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Couvrez ce sein


""Couvrez ce sein, que je ne saurais voir.
Par de pareils objets les âmes sont blessées,
Et cela fait venir de coupables pensées."
Le Tartuffe, III, 2 (v. 860-862)

Le refus de porter les yeux sur les appas de la femme fait partie des traits de comportement généralement attribués au dévot hypocrite.

On le relève, par exemple,

  • dans un passage de la "Satire première" (1646) de Du Lorens (1)
  • dans un passage du conte "L'Ermite" (Recueil contenant quelques discours libres et moraux, 1667) de La Fontaine (2)
  • dans le scenario de commedia dell'arte "Il dottor bacchetone" (3)

De fait, de nombreux textes religieux recommandent de fuir la séduction de la beauté féminine, en particulier lorsqu'elle est dénudée :

Ainsi :

  • dans Le Chemin assuré de paradis (1627) du capucin Alexis de Salo (4)
  • dans Le Chancre ou couvre-sein féminin (1637) du chanoine Jean Polman (5)
  • dans le Discours contre les femmes débraillées de ce temps (1637) de Pierre Juvernay(6)
  • dans la Somme des péchés (1643) d'Etienne Bauny (7)
  • dans Le Vrai Pédagogue Chrétien (1661) de Philippe d'Outremont (8)
  • dans De l'abus des nudités de gorge (1677), attribué à l'abbé Boileau (9).

L'Idée d'un véritable prêtre de l'Eglise (vers 1659) de L. Abelly rapporte une scène similaire dans laquelle un ecclésiastique demande à une femme de couvrir sa gorge d'un mouchoir (10).

Dans sa "Lettre en vers à Monsieur" du 1er novembre 1670, le gazetier Robinet rapporte une anedocte dans laquelle un quidam s'en prend aux statues pour des raisons semblables (11)


(1)

A l'abord d'une femme, il est froid et recule,
Encore qu'à l'aimer il soit la canicule.

(2)

Au demeurant, il faisait le cafard ,
Se renfermait voyant une femelle,
Dedans sa coque, et baissait la prunelle:
Vous n'auriez dit qu'il eut mange le lard.

(3)

si accostano le donne, lui le fugge per fuggire le tentazioni e per non far peccato, alza gli occhi al cielo

(4)

Chapitre VIII
De la renonciation de la volonté à regarder les femmes
Il n'y a chose au monde pour exquise qu'elle soit à quoi l'homme ait tant d'inclination qu'à la vue, recherche et pratique des femmes; [...] Cette naturelle proposition de l'homme à la femme eût été parfaitement bonne, s'il se fût conservé en sa justice originelle ; mais, en étant misérablement déchu par la prévarication, ce désir s'est tellement rendu vicieux que c'est de là que naît ce contagieux désir de regarder la femme d'un oeil lascif et sensuel. Pour corriger ce défaut, il faut tâcher de régler et appétit à droiture de la raison et selon la loi de notre Rédempteur. Un regard animé d'un pur désir sensuel est toujours vicieux et presque aussi toujours suivi de quelque malheur de difficile réparation. L'appétit du plaisir qui est en la chair (dit le grand Saint Basile) sort comme d'une source, se dilate pour tous les sens et touche les yeux comme avec de certaines mains incorporelles tout ce qui est à son gré ; et ce qu'il ne peut des mains, il l'embrasse des yeux. Après il imprime dans le coeur les images des choses qu'il reçoit par la vue et allume ainsi tout le corps d'une volupté charnelle, à laquelle les autres sens servent et dédient toutes leurs opérations comme à une reine absolue. Et il conclut de là que l'âme qui veut bien servir Dieu doit surtout faire si bonne garde sur ses yeux qu'ils ne s'émancipent pas de courir ça et là, partout où ils désirent. Une de choses principalement que vous vous devez proposer ainsi de vous perfectionner bientôt à la vertu est de ne regarder jamais aucune femme en face, parce que leurs regards sont grandement périlleux.
[...]
Serviteur de Dieu, si vous désirez éviter les secrètes surprises du diable, fuyez la présence des femmes comme celle d'un basilic. Celui est ignorant qui ne sait pas que le basilic tue l'homme de son seul regard. Et l'expérience nous apprend trop que la femme est pleine d'un si mortel poison qu'elle tue celui qui, trop indiscret lui abandonne ses yeux. O que les traits qu'il décochent sont vénéneux. Quelles blessures, mais plutôt quelles mourantes vies ressent celui qui en est une fois frappé.
[...]
Si vous désirez votre salut, fuyez ces serpents, ces harpies, ces cruelles meurtrières de votre âme, desquelles vous ne pourriez espérer que de lourdes chutes, des tombeaux et, à la fin, les supplices de l'enfer.
(p. 172-177)

