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Des voiles trop épais


"Pourquoi ne voulez-vous pas, mon frère, qu'un homme en puisse guérir un autre? - Par la raison, mon frère, que les ressorts de notre machine sont des mystères jusques ici, où les hommes ne voient goutte; et que la nature nous a mis au-devant des yeux des voiles trop épais pour y connaître quelque chose."
Le Malade imaginaire, III, 3

L'idée avait été énoncée par Montaigne

  • dans l'essai "De la ressemblance des enfants aux pères" (II, 37) (1)
  • dans l'essai "De l'expérience" (III, 13) (2).

Elle est reprise par La Mothe le Vayer

  • dans le Discours pour montrer que les doutes de la philosophie sont de grand usage dans les sciences (1669) (3)
  • dans le "petit traité" "Des dents" (Nouveaux Petits Traités, 1659) (4)
  • dans le Doute sceptique si l'étude des belles-lettres est préférable à toute autre choses (1667) (5)

et par Pascal (6)


(1)

Il est certaine façon d'humilité subtile, qui naît de la présomption, comme cette-cy: que nous reconnaissons notre ignorance, en plusieurs choses, et sommes si courtois d'avouer qu'il y ait dans les ouvrages de nature aucunes qualités et conditions qui nous sont imperceptibles, et desquelles nostre suffisance ne peut découvrir les moyens et les causes: par cette honnête et conscientieuse déclaration, nous espérons gagner qu'on nous croira aussi de celles que nous dirons entendre. Nous n'avons que faire d'aller trier des miracles et des difficultés étrangères; il me semble que parmi les choses que nous voyons ordinairement, il y a des étrangetés si incompréhensibles, qu'elles surpassent toute la difficulté des miracles.
(éd. C. Journel, Paris, 1659, p. 780.)

(2)

Joint que la dubitation et ignorance de ceux qui se mêlent d'expliquer les ressorts de nature, et ses internes progrès: et tant de faux pronostics de leur art, nous doit faire connaître qu'il a ses moyens infiniment inconnus. Il y a grande incertitude, variété et obscurité, en ce qu'il nous promet ou menace. Sauf la vieillesse, qui est un signe indubitable de l'approche de la mort; de tous les autres accidents, je vois peu de signes de l'avenir sur quoi nous ayons à fonder notre divination.
(éd. C. Journel, Paris, 1659, p. 568.)

(3)

La plupart des hommes ont cela de commun avec leurs yeux qu'ils croient voir et connaître toutes choses, quoiqu'ils ne voient ni ne se connaissent pas eux-mêmes.[...] Donnons-en ce seul petit exemple. Nous admirons surtout en ce dernier l'attraction du fer par la pierre d'aimant, que sa force admirable fait nommer lapidem herculeum ; l'attraction que font les parties de notre corps des aliments qui le contiennent n'est peut-être pas moins merveilleuse dans notre microcosme. Nihil est aliud nosse seipsum quam totius mundi naturam nosse dit l'extrait de la vie de Pythagore dressé par le patriarche Photius.
Mais que savons-nous si Dieu agrée là-dessus notre curiosité, lui qui nous cache les causes dont nous voyons seulement les effets, et de qui nous tenons cette maxime gloria dei est celare verbum. Il est certain qu'au jeu qui se voit de ces petites figures que nous nommons marionnettes, le maître qui les fait remuer s'offenserait si on levait le tapis qui couvre les ressorts d'où viennent tous leurs mouvements.
(éd. des Oeuvres de 1756, V, 2, p. 46)

(4)

Encore qu'Aristote et Galien, ayant eu des considérations admirables sur les oeuvres de la nature, qu'ils traitent toujours de divine, surtout à l'égard des animaux, quand ils ont contemplé anatomiquement la construction de leurs membres, si est-ce que ce dernier est contraint d'avouer qu'on peut bien admirer la fabrique de toutes les parties du corps humain, mais non pas pénétrer jusqu'à l'excellence de l'ouvrier qui les a formées si merveilleuses que c'est ignorer la faiblesse de notre esprit de penser pénétrer jusque là. Son texte est si remarquable que je veux vous en rapporter ici la traduction. Scrutari autem quo pacto talis pars facta fuit si aggrediaris, convincaris non intellegere neque tuam imbellicitatem, neque opificis tui potentiam.
(éd. des Oeuvres de 1756, VII, 1, p. 359)

(5)

Le Sceptique se trouve donc placé entre les lumières du Ciel et les ténèbres de notre humanité ; ressemblant aucunement à ces animaux amphibies et pouvant proférer ces mots que nous lisons dans les restes d'une des satires du plus savant des Romains Factus sum vespertilio, neque in muribus plane, neque in volucribus sum. II voit et respecte les vérités révélées, au même temps qu'il s'aperçoit des profondes obscurités de notre ignorance humaine. Ne disons donc plus avec ce déclamateur : O nomen philosophiae diù venerabile, nunc vanitati et infcitiae prostitutum ! puisque sa sceptique pleine de modestie 1'exerapte du premier reproche, et qu'a l'égard du second, ses doutes sont incomparablement plus à priser que la science de ceux qui croient ne rien ignorer.
(p. 171-172)

(6)

Infiniment éloigné de comprendre les extrêmes, la fin des choses et leur principe sont pour lui invinciblement cachés dans un secret impénétrable, également incapable de voir le néant d'où il [l'homme] est englouti.
Que fera-t-il donc, sinon d'apercevoir quelques apparences du milieu des choses dans un même désespoir éternel de connaître leur principe ni leur fin ? Toutes choses sont sorties du néant et portées jusqu'à l'infini. Qui suivra ces étonnantes démarches ? :'auteur de ces merveilles les comprend. Tout autre ne peut le faire.
(Pensées, fragment 72B)

Les secrets de la nature sont cachés ; quoiqu'elle agisse toujours, on ne découvre pas toujours ses effets : le temps les révèle d'âge en âge, et quoique toujours égale en elle-même, elle n'est pas toujours également connue.
(préface du Traité du vide (1ere éd. en 1779) (indication aimablement fournie par Anne-Laure Brachet)




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