelle, va viste, es-tu de retour  ?

CATO.
Il ne faut que l’appeller d’icy, elle est à la porte de vostre chambre dans le mesme dessein de vous parler.
ORGON.
Que veut-elle  ?

CATO.
Je ne sçais.

ORGON.
Fay-la donc venir.

CATO.
Madame. La voicy.

SCENE X.


ORGON, ISABELLE, CATO.

ORGON.
Elle a meilleure oreille que toy. Approchez, ma fille, et disons deux mots. Je veux vous marier. Vous rougissez  ; cela n’est pas malseant.

ISABELLE.
Et à qui, mon pere  ?

ORGON.
Ha  ! ha  ! donc, le premier point est déja vuidé, et vous voulez bien vous marier. Je vous aime de cette humeur, il ne faut pas estre dissimulée, et il n’est plus question que de vous dire à qui je veux vous marier.

ISABELLE.
Oüy, mon pere, je ne sçay point dissimuler, et pour me tiere d’auprés d’une belle-mere, je vous avoüe franchement que je veux bien me marier si vous le voulez  : mais je vous avoüe aussi que toutes sortes de maris ne me sont pas propres.

ORGON.
Et de quelle maniere vous les faut-il  ? Celuy que je vous destine est bien fait de sa personne, jeune, sçavant, et qui sera l’appuy et la gloire de ma maison. C’est en un mot le fils de Monsieur Diafoirus Medecin fameux, et à qui Monsieur Turbon donne tout son bien.

ISABELLE.
Je vous ay bien dit, mon pere, que toutes sortes de maris ne me sont pas propres, et je ne vous cache point que j’ay une aversion mortelle pour la Medecine et les Medecins.

ORGON.
Mais, ma fille, vous ne songez pas qu’étant toûjours malade, j’ay besoin d’un Medecin dans ma maison, et qu’ayant pour mon gendre Monsieur Diafoirus, ce me sera un grand [Page 27] soulagement, et une tres-grande épargne.

CATO.
Ce n’est pas donc, Monsieur, l’interest de vôtre fille que vous considerez en cette rencontre, c’est le vôtre propre, et ce n’est pas pour elle que vous la voulez marier, c’est pour vous-mesme.

ORGON.
Madame, Cato, voulez-vous vous taire  ? Vous ferez bien, et ce n’est pas vous que je veux consulter sur cette affaire.

ISABELLE.
Pour ce qui est de moy, mon Pere, je n’ay pas envie de me marier.

ORGON.
Quoy  ! vous changez bien-tôt de note, et ce n’est pas ce que vous venez de me dire presentement.

CATO.
C’est aussi une estrange chose, que les peres veüillent contraindre leurs enfans de se marier contre leur inclination  : je sçay bien ce que je ferois en pareil cas.

ORGON.
Et que feriez-vous mamie  ?

CATO.
Ce que je ferois  ? Si un homme étoit si hardy que de m’épouser contre mon gré, et de se prevaloir des capricieuses volontez d’un pere, je sçais bien, vous dis-je, ce que je ferois.

ORGON.
Et que feriez-vous, mamie, encore une fois  ?

CATO.
Je luy ferois voir que c’est une beste, et qu’entre nous autres filles tout se fait pas amitié, et rien ne se fait par force. Monsieur,ne tournons point tant autour du pot, vôtre Monsieur Diafoirus, comme l’on nous l’a dépeint, et dont le nom mesme est desagreable à l’oreille, n’est point du tout le fait de votre fille.

ORGON.
Et moy je veux qu’il l’épouse.

CATO.
Cela ne sera point.

ORGON.
Je le veux absolument.

CATO.
Voire.

ORGON.
Je ne suis donc plus le maître, et une coquine de servante me fera la loy  ? Je ne veux pas davantage me mettre en colere, et je vais de ce pas conclure l’affaire. Nous verrons si je seray obeï.

SCENE XI.


ISABELLE, CATO.

ISABELLE.
Tu vois, Cato, où j’en suis reduite, et c’est un dessein que ma belle-mere, qui me haït, luy met das la teste pout se défaire de moy, et se rendre maîtresse de tout le bien. Elle a découvert quelque chose de l’amour que Leandre a pour moy, et a gagné ma petite sœur Fanchon qui luy sert d’espionne, et qui luy dit tout ce qu’elle void.

CATO.
Je l’ay pourtant reconnuë assez discrette pour son âge, et elle vous aime bien. Mais ne soyez point en peine, laissez-moy faire, et je vous tireray de cét embarras.

ISABELLE.
Je me suis toûjours reposée sur ta fidelité et sur ton esprit, et me remets entierement à ta conduite.

CATO.
Sortons d’icy, et que l’onne nosu voye pas ensemble, de peur que l’on ne nous soupçonne de quelque complot. Fin du premier Acte.

ACTE II.


SCENE PREMIERE.


CATO, LEANDRE.

CATO.
Que venez-vous faire icy, Monsieur  ? Et comment oser-vous venir dans la chambre d’un pere, qui feroit méchant party à sa fille, s’il vous rencontroit icy.

LEANDRE.
Il ne me connoît pas, et je trouverois quelque défaite. Mais quoy qu’il puisse arriver, je ne puis plus demeurer dans la cruelle incertitude où je suis, et à quelque prix que ce soit je veux voir Isabelle, et m’éclaircir de mon sort.

CATO.
Mon Dieu  ! point tant de precipitation, j’ay soins de vos affaires, et reposez-vous sur moy, Isabelle répond à vostre affection, c’est dequoy je vous asseure, et que cela vous suffise.

LEANDRE.
Mais.

CATO.
Point de mais  : sortez, voicy la belle-mere qui vient, si elle vous a vû, j’inventeray quelque bourde pour la contenter.

LEANDRE.
Mais. Il fait quelque difficulté de sortir, et Cato le pousse.

CATO.
Sortez, vous dis-je, ou tout est perdu.

SCENE II.


MARIANE, CATO.

MARIANE.
Qui est ce jeune galant que je vois sortir d’icy  ?

CATO.
C’est mon Gentilhomme qui venoit s’informer icy du logis d’Oronte, croyant qu’il le pourroit mieux apprendre chez Orgon son frere, où mesme il s’attendoit de le rencontrer.

MARIANE.
Mais j’ay veu que tu te fâchois, et que tu le poussois assez rudement.

CATO.
C’est que je n’aime pas ces petites libertez que les hommes croyent pouvoir prendre avec des servantes, et que ce jeune blondin en me parlant faisoit mine de vouloir porter la main où je n’y en souffris jamais.

MARIANE.
C’est un être bien sage, mais dis-moy qu’as-tu fait à mon mary, qu’il me paroît si irrité contre toy  ?

CATO.
Ce sont ses medecines et les tranchées qu’elles luy causent, qui le mettent ainsi de mauvaise humeur.

SCENE III.


ORGON, MARIANE, CATO.

ORGON.
Mon Dieu, mamour, verray-je toûjours devant moy cette harpie  ? Fais la sortir, je te prie, j’ay quelque chose à te dire sans témoins.

MARIANE.
Sors, Cato, et ne reviens pas qu’on ne t’appelle.

ORGON.
Qu’on me vienne avertir quand Messieurs Diafoirus seront icy, je les attens dans une heure.

CATO.
Quand il seront venus on les verra.

SCENE IV.


ORGON, MARIANE.

ORGON.
Mon cher cœur, il faut que je t’avouë que de deux filles qui me restent de feu ma femme, j’en ay une assez coquette dont la garde est difficile, et une encore en bas âge qui est une finette, et qui prend fort, ce me semble, le chemin de son aînée.

MARIANE.
Si elle vouloit suivre mes conseils elle ne vous donneroit aucun chagrin  : mais elle se cache de moy, et s’émancipe à de certaines choses qui ne sont pas fort à approuver.

ORGON.
Tu sçais que je luy ay trouvé un bon party, et que sans m’incommoder je puis la marier assez richement. Monsieur Turbon fait en ma faveur de grans avantages à Monsieur Diafoirus son neveu  : mais je ne sçais par quelle fantaisie ma fille me témoigne [Page 36] du dédain pour ce jeune homme qui est bien fait à ce qu’on m’a dit, et d’ûne tres-bonne constitution.

MARIANE.
Pour moy je ne m’en estonne pas, et un fille qui a un galant en teste, et qu’elle voit le plus souvent qu’elle peut, n’écoute pas volontiers un pere qui luy propose un Medecin pour mary.

ORGON.
Ma fille auroit un galant en teste et auroit la hardiesse de le voir à mon insceu  !

MARIANE.
Je ne veux pas que vous me croyez, et je serois suspecte comme belle-mere.

