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Aristote n'était rien qu'un bavard


"On me l'avait bien dit, que son maître Aristote n'était rien qu'un bavard."
Le Mariage forcé, sc. IV

Une critique radicale d'Aristote avait été formulée dans la deuxième des Conversations (1669) du chevalier de Méré :

Ce jeune conquérant [Alexandre] qui courait partout après la gloire eut un précepteur qui ne la cherchait pas moins à sa mode; et si l'écolier se rendit maître du monde, on peut dire aussi que le précepteur, tant par son adresse que par la faveur de ce prince, prit le dessus dans les sciences. Il avait de cet esprit qu'il faut avoir pour être habile en ce qui regarde la vie, mais pour certaines connaissances plus cachées, il n'allait pas si loin que quelques-uns qui l'avaient précédé.
Ceux-là faisaient leur félicité de connaître, et disaient qu'ils ne savaient presque rien. C'était d'honnêtes gens et de bonne foi, qui traitaient douteusement des choses douteuses et pour celles que l'on peut comprendre nettement, quoiqu'elles soient de la plus haute spéculation, ils en parlaient néanmoins d'une manière qui ne sentait ni l'art ni l'étude, mais si claire et si naturelle que, pour les entendre d'abord, il ne fallait qu'avoir de l'esprit. Celui-ci, qui n'avait pas tant pour but de connaître que d'en acquérir la réputation, sentait bien qu'ils étaient au-dessus de lui, et que jamais les bons juges des esprits et des connaissances ne le mettraient au premier rang. Etant donc persuadé qu'un certain petit nombre, que rien n'éblouit et qui voit à quel point de bonté sont les choses, ne lui serait pas favorable, il eut recours à gagner ceux qui n'ont pas de si bons yeux, et à se faire admirer de la multitude.
Pour cet effet, sachant bien à quelles gens il avait affaire et ce qui leur donnerait dans la vue, il s'avisa d'être affirmatif, de décider comme un législateur, ou d'insinuer qu'il ne fallait que l'entendre pour être savant.
[...]
Bien loin de suivre la lumière et le bon sens, et de se former sur cette Grèce habile et savante, on ne cherche que des fausses subtilités et des distinctions chimériques. Le maître enseigne un langage qu'il n'entend pas lui-même, et qu'il tient d'un autre, qui ne l'entendait pas mieux. De là vient qu'un jeune homme après dix ou douze ans d'études ne sait pourtant rien, et que ceux qui s'attachent toute leur vie à cette doctrine n'en sont que plus ignorants. On les trouve si à gauche qu'on ne daigne plus leur rien dire.
(Discours de l'esprit, de la conversation, des agréments, de la justesse, ou Critique de Voiture ; avec les Conversations du même chevalier, 1687, p. 207-209)

Dans la cinquième conversation du même Méré, le bavardage des savants et l'obscurité de leur langage sont condamnés :

On ne s'éclaircit de rien avec ces sortes de gens, reprit le Maréchal ; ils ne prennent jamais bien les choses qu'on leur dit : celles qui n'ont point de sens ne laissent pas d'en avoir pour eux, et tout ce qu'on leur propose de bien clair leur paraît obscur. D'ailleurs, c'est un langage à part que je n'entends point, et qui serait fort mal reçu dans le monde. Il arrive aussi qu'au lieu de venir au noeud de l'affaire, ils vous mettent ce que vous leur demandez en tant de parties que l'une fait oublier l'autre, et qu'on ne sait plus ce que c'est. J'ai bien du plaisir à leur voir ranger en si bel ordre des choses de si peu de conséquence. Quand on a l'esprit juste, on suit assez tout ce qu'on entend dire, ou qu'on dit soi-même, sans y apporter tant de façons.
(p. 253-254)




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