(5)

Les mondains, les charnels, les enfants de Babylone dardent leurs regards lascifs vers le blanc de cette poitrine ouverte : ils lancent des pensées charnelles entre ces deux mottes de chair; ils logent des désirs vilains dans le creux de ce sein nu; ils attachent leur convoitise à ces tertres bessons; ils font reposer leur concupiscence dans ce lit et repaire des mamelles et y commettent des paillardises intérieures.
(p. 85)

(6)

CHAPITRE V
Que la nudité du sein féminin est expressément blâmée par l’Ecriture sainte

Ceci se manifeste en plusieurs endroits. Premièrement le prophète Jérémie, parlant avec mépris de quelques femmes de mauvais renom, dit : « Elles ont montré leur mamelle nue » (2 Jerem. 4.) Et Isaïe : « Elles ont marché montrant un grand col nu » » (Isaïe 3. Et Ezechiel, parlant à une certaine autre de pareille farine : « Tes mamelles avaient grossi et étaient nues, ; et pour ce tu étais pleine de confusion » » (Ezech. 16.
(éd. de 1867, p. 26)

CHAPITRE VII
Savoir si les femmes pèchent mortellement pour se montrer débraillées
[…]
(p. 35)

(7)

Porter sa vue sur quelque chose d'impudique n'est point de soi péché mortel. [...] Il le pourrait être si sciemment on regardait un objet avec certitude ou probabilité que de la vue d'icelui résulterait quelque plaisir sensuel en la partie inférieure, auquel l'on serait pour consentir et d'autant que ce danger est quasi infaillible en la plupart du monde, la garde des yeux est extrêmement nécessaire, d'autant qu'ils sont les allumettes de l'amour, servent à l'homme d'occasion prochaine et comme indubitable au mal, et notamment à enflammer en lui le feu de concupiscence [...]
Arrêter toutefois ses yeux dessus la face, sur la poitrine, les jambes ou les bras d'une femme, n'est pas de soi péché mortel, quand on n'en craint aucun mauvais effet, comme serait de consentir avec pleine advertance à des imaginations, désirs et mouvements impudiques et sales [...] car ces objets ne sont de soi vilains, la vue n'en sera donc mortelle qu'au péril d'être par elle touché de feux et de flammes lubriques, avec péril d'y consentir, lequel étant ainsi que le disais infaillible en la plupart des hommes, qui prennent par leurs yeux les qualités contagieuses des objets qu'ils contemplent, mon avis serait qu'ils les tinssent fermés à la beauté desdites femmes, et échéant par nécessité qu'il leur fallût parler et les voir, que ce fut promptement.
(éd. de 1646, p. 109)

(8)

Quelques remèdes et moyens très singuliers pour conserver la chasteté
[…]
8. Garder soigneusement les portes de ses sens, principalement la vue. […] Saint Cyprien dit : « Offert daemon oculis formas illices et faciles voluptates, ut visu destruat castitatem Le diable présente aux yeux des espèces pleines d’attraits de volupté, afin de ruiner par la vue la chasteté.
(I, 2, p. 368)

(9)

Et il est d'autant plus nécessaire de détourner nos regards de dessus ces femmes dont la gorge et les épaules sont découvertes que, selon la pensée du même patriarche, il est difficile de concevoir quelle place Dieu peut trouver dans une âme que les yeux ont trahie et dans laquelle ils ont fait entrer ces images impures, qui occupent et qui troublent toutes ses puissances. Souvenons-nous de cette maxime du grand saint Grégoire, qu'il y a de l'imprudence à regarder ce qu'il ne nous est pas permis de souhaiter; et si nous voulons conserver la tranquillité de notre esprit et l'innocence de notre coeur, ne regardons jamais volontairement ces nudités, en quelque lieu que nous soyons, mais surtout dans l'Eglise.
(§ 15, éd. de 1995, Grenoble, Jérôme Millon, p. 35)