ORGON.
Hé non, mon cœur, je sçay que tu as trop de bonté pour elle et pour moy, elle ne merite pas le soin que tu en prens  ; dy-moy, je te prie, ce que tu as pû découvrir de cette affaire, afin que j’y mette ordre, et qu’il ne m’arrive point de des-honneur.

MARIANE.
Dispensez-moy de parler, ma charité passeroit pour haine, et je sçais que la belle-mere la plus équitable ne peut fuir le reproche de ne vouloir guere de bien aux enfans d’un autre lit. Faites mieux, interrogez vostre petite fille Fanchon, presser-la un peu sur cét article, son âge innocent ne vous peut estre suspect, et vous en apprendrez des choses que j’aurois peut-estre honte de vous dire, ou qu je ne vous dirois pas entierement.

ORGON.
Ha  ! mamour, je suis de plus en plus persuadé de ton affection et de ta tendresse pour mes enfans, et je veux reconnoistre toutes tes bontez par tous les avantages que je te puis faire. Mais puisque tu te montres opiniâtre à me vouloir celer une chose de cette importance, et que tu m’asseures qui je la puis sçavoir par la petite Fanchon, oblige-moy de me la faire venir, et laisse-nous seuls ensemble.

MARIANE.
Vous l’aurez incontinent.

SCENE V.


ORGON.

ORGON.
Ma fille se seroit-elle oubliée jusques à ce point, que de deshonorer ma maison par un commerce criminel, et de s’attacher d’affection à un homme sans sçavoir si je l’auray agreable. Ha  ! pere malheureux, si cela est, et faut-il....

SCENE VI.


ORGON, FANCHON.

ORGON.
Venez-ça, ma fille, venez Fanchon, que fait vostre sœur  ?

FANCHON.
Elle est dans sa chambre, mon Papa.

ORGON.
Qu’y fait-elle  ?

FANCHON.
Elle mettoit sa paresseuse, comme je sortois.

ORGON.
N’y a-t’il personne avec elle dans sa chambre  ?

FANCHON.
Non, mon Papa, Cato en est sortie avec moy.

ORGON.
N’y vient-il point quelquefois des gens de dehors  ?

FANCHON.
Non, mon Papa, je n’y vois jamais entrer personne qu’une lingere de nos voisines, et une gantiere, et quelquefois le Tailleur et le Cordonnier.

ORGON.
Point d’autres  ?

FANCHON.
Non, mon Papa.

ORGON.
Et dans le jardin ne va-t’elle point s’y promener quelquefois  ?

FANCHON.
Quelquefois, mon Papa, quand il ne fait pas de Soleil.

ORGON.
Elle vous mene avec elle  ?

FANCHON.
Presque toûjours, mon Papa.

ORGON.
Et dans ce jardin n’avez-vous pas veu quelque homme qui soit venu l’aborder  ? ne me mentez pas.

FANCHON.
Ha  ! non, mon Papa.

ORGON.
Voyez-vous mon petit doigt  ? Ce petit doigt m’a tout dit, et j’ay sçeu de luy qu’elle a parlé à un homme dans le jardin.

FANCHON.
Mon Papa, vostre petit doigt est un menteur.

ORGON.
Je veux que vous me confessiez la verité.

FANCHON.
Je vous la dis, mon Papa, et je n’ay point veu d’homme dans le jardin.

ORGON.
Vous mentez, vous dis-je, prenez garde à vous.

FANCHON.
Asseurément, mon Papa, je ne ments pas.

ORGON.
Ha  ! ha  ! je vois bien que vous ne me voulez rien dire  ; mais je sçais bien le moyen de vous faire parler. Voyons si ce bouquet aura plus de pouvoir que moy. Il va prendre des verges, et fait mine de vouloir donner le foüet à Fanchõ qui pleure et se jette à genoux.

FANCHON.
Ha  ! mon Papa, je vous crie mercy, mon cher Papa, non mon Papa.

ORGON.
Point de pardon, où il faut parler, et dire ce que vous avez veu dans le jardin, je verray bien si vous mentirez.

FANCHON.
Mais, mon Papa, ma sœur me battra, et elle m’a défendu de rien dire.

ORGON.
Non, non, elle n’en sçaura rien, levez-vous, et dites-moy tout. Cét hõme fut-il long-temps avec elle  ?

FANCHON.
Assez lon-temps.
Ma sœur me dit que j’allasse cüeillir quelques œillets pour luy en faire un bouquet, aprés quoy je retournay au berceau de jasmin où ils s’étoient assis l’un prés de l’autre.

ORGON.
N’entendîtes-vous pas ce qu’ils disoient  ?

FANCHON.
L’homme parloit à ma sœur et luy disoit.... tout-cy, tout-ça, en luy jettant les fleurs de jasmin.

ORGON.
Oüy  ! ne fit-il rien autre chose  ?

FANCHON.
Non  ; mais mon Papa, si ma sœur sçavoit que je vous ay dit cela, je serois battuë.

ORGON.
Ne craignez point, elle n’en sçaura rien, je vous l’ay promis. Mais que disoit-elle de son costé.

FANCHON.
Elle luy disoit  : Mon Dieu, je vous prie, allez-vous en, j’ay peur que l’on ne vous voye icy, et aprés le luy avoir dit deux ou trois fois, il luy baisa la main, et s’en alla par la porte de [Page 43] derriere dont ma sœur avait la clef.

ORGON.
Allez, vous estes bien sage, et tant que vous ne mentirez point vous serez ma fille.

FANCHON.
Mon Papa, n’en dites rien à ma sœur.

ORGON.
Non, elle n’en sçaura rien, allez la trouver, et dites-luy qu’elle me vienne parler. Fanchõ s’en va.
En effet, il vaut mieux que je dissimule de sçavoir la chose, et estant sur le point de conclure son mariage, il ne faut pas l’aigrir ny l’éfaroucher, de peur qu’elle ne gâte ce que j’ay fait. Sans cela je sçay bien comment j’en devrois user, et je ne souffrirois pas qu’une fille me joüât de ces tours-là qui ne sont ny beaux ny honnestes, et à quoy pere et mere doivent avoir l’œil incessamment.

SCENE VII.


ISABELLE, ORGON.

ISABELLE.
Fanchon m’a dit, mon pere, que vous me demandiez.

ORGON.
Oüy, ma fille, j’ay besoin de vous, et vous sçaurez bien-tôt pourquoy je je vous fais venir icy. J’attens quelques personnes, en la presence de qui je veux vous parler, et soyez persuadée que je n’ay de pensées que pour vostre bien. Vous me voyez malade, et la maladie est le vestibule de la mort. Avant que la mienne arrive, je suis bien aise de vous voir pourveuë, et c’est à quoy je veux travailler presentement.

ISABELLE.
Mon Pere, rien ne presse de mon côté, et je vous ay témoigné que je n’ay nulle envie de me marier.

ORGON.
Je prens vostre réponse pour une marque de modestie, et vous parlez comme parlent toutes les filles sages et bien élevées. Mais enfin quand il se faut marier, et qu’il se presente un bon party pour une fille, elle ne doit pas dire non, et ces bons partis ne s’offrent pas tous les jours. Contentez-vous que je suis bon pere, et que je ferme les yeux à bien des choses que d’autres peres ne laisseroient pas passer si aisément.

ISABELLE.
Je n’entends pas ce que vous voulez dire par ce discours.

ORGON.
C’est assez que je l’entens moy, et vous ne devez pas souhaiter que je m’explique davantage sur cét article.

SCENE VIII.


ISABELLE, ORGON, CATO.

CATO.
Messieurs Diafoirus pere et fils souhaitent de vous voir, et sont dans la sale.

ORGON.
Faites-les entrer. Ma fille, ne me faites pas icy d’affront, et recevez comme il faut celuy que je vous destine pour Espoux. Les voicy.

SCENE IX.


ORGON, ISABELLE, CATO, DIAFOIRUS Pere . DIAFOIRUS Fils .

ORGON.
Monsieur Diafoirus, je suis vôtre serviteur, et vous suis tres-obligé de l’honneur que vous me faites de me venir voir.

DIAFOIRUS Pere .
Monsieur, je vous amene mon fils pour vous faire la reverence, et offrir les services à Mademoiselle vôtre fille, puisque vous luy faites l’honneur de l’accepter pour vostre gendre, et que Monsieur Turbon mon Beau-frere nous en portera la parole avant-hier. Mon fils, salüez Monsieur, et faites en suite les choses comme je vous les ay enseignées.

