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Chanter avec Mademoiselle


"J'attendais vos ordres, Monsieur, et il m'est venu en pensée, pour divertir la compagnie, de chanter avec Mademoiselle, une scène d'un petit opéra qu'on a fait depuis peu. "
Le Malade imaginaire, II, 5

Une histoire semblable est contée dans une nouvelle du Nouveau Mercure Galant de décembre 1677, intitulée "Aventure de Musique" :

Quoiqu'il semble que ce style soit trop simple pour être propre aux grandes matières, il ne laisse pas d'avoir de la grâce. Je voudrais en avoir autant à vous conter dans le mien une aventure de musique qui a causé depuis peu de grands embarras à bien des gens. Un homme considérable et par son bien et par l'emploi qu'il a dans la robe, étant demeuré veuf depuis quelque temps, avec une fille unique, n'avait point de plus forte passion que celle de la marier. La garde lui en semblait dangereuse, et il croyait ne pouvoir s'en défaire jamais assez tôt. Ce n'est pas qu'elle n'eût beaucoup de vertu, et qu'ayant été toujours élevée dans une fort grande modestie, elle ne fût incapable de manquer à rien de ce qu'elle se devait à elle-même ; mais une fille qui a vingt ans, de l'esprit et de la beauté, n'est point faite pour être cachée, il y a des mesures de bienséance à garder, et un père que les affaires du public occupent continuellement, ne saurait mieux faire que de remettre en d'autres mains ce qui court toujours quelque péril entre les siennes. Tant de vertu qu'il vous plaira, une jeune personne a un coeur, ce coeur peut être sensible, et on a d'autant plus à craindre qu'il ne le devienne, que l'esprit se joignant à la beauté, attire toujours force adorateurs. La demoiselle dont je vous parle était faite d'une manière à n'en pas manquer si les scrupules du père n'y eussent mis ordre. On la voyait, on l'admirait dans les lieux de dévotion où il ne lui pouvait être défendu de se montrer, mais elle ne recevait chez elle aucune visite, si vous exceptez celles de cinq ou six parentes ou voisines qui lui tenaient compagnie avec assez d'assiduité. Ce qu'elle regrettait le plus des divertissements publics dont elle ne jouissait que par le rapport d'autrui, c'était l'opéra. Elle avait la voix fort belle, savait parfaitement la musique, et n'aimait rien tant que d'entendre bien chanter. Deux ou trois de ses amies avaient le même talent et la même inclination, et la plus grande partie du temps qu'elles se plaisaient à passer ensemble, était employé à de petits concerts de leur façon. L'une d'elles avait un frère grand-musicien, et c'était sur ses Leçons qu'elle apprenait aux autres ce qu'il y avait de plus agréable et de plus touchant dans les opéras. La belle brulait d'envie de le mettre de leurs concerts, on lui disait mille biens de lui, et il n'en entendait pas moins dire d'elle à sa soeur. Ainsi ils furent prévenus d'estime l'un pour l'autre avant qu'il leur fût permis de se connaître, et la difficulté qu'ils y trouvèrent leur en augmenta le désir. On parla au père, qui se montra plus traitable qu'on ne l'espérait. Le prétexte de la musique fut le seul dont on se servit pour obtenir la permission qu'on lui demandait. Il ne voulut point envier à sa fille l'unique plaisir qu'il savait être capable de la toucher ; et le cavalier ne lui paraissant point d'une fortune à former des prétentions d'alliance, il consentit à la prière que sa soeur lui avait faite, de trouver bon qu'elle l'amenât. Ils se virent donc, ils se parlèrent, ils chantèrent, et sans s'être aperçus qu'ils eussent commencé à s'aimer, ils sentirent en peu de temps qu'ils s'aimaient. Il n'y avait rien que de tendre dans les airs que le cavalier venait apprendre à la belle ; il les chantait tendrement, et à force de les lui faire chanter de même, il mit dans son âme des dispositions favorables à bien recevoir la déclaration qu'il se hasarda enfin à lui faire. Ses regards avaient parlé avant lui, et ils avaient été entendus sans que les amies de la belle en eussent pénétré le secret. Elles imputaient au seul dessein d'animer les paroles qu'il chantait, ce qui était une explication passionnée des sentiments de son coeur. Il trouva enfin l'occasion d'un tête-à-tête. Il ne la laissa pas échapper, et il employa des termes si touchants, à faire connaître toute la force de son amour à la charmante personne qui le causait, qu'elle ne put se défendre de lui dire qu'il remarquerait par la promptitude de son obéissance, l'estime particulière qu'elle avait pour lui, s'il pouvait trouver moyen de lui faire ordonner par son père de le regarder comme un homme qu'il lui voulait donner pour mari. Que de joie pour le cavalier ! Il avait des alliances fort considérables, et ménageait une personne d'autorité pour l'engager à venir faire la proposition pour lui, quand il apprend de la belle que son père la mariait à un gentilhomme fort riche qu'il lui avait déjà amené ; que les articles étaient arrêtés, et qu'il s'en était expliqué avec elle d'une manière si impérieuse, qu'elle ne voyait pas de jour à se pouvoir dispenser de lui obéir. Sa douleur est aussi grande que sa surprise. Il la conjure d'apporter à son malheur tous les retardements qu'elle pourrait, tandis que de son côté il mettrait tout en usage pour l'empêcher. Les témoignages qu'ils se donnent de leur déplaisir sont interrompus par l'arrivée de l'amant choisi. Comme il était naturellement jaloux, il observe le cavalier, et trouve dans son chagrin je ne sais quoi de suspect qui l'oblige à se faire l'espion de sa maîtresse. Il la suit partout, et se rend chez elle tous les jours de si bonne heure que le cavalier aimé ne peut plus trouver moyen de l'entretenir. Il cache le désespoir où cet embarras le met, et la musique étant le prétexte de ses visites, il tâche d'éblouir son rival, en continuant à lui faire chanter à elle et à ses amies, tous les endroits qu'elles savent des opéras. Quelques jours après, ne pouvant venir à bout de trouver un moment de tête-à-tête pour savoir ses sentiments, il essaie un stratagème pareil à celui de l'amant du Malade Imaginaire. Il feint que le fameux Lambert a fait un air à deux parties que peu de personnes ont encore vu ; et parle surtout d'une hélas qui a quelque chose de fort touchant quand la basse et le dessus sont mêlés ensemble. L'air et les paroles étaient de lui, et le tour se rapportait à l'état présent de sa fortune. La belle qui, comme je vous ai déjà dit, avait une parfaite connaissance de la musique, demande à voir cet air si touchant, et s'offre en même temps à la chanter avec lui. Il était fait sur ces paroles :

