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Avec mon petit sens


"Il faut avouer qu'il se met d'étranges folies dans la tête des hommes, et que, pour avoir bien étudié, on en est bien moins sage le plus souvent. Pour moi, Monsieur, je n'ai point étudié comme vous, Dieu merci, et personne ne saurait se vanter de m'avoir jamais rien appris; mais, avec mon petit sens, mon petit jugement, je vois les choses mieux que tous les livres"
Don Juan ou le Festin de pierre, III, 1

L'éloge du bon sens populaire au détriment de la science inutile des savants est un lieu commun utilisé, entre autres,

  • dans les traités religieux ; ainsi, par exemple, dans L’Impie malheureux ou les trois malédictions du pécheur (1673) du Père Texier (1)
  • par Charron, dans son traité De la sagesse (2)
  • par La Mothe le Vayer
    • dans le Petit Discours chrétien sur l'immortalité de l'âme (1637) (3)
    • dans le "problème sceptique" "La science est-elle de si haut prix qu'il faille tout quitter pour l'acquérir ?" (Problèmes sceptiques, 1666) (4)

  • dans une histoire à rire contenue dans le recueil Histoires facétieuses et morales (1663) de J. N. D. P. (5)

Il avait également trouvé une occurrence sous une forme différente dans La Princesse d'Elide ("Il a plus de bon sens que tel qui rit de lui").


(1)

Il est donc certain, par le raisonnement et par l’expérience, que l’esprit humain n’ayant que ses propres lumières, est la faiblesse même et que la raison destituée de la foi est une source d'erreur et de mensonge. Quand ce curieux, ce libertin aurait l'esprit aussi élevé que Platon, aussi éclairé qu'Aristote, aussi savant que Trismégiste et tous les anciens philosophes, je soutiens qu'il serait encore faible dans ses raisonnements, et qu'il n'aurait point de fermeté ni d'assurance dans sa manière de connaître les choses et d'en juger. Quelle injustice d'appeler esprit fort celui qui s'appuie sur un principe qui a été jusqu'à présent la source de toutes les erreurs, de toutes les hérésies et de toutes les opinions extravagantes qui ont jamais été; savoir est le propre jugement, le sens particulier et la raison rebelle à l’autorité de la foi et aux sentiments des sages ?
(Collection intégrale et universelle des orateurs sacrés publiés par l'abbé Migne, 1844-1866, t. VI, p. 842)

(2)

Finalement, y pourrait-il avoir plus grande faute en jugement que n'estimer point le jugement, ne l'exercer, relever, et lui préférer la mémoire et l'imagination ou fantaisie ? Voyons ces grandes, doctes et belles harangues, discours, leçons, sermons, livres, que l'on estime et admire tant, produits par les plus grands hommes de ce siècle (j'en excepte quelques-uns et peu) ; qu'est-ce tout cela, qu'un entassement et enfilure d'allégations, un recueil et ramas du bien d'autrui (oeuvre de mémoire, et diverse leçon, et chose très aisée ; car cela se trouve tout trié et arrangé : tant de livres sont faits de cela) avec quelques pointes et un bel agencement (oeuvre de l'imagination), et voilà tout ? Ce n'est souvent que vanité, et n'y reluit aucun trait de grand jugement, ni d'insigne vertu : aussi souvent sont les auteurs d'un jugement faible et populaire, et corrompus en la volonté. Combien est-il plus beau d'ouïr un paysan, un marchand parlant en son patois, et disant de belles propositions et vérités toutes sèches et crues, sans art ni façon, et donnant des avis bons et utiles, produits d'un sain, fort et solide jugement !
(éd. de 1657, I, 6, p. 49)

(3)