DIAFOIRUS Fils . Il tient une cõtenance niaise et timide dãs tout son rôle.
Monsieur mon futur Beau-pere, l’honneur de vostre alliance m’est si precieux, et je le mets à un si haut point, qu’il m’est difficile de vous exprimer combien j’en ressens de joye. En verité tous les plus beaux termes de la Rhetorique seroit trop bas pour vous la bien representer dans toute son estenduë, et il n’est point de metaphore, de metonimie, ny d’hyperbole assez riche pour vous bien faire connoistre le zele, l’ardeur, la passion et l’emportement avec lequel je seray toute ma vie vostre tres-humble et tres-obeïssant fils et serviteur.

CATO. Bas à Isabelle.
L’impertinent personnage  !

ORGON.
Je n’en attendois pas moins du fils de Monsieur Diafoirus, que l’on m’avoit dépeint tres-bien né, et j’auray bien de la joye d’avoir dans ma maison un semblable gendre.

CATO. Bas à Isabelle.
La sotte figure  !

DIAFOIRUS Pere .
Continüez, mon fils, et faites vostre compliment à Madame. Il fait une premiere reverence, et puis tourne le visage vers son pere.

DIAFOIRUS Fils .
Baiseray-je  ?

DIAFOIRUS Pere .
Sans difficulté. Mon fils a beaucoup de modestie. Isabelle reçoit le baiser avec un grand dédain, et en tournãt la teste vers Cato.

DIAFOIRUS Fils .
Madame, j’avouë d’abord qu’il n’y a point de Belle-mere au monde plus belle que vous.

ORGON.
Monsieur, ce n’est pas ma femme à qui vous parlez, c’est ma fille.

CATO. bas à Isabelle.
Vostre pere asseurément se mocque de vous.

DIAFOIRUS Fils .
Mademoiselle, comme le Soleil entre les Astres, ou plûtost comme la Lune, non pas dans sa conjonction avec le Soleil, quand il semble qu’ils se vont coucher ensemble mais dans son opposition, quand l’un se leve et l’autre se couche  ; ce que le vulgaire appelle la pleine Lune. Comme, dis-je, la Lune est la plus belle des lumieres étincellantes, qui nous paroissent la nuit, aussi Mademoiselle, vous estes asseurément la plus belle, la plus lumineuse, et la plus parfaite de toutes les Damoiselles que l’on puisse voir. Diafoirus pere et Orgon se regardent, et témoignẽt par leurs gestes de l’admiration pour ce discours.

CATO.
Ma foy, il y a bien de la lune dans ce cerveau-là.

DIAFOIRUS Fils .
Je sçais bien, Mademoiselle, que vos charmes et vos celestes appas...

SCENE X.


ORGON, MARIANE, ISABELLE, CATO, DIAFOIRUS Pere . DIAFOIRUS Fils.

ORGON.
Monsieur, voicy ma femme, qui prend beaucoup de part à toutes mes joyes.

DIAFOIRUS Pere .
Salüez Madame, mon fils. Il s’avance et la baise.

DIAFOIRUS Fils .
Madame, j’avouë d’abord qu’il n’y a point de Belle-mere au monde plus belle que vous, et que si toutes les belles-meres vous ressembloient, il n’y auroit point d’Eloges pour elles qui ne fussent rampans et autant au dessous de leur merite que la Lune est au dessous du Soleil.

CATO.
Ma foy, Madame, vous avez bien perdu de n’estre pas venuë plûtost, et vous auriez oüy un beau discours du Soleil et de la Lune.

DIAFOIRUS Fils .
Je sçay bien, Madame, que s’il falloit parcourir tous les sujets des loüanges que vous meritez, il me faudroit plus de temps qu’il n’en faut pour le mouvement naturel du Soleil entre les Tropiques, c’est à dire l’année entiere (car je ne suis point Copernicien, et je m’attache fort aux opinions des Anciens, que je crois les plus solides.) Et quoy que mon Regent de Rhetorique m’ayt asseuré que je n’estois pas un de ses moindres disciples, et que je n’ignore pas comme il se faut servir de l’allegorie, de l’hypallage et des plus riches figures de ce bel art, qui ne consiste pas, comme le pretendent de méchants critiques, à bien mentirmais seulement à donner aux choses une plus belle face, et de plus belles couleurs qu’elles n’ont pas en effet  : Quoy que mon Regent de Rhetorique m’ait, dis-je, asseuré.....

MARIANE.
Monsieur, treve de digression et de Rhetorique, et je vous prie de garder toutes vos belles fleurettes pour Mademoiselle que voila, et qui pourra mieux y répondre que je ne ferois.

ISABELLE.
Moy, Madame  ! Je l’en quitte de tout cœur.

DIAFOIRUS Fils . Bas à Isabelle.
Je sçay bien, Mademoiselle, que vos charmes et vos celestes appas.....

CATO. Il commence en cét endroit à hesiter dans son compliment.
Si l’esprit est sot, la memoire est bonne, et il se souvient bien de sa leçon.

DIAFOIRUS Fils . Il commence en cét endroit à hesiter dans son compliment.
Que vos charmes et vos celestes appas, qui sont en verité, sans flaterie, et sans grossir les objets comme les lunettes de Galien, ont dequoy ébloüir la veuë la plus ferme, et des yeux aussi vifs que ceux de l’Oiseau qui enleva Ganimede, et Esculape, à qui j’ay désormais dévoüé toutes mes veilles....

ORGON.
Monsieur, laissons-là, je vous prie, Esculape et Ganimede, nous sommes tous bien persuadez de vostre capacité, et mafille à qui je veux épargner la peine de vous répondre pour ne pas faire souffrir sa pudeur, a asseurément pour vous tous les sentimens d’estime qu’elle doit avoir.

DIAFOIRUS Pere .
Je vous diray aussi, Monsieur, que mon fils a eû toute sa vie une honeste timidité. Ce sont de ces esprits posez quie ne s’échaudent pas dans la conversation, qui sont lents et tardis, qui conçoivent les choses avec peine, mais qui les ayant une fois bien digerées, les possendent parés parfaitement. Quand il estoit jeune, on eut toutes les peines du monde à luy faire apprendre à lire, et il avoit quatorze ans qu’il se sçavoit pas encore assembler ses lettres. Ses Regens desesperoiẽt d’en pouvoir venir à bout, et ils luy trouvoient tant de pesanteur, qu’ils ne croyoient pas qu’il pût jamais mordre aux belles sciences. Cependant ils ont bien veu le contraire. Des caracteres qui se forment sur le sable peuvent estre emportez au moindre vent  : mais ceux que l’on grave sur le plomb ou sur du cuivre ne s’effacent que la longueur des siecles. Ces esprits turbulens, qui dans leur jeunesse sont pleins de feu, qui n’ont point de consistance, ne retiennent pas les choses, et elles s’évaporent dans un leger cerveau que la nature leur a donné. Au contraire ces esprits qui ne s’ouvrent pas si tost, qui paroissent lents, et ne donnent point de belles esperances dan les premieres années, viennent aprés tout d’un coup à se produire, et font bien valoir ce qu’ils ont tenu long-temps caché. Mon fils tel que vous le voyez, sans le trop vanter, possede toutes les belles sciences, et quoy qu’il ne fasse pas grand bruit, et qu’il ayt assez de modestie, au fond il ne cederoit pas aux plus habiles de sa profession. Il n’y a pas long-temps qu’il en donna des marques dans une dispute publique, où il receut les applaudissemens de tout l’Auditoire.

DIAFOIRUS Fils . Il tire de sa poche un lõg rouleau de papier, et le presente à Isabelle. Elle les regarde avec dédain sans les prendre.
Madame, voicy les dernieres Theses que j’ay soûtenues, et vous me ferez la grace de les accepter.

ISABELLE.
Monsieur, je n’entens pas le Latin, Et vous pouvez garder ce beau present pour une autre que pour moy.

CATO. Elle prend rudement.
Donnez, donnez, elle sera bonne pour faire un chassis à une fenestre de nostre grenier.

SCENE XI.


ORGON, MARIANE, ISABELLE, FANCHON, CATO, DIAFOIRUS pere , DIAFOIRUS fils .

FANCHON.
Mon papa, il y a là un honneste homme bien fait, de la part du Maistre de Musique de ma sœur, qui ne pouvant sortir pour estre incommodé d’un grand rhume l’a prié de venir en sa place luy donner leçon.

ORGON.
Qu’il entre. Fanchõ s’en va, et ne revient plus.
Ces Maistres de Musique sont la pluspart un peu débauchez, et le nostre n’est sans doute enrhumé que pour s’estre un peu trop diverti avec la bouteille. Ce maistre substitut a meilleure mine que celuy dont il vient remplir la place. Sçachons ce qu’l a à nous dire.

MARIANE bas.
Il pourroit bien y avoir quelque intrigue en tout cecy.

