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Cette longue lunette


"Vous devriez brûler tout ce meuble inutile,
Et laisser la science aux docteurs de la ville;
M'ôter, pour faire bien, du grenier de céans,
Cette longue lunette à faire peur aux gens,"
Les Femmes savantes, II, 7 (v. 561-565)

Le dédain des sciences exactes et en particulier de l'astronomie est exprimé dans

Les télescopes, instruments servant à reconnaître "des hommes dans la lune", font l'objet d'une plaisanterie grivoise dans la "Blanque des illustres filous", au sein de la Nouvelle Histoire du temps, ou la relation du Royaume de la Coquetterie (1655) de l'abbé d'Aubignac (4) ; plaisanterie reprise dans "la Loterie des curieux" dans les Fleurs, fleurettes et passe-temps (1666) (5).

Une gravure de La Mesure de la terre (1671) pouvait accréditer cette interprétation phallique.


(1)
A la vérité Xénophon nous apprend qu'encore que Socrate n'ignorât ni la géométrie, ni l'astronomie, il ne conseillait pas pourtant de s'y arrêter beaucoup, parce que de son siècle l'on donnait tant de temps à l'une et à l'autre, que la plus importante partie de la philosophie, qui est la morale, était presque négligée. A quoi bonne la théorie des planètes, qui nous instruit de tous leurs mouvement, si les nôtres sont désordonnés ? Et que nous peuvent servir toutes les règles de la géométrie, si notre esprit est déréglé ?
(éd. des Oeuvres de 1756, VII, 2, p. 230-31)

(2)

Les hommes ne sont pas nés pour devenir astronomes ou chimistes, pour passer toute leur vie pendus à une lunette ou attachés à un fourneau, et pour tirer ensuite des conséquences assez inutiles de leurs observations laborieuses. Je veux qu'un astronome ait découvert le premier des terres, des mers et des montagnes dans la lune ; qu'il se soit aperçu le premier des taches qui tournent sur le soleil, et qu'il en ait exactement calculé les mouvements. Je veux qu'un chimiste ait enfin trouvé le secret de fixer le mercure ou de faire de cet alkaest par lequel Van Helmont se vantait de dissoudre tous les corps : en sont-ils pour cela devenus plus sages et plus heureux? ils se sont peut-être fait quelque réputation dans le monde; mais, s'ils y ont pris garde, celte réputation n'a fait qu'étendre leur servitude.

Les hommes peuvent regarder l'astronomie, la chimie et presque toutes les autres sciences comme des divertissements d'un honnête homme, mais ils ne doivent pas se laisser surprendre par leur éclat ni les préférer à la science de l'homme. Car, quoique l'imagi- nation attache une certaine idée de grandeur à l'astronomie, parce que cette science considère des objets grands, éclatants, et qui sont infiniment élevés au-dessus de tout ce qui nous environne, il ne faut pas que l'esprit révère aveuglément cette idée : il s'en doit rendre le juge et le maître, et la dépouiller de ce faste sensible qui étonne la raison.
(Préface, éd. de 1688, n. p.)

C'est pour la même raison que les astronomes emploient leur temps et leur bien pour savoir au juste ce qu'il est non-seulement inutile mais impossible de savoir. Ils veulent trouver dans le cours des planètes une exacte régularité qui ne s'y rencontre jamais, el dresser des tables astronomiques pour prédire des effets dont ils ne connaissent pas les causes. Ils ont fait la sénélographie ou la géographie de la lune, comme si l'on avait quelque dessein d'y voyager. Ils l'ont déjà donnée en partage à tous ceux qui sont illustres dans l'astronomie; il y en a peu qui n'aient quelque province en ce pays, comme une récompense de leurs grands travaux; et je ne sais s'ils ne tirent point quelque gloire d'avoir été dans les bonnes grâces de celui qui leur a distribué si magnifiquement ces royaumes.

