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à recevoir le monde toujours prête


"Quoi! l'on ne peut jamais vous parler tête à tête ?
À recevoir le monde, on vous voit toujours prête ?"
Le Misanthrope, II, 2, v. 533-534

La situation dans laquelle un "amant chagrin" doit assister, impuissant, au défilé des amis et soupirants de la coquette qu'il aime, avait fait l'objet d'un épisode

  • dans deux histoires du Grand Cyrus (1649-1653) des Scudéry :
    • l'"Histoire de l'amant jaloux" (III, 1) (1)
    • l'"Histoire de Méréonte et Dorinice" (X, 3) (2)

  • dans une histoire de l'Alcidamie (1661) de Mlle Desjardins, celle d'Iphise et de Cinthie (3).

Plus largement, elle soulève la question de la tolérance à l'égard des visites importunes qui avait été discutée dans la troisième partie (1657) de La Clélie (4).

Ce thème des visites importunes était déjà abordé dans La Critique de l'Ecole des femmes ("la quantité des sottes visites").


(1)

Un passage de l'"Histoire de l'amant jaloux" présente un déroulement semblable à la scène II, 2 du Misanthrope.

Confrontée au reproche de complaisance adressé par son amant jaloux, l'héroïne se justifie en déclarant les véritables rapports qu'elle entretient avec les individus bénéficiant de ses faveurs :

Le moyen de vous voir éternellement environnée de personnes qui vous sont agréables, sans en témoigner du chagrin ? ― Quoi, dit-elle, vous voudriez que je ne visse jamais que des personnes incommodes ! Que je fusse toujours en des lieux fâcheux et peu divertissants, que je haïsse la musique, que je n’aimasse point la promenade, que la conversation me déplût et que je passasse enfin toute ma vie en solitude ! – Je n’en souhaiterais pas tant, lui dis-je, mais je vous avoue que je voudrais bien, s’il était possible, que le prince Polycrate, Théanor, Timésias, et même Hiparche, ne fussent pas si bien avec vous que Léontidas.
Alcidamie rougit à ce discours et, après avoir été quelque temps sans parler, elle commença de me dire qu’elle trouvait qu’il était à propos de me faire voir quel rang toutes ces personnes-là tenaient dans son cœur. Et alors elle me dit qu’elle estimait Polycrate comme un grand prince, qui, de plus, aimait passionnément Ménéclide son amie, que, pour Théanor, elle n’avait pour lui ni haine ni amitié, que, pour Timésias, elle avait plus de disposition à le haïr qu’à l’aimer et que, pour Hiparche, elle aimerait toujours sa conversation et n’aimerait jamais sa personne.
(p. 1684)

(2)

Un passage de l'"Histoire de Méréonte et Dorinice" décrit la "presse" des soupirants et les souffrances de l'amant jaloux :

Ne voulant plus demeurer dans cette cruelle incertitude, je me résolus à lui découvrir ma passion ; et je m'y résolus après avoir passé un jour avec un chagrin étrange auprès d'elle, quoique je ne pusse durer ailleurs. Car imaginez vous, Seigneur, que je suis persuadé que presque tout ce qu'elle avait d'amis vint cette après-dînée là chez elle, et eut quelque chose à lui dire en particulier. En effet elle en avait d'ambitieux, qui lui rendaient compte de l'état de leur fortune ; elle en avait de coquets, qui lui racontaient leurs intrigues ; elle en avait de malheureux, qui lui exagéraient leurs infortunes ; elle en avoit d'enjoués, qui lui disaient de ces malices qu'on peut dire bas, et qu'on n'ose dire haut ; elle en avait de ces honnêtes fainéants, qui ont pourtant mille secrets à faire, quoiqu'ils n'en aient aucun ; elle en avait d'amoureux, qui lui disaient même une partie de leurs aventures ; et elle en avait enfin un si grand nombre ce jour-là à l'entour d'elle, que j'en fus aussi importuné que s'ils eussent tous été mes rivaux. De sorte qu'étant demeuré le dernier près de Dorinice, je me mis à la prier de me dire si j'étais aussi pressé dans son coeur que je l'avais étè ce jour-là dans sa chambre ?
(p. 7248-7249)

(3)

[Iphile] aimait Cinthie avec une violence démesurée, et il lui était absolument impossible de trouver une occasion de lui déclarer sa passion ; car, Seigneur, depuis le moment qu’elle était visible, jusques à celui où la bienséance forçait à sortir de chez elle, il y avait une si grande quantité de monde, qu’on ne pouvait lui dire un seul mot en particulier. Quand elle allait au temple, elle y était conduite par trois ou quatre personnes. Dans les promenades, elle ne souffrait jamais que la compagnie se dispersât ; car elle aimait si fort le grand monde, qu’il suffisait qu’il y eût un nombre de gens assemblé, et qu’on fit quelque tumulte pour la divertir. Cette impossibilité de parler seul à Cinthie désespérait l’amoureux Iphile ; et quand il allait chez elle, qu’il remarquait trois ou quatre personnes qui le suivaient, autant qui sortaient, et qu’il trouvait encore sa chambre pleine de monde, il devenait si chagrin, et si contredisant, que je crois que si quelqu’un eût dit que Cinthie était belle, il aurait soutenu que non, seulement pour avoir le plaisir d’être d’une opinion contraire à ceux qui l’importunaient. Je lui disais souvent que ce n’était pas ainsi qu’il fallait agir pour plaire à une personne aussi enjouée que Cinthie : mais il me répondait pour toutes choses, que si j’étais aussi amoureux que lui, je n’en ferais pas moins qu’il faisait.
(Alcidamie, II, Suite de la 1e partie, livre 3, p. 35-37)