SCENE XII.


ORGON, MARIANE, ISABELLE, DIAFOIRUS pere . DIAFOIRUS fils. LEANDRE, CATO.

LEANDRE.
Monsieur de Reneval estant obligé de garder la chambre pour quelque indisposition qui luy est survenuë depuis hyer, je n’ay pû refuser la commission qu’il m’a prié de prendre, estant amis, et de mesme profession. Je viens icy, Monsieur, pour remplir sa place le moins mal qu’il me sera possible, et faire chanter Mademoiselle vostre fille, qui est déja sçavante, à ce qu’on m’a assuré.

ISABELLE.
Quelle hardiesse, Cato  ! Je tremble.

CATO, bas.
Ne craignez rien, tenez bonne mine.

ORGON.
Monsieur, vous estes le bienvenu, et je seray bien aise que vous fassiez chanter ma fille devant ces Messieurs, prenons des sieges, je ne puis long-temps me tenir debout. Avez-vous quelque air nouveau.

LEANDRE.
J’en apporte un à Mademoiselle qui n’est pas vieux, puisqu’il n’est que d’avant-hier, et dont les paroles et le sujet ont quelque chose fort particulier et de fort touchant.

ORGON.
Je vous prie dites-nous en le sujet et l’air, et les paroles nous en plairont davantage.

LEANDRE.
Je le veux bien.
DIAFOIRUS pere .
Je vous en prie aussi.

MARIANE.
Ce sera sans doutequelque fable.

LEANDRE.
Histoire aussi veritable qu’il en fut jamais, Si vous la voulez sçavoir, je vous la diray en peu de mots.

ORGON.
Nous vous en prions tous.

LEANDRE.
Dans une partie de chasse, un Cavalier eut le bon-heur de rendre quelque service à une jeune beauté, dont il devint sur le champ éperdûment amoureux, un Sanglier vivement poursuivi par des chiens dont il avoit de la peine de se défendre, alloit donner de furie contre le cheval que montoit cette belle personne qui couroit le risque de la vie, lorsque par bon-heur le Cavalier qui se trouva proche d’elle eut le temps de la joindre pour la faire détourner, essuyant l’effort de la beste qui blessa dangereusement son cheval, dont il sceut heureusement se dégager. La belle peronne fut assez touchée de cette action pour luy en témoigner sa reconnaissance, et s’étant rencontrez depuis en deux ou trois assemblées, il se lia entr’eux une amitié qui en peu de temps devint amour, et leur fit souhaiter de pouvoir passer leurs jours ensemble. Cependant le Pere de cette belle personne assez chagrin de son naturel, et gardant presque toûjours la chambre, a d’autres pensées, pour sa fille  ; et luy destine un homme mal fait de corps et d’esprit, un veritable Pedã qu’elle ne sçauroit aimer. Sa figure seule est capable de donner du dégoust àtout le monde, et le pere pour quelque interest particulier qui le regarde, s’opiniastre à vouloir faire son gendre de ce ridicule personnage. Le Cavalier qui aime passionnément la fille, dont il se flatte aussi d’estre un peu aimé, cherche cependant tous les moyens de la voir et de luy parler, et ne les pouvant rencontrer qu’avec beaucoup de difficulté, parce que la fille est fort scurpuleuse, il se trouve enfin heureusement qu’il la voit et qu’il luy parle en presence du pere mesme, et d’un indigne rival, qui n’estant pas des esprits fort rafinez ne s’apperçoivent pas de leur adresse. Il luy confirme l’extréme passion qu’il a pour elle, il luy jure qu’elle ne peut aller plus loin, et qu’il mourra de douleur s’il n’a pas le bon-heur de l’épouser. Le pere pourtant se doute à la fin de cette secrette intelligence, il voit bien que sa fille n’a aucun panchant pour la buse qu’il souhaite de luy donner pour mary  ; et c’est sur cette histoire que roulent deux couplets dont j’apporte l’air à Mademoiselle votre fille.

ORGON. Il se tourne vers Diafoirus le pere.
Et que dit le pere à tout cela  ? Voyons donc vos deux couplets  ? Nous aurons le plaisir de l’oüir chanter, et j’ay toûjours aimé une belle voix.

MARIANE, bas.
Mon mary ne penetre pas icy si avant que moy.

CATO, bas à Isabelle.
Que d’esprit en ce discours  !

ISABELLE, bas à Cato.
Je tremble de peur, Cato.

ORGON.
Ca, Monsieur, dépéchons, nous avons icy d’autres affaires.

LEANDRE.
Je le veux, Mademoiselle, voila la note sur ce papier, afin que vous me puissiez répondre. Leãdre chãte le premier couplet.

AIR.
Puisque dans nostre amour tout s’oppose à nos vœux,
Qu’un rival le traverse, et qu’un pere l’appuye,
Si leur presence nous ennuye,
Pour nous vanger, Philis, ne cachons plus nos feux  :
Quel plaisir aux amans dans leur ardeur extrême,
De se dire enfin, Je vous aime  ! Et Isabelle le second, s’étant levez tous deux tandis que les autres demeurent assis.

ISABELLE.
De l’objet importun que j’ay devant mes yeux,
Je fais un digne objet de mépris et de haine,
L’amour soûs une belle chaîne
Me doit faire passer des jours delicieux  :
Lysis, je veux répondre à vôtre ardeur extrême,
Et dire à mon tout, Je vous aime.

ORGON.
N’en sçavez-vous point d’autres, Monsieur le Musicien  ? Ma foy vos deux couplets sont d’impertinens couplets, je suis las de vous oüir chanter, et vous ferez bien de vous retirer. Ils se levent tous Leandre se retire, et Orgon prend le papier des mains d’Isabelle, où il voit de la note sãs écriture.
Je ne sçavois pas, ma fille, que vous sceussiez composer des vers sur le champ, et faire de In promptu que vous estes plus habile que je ne pensois, et je vois des notes sur ce papier sans qu’il y ait d’écriture.

ISABELLE.
Le couplet qu’il a chanté, et celuy que j’ay repris ne sont pas si nouveaux qu’il nous veut le faire accroire, je les sçais il y a plus de deux mois, et les gens nous font souvent valoir ce qu’ils nous débitent, pour nous le faire trouver meilleur.

ORGON.
Vous pouvez avoir raison.

DIAFOIRUS Pere .
Monsieur, une affaire pressée nous appelle en ville, et je suis bien aise de mener toûjours mon fils avec moy chez mes malades pour le styler, et le dégourdir.

ORGON.
He bien, Monsieur, nous conclurons, s’il vous plaist, demain toutes choses avec Monsieur Turbon, et j’espere que la satisfaction sera égale de tous costez.

DIAFOIRUS Pere .
Je l’espere comme vous.

DIAFOIRUS Fils .
Mademoiselle, je demeure vostre tres-humble serviteur, et le vostre aussi, Madame, je reviendray vosu voir avec mon pere.

SCENE XIII.


ORGON, MARIANE, ISABELLE.

ORGON. Ils reprennẽt leurs sieges.
Encore un mot entre nous, et mettons-nous à nostre aise. Ma fille, vous avez eu Monsieur Diafoirus le jeune, dont j’ay fait choix pour estre vostre mary. Sans m’alleguer de raisons, j’entens qu’il vous plaise, et que vous chassiez de vostre teste toute autre folle amour que vous y pourriez avoir. Qu’en dites-vous mamie  ? N’ay-je pas raison de parler ainsi  ?

MARIANE.
Tout à fait, mon cœur, et une fille bien née comme la vostre ne peut que conformer ses desirs à ceux de son pere qui veut le bien de ses enfans.

ISABELLE.
Peut-estre, Madame, y va-t-il plus de mon bien et de ma satisfaction de deumreure auprés de mon pere, et que vous ne donnez pas juste dans mes interests.

MARIANE.
Une fille de vostre âge ne doit pas, ce me semble, raisonner sur les volontez d’un pere, et elle à meilleure grace à s’y soumettre sans repartie.

ISABELLE.
Vous tarde-t’il, Madame, que je ne sois hors de la maison, et m’y voyez-vosu à regret, parce que je n’ay pas le bon-heur d’estre vostre fille.

MARIANE.
Vous estes une insolente, mamie, et j’ay plus de discretion que vous en dissimulant des choses que je sçais, et que pour l’honneur de sa famille je ne devrois pas cacher à vostre pere. Encore un coup vous estes une insolente, et j’aurois dequoy me vanger si je voulois.

ISABELLE.
Vous avez beau, Madame, vous emporter et me dire des injures, vous vous trompez, si vous croyez que je vous imite et que je m’emporte comme vous  ; j’ay esté mieux eslevée que vous ne pensez, et le seul respect que j’ay pour mon pere m’obligera toûjours d’en avoir pour vous.

