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Au voleur


"Au voleur, au voleur, à l'assassin, au meurtrier. Justice, juste Ciel. Je suis perdu, je suis assassiné, on m'a coupé la gorge, on m'a dérobé mon argent. Qui peut-ce être? qu'est-il devenu? où est-il? où se cache-t-il? que ferai-je pour le trouver? où courir? où ne pas courir? n'est-il point là? n'est-il point ici? qui est-ce? Arrête. Rends-moi mon argent, coquin... (Il se prend lui-même le bras.) Ah, c'est moi. Mon esprit est troublé, et j'ignore où je suis, qui je suis, et ce que je fais. Hélas, mon pauvre argent, mon pauvre argent, mon cher ami, on m'a privé de toi; et puisque tu m'es enlevé, j'ai perdu mon support, ma consolation, ma joie, tout est fini pour moi, et je n'ai plus que faire au monde. Sans toi, il m'est impossible de vivre. C'en est fait, je n'en puis plus, je me meurs, je suis mort, je suis enterré. N'y a-t-il personne qui veuille me ressusciter, en me rendant mon cher argent, ou en m'apprenant qui l'a pris? Euh? que dites-vous? Ce n'est personne. Il faut, qui que ce soit qui ait fait le coup, qu'avec beaucoup de soin on ait épié l'heure; et l'on a choisi justement le temps que je parlais à mon traître de fils. Sortons. Je veux aller quérir la justice, et faire donner la question à toute ma maison; à servantes, à valets, à fils, à fille, et à moi aussi. Que de gens assemblés! Je ne jette mes regards sur personne, qui ne me donne des soupçons, et tout me semble mon voleur. Eh? de quoi est-ce qu'on parle là? de celui qui m'a dérobé? Quel bruit fait-on là-haut? est-ce mon voleur qui y est? De grâce, si l'on sait des nouvelles de mon voleur, je supplie que l'on m'en dise. N'est-il point caché là parmi vous? Ils me regardent tous, et se mettent à rire. Vous verrez qu'ils ont part, sans doute, au vol que l'on m'a fait. Allons vite, des commissaires, des archers, des prévôts, des juges, des gênes, des potences, et des bourreaux. Je veux faire pendre tout le monde; et si je ne retrouve mon argent, je me pendrai moi-même après."
L'Avare, IV, 3 et IV, 5

Le monologue d'Harpagon est tiré de la scène IV, 9 de l'Aulularia de Plaute (1), dont une adaptation française avait été procurée, à la fin du siècle prédécent, à la scène III, 6 des Esprits (1597) de Larivey (2)

La scène de la comédie latine avait déjà été imitée, dans certaines de ses composantes,

  • à la scène V, 6 de la comédie érudite La Sporta (1543) de Giovan Battista Gelli (p. 80-81)
  • à la scène V, 2 de la comédie érudite Il servigiale (1561) de Giovan Maria Cecchi (p. 82-83)
  • à la scène (REF) de la comédie érudite l'Aridosia (1548) de Lorenzo de Medici, source des Esprits de Larivey (p.)
  • à la scène IV, 6 de la commedia ridicolosa Li diversi linguaggi (1627) de Vergilio Verucci (3)

Quelques éléments en avaient été repris à la sc. III, 4 de L'Avare dupé (1663) de Chapuzeau.

Le désespoir de l'avare qui a perdu son trésor est également présenté sous forme narrative dans la nouvelle du "Châtiment de l’avarice" de Paul Scarron (Dernières oeuvres, 1663) (4)


(1)

Je suis perdu, je suis assassiné, je suis mort. dois-je courir ? Où ne dois-je point courir ? Tenez, tenez celui qui m’a volé. Mais qui est-il ? Je ne sais, je ne vois rien, je marche comme un aveugle, et certes je ne saurais dire où je vais, ni où je suis, ni qui je suis. Je vous prie tous tant que vous êtes de me secourir, et de me montrer celui qui me l’a dérobée. Je vous en supplie, je vous en conjure. Ils se cachent sous des habits modestes, sous la blancheur de la craie, et se tiennent assis comme des personnes sérieuses. Pour toi que dis-tu ? Se peut-on fier à toi ? Car il me semble à voir ton visage que tu es homme de bien. Qu’y a-t-il ? Pourquoi riez-vous ? Je connais tout le monde. Je sais qu’il y a ici beaucoup de Voleurs. Quoi n’y a-t-il personne de tous ceux-là qui l’ait prise ? Tu me fais mourir ! Dis donc, qui l’a prise ? Ne le sais-tu point ? Ha ! je suis ruiné : je suis le plus malheureux de tous les hommes : je suis au désespoir, et je ne sais où je vais, ni comme je suis fait ; tant cette journée m’apporte de tristesses, de deuil, et de maux ! tant elle me cause de famine et de pauvreté ! Il n’y a point d’homme sur la terre si misérable que moi. Car dois-je vivre après avoir perdu un trésor si précieux ?
(p. 160-161)

(2)

Hélas ! je suis détruit, je suis perdu, je suis ruiné ! Au voleur ! Au larron, au larron ! Prenez-le ! Arrêtez tous ceux qui passent ! Fermez les portes, les huis, les fenêtres ! Misérable que je suis ! Où cours-je ? A qui le dis-je ? Je ne sais où je suis, que je fais, ni où je vas. Hélas, mes amis, je me recommande à vous tous ! Secourez-moi, je vous prie ! Je suis mort, je suis perdu ! Enseignez-moi qui m'a dérobé mon âme, ma vie, mon coeur et toute mon espérance ! Que n'ai-je un licol pour me pendre ? Car j'aime mieux mourir que vivre ainsi. Hélas, elle est toute vide ! Vrai Dieu ! qui est ce cruel qui tout à coup m'a ravi mes biens, mon honneur et ma vie ? Chétif que je suis, que ce jour m'a été malencontreux ! A quoi veux-je plus vivre, puisque j'ai perdu mes écus que j'avais soigneusement amassés et que j'aimais et tenais plus chers que mes propres yeux ? Mes écus que j'avais épargnés retirant le pain de ma bouche, n'osant manger mon saoul, et qu'un autre jouit maintenant de mon mal et de mon dommage !
(Les Comédies facétieuses de Pierre de Larivey, Champenois. A l'imitation des anciens Grecs, Latins, et modernes Italiens, 1597, p. 271-272)

(3)

Doh, poverazzo mi, dove xe i miei denari ? dove xe le mie zoiie ? ohimiei, che le no xe più mie, no ghe xe pi remedio ? Voio disperarme affatto, non voio più star in sto mondo perchè in ogni muodo, o adesso o tra puogo tempo, sarave forzao a morirme de la fame perché son vecchio [...] Vien quà, Zuanne; to' suso ste zinque gazette, compra una corda niova e portamela presto, che voio con ella zinzerme el collo e con la morte dar fine a tanta calamitae e tanti travaii ne i quali me retriovo.
(in L. Mariti, Commedia ridicolosa. Comici di professione, dilettanti, editoriale teatrale nel seicento, Roma, Bulzoni, 1978, p. 173) (voir également "je ne veux point me marier")

(4)

Il s’en pris à sa barbe et à ses cheveux : hélas ! mon pauvre argent !...Il se pocha les yeux de coup de poing ; il se mordit les doigts jusqu’au sang et fut tenté de se tuer.
(p. 35)




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