Je vous l'ai dit cent fois, belle Iris, je vous aime ;
Comme votre beauté, mon amour est extrême :
Mais je crains un rival charmé de vos appas.
Vous palissez, Iris ; l'aimeriez-vous ? hélas !

L'amant Musicien avait trouvé des chutes si heureuses dans la répétition de cet hélas, que la belle qui avait commencé à chanter sans s'apercevoir du mystère, comprit bientôt à la manière tendre et languissante dont il attachait ses regards sur elle, qu'il la conjurait de lui apprendre ce qu'elle lui permettait d'espérer. La douleur de se voir contrainte de sacrifier son amour à son devoir, la saisit tout à coup si fortement, qu'elle perd la voix, tombe évanouie, et lui fait connaître par cet accident que son malheur ne lui est pas moins sensible qu'à lui. C'est alors qu'il ne peut plus garder de mesures. L'envie de secourir sa belle maîtresse, le fait agir en amant passionné. Il court, il va, revient, se met à genoux devant elle, la prie de l'entendre, et semble mourir de l'appréhension qu'il a de sa mort. Son rival qui ne peut plus douter de son amour, en est jaloux dans l'excès, et le devient encore davantage, quand la belle commençant à ouvrir les yeux, prononce son nom, et demande tristement s'il est parti. Il se plaint au père, en obtient le bannissement du musicien, le fait signifier à sa maîtresse, et croit le triomphe assuré pour lui ; mais le père emploie inutilement son autorité. La fille se révolte, prend pour outrage les défiances de l'amant qu'elle veut qu'il épouse, et sous prétexte de lui laisser plus de temps à examiner sa conduite, elle recule son mariage d'un mois entier, pendant lequel elle veut qu'il la voie vivre avec celui qui lui fait ombrage, afin qu'il se guérisse de ses injustes soupçons, ou qu'il rompe avec elle, s'il la croit incapable de le rendre heureux. Ainsi les visites continuent ; et comme les deux amants ne cherchent qu'à dégouter l'ennemi de leur bonheur, ils ne ménagent plus sa jalousie, et se vengent de l'inquiétude qu'il leur donne par les méchantes heures qu'ils lui font passer. Le hasard contribue à leur en fournir les occasions. Le musicien qui venait toujours chanter avec la belle, lui avait récité des vers assez agréables. Elle en demande une copie. L'amour est industrieux, il se fait apporter de quoi écrire, change les vers en bonne prose bien significative, lui explique de la manière du monde la plus touchante ce que sa passion lui fait souffrir, lui met ce qu'il a écrit entre les mains, et la conjure de lui dire sans déguisement si ce qui a eu quelque grâce dans sa bouche, lui en paraît conserver sur le papier. Elle lit, sourit, montre de la joie, et ne peut assez exagérer les nouvelles beautés que la lecture lui a fait découvrir dans cet ouvrage. L'amant jaloux, qui était véritablement amoureux et gardien perpétuel de sa maîtresse, ne s'accommode point de cette écriture. Il demande à lire les vers, on le refuse. Il y soupçonne du mystère, et ce qui le convainc qu'il y en a, c'est que son rival s'étant servi le lendemain du même artifice, et n'ayant à donner que la copie d'un Sonnet, il lui voit écrire plus de vingt lignes, et remarque qu'elles sont toutes continuées, au lieu que les vers sont ou plus courts ou plus longs selon le nombre des lettres qui entrent dans les mots qui les composent. Il achève de perdre patience en voyant prendre la plume à sa maîtresse. Elle écrit un assez long billet, le cachète, le donne à son rival, comme devant être rendu à quelqu'une de ses amies, et le prie de lui en apporter la réponse le lendemain. Jugez de la joie de l'un, et du désespoir de l'autre. L'amant aimé qui ne doute pas que la belle n'ait répondu par ce billet à son Sonnet métamorphosé, brûle d'impatience de le lire. Il sort. Son rival sort dans le même temps, le suit, et l'ayant joint dans une rue où il passait fort peu de monde, il lui demande fièrement à voir le billet. Ces gages de l'amour d'une maîtresse ne s'abandonnent jamais qu'avec la vie. Ils mettent l'épée à la main. La fureur qui anime le jaloux, ne lui permet point de se ménager. Il tombe d'une large blessure qu'il reçoit. On la tient mortelle, et cet accident oblige son rival à se cacher. Voilà, Madame, l'état où sont à présent les choses. Le père fulmine, la fille proteste qu'elle ne forcera point son inclination pour épouser un jaloux qui ne peut que la rendre malheureuse ; et ce que je trouve de fâcheux dans cette aventure, c'est que je ne vois personne qui ait lieu d'en être content.
(t. X, p. 208-231)




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