MARIANE.
Je n’ay que faire de vostre respect, et je ne suis que trop instruite du bien que vous me voulez.

ISABELLE.
Et moy, Madame, je connois encore mieux les bonnes intentions que vous avez pour moy, et il n’est pas besoin que vous me les expliquiez. Je vous laisse le champ libre, et vous pouvez dire de moy ce qu’il vous plaira.

ORGON.
Oüy, retirez-vous, Je n’aime pas toutes ces picoteries.

SCENE XIV.


ORGON, MARIANE.

MARIANE. Elle pleure en cét endroit.
Mon cœur, pour l’amour de vous, je souffre sans me plaindre ce mauvais traitement que vostre fille me fait, et je n’ay garde de vous irriter contre elle. Mais il m’est bien dur....

ORGON.
Tay-tou, mamour, quoy que je ne dise mot, je voy ta patience, et la crainte que tu as de me fâcher. Ce me sont de grandes preuves de ton affection, et je ne puis mieux punir ma fille, qu’en reconnoissant de tout mon pouvoir les bontez que tu fais paroistre à ton mary  ; comme je suis malade, et que je sens que mes forces diminüent, je ne veux pas attendre l’extremité pour te donner aussi des marques indubitables de mon amour, et au cas que je meure.

MARIANE.
Ha  ! mon cher cœur, ne me parle point de cela, tu me ferois mourir moy-mesme, et je ne veux point mettre cela dans mon esprit.

ORGON.
Enfin, mamie nous sommes tous mortels, et je ne veux pas, dis-je, attendre le dernier soûpir, pour te declarer que j’ay vingt mille écus bien comptez en bonnes especes, dont personne au monde n’a de connoissance que moy, et que je tiens cachez dans mon cabinet dans une fausse armoire que couvre le lambris qui est à gauche en entrant. Si je meurs, tu n’as qu’à les aller prendre...

MARIANE.
Ha  ! mon cher mary, ne me parle point de cela, tu me donne la mort, je ne vivrois pas un moment aprés la tienne, et je ne puis penser sans fremir au plus grand mal-heur qui me pourroit arriver. En chãgeant de ton.
Vingt mille écus, dis-tu  ?

ORGON.
Oüy, mamie, il y en a tout autant.

MARIANE.
Ha non  ! tu me mets au desespoir en me parlant de cela, je ne sçais plus où j’en suis  ; mon cher mary, ne m’en parles de ta vie, je t’en conjure  : Sont-ils en or ou en argent blanc  ?

ORGON.
Moitié de l’un, moitié de l’autre.

MARIANE.
Mon Dieu  ! Pourquoy prens-tu plaisir à m’affliger de la sorte  ? me parler de ta mort, c’est me parler de la mienne. Que je serois mal-heureuse  ! Ils sont, dis-tu, dans ton cabinet derriere le lambris en entrant à gauche  ?

ORGON.
Oüy mamie, dans le mesme endroit.

MARIANE.
Oüy je te le jure, mamour, tu viens de me donner le coup de la mort, et le chagrin que me caue cette pensée que tu me mets dans l’esprit hastera mes jours, et ne permettra pas que je te survive.

ORGON.
Ma chere ame, je vois que tu m’aimes trop, et je ne pourray jamais assez reconnoître ton affection. Nous vivrons l’un et l’autre autant qu’il plaira au Ciel. Mets-toy en repos, tu n’auras plus demain de controleuse à tes yeux, et veüille ou non, je marieray ma fille à Monsieur Diafoirus. Je vais y travailler de ce pas  ; et avant toutes choses, viens reconnoistre dans mon cabinet l’endroit que je t’ay marqué, et qui n’est sceu au monde que de nous deux.

MARIANE.
Allons, puisque tu le veux de la sorte.

ACTE III.


SCENE PREMIERE.


ORONTE, CATO.

ORONTE.
Je sçavois déja une partie de ce que tu viens de me dire, mais je n’aurois pû m’imaginer que mon frere eût le cerveau blessé jusques à ce point, et il faut remedier à ce desordre.

CATO.
Les choses vont encore plus loin que je ne les represente, et il ne s’est peut-être jamais veu de pareille folie au monde.

ORONTE.
J’aime trop ma niece Isabelle pour souffrir qu’elle se marie contre son gré, et je tâcheray d’oster mon frere cét entestement qu’il a de la medecine et des Medecins.

CATO.
J’imagine un plaisant tour, qui pourroit bien aussi y contribüer, et luy donner pour jamais du dégoust des remedes et de ceux qui les ordonnent.

ORONTE.
Ma niece t’est obligée de l’affection que tu conserves pour elle, et il est juste de l’appuyer contre les caprices d’un pere, et l’aversion d’une belle mere qui veut saisir de tout le bien.

CATO.
Laissez faire, une soûtane et un bonnet carré en feront l’office. Dites-luy que vous connoissez un Medecin des plus habiles du monde, que vous le luy voulez produire, et qu’il en sera tres-satisfait.

ORONTE.
Je ne doute point de ton adresse, et je tâcheray de la seconder. Car enfin il faut, s’il se peut, guerir mon frere de la folie, et nous viendrons aprés aisément à bout du reste.

CATO.
Je l’entens, disposez les choses, et je vais me preparer de mon costé.

SCENE II.


ORGON, ORONTE.

ORGON.
Mon frere, je me plaignois hier de vous, de ce que me sçachant malade vous ne m’estes point venu voir depuis huit jours, et mesme que vous n’avez pas daigné vous informer comme je me porte.

ORONTE.
Mon frere, c’est unes question, si vous estes malade  ; ou plûtost, c’est une verité que vous ne l’estes que dans l’imagination, ou qu’autant que vous le voulez bien estre.

ORGON.
Vous agissez mal, mon frere, de me traiter de visionnaire, et de vouloir que je ne sois malade que d’imagination, c’est à dire en bon François, malade d’esprit  ; ce qui n’est point, Dieu mercy, er ceux qui le disent sont plus malades que moy.

ORONTE.
Je ne dis pas absolument que vous ne soyez point du tout malade, et il est impossiebl que la plus forte constitution ne succombe à la fin soûs la quantité des remedes inutiles dont les Medecins prennent plaisir à vous accabler. Je vous connois, mon frere, et sçais que vous estes d’un tres-excellent temperamment, qui se seroit soûtenu soy-mesme sans avoir besoin d’aucun secours de la medecine  : Mais de gayeté de cœur vous le ruinez tous les jours, et sans nulle necessité vous dépensez malheureusement une partie de vostre bien en potions et en lavemens. Les Cordiaux, les Juleps, les Aposemes dont vostre table est couverte, et qui vuident vostre bourse, sont des noms specieux dont on abuse les hommes, nous pouvons fort bien vivre sans cela. J’ay connû un des plus celebres Medecins de France, qui conseilloit à ses amis de ne se servir de remedes qu’à l’extrémité, parce que les remedes qui pour la plupart sont chauds et violens, à mesure que d’un costé ils fortifient la nature, ils la détruisent de l’autr, et qu’il font tout ensemble du bien et du mal. Les Medecins font leur mestier, et ne dégoûtent pas les hommes de l’usage des remedes, parce qu’ils n’y trouveroient pas leur conte, et qu’il faut que chacun gagne sa vie dans la profession qu’il a embrassée. Quelle apparence qu’un Medecin sortît de chez un malade qui l’appelle sans lui ordonner medecine, seignée ou lavement  ? N’eût-il qu’une tres-legere émotion qui se peut passer par un peu de repos et quelque diete, si le Medecin ne grifonne quelques lignes pour l’Apotiquaire, on croira qu’il ne sçait rien, qu’il ne connoist pas la maladie, et on ne luy payera pas sa visite de bon cœur. Croyez moy, mon frere, nous péchons tous par coûtume, nous dormons trop par coûtume, nous beuvons trop par coûtume, nous prenons trop de remedes par coûtume. Celle que vous avez prise de vous tant medeciner n’est pas encore si fort enracinée, que vous ne vous en puissez défaire  ; Monsieur Turbon a son but, et ne se met pas beaucoup en peine de ce que vous deviendrez à la fin, pourveu que vous payez bien ses ordonnances. Voila, mon frere, ce que je crois que la charité m’oblige de vous dire sur ce sujet, et vous devez, ce me semble, donner quelque creance à un frere, de l’amitié duquel vous n’avez pas lieu de douter, et qui sçait un peu comme va le monde.

ORGON.
Je vous ay écouté patiemment, et vous m’avez dit de belles et bonnes choses  ; Mais enfin toutes vostre eloquence ne sçauroit me persuader que je ne suis pas malade, je me sens bien et Monsieur Turbon est un honneste homme qui ne m’ordonne rien que d’à propos.

