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Ces grands faiseurs de protestations


"Et je ne hais rien tant, que les contorsions
De tous ces grands faiseurs de protestations,
Ces affables donneurs d'embrassades frivoles,
Ces obligeants diseurs d'inutiles paroles,
Qui de civilités, avec tous, font combat,
Et traitent du même air, l'honnête homme, et le fat."
Le Misanthrope, I, 1, v. 43-48

L'hypocrisie des grandes déclarations en usage à la cour est dénoncée :

  • dans une conférence du bureau d'adresse, "Des compliments et si le sage doit en user", recueillie en 1666 (1)
  • dans une lettre des Oeuvres galantes en prose et en vers (1663) de l'abbé Cotin (2)
  • dans L'Honnête Homme ou l'Art de plaire à la cour (1630) de Nicolas Faret, qui s'emporte contre les "opiniâtres faiseurs de compliments" (3)
  • Dans l'Art de plaire dans la conversation (1688), où Ortigue de Vaumorière s'emportera contre "toutes ces cérémonies et ces protestations d'amitié" (4).
  • dans Le Favori (1665) de Mlle Desjardins (5).

La dénonciation des embrassades apparaît à plusieurs reprises dans la bouche des personnages de Molière.

Cette attitude, proche de celle que dénonçait plus haut Alceste ("votre chaleur, pour lui, tombe en vous séparant", "au premier faquin il court en faire autant") s'oppose à la sincérité qu'il prône ("je veux qu'on soit sincère").

Voir aussi "la libéralité de ses louanges" et "applaudir à ce qu'ils font".


(1)

Si la dissimulation est l'un des plus grands vices et des plus contraires à la société civile, tout ce qui l'entretient et sert à masquer la naïveté des actions humaines doit être mis au même rang. Or les compliments sont de cette sorte, et il n'y a rien de plus trompeur : d'où vient que les courtisans qui s'en servent le plus sont de tout temps reconnus pour les plus dissimulés, et qui usent le moins de franchise. [Lire la suite ...]
("Des compliments et si le sage doit en user", Recueil général des conférences du bureau d'adresse, 1666, p. 160)

--

(2)

[A la campagne] on ne sait ce que c'est de ces feintes protestations d'amitié dont on use pour tromper les âmes simples, pénétrer dans leurs desseins, et vendre bien chèrement le silence d'un secret qu'on a escroqué.
("Des nouvellants de campagne", p. 101)

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(3)

Ce défaut est l'un des plus grands de la conversation, et s'en voit [sic] peu qui ne s'abandonnassent plutôt à l'entretien d'un extravagant ou d'un querelleur qu'à celui de ces opiniâtres faiseurs de compliments. Surtout à une âme franche, et qui croit que chaque parole qu'elle dit par bienséance oblige sa foi, c'est une gêne bien tyrannique que la rencontre de cette sorte d'esprits embarrassants.
(Nicolas Faret, L'Honnête Homme ou l'art de plaire à la cour, Paris, T. du Bray, 1630, p. 155-156)

--

(4)

Toutes ces cérémonies et ces protestations d'amitié ne seraient pas seulement regardées comme une dissimulation ; on pourrait même les considérer comme des crimes et des trahisons, si ces termes dont on use à tous moments n'avaient pas perdu leur première force, et que leur trempe [...] ne se fût amollie par un long usage. Mais on s'est accoutumé à ne prendre plus ces paroles à la rigueur. L'on voit tous les jours des gens qui s'embrassent, se baisent, se font mille offres, comme s'ils étaient les meilleurs amis du monde; et qui, un moment après, avouent sans honte qu'ils ne se connaissent presque point. Cependant, il faut suivre cet usage au lieu d'entreprendre de le changer. C'est moins notre vice que celui de notre siècle, et tout ce que peuvent faire les gens sages, c'est de s'en servir avec discrétion et retenue. Quand tout le monde tombe dans une faute, personne n'en doit être blâmé, et quelque extravagante que puisse être une mode, un homme serait encore plus extravagant s'il refusait de s'y assujettir.
( Ortigue de Vaumorière, L'Art de plaire dans la conversation,éd. de 1692, p. 25-26) (1)

(5)

Si vous pouviez savoir à quel point je vous aime,
Vous me regarderiez comme un autre vous-même ;
Que ne faut-il pour vous répandre tout mon sang,
Dieux, avecque plaisir je percerais ce flanc !
Ciel ! peut-on si bien feindre !

CLOTAIRE
Au défaut de ma vie,
Que mille embrassements vous prouvent cette envie.
(II, 4, p. 25)


(1) Source : G. Hall, Comedy in Context : Essays on Molière, University Press of Mississippi, 1984, p. 198




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