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Ceux qui sont morts sont morts


"Dieu merci, j'ai déjà établi mes petites affaires. Qu'il vente, qu'il pleuve, qu'il grêle, ceux qui sont morts sont morts, et j'ai de quoi me passer des vivants."
L'Amour médecin, III, 1

Le trait d'esprit selon lequel les médecins sont à l'abri des reproches de leurs malades décédés est une variation sur le thème du médecin assassin (voir "je ferai aussi bien mourir" et "gâter un homme sans qu'il en coûte rien"). Il est courant dans la littérature et l'iconographie satiriques.

On le retrouve par exemple :

  • sur une planche de Lagniet.
  • dans la dixième des Serées (1584) de Guillaume Bouchet, intitulée "Des médecins et de la médecine" (1)
  • dans la Relation d'un voyage en Angleterre (1666) de Sorbière (2)
  • dans la Prose chagrine (1661) de La Mothe le Vayer (3)
  • dans une épigramme de d'Aceilly (1671) (4)
  • dans une plaisanterie du recueil Les Contes aux heures perdues (1643) de d'Ouville (5)
  • dans une notation des Mémoires du chevalier d'Arvieux (publiées en 1730) (6).

Il est également attesté dans les textes philosophiques, tels que le De vanitate scientiarum (1531) de Cornelius Agrippa (7), voire dans la littérature médicale elle-même : ainsi dans les Curieuses Recherches sur les écoles en médecine de Paris et Montpellier, nécessaires d'être sues pour la conservation de la vie (1651) de Jean Riolan (8)


(1)

Il y avait en cette serée un médecin qui va répondre que personne ne se plaignait de lui. Un sien familier lui dit : "Eh, vraiment, je le crois bien, car tu les a tués; et comme dit Nicocle, ajouta-t-il, les médecins sont heureux de ce que le soleil regarde leurs belles cures et la terre couvre leurs fautes".
(éd. C. E. Roybet, Paris, Lemerre, 1873, p. 184)

(2)

Car enfin il faut que chacun vive de sa petite industrie ; et il y a apparence que le Charlatan qui a un grand et long débit, s'il ne guérit pas davantage de malades, au moins il n'en tue pas davantage que les médecins. La terre couvre les fautes des uns et des autres.
(p. 163)

(3)

L'on fait proférer à Socrate cette raillerie, à l'égard d'un peintre qui s'était fait médecin, qu'il en avait usé finement, puisque la terre couvrirait à l'avenir ses fautes, qui étaient avant son changement exposées à la vue de tout le monde.
(éd. de 1756, III, 1, p. 333)

(4)

LE MEDECIN

Tel me dit que notre art est fort à désirer,
Tel me dit qu'il est fort à craindre,
Notre art en fait bien murmurer,
Notre art empêche aussi bien des gens de se plaindre.
(Nouveau recueil de diverses poésies du Chevalier d'Aceilly, p. 108) (source : G. J. Witkowski, Le Mal qu'on a dit des médecins, 1885, t. II, p. 114)

(5)

Un certain homme disait extrêmement mal des Médecins, les appelant bourreaux du genre humain, et autres qualités qu'on a accoutumé de leur donner. Ce qu'oyant un Médecin, il lui dit, Pourquoi dis-tu tant de mal des Médecins, tu ne les as jamais éprouvés? Si je les avais éprouvés, répondit-il, je ne dirais jamais de mal d'eux, car je ne serais plus en vie. Mais, dit le Médecin, pas un de ceux que j'ai traités ne se plaint de moi. Ils n'ont garde de se plaidre de toi, lui répondit-il, car tu les as tous tués. En effet, on doit avoir plus de peur du Médecin que de la maladie.
(p. 528)

(6)

Afin que rien ne manque à cette petite République, deux Médecins s'y sont établis. Ils sont les trois ordres de la Médecine ; c'est-à-dire, qu'ils sont en même temps Médecins, Chirurgiens et Apothicaires. C'étaient en 1658 les Sieur Thibauld et Margas. Je ne dirai rien de leur habileté, de peur de trop dire, ou de ne pas dire assez. Si ceux qu'ils ont tué pouvaient parler, ils nous en diraient des nouvelles plus certaines ; mais là comme partout ailleurs, la terre couvre leurs fautes. Le premier était en réputation : il demeurait depuis longues années dans le Pays, en connaissait le climat, et avait assez d'expériences, pour se mettre au fait des maladies qui y règnent. Heureux ceux qui n'avaient pas besoin de son secours, à moins qu'ils ne fussent assez de ses amis pour être expédier promptement et à moins de frais. Si on juge du savoir d'un Médecin par les cimetières qu'il a remplis, on pouvait dire que ceux-là étaient très habiles.
(t. I, p. 316-317).

(7)

Leurs erreurs sont aussitôt ensevelies et couvertes de terre, ainsi que dit Socrate, qu'aussi pour autant que la région des morts n'a nulle voie de retour ; par tant sont assurés que ceux qu'ils ont déçus par vaines paroles et envoyés sous terre avant le temps, ne reviendront point intenter action contre eux de les avoir occis, ni répéter les deniers qu'ils leur ont tirés de la bourse.
(traduction de 1582, p. 428)

(8)

Ces gens-là en font plus mourir qu'ils n'en réchappent, Malefacta terra tegit, benefacta sol aspicit. Les morts ne mordent plus et ne ressuscitent pas pour se plaindre.
(p. 37) (source : L. Drach, Das medizinische Vokabular Molières, 1970, p. 122)




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