ORONTE.
Tant honneste homme qu’il vous plaira  ; mais il se mocque de vous, et vous estes sa marote.

ORGON.
Hé, mon frere  !

ORONTE.
Quoy, ce n’est pas ce moquer, que de vous ordonner une douzaine de medecines dans un mois, et autant de lavemens  ? Je crois bien qu’aprés cela, l’homme le plsu robuste doit necessairement devenir malade, et vous le pourriez estre par cette raison. On ne plaint guere les gens qui s’attirent du mal pour leur plaisir.

SCENE III.


L’APOTIQUAIRE, ORGON, ORONTE.

L’APOTIQUAIRE. Il vient avec un tablier, et armé d’une seringue faisant l’empressé.
Monsieur, voicy vostre lavement de l’ordonnãce de Monsieur Turbon, et il y est entré des emollients qui ne vous dauseront point de tranchées.
ORONTE.
Mon Dieu, mon frere, ne serez-vous jamais las d’avoir à vos trousses et Medecins, et Apotiquaires, et si vous aimez la vie, en bonne foy, est-ce là le moyen de la conserver  ?

L’APOTIQUAIRE.
Ca, Monsieur, il est bien comme cela, ny trop chaud, ny trop froid, et dans le temperamment qu’il faut.

ORGON.
Un moment de patience.

ORONTE.
Sur ma parole, mon frere, vous n’avez pas besoin aujourd’huy de lavement  ; croyez-moy, renvoyez vostre Apotiquaire, il faut mieux le payer au double, que de vous faire du mal.

ORGON.
Mais, mon frere, Monsieur Turbon me l’a ordonné,et que dira-t’il si je ne luy obeïs pas  ?

L’APOTIQUAIRE.
Si vous ne vous hastez, il faudra le réchauffer, et il perdra de sa force.

ORONTE.
Monsieur l’Apotiquaire, mon frere n’a pas besoin de lavement pour ce soir, remportez-le, s’il vous plaist.

L’APOTIQUAIRE.
C’est pour le compte du malade  ; Je diray au Medecin qu’il ne l’a pas voulu prendre. J’y avois mis cette fois toutes les herbes de la S. Jean.

SCENE IV.


ORGON, ORONTE.

ORGON.
Mon frere, vous me faites-là une affaire avec Monsieur Turbon, et dans les termes où j’en suis avec luy pour le mariage de ma fille, en faveur duquel il fait donation de son bien à Monsieur Diafoirus son neveu fils de sa sœur, je pourrois bien le fâcher, et détourner ses bonnes indignations par le mépris que vo 9 voulez que je fasse de son ordonnance.

ORONTE.
Autre folie, mon frere, que celle-là, et pardonnez-moy, si plus jeune qu vous de quelques années, je vous parle franchement. Si je ne vous aimois pas comme je vous aime, je n’en userois pas de la sorte, et autant que vostre santé m’est chere, vostre honneur m’est cher aussi. J’ay appris que vous avez resolu de marier ma niéce Isabelle à une personne pour qui elle a une aversion mortelle, et qui au fond n’est pas un party si avantageux que vous le croyez. En verité je ne sçaurois approuver vostre procédé, et il est tres-dangereux, mon frere, de marier une fille contre son gré.

ORGON.
J’ay de bonnes raisons pour faire ce que je fais, et ce sera un grand avantage d’avoir un Medecin dans ma maison.

ORONTE.
Je veux que vous en eussiez besoin, faut-il pour cela sacrifier une fille, et la rendre malheureuse pour le reste de ses jours  ? Mais, mon frere, parlons serieusement, croyez-vous estre malade, et l’estes-vous en effet  ?

ORGON.
Si je le suis, mon frere, en faut-il douter  ?

ORONTE.
Hé bien  ? faites-moy donc un plaisir, je souhaite vostre santé plus que personne du monde, et sur ce que j’appris hier que vous estiez plus que jamais enfoncé dans les remedes, j’ay amené icy avec moy un des plus sçavans Medecins du monde, quoy qu’il ne paroisse pas beaucoup, et qui vous dira d’abord quelle est la nature de vostre mal, qu’il guerira sur le champ.

ORGON.
Il ne sçauroit estre plus habile que Monsieur Turbon.

ORONTE.
Vous estes bien coiffé de vostre Monsieur Turbon, croyez-vous qu’il soit le seul capable que nous ayons à Paris. Dans un article important comme est celuy de la santé, nous devons consulter plus d’une teste, et tous les bons avis ne sont pas dans un cerveau.

ORGON.
Pour vous complaire, je veux bien voir vostre Medecin.

ORONTE.
Il est dans la salle qui m’attend, et je n’ay qu’à l’appeller. Monsieur Vanderberg, entrez, s’il vous plaist.

ORGON.
Ce nom sent son Allemant.

ORONTE.
Il est Allement en effet, et l’Allemagne produit d’habiles gens en toutes professions  : Approchez, Monsieur, et ayez la bonté de nous donner vostre sentiment sur la maladie de mon frere.

SCENE V.


ORGON, ORONTE, CATO.

CATO. Cato paroist sous l’habit de Medecin en soûtane et bonnet carré.
Monsieur, quoy qu’à vous voir seulement il me soit aisé de juger que vous estes fort malade, je suis bien-aise pourtant d’appuyer les conjectures que je tire de vostre visage, sur ce que vous me pourrez dire de vostre temperamment, de l’origine du cours de vostre maladie, et du regime que vous avez observé. Voyons un peu vostre pouls.

ORGON.
Vostre Medecin, mon frere, n’est pas de vostre sentiment, et il a bien jugé d’abord que je suis malade.

CATO.
Vous avez un pouls fort inégal, et il y a bien du desordre dans vostre corps. Dites-moy, s’il vous plaist, ne sentez-vous pas ordinairement de grandes oppressions d’estomac  ?

ORGON.
C’est mon plus grand mal.

CATO.
Je m’en doutois bien. N’estes-vous pas sujet à des maux de teste et à des vertiges  ?

ORGON.
Plus souvent que je ne voudrois.

CATO.
Je le vois bien à vos yeux. Vous avez encore de fâcheuses retentions d’urine.

ORGON.
C’est ce qui me fait desesperer.

CATO.
Vostre mauvaise couleur en est un signe infaillible. Des douleurs de reins vous sont assez ordinaires  ?

ORGON.
Je ne suis presque jamais sans cela. Mon frere, vostre Medecin est habile homme, et connoist assez mon mal.

CATO.
Vous estes sans doute difficile à émouvoir, et il vous faut des remedes un peu forts, pour en bien sentir l’effet  ?

ORGON.
Ny trois, ny quatre medecines ne me font rien, et j’en prens aussi tant que l’on veut. Parlãt à Orõte.
Il entend le mestier, et je le crois sçavant.

ORONTE.
Je vous l’ay bien dit.

CATO.
Quelle est vostre boisson  ?

ORGON.
Du vin, et les trois quarts d’eau.

CATO.
Vous vous gâtez, il ne vous faut boire que je la ptisane avec de l’orge, du chiendent et des jujubes. Et que mangez-vous ordinairement  ?

ORGON.
A déjeuner, aprés mon boüillon et une couple d’œufs frais, je me contente d’un reste de chappon du soir, que l’on me met en capilotade. A dîné, j’ay toûjours une bonne soupe de santé avec un jarret de veau ou une poule qui me sert de fondement  ; puis je mange d’une tourte, ou de pigeonneaux, ou de ris de veau, aprés quoy je m’attache au tost, ou à une perdrix, ou à un poulet  ; ayant soin d’avoir toûjours la meilleure viande. Pour du fruit, je n’en mange point de cru, et je me contente pour le dessert de deux ou trois biscuits, et d’une assiette de pommes cuites ou de confitures. Sur les trois heures aprés midy je fais collation, et mange une rotie au sucre, avec demy douzaine de tartelettes que mon patissier me fait exprés. Pour ce qui est du soupé, quand je doit prendre le lendemain medecine, je m’en aquite legerement, et aprés ma panade faite de l’estomac d’un chapon ou d’une perdrix, je me contente d’un poulet rosti accompagné de quelque ragoust. Voila quel sont mes quatre repas.

ORONTE.
Il y a du plaisir d’estre malade à ce conte.

CATO.
Ce regime-là est excellent pour un homme plein de santé  : mais pour un malade comme voux, il y a dequoy crever en vingt-quatre heures, et il faut que vous soyez d’une forte constitution.

