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Ces grands nouvellistes


"Je serais ici il y a une heure, s'il n'y avait point de fâcheux au monde, et j'ai été arrêté en chemin par un vieux importun de qualité, qui m'a demandé tout exprès des nouvelles de la cour, pour trouver moyen de m'en dire des plus extravagantes qu'on puisse débiter; et c'est là, comme vous savez, le fléau des petites villes, que ces grands nouvellistes qui cherchent partout où répandre les contes qu'ils ramassent."
La Comtesse d'Escarbagnas, scène 1.

Le nouvelliste est une figure à la mode, notamment mis en scène par

  • René Le Pays, dans ses Amours, Amitiés et amourettes (1672) :
On peut dire aussi que parmi les lumières de votre parent, on découvre des ombres et qu'il a ses défauts aussi bien que ses perfections. Selon moi, il est un peu trop grand politique pour un homme qui n'est pas employé au gouvernement de l'état. Il ne parle jamais que du ministère et des grandes nouvelles ; il en rompt la tête à tout le monde, à ceux qui le veulent écouter, et à ceux qui ne le veulent pas ; il en entretient des gens de province, qui non seulement ne s'en soucient point, mais qui souvent en sont si ignorants qu'ils croient que le ministère est une comédie et la politique quelque montagne des Alpes ou des Pyrénées. Cependant il leur en dit ses sentiments ; et quand parmi eux il en trouve quelqu'un moins ignorant que les autres, qui quelquefois a été à Paris, qui sait comment le Louvre est bâti, et qui a vu la cour à la messe ou à la comédie, il ne le quitte point qu'il ne lui ait dit cent nouvelles, dont il invente pour le moins la moitié : car comme il a l'esprit vif, le raisonnement fin et la langue libre, des nouvelles qu'il sait, il tire des conséquences de ce qui arrivera et en fait sur-le-champ d'autres nouvelles qu'il donne déjà pour véritables.
[...]
J'avoue qu'il est de certaines nouvelles qu'un honnête homme doit savoir, et qu'il ne faut pas sembler être de l'autre monde parmi les gens de celui-ci. II n'y a que les chartreux qui doivent ignorer certains changements qui arrivent dans l'état ; mais aussi ne faut-il pas que la curiosité des nouvelles devienne une passion. II ne faut pas s'embarrasser de tout ce qu'on dit avec tant d'empressement et d'impatience de les dire et de les apprendre, ni s'inquiéter, comme votre parent, de tout ce qui arrive dans le monde. Si le Turc fait quelque progrès en Candie ; s'il prend quelque vaisseau chrétien vers les Dardanelles: si les Confédérés remuent en Allemagne : si la Mer ruine quelque digue en Hollande, votre parent s'en afflige comme d'un malheur domestique, et tâche d'en affliger tous ceux qui l'écoutent. II en débite les nouvelles sur la place, au milieu d'un peloton d'auditeurs, avec des termes recherchés et magnifiques, qui selon moi sont en lui une nouvelle imperfection.
(p. 311)

J'ai dîné il y a quelque temps en un lieu où il se rencontra trois de ces messieurs qui font profession de ne rien ignorer de tout ce qui se passe dans le monde, qui croient savoir tout ce qui s'y fait de plus secret, et qui se mêlent de raconter toutes sortes de nouvelles.
(p. 3)

On y trouve cet autoportrait d’un nouvelliste :

