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Celle de l'esprit


"La beauté du visage est un frêle ornement,
Une fleur passagère, un éclat d'un moment,
Et qui n'est attaché qu'à la simple épiderme;
Mais celle de l'esprit est inhérente et ferme."
Les Femmes savantes, III, 4 (v. 1063-1066)

Les mérites respectifs de la beauté de l'esprit et de celle du corps avaient été débattus dans une conversation de l'Almahide (1660-1663) des Scudéry :

Pour moi, dit Sémahis, je voudrais bien savoir (supposé toutes ces belles qualités séparées), laquelle doit être crue la plus aimable et la plus digne d’être aimée, ou de la beauté du corps ou de celle de l’esprit, ou de la beauté de l’âme ou de celle de la voix ?
[…]
Ce n’est pas, à mon avis, reprit Almahide, ce que ces illustres personnes ont voulu dire et je m ‘imagine qu’elles ont seulement voulu préférer l’esprit à la voix. – En effet, dit Morayzel, il a de merveilleux avantages et c’est lui seul que l’on voit né pour régner. Il plaît, il persuade, il émeut, il ébranle, il emporte l’âme, il adoucit les maux qu’il fait souffrir, il fait valoir les biens qu’il donne. Sa beauté n’est point journalière, comme celle de la voix et du visage, et paraissant toujours aimable, il se fait aussi toujours aimer. Il a tant d ‘éclat, il est si brillant qu’il éblouit les yeux aussi bien que la raison, et s’il fait paraître les perfections, il ne cache pas moins les défauts. L’on peut aimer l’esprit sans la beauté, mais l’on ne saurait aimer la beauté sans esprit. Il en est assurément l’âme : une belle stupide n’est que la statue d’une belle ; ses yeux sont de ces machines rompues, dont les ressorts ne jouent point ; et je serais aussitôt amoureux d’un portrait que d’une dame qui manque d’une qualité si nécessaire. […] Ainsi je conclu que l’impérieuse beauté de l’esprit est la reine de toutes les autres beautés et qu’elle doit régner à leur préjudice.
– Je pense pourtant, repris Zélébin, qu’un bel esprit dans un corps mal fait n’aurait guère d’adorateurs ; et que cette reine dont vous parlez serait une de ces reines sans sujets, qui se contentent d’avoir un beau titre.
– Pour moi, ajouta Cadige, il me semble que si j’étais homme, une maîtresse si spirituelle m’incommoderait : elles voient trop clair ; elles sont trop délicates et trop difficiles à contenter ; et comme naturellement les femmes sont assez superbes, ces précieuses viennent à s’estimer tant qu’elles n’estiment plus qu’elles et à s’aimer si fort qu’elles n’aiment rien.
- J’en connais, dit alors Amat en soupirant, qui en usent de cette sorte, et qui regardent tout le monde de haut en bas, comme si elles étaient sur une montagne.
(p. 1666-1676)




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