ORONTE.
Je ne m’estonne plus, mon frere, de ce qu’il vous faut tant de medecines et de lavemens, et à manger ce que vous dites il faut faire de grandes evacuations.

ORGON.
Dans mon regime, comme dans les remedes, je suis les ordonnances de Monsieur Turbon, et il ne défend jamais ny le vin, ny la viande solide à ses malades.

CATO.
Et moy, Monsieur, si vous vouliez suivre mes avis, je vous ordonnerois une bonne diete de quatre ou cinq jours sans manger ny boire, avec un petit remede specifique qui vous rendroit le corps neuf. Je m’en sers dés le berceau, et jamais je n’ay eu de maladie. Quel âge me donneriez-vous  ?

ORGON.
Vous estes sçavant pour vostre âge, et je ne vous donnerois guere plus de vingt ans.

CATO.
Ah  ! ah  ! ah  ! j’en ay quatre-vingt dix.

ORGON.
Voila un beau jeune vieillard.

CATO.
C’est de la sorte que je me conserve par de frequentes dietes, et par unpetit remede.

ORGON. A Orõte.
Mais, si je ne me trompe, je crois connoistre le visage de ce Medecin. Il faut que je fasse venir Cato.Cato.

CATO.
Monsieur, j’ay oublié de dire unmot à un homme qui m’attend à la porte. Je reviens sur mes pas. Elle s’en va, et revient habillée en servante. Puis derechef en Medecin.

ORGON.
Il faut que je m’éclaircisse de mon doute, et que je parle à Cato. Cato  !

CATO.
Me voicy.

ORGON.
C’est bien elle-mesme  ; Escoute, demeure icy avec moy.

CATO.
J’ay laissé du linge sur la platine qui se brûlera, souffrez que je l’aille oster.

ORGON.
Va, et reviens vîte. Mon soupçon est mal fondé, mais j’en seray encore bien-tost mieux éclaircy.

CATO. Elle reviet en habit de Medecin elle luy prend le bras, et le laisse aller rudement.
Je vous demande pardon, mais l’affaire estoit de consequence. Monsieur, souffrez que je vous taste encore le pouls. Vous estes plus mal que vous ne pensez. Ce bras-là est mort, ou peu s’en faut, la gangrenne va s’y mettre, il le faut couper

ORGON.
Comme vous y allez, Monsieur le Medecin, me couper le bras, c’est ce que je ne permettray pas, je vous en asseure, et je m’en aide fort bien  : Mais Cato demeure bien à revenir. Cato  !

CATO.
Aujoud’huy ma memoire me fait un faux-bon, et j’ay oublié de dire encore une chose à mon homme, qu’il faut que je rappelle promptement.

ORONTE.
Ce Medecin, quoy que jeune, a beaucoup de pratiques, et ne peut estre guere long-temps en un lieu.

ORGON.
Il va bien vite en besongne, et je me dégoûterois bien-tost de la medecine, si tous les Medecins luy ressembloient  ; mais voicy Cato, je ne sais plus que dire, ny que penser.

CATO.
Si je n’eusse couru à mon linge, il estoit gasté.

ORGON.
N’as-tu pas vu le Medecin qui sort d’icy  ?

CATO.
N’en pût-il jamais entrer dans la maison.

ORGON.
Il te ressemble entierement de visage.

SCENE VI.


ORGON, ORONTE, TURBON, CATO.

TURBON.
Quoy, Monsieur, est-ce dont ainsi que l’on méprise mon ordonnance, et que vous n’avez pas voulu prendre un lavement qui vous auroit fait plus de bien que tout ce que vous avez pris de remedes depuis un mois. Allez, vosu vous en repentirez, je vous abandonne, et cherchez un autre Medecin.

ORGON.
Monsieur Turbon  !

TURBON.
Vous verrez ce qui vous en arrivera. Par le mépris que vous faites de mes remedes et des bons avis que je vous donne, vous allez tomber dans une suite épouventable de maux, dans la paralysie, de la paralysie dans l’hydropisie, de l’hydropisie dans la squinancie, de la squinancie dans l’apoplexie, de l’apoplexie dans le plus terrible de tous els maux, selon Aristote, qui est la mort dont l’on ne revient jamais.

ORGON.
Monsieur Turbon  ?

TURBON. Il entre en colere, et tire un papier de sa pochete qu’il déchire.
Il n’y a plus de Monsieur Turbon pour vous, il vous abandonne à tous maux  ; et perdant toute la bonne volonté que j’avois pour vous, je déchire en mile pieces la donation que j’avois faite à mon neveu en faveur de vostre fille, c’est une affaire rompuë, et il ne s’en parlera jamais.

ORGON.
Hé, Monsieur Turbon, Escoutez-moy.

TURBON.
Je n’écoute plus rien dans ma colere. Apprenez à plus respecter les Medecins.

SCENE VII.


ORGON, ORONTE, CATO.

ORGON.
Vous voyez, mon frere, le malheur que me causent vos beaux conseils, et comme je perds à la fois l’espoir de ma guerison et du mariage de ma fille.

ORONTE.
Et moy, mon frere, je vous trouve bien-heureux d’estre délivré de Monsieur Turbon, luy et ses semblables ne demandent que playe et bosse, et vous voyez que celuy que je vous avois amené, ne parloit d’abord que de vous couper un bras et de vous faire mourir de faim.

ORGON.
Vous avez beau me dire, je feray mon possible pour renoüer avec Monsieur Turbon. Son neveu me plaist fort, il est sage et modeste, j’auray en luy un Medecin affidé, et ma femme qui m’aime passionnément, goûte fort ce mariage.

ORONTE.
Mon frere, les femmes ne disent pas à leurs maris tout ce qu’elles pensent, et j’ay de la peine à croire que vous soyez autant aimé de la vostre que vous l’este de ma niéce vostre fille, que vosu ne devez pas contraindre d’épouser un homme pour qui elle n’a point d’affection. Vous y penserez.

CATO.
Monsieur, souffrez que je vous parle franchement, et écoûtez-moy une fois sans vous fâcher. Vous sçavez qu’il y a quelques années que je suis dans vostre maison, et que mes parens m’ayant donnée à feu vostre femme dont j’estois filleule, j’ay esté élevée avec vostre fille pour la servir. Vous ne pouvez douter de la sorte, que je n’aye pour vous et pour elle toute l’affection d’une fidelle et ancienne servante, qui a mangé vostre pain depuis l’âge de six ans, et qui doit parfaitement connoistre le naturel et les inclinations de vostre fille  : Je vous diray donc en bonne conscience que vostre fille vous aime de tout son cœur, qu’elle mettroit au besoin sa vie pour vous, et qu’elle m’entretient souvent sur ce chapitre en des termes pleins de tendresse, qui vous toucheroient asseurément. Il vous faut tout dire, et vous desabuser, s’il se peut, d’une erreur où vous estes, et qui pourroit enfin nuire beaucoup et à vous mesme, et à vos enfans. C’est que tout au contraire de vostre fille qui vous aime, vostre femme vous hait et vous méprise dans l’ame, et voudroit bien que Monsieur Turbon hastât vostre mort  : je ne veux pas que vous m’en croyez, quoy que la chose soit bien veritable, croyez-en vos yeux et vos oreilles, et ne soyez pas de ces gens opiniâtres qui ne veulent jamais sortir d’erreur.

ORGON.
J’entens bien ce que tu me dis  ; mais comment faire pour m’éclaircir de la chose  ?

CATO.
Il n’y a rien de plus facile, et cela se peut dans ce moment. Faites le mort dans vostre chaise, et joüez bien vostre personnae  ; je feray venir l’une aprés l’autre, vostre femme et vostre fille, et vous verrez si ce que je vous dis est veritable.

ORGON.
Je le veux bien, quand ce ne serait que pour voir si tu es une menteuse.

CATO. Parlãt à Orõte.
Vous, Monsieur, cachez-vous dans ce coin, vous serez témoin de la chose.

ORONTE. Bas à Cato.
Courage, tu as de l’esprit pour quatre.

CATO. Elle agence Orgon dans sa chaise.
Agencez-vous bien dans vostre chaise, ouvrez la bouche, fermez les yeux, estendez les jambes, laissez pancher vostre teste et vos bras, contrefaites bien le mort.

ORGON.
Suis-je bien de la sorte  ?

CATO.
Fort bien  : Laissez-moy faire le reste. Elle appelle Mariane.
Madame, estes-vous là-haut  ?

SCENE VIII.


ORGON, MARIANE, CATO.

MARIANE. Elle répond de derriere le Theatre.
Que veux-tu  ?

CATO. Elle se met à pleurer.
Madame, descendez vîte, venez promptement. Ha  ! quel mal-heur  ! Pourray-je jamais assez pleurer un si bon maistre.