[…] je crois, Monsieur, qu’aimant comme vous faites toutes les Nouvelles d’Etat, vous lisez toutes les Gazettes, et les Extraordinaires qui sortent toutes les semaines des Galeries du Louvre. - Je ne manque jamais de les lire, lui repartit Lisimon, elles sont plus utiles et plus divertissantes que l’on ne croit, et si elles ne découvrent pas les affaires de France les plus secrètes, on y apprend beaucoup de celles des Etrangers, et sans ce moyen que l’on a trouvé pour nous faire savoir des Nouvelles de toute la terre, il y aurait peu de personnes qui sussent ce que l’on fait dans les autres Royaumes ; s’il y a paix, s’il y a guerre ; ou s’il y arrive des changements considérables ; car enfin peu de gens reçoivent toutes les semaines des lettres de Danemark, de Suède, de Pologne, de Moscovie, de Constantinople, de Transylvanie, de Venise, et de Candie, et peu même en reçoivent du tout : ce n’est pas toutefois pour apprendre des Nouvelles, ajouta-t-il, que je les lis, j’ai des amis dans toutes les principales Villes du monde qui m’écrivent tout ce qui se passe, j’en ai encore d’autres à Paris, qui ont aussi des gens dans toutes ces Villes-là qui leurs écrivent, et qui me montrent leurs Nouvelles, pour voir si elles sont conformes aux miennes, et cette grande abondance de Nouvelles que j’apprends chaque semaine des quatre parties du Monde, fait que l’on me vient prier d’en donner pour la Gazette, parce qu’elles sont plus fraîches, plu secrètes et plus véritables que celles des autres.
(t. II, pp. 213- 216)

Ainsi qu'une scène développant la situation que narre le vicomte à Julie :

- Tout cela, répondit Lisimon, n’égale point les importunités que je reçus la semaine passée d’un nouvelliste d’État. Comme je m’en allais à quelques affaires qui m’importaient beaucoup, je rencontrai un de ces insupportables curieux. Il m’obligea d’abord, malgré toute la résistance que je pus faire, d’entrer sous une porte pour me raconter des nouvelles secrètes, qu’il venait, disait-il, d’apprendre. Nous y eûmes à peine demeuré un moment qu’il en voulut sortir, disant qu’il y passait trop de monde. De là, il me mena, en dépit de moi, faire un tour de nouvelliste sur le Pont-Neuf, c’est-à-dire promener deux ou trois heures.
[...]
Je le rencontrai le lendemain comme je sortais de mon logis. - Je vous tiens présentement, me dit-il, vous ne m’échapperez pas comme vous fîtes hier, et je prétends un peu causer avec vous avant que nous nous séparions. — J’ai mille fois plus d’affaires qu’hier, lui repartis-je d’un air assez froid, en marchant à grands pas. Mais cela ne le rebuta point ; de quelque côté que je me tournasse, c’était toujours son chemin. Il me suivait, tantôt en me racontant des nouvelles, tantôt en me lisant des fragments de lettres d’Allemagne et de Rome, tantôt en me questionnant et en m’importunant de lui dire quelque chose de nouveau. Enfin, quoique je fusse aux quatre coins de la ville, il ne se lassa point de me suivre et m’attendait à la porte de tous les lieux où j’avais affaire ; et comme je sollicitais un procès et que j’allais chez tous mes juges, il m’attendit à plus de douze ou quinze portes et je lui fis faire tout le tour de Paris. Il me ramena après cela jusque devant mon logis, où je fus plus d’une heure sans pouvoir entrer ; il me retenait toujours et m’entretenait de nouvelles qu’il m’avait dites cent fois pendant le chemin, et m’en demandait mon sentiment. Comme je ne le voulais point prier d’entrer au logis, de crainte qu’il n’en pût plus sortir, se trouvant plus à son aise que dans toutes les rues où il m’avait suivi, je ne savais plus que faire, ni quelle posture tenir, et j’eusse été bien embarrassé, si ma femme, qui m’attendait pour dîner, n’eût été assez adroite pour m’envoyer dire qu’il y avait du monde au logis qui m’attendait depuis longtemps et qui avait des affaires de conséquence à me communiquer ; ce qui fut cause que je quittai mon homme sans paraître incivil.
(p. 244-249)

La "Conversation des Nouvellistes" (pp. 222-275) s’achève sur le projet d’écrire une « petite Comédie » intitulée « Les Nouvellistes ». Donneau renchérit l'année suivante dans ses "Lettre sur les affaires du théâtre" (Diversités galantes, 1664):

Peut-être me direz-vous qu'après avoir tant parlé des nouvellistes dans mes Nouvelles nouvelles, je n'en devais pas mettre un dans "Les Soirées des auberges" ; mais vous devez prendre garde qu'il ne sert quasi que de nombre et que j'ai cru ne pouvoir mettre quinze ou vingt personnes ensemble sans qu'il y en eût.

Le personnage est une figure apparentée au "donneur d'avis" (voir "Un avis que par vous je veux donner au roi").




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