Je demanderais donc volontiers à ces filles et à ces femmes : à qui prétendez-vous plaire ? De qui prétendez-vous acquérir l'estime ? Est-ce des hommes sages et dévots ? Ils ne souhaitent pas de voir cette gorge que vous leur présentez, ils en détournent même leurs yeux.
(§ XXX, p. 48)

(10)

Une fois, ayant été mandé par une dame de haute condition qui désirait lui communiquer quelque affaire de piété, comme elle l’eût fait entrer dans sa chambre, il ne voulut jamais lui parler que premièrement elle n'eût mis un mouchoir sur sa gorge, disant que c’était manquer non seulement contre la modestie, mais aussi contre le respect qui était dû à Dieu, que de parler à un prêtre de son Eglise en l’état auquel elle se trouvait pour lors.
(L. Abelly, L'Idée d'un véritable prêtre de l'Eglise, Paris, Lambert, s.d. (1659 ?) [Approbation des docteurs 28 août 1658 ; privilège 1er avril 1654], p. 155-156).

(11)

Ces jours passés, par un beau zèle,
Digne de louange immortelle,
Un Seigneur d'assez grand renom,
Dont, néanmoins, je tais le Nom,
De crainte que sa modestie
Ne veuille pas qu'on le publie,
Sacrifia, m'a-t-on conté,
A la vertu de Pureté,
Je ne sais combien de Statues
Qui n'étant qu'à demi-vêtues,
Ou montrant,même, la plupart,
Par un dessein exprès en l'Art,
La Gorge, le Ventre, et les Cuisses,
Induisaient, par trop, au Délices.
Il craignait, et craignait fort bien,
Qu'on fit comme un Athénien,
Dont l'Âme devînt éperdue
D'Amour, pour certaine Statue,
Laquelle, de fin Marbre blanc,
Depuis la Tête jusqu'au Flanc,
Et depuis le Flanc, jusqu'au reste,
Semblait une Grâce céleste.

Ainsi, dans ce juste penser,
Il en fit briser, et casser,
A coups de marteau, plus de trente,
Sans que pas une fût exempte
De ce cruel, mais saint fracas,
Dont à plusieurs mille Ducats,
Et voire, même, davantage,
On fait monter le grand Dommage.

On ajoute qu'un bon Curé
Ayant su qu'il avait juré
Ce Massacre plein d'innocence,
L'assura, sur sa conscience,
Qu'il ne pouvait, dedans son sein,
Former, oncque, un plus beau Dessein,
Et qu'il devait, sans indulgence,
L'exécuter en diligence :
Ce qui fut fait sitôt que dit,
Encor qu'alors, on entendit
Ces Marbres, comme on le rapporte,
Se plaindre environ de la sorte.
"Hélas ! pourquoi nous traitez-vous,
"Avec un si félon courroux ?
"Qui peut, de telle barbarie,
"Attirer, sur nous, la furie ?
"Qu'est-ce qu'un Marbre, sur les Sens,
"Peut avoir d'attraits si puissants ?
"Et quelle amorce y peut paraître,
"Qui fasse, en un coeur, l'amour naître ?
"Si de la sorte, vous traitez
"Nos innocentes nudités,
"Que n'ont point à craindre vos Femmes,
"Que n'ont point à craindre vos Dames,
"Qui, si bien, étalent à l'air,
"Devant, et derrière, leur Chair,
"Et dont les piquantes oeillades,
"Les Mouches, les Poudres, Pommades,
"Et les Gesticulations,
"Causent tant de Tentations ?

Voilà quelles furent les plaintes
Qu'on entendit, ou qu'on a feintes,
De tous ces Marbres fracassés,
Dont c'est parler, je pense, assez.
(Robinet, Lettre du 1er novembre 1670)




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