MARIANE.
Qu’as-tu, folle, à te desesperer de la sorte  ? et pourquoy me faire descendre si promptement  ?

CATO.
Ha  ! Madame, tout est perdu, je suis au desespoir, et n’ay pas la force de vous rien dire, mon pauvre Maistre vient d’expirer, et nous perdez le meilleur mary du monde.

MARIANE.
Quoy, mon mary est mort  ?

CATO.
Vous le voyez, Madame, il vient de rendre le dernier soûpir.

MARIANE.
N’y a-t’il que cela, Cato  ? la perte n’est pas grande, et une femme n’a guere sujet de s’affliger de la mort d’un mary toûjours chagrin et toûjours malade. Je n’avois jamais d’autre entretien avec luy que de ses medecines  ; le beau regal pour une jeune femme, et crois-tu que je l’aurois jamais épousé que dans l’espoir d’en tirer par mon adresse dequoy vivre à mon aise, n’ayant eu que peu de bien de ma maison  ? Ma foy, Cato, te voila délivrée d’un Maistre fâcheux, et moy d’un mary fort incommode, et à qui il fallait à tout heure donner le bassin. J’ay fait semblant de l’aimer, je luy ay fait de feintes caresses, et chacun en ce monde va à son but. Je vais donner ordre de bonne heure à mes affaires, et j’auray soin de toy en mesme temps.

CATO.
Ha  ! Madame, je ne veux plus vivre aprés la mort de mon Maistre, et j’ay tout perdu en le perdant.

MARIANE.
Tais-toy, folle, l’argent vaut mieux que tous les maîtres et tous les marys du monde, j’auray soin, te dis-je, de tes interests. Mais est-il bien mort  ?

CATO.
Il a esté suffoqué d’abord par une apoplexie dont Monsieur Turbon l’a menacé.

MARIANE.
On revient quelquefois de ces sortes d’accidens, et nous en avons quelques exemples. Voyons s’il ne souffle plus. Je luy sens encore un peu d’haleine. Ha  ! Dieu  !

ORGON. Il luy saisit la main, et elle se recule avec frayeur et s’en va.
Ha  !  ! ha  ! mamie, mon cœur, mamour, c’est ainsi que vous m’aimez  ! Je suis toûjours chagrin, et toûjours malade, il me faut donner à tout heure le bassin, l’argent vaut mieux que tous les marys du monde, et vous allez donner ordre de bonne heure à vos affaires. Nous y donnerons ordre avant vous, et je suis bien aise de connoistre de quel bois vous vous chauffez.

CATO.
Vous voyez que je ne suis pas menteuse de ce costé-là, je le seray aussi peu de l’autre  ; Remettez-vous comme vous estiez. Mademoiselle Isabelle où estes-vous  ? Courez vîte, venez. Elle va appeller Isabelle.

SCENE IX.


ORGON, ISABELLE, CATO.

ISABELLE.

Elle répond de derriere le Theatre.
Que veux-tu  ?

CATO.
Venez vîte, vous dis-je, depéchez. Quel mal-heur  ! mon cher maistre, falloit-il vous perdre si tost  ! Cato pleure et fait la desesperée.

ISABELLE.
Qu’est-ce donc, Cato  ? qu’as-tu à pleurer si fort  ? mon pere t’a-t’il batuë  ?

CATO.
Helas  ! le pauvre homme n’est plus en estat de batre, ny de parler, il vient de rendre l’ame entre mes bras.

ISABELLE.
Ha  ! Cato, soûtien moy, ce coup impreveu ne me laisse plus de force  ! Ha  ! mon pere, faut-il que je vous aye perdu si tost  ? Que je suis mal-heureuse  ! Que ne suis-je morte en vostre place  ! Et que le Ciel ne m’a-t’il prise au lieu de vous  ! Quelle disgrace, Cato d’avoir perdu un si bon pere, qui m’aimoit tant, et que j’amois tant, et que je puis-je donner ma vie piour racheter la sienne. Elle s’approche de son pere, qui la prend par la main, de quoy elle s’éfraye.
Oüy, mon pere, puisque le Ciel l’a ainsi voulu, j’honoreray à jamais vostre memoire, et j’iray passer mes jours dans un cloistre, ne pouvant plus vivre dans le monde en ne vous y voyant plus. Ha Dieu  ! qu’est-ce cy, Cato  !

ORGON.
Non, ma fille, je ne suis pas mort, et ç’a esté pour éprouver vostre affection, que je me suis mis en cette posture. Je connois que vous m’aimez et Cato m’a dit la verité.

SCENE X.


ORGON, ORONTE, ISABELLE, CATO.

ORONTE.
Ouy, mon frere, et ma niéce merite que vous ayez aussi de de la bonté pour elle, et que vous luy donniez un party qui se presente, dont vous aurez asseurément de la satisfaction.

ISABELLE.
Pour moy, mon Oncle, je n’auray jamais d’autre volonté que celle de mon pere, et je luy demande pardon d’y avoir resisté au commencement. ce n’a esté que pour faire dépit à ma belle-mere qui me haït mortellement.

SCENE DERNIERE.


ORGON, ORONTE, LEANDRE, ISABELLE, CATO.

LEANDRE.
Mademoiselle, passant devant chez vous, et ayant appris confusément que Monsieur vostre pere venoit d’expirer, je viens vous en témoigner ma juste douleur, et vous protester, que bien loin que je voulusse me prevaloir de sa mort pour vous presser de répondre à mon amour qui ne sçauroit estre ny plus fort, ny plus sincere, je donnerois de grand cœur ma vie, si par là il estoit possible de vous rendre un si bon pere, pour lequel j’avois toute l’estime que l’on peut avoir pour un parfaitement honneste homme, et homme d’esprit.

ISABELLE.
Monsieur, le bruit de sa mort a esté faux, et graces au Ciel, vous le voyez encore plein de vie.

LEANDRE. Leãdre fait le surpris, et recule de deux pas.
Ma joye est aussi grande que ma douleur l’a esté, et ce sera luy, Mademoiselle, qui reglera nostre sort, voulant estre aussi soûmis à ses volontez que vous le serez vous mesme.

ORONTE.
Mon frere, vous avez là un beau champ pour exercer vostre generosité, et dans la justice vous ne sçauriez refuser à vostre fille qui vous aime, et à ce brave Cavalier qui vous honore, qui est riche et sage, ce que vous jugez bien que l’un et l’autre souhaitent.

ORGON.
Je vois bien tout cela, mon frere, mais à vous parler aussi franchement, j’aurois bien souhaité pour les raisons que je vous ay dites, que ma fille eust épousé un Medecin.

LEANDRE.
S’il ne tient qu’à cela, Monsieur, pour posseder Mademoiselle vostre fille, je veux bien estre Medecin, Chirurgien et Apotiquaire, si l’on veut. Je me soûmets à tout, et il n’y a rien au monde que je ne fasse dans cette rencontre.

ORONTE.
Mais, mon frere, il me vient une pensée, et que vous ne des-aprouverez dans doute pas. Faites-vous, Medecin vous-mesme, et ce sera le plus court.

ORGON.
Moy, Medecin  ?

ORONTE.
Pourquoy non  ?

ORGON.
Je n’ay point estudié, je ne sçais ny Grec, ny Latin.

ORONTE.
Il n’est pas besoin de tant d’estude, ny de tant de Grec et de Latin. N’avons-nous pas les Aphorismes d’Hypocrate traduits en François, et croyez vous que tous les Medecins sçachent le Grec. Un peu de routine suffit, et pour prendre vos degrez, il ne faut que peu d’argent, et quelque petite simagrée.

CATO.
En verité la pensée de Monsieur est la meilleure du monde, et vous vous ferez vos Ordonnances vous-mesme sans qu’il vous en coûté rien.

ORGON.
C’est ce moquer de moy, et où aller prendre le bonnet.

ORONTE.
Que cela ne vous mette pas en peine, Messieurs de la Faculté ont des Substituts, et la ceremonie s’en peut faire en particulier dans vostre sale. On y apportera peu de façon, et de la sorte je ne vois plus d’obstacle au mariage de Monsieur avec ma niéce.

CATO.
Monsieur, n’y révez plus, et suivez le conseil de Monsieur vostre frere sans balancer.

ORONTE.
J’ay mes gens tous prests, et la chose se pourra faire cette aprésdinée.

ORGON.
Voyons donc, Que m’en peut-il arriver  ?

LEANDRE, à Isabelle.
J’espere que mes vœux seront bien-tost satis-faits.

CATO.
Il y a bien de la peine à venir à bout d’un esprit foible, et la folie d’un homme peut aller bien loin.

Fin du Malade Imaginaire.