D'où vient que des hommes raisonnables s'appliquent si fort à cette science, et demeurent dans des erreurs très-grossières à l'égard des vérités qu'il leur est très-utile de savoir, si co n'est qu'il leur semble que c'est quelque chose de grand que de connaître ce qui se passe dans le ciel? La connaissance de la moindre chose qui se passe là-haut leur semble plus noble, plus relevée et plus digne de la grandeur de leur esprit que la connaissance des choses viles, abjectes et corruptibles, comme sont, selon leur sentiment, les seuls corps sublunaires. La noblesse d'une science se tire de la noblesse de son objet ; c'est un grand principe! La connaissance du mouvement dos corps inaltérables et incorruptibles est donc ta plus haute et la plus relevée de toutes les sciences. Ainsi elle leur parait digne de la grandeur et de l'excellence de leur esprit.

C'est ainsi que les hommes se laissent éblouir par une fausse idée de grandeur qui les flatte et qui les agite. Dès que leur imagination en est frappée, elle s'abat devant ce fantôme; elle le révère et elle renverse et aveugle la raison qui en doit juger. Il semble que les hommes rêvent quand ils jugent des objets de leurs passions, et qu'ils manquent de sens commun. Car enfin qu'y a-t-il de grand dans la connaissance des mouvements des planètes, et n'en savons- nous pas assez présentement pour régler nos mois et nos années ? Qn'avons-nous tant affaire de savoir si Saturne est environné d'un anneau ou d'un grand nombre de petites lunes, et pourquoi prendre parti là-dessus? Pourquoi se glorifier d'avoir prédit la grandeur d'une éclipse où l'on a peut-être mieux rencontré qu'un autre, parce qu'on a été plus heureux ? Il y a des personnes destinées par l'ordre du prince à observer les astres, contentons-nous de leurs observations. Ils s'appliquent à cet emploi avec raison, car ils s'y appliquent par devoir : c'est leur affaire. Ils y travaillent avec succès, car ils y travaillent sans cesse avec art, avec application et avec toute l'exactitude possible; rien ne leur manque pour y réussir. Ainsi nous devons être pleinement satisfaits sur une matière qui nous touche si peu, lorsqu'ils nous font part de leurs découvertes.

Il est bon que plusieurs personnes s'appliquent à l'anatomie, puisqu'il est extrêmement utile de la savoir, et que les connaissances auxquelles nous devons aspirer sont celles qui nous sont les plus utiles. Nous pouvons et nous devons nous appliquer à ce qui contribue quelque chose à notre bonheur, ou plutôt au soulagement de nos infirmités et de nos misères. Mais passer toutes les nuits pendu à une lunette pour découvrir dans les cieux quelque tache ou quelque nouvelle planète, perdre sa santé et son bien, et abandonner le soin de ses affaires pour rendre règlement visite aux étoiles et pour en mesurer les grandeurs et les situations : il me semble que c'est oublier entièrement et ce qu'on est présentement et ce qu'on sera un jour.
( IV, 7, p. 438)

(3)

Ainsi donc, philosophe à la raison soumis,
Mes défauts désormais sont mes seuls ennemis :
C'est l'erreur que je fuis ; c'est la vertu que j'aime.
Je songe à me connaître, et me cherche en moi-même :
C'est là l'unique étude où je veux m'attacher.
Que, l'astrolabe en main, un autre aille chercher
Si le soleil est fixe ou tourne sur son axe,
Si Saturne à nos yeux peut faire un parallaxe;
Que Rohaut vainement sèche pour concevoir
Comment, tout étant plein, tout a pu se mouvoir;
Ou que Bernier compose et le sec et l'humide
Des corps ronds et crochus errant parmi le vide :
Pour moi, sur cette mer qu'ici-bas nous courons,
Je songe à me pourvoir d'esquif et d'avirons,
A régler mes désirs, à prévenir l'orage,
Et sauver, s'il se peut, ma raison du naufrage.
(indication aimablement fournie par Anne-Laure Brachet)

(4)

Une lunette d'Hollande, pour l'usage des femmes seulement, si exquise que par son moyen, elles voient à la renverse jusqu'au paradis terrestre.
(p. 116)

(5)

Une lunette d'Hollande, pour l'usage des femmes seulement, si exquise que par son moyen, elles voient à la renverse jusques aux champs Elyséens.
(p. 150)




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