Notre religion n'est pas fondée sur des syllogismes, ni sur des principes de philosophie ; et nous y pouvons remarquer avec combien de raison le royaume des Cieux st promis aux pauvres d'entendement. Ce n'est pas à dire que les sciences comme servantes doivent être appelées quelquefois au service de la religion et qu'un bon raisonnement ne puisse beaucoup servir à conforter le coeur des fidèles. Mais tant y a qu'il est très dangereux de faire dépendre de notre seule raison des points importants à salut comme celui de l'immortalité de l'âme, d'établir leur assurance sur des lois de dialectique, et de ne pas tirer leur principale certitude des lumières surnaturelles de la foi. Avons-nous peur de donner trop à celle par le moyen de laquelle nous sommes sauvés ? Craignons-nous de prendre trop de créance en la parole de Dieu ? Ou avons-nous quelque défiance que le Saint-Esprit nous veuille tromper ? En vérité, nous donnons trop d'autorité au nôtre, qui n'est souvent ingénieux qu'à se tromper lui-même, et à a se faire de la peine. S'il savait ici mesurer ses forces, et se contenter des bornes que la Providence a prescrites à sa Sphère d'activité, il tirerait plus d'avantage de ses doutes, que des certitudes trop grandes qu'il veut s'attribuer. Car il semble que le doute respectueux qu'il peut former de son Eternité, est une grande preuve qu'il n'y a point de doute en cela, et que s'il n'était immortel, il ne pourrait pas douter de son immortalité. Mais quoi, nous appréhendons de le faire paraître ignorant. Comme s'il n'y avait pas une ignorance louable, dont les plus grands personnages ont fait profession. Comme si la pauvreté d'esprit, bien entendue, n'était pas une richesse Chrétienne. Et comme si toute la théologie mystique de saint Denis n'était pas fondée sur l'ignorance, attendu qu'on ne peut aller jusqu'à Dieu sans entrer dans ces ténèbres où il dit lui-même qu'il a établi sa demeure pour nous instruire, qu'on ne le peut connaître qu'obscurément et en ne l'ignorant.
(éd. des Oeuvres de 1756, III, 1, p. 478-479)

(4)

Aussi remarque-t-on presque toujours que les hommes qui ne possèdent rien au-delà de leur sens commun réussissent mieux dans leurs entreprises que les plus renommés dans toutes les disciplines. Cela fait soutenir à Hippolyte dans un Poète Grec [en marge gauche : "Hutip. dans Hippol."], que ceux, dont les Savants ne font nul conte, à cause qu'ils n'ont pas toutes leurs connaissances, sont les plus propres à persuader ce qu'ils veulent qu'on croie,
...qui inter sapientes,
Nullius sunt pretii, illi sunt aptiores ad
loquendum apud turbam.

Prenez-y garde de près, vous trouverez, que souvent, l'érudition des plus habiles hommes, et qui ont donné le plus de temps à feuilleter leurs livres, n'est, à bien le prendre, qu'une ignorance étudiée.
(éd. des Oeuvres de 1756, V, 2, p. 230)

(5)

106.
Dans un certain festin mortuaire, où plusieurs prêtres de villages étaient invités, il y eut un paysan assez bon drôle, qui les voyant toujours parler latin entre eux, leur demanda sérieusement pourquoi ils ne parlaient pas français, afin qu'un chacun les entendît. L'un d'eux qui tranchait du suffisant, répondit qu'il étaient entrés en une matière qui ne se pouvait pas décider autrement qu'en latin. "Messieurs, dit le paysan, avec votre latin vous faites les entendus, et je gage qu'avec toute votre philofolie vous ne me sauriez dire où notre Seigneur alla, ayant douze ans; l'un dit qu'il alla à Jérusalem, l'autre à Nazareth et le troisième qu'il passa la mer de Tibériade. - Messieurs, ne vous en déplaise, répliqua le villageois, vous êtes des ignorants, je ne fus jamais aux grandes écoles, et toutefois je suis plus savant que vous". Les prêtres, étonnés de la présomption dudit villageois, qui ne savait ni lire, ni écrire, voulurent savoir la solution de cet énigme, et l'en prièrent fort. "Messieurs, leur dit-il, quand notre Seigneur eut atteint l'âge de douze ans, il l'en alla à treize". Toute la compagnie se prit à rire de la subtilité de ce lourdaud qui riait comme les autres et pensait avoir dit des merveilles.
(p. 162)




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