[après qu’Iphile a reçu des assurance que Cinthie l’aime] :

Plusieurs mois se passèrent de cette sorte, pendant lesquels Iphile recevait tant de preuves de la bonté de Cinthie, que rien ne manquait à sa félicité, que la commodité d’entretenir un peu plus souvent sa maîtresse en particulier qu’il ne faisait : mais, Seigneur, cette seule chose le rendait quelque fois si chagrin, qu’il était aussi mélancolique que s’il n’eût pas été tendrement aimé d’une des plus aimables personnes du monde. Mais, lui disais-je un jour, ne cesserez-vous jamais de vous tourmenter comme vous faites ? et ne sauriez-vous goûter votre joie sans la mêler de tant d’amertumes ? Ha ! mon cher Lisicrate, reprit-il, vous ne savez point aimer, si vous croyez que je puisse être parfaitement heureux, tant que Cinthie sera plus pour tout le reste du monde que pour moi. Si vous pouviez vous imaginer la différence qu’il y a entre voir sa maîtresse en particulier et la voir dans un lieu où mille gens ont le plaisir de partager ses regards avec nous, vous tomberiez d’accord que je suis le plus malheureux de tous les hommes, de ne voir Cinthie que comme je la vois. […] je voudrais causer toute sa joie, et je porte envie à tout ce qui lui donne quelque plaisir où je ne participe point. […] quand sa chambre est pleine de ces gens qu’elle dit qu’ils ne sont que ses amis, et que la bienséance la force de me priver de mille regards qu’elle me donnerait si j’étais seul avec elle, pour les leur donner, me prend une si furieuse rage contre ceux qui me les dérobent, que si le respect que je lui dois, et un petit reste de raison qui n’est pas encore entièrement préoccupé, ne retenaient mon ressentiment, je le ferais éprouver dans toute sa force à ces trop heureux concurrents, dont la simple assiduité obtient ce que le don de mon cœur, mes soins, et mon temps, ont bien de la peine à obtenir.
(Ibid., p. 104-110)

(4)

La charmante Mélisère [...] se mit à lui faire ingénieusement la guerre de ce qu'elle souffrait trop facilement que toutes sortes de gens la visitassent. "Eh, bon dieux, lui dit-elle agréablement en entrant, qu'on est heureux de ne trouver qu'un honnête homme avec vous, et de ne vous voir point environnée de cent personnes dont on ne se soucie point, dont vous ne vous souciez pas vous-même ; et que vous endurez sans en pouvoir dire une bonne raison. - Comme Thémiste est presque étranger en son pays, reprit Lindamire en souriant, vous lui allez donner une étrange opinion de moi, car il croira sans doute que je ne fais nulle distinction des gens [...]. Ce qui m'épouvante pourtant, c'est de voir que vous prenez un si grand plaisir avec ceux qui ont l'esprit bien fait et que vous soyez si peu incommodée de certaines personnes que l'on ne connaît point, parce que l'on ne les veut point connaître, et qui sont si incommodes que je pense qu'elles n'incommodent que vous, tant elles sont soigneusement évitées de tous les gens qui ont un peu de soin de leur satisfaction, et qui n'aiment pas à s'ennuyer. - Quand on a tout ensemble, reprit Themiste, un fort grand mérite, et une grande bonté, on est plus exposé qu'un autre à être importuné de personnes fâcheuses. [...] - Pour moi, je vous confesse, répliqua Lindamire, que je n'ai pas l'inhumanité de faire des rudesses à des gens qui me viennent voir, car ne sont-ils point assez malheureux de n'être point aimables, de n'être point aimés, d'être rebutés partout, sans que je les accable encore ? et il me semble que j'ai bien plutôt fait de les laisser là par pitié que de me donner la peine de les chasser pour les envoyer en quelque autre lieu qu'ils ne m'incommodent. [...] Mais vous ne songez pas, dit Mélisère, que vous avez une certaine mine douce qui vous les attire, et qui les trompe : qu'un de vos souris les entretient pour deux heures, et que vous êtes plus obligée qu'une autre à faire des rudesses, parce que vous avez cent petites façons qui attirent les gens sans avoir dessein de les attirer. - Mais si je me corrigeais de ces petites choses que vous dites que j'ai, répliqua-t-elle, il se trouverait peut-être que je ne n'attirerais non plus ceux qui me plaisent, que ceux qui ne me plaisent point, de sorte que j'aime encore mieux plaire à ceux que j'aime, que de déplaire à ceux que je n'aime pas.
(Clélie, III, 2, p. 888-892)




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