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Deux parfaits amis


"– Tous deux soumis à son empire
Nous allons de concert lui découvrir nos feux.
– C'est une nouveauté sans doute assez bizarre,
Que deux rivaux si bien unis.
– Il est vrai que la chose est rare,
Mais non pas impossible à deux parfaits amis."
Psyché, I, 2 (v.337-342)

Dans la Délie (1667) de Donneau de Visé, pastorale créée par la troupe de Molière, deux rivaux et amis dénommés Licidas et Céliante se disputaient les faveurs de l'héroïne (voir, en particulier la scène I, 2).

Tarsis et Palémon (alias Kion et Léonides), les deux héros du roman Tarsis et Zélie (1665) de Le Vayer de Boutigny (1), avaient, quant à eux, offert l'exemple d'une amitié parfaite et indissoluble telle que la dépeignaient:

  • Montaigne, dans l'essai I, XVIII ("De l'amitié")(2)
  • Charron, dans son traité De la sagesse (1601) (3)

Les deux princes appliquent les conseils donnés à Ariston et Méliandre, dans Célinte, nouvelle première de Madeleine de Scudéry (1661), où la rivalité amoureuse ne doit pas détruire la relation amicale (4).


(1)
En effet, on les voyait toujours vêtus d'une même façon ; et leur armure uniforme était assez remarquable. Leurs têtes étaient couvertes de casques, dont le derrière était orné de la figure de deux hommes, qui s'aidaient à soutenir un cœur, du milieu duquel sortaient des plumes de couleur de feu, en façon de flammes, comme pour exprimer l'ardeur de leur amitié. Ces mots étaient gravés au-dessous du cœur : "Un seul coeur nous anime tous deux". Pour cimier, on voyait le buste d'un homme chargé de deux têtes, liées d'une couronne de laurier avec ces paroles sur le buste : "L'amitié n'en fait qu'un". Sur leurs boucliers chacun d'eux se trouvait peint, se regardant dans un miroir, lequel, au lieu du visage qui se présentait, rendait celui de son ami. Quoique ces portraits fussent petits, ils étaient merveilleusement ressemblants ; et le fameux Protogène leur ami y avait si bien réussi qu'en exprimant leurs traits au naturel, il avait eu l'art d'y peindre le caractère de la plus parfaite amitié, et d'y découvrir à nu leurs cœurs. Ces portraits étaient le corps de la devise, dans laquelle ils s'étaient plus contentés qu'ils n'avaient satisfait aux règles que l'on y demande. L'âme consistait en ces deux mots : "C'est moi-même".
Mais s'ils signalaient leur amitié par ces faibles marques, il la rendirent bien plus illustre par les grandes actions qu'ils firent dans la bataille. Ils y combattirent toujours l'un auprès de l'autre, ou pour mieux dire, ils y combattirent l'un pour l'autre. Car on dit que Léonides avait les yeux toujours attachés sur Kion ; qu'il lui faisait comme un second bouclier de son corps et de son épée, et que dés qu'il en voyait une tournée contre ce cher frère, nul obstacle n'était assez puissant pour l'empêcher de faire tomber la main qui la présentait. Kion, de même, ne parait que les coups qui s'adressaient à Léonides ; et de ces deux braves aventuriers, il n'y en eût pas un qui portât le moindre coup pour la défense de sa propre vie.
(éd. de 1720, p. 67-68)

(2)

Tout étant par effet commun entre eux, volontés, pensements, jugements, biens, femmes, enfants, honneur et vie : et leur convenance n'étant qu'une âme en deux corps, selon la très propre définition d'Aristote, ils ne se peuvent ni prêter ni donner rien. Voilà pourquoi les faiseurs de lois, pour honorer le mariage de quelque imaginaire ressemblance de cette divine liaison, défendent les donations entre le mari et la femme. Voulant inférer par là, que tout doit être à chacun d'eux, et qu'ils n'ont rien à diviser et partir ensemble. Si en l'amitié de quoi je parle, l'un pouvait donner à l'autre, ce serait celui qui recevrait le bien-fait, qui obligerait son compagnon. Car cherchant l'un et l'autre, plus que toute autre chose, de s'entre-bien faire, celui qui en preste la matière et l'occasion, est celui-là qui fait le libéral, donnant ce contentement à son ami, d'effectuer en son endroit ce qu'il désire le plus. Quand le Philosophe Diogènes avait faute d'argent, il disait, qu'il le redemandait à ses amis, non qu'il le demandait. Et pour montrer comment cela se pratique par effet, j'en réciterai un ancien exemple singulier.

Eudamidas Corinthien avait deux amis, Charixenus Sycionien, et Aretheus Corinthien : venant à mourir étant pauvre, et ses deux amis riches, il fit ainsi son testament : Je lègue à Aretheus de nourrir ma mère, et l'entretenir en sa vieillesse : à Charixenus de marier ma fille, et lui donner le douaire le plus grand qu'il pourra : et au cas que l'un d'eux vienne à défaillir, je substitue en sa part celui, qui survivra. Ceux qui premiers virent ce testament, s'en moquèrent : mais ses héritiers en ayant été avertis, l'acceptèrent avec un singulier contentement. Et l'un d'eux, Charixenus, étant trépassé cinq jours après, la substitution étant ouverte en faveur d'Aretheus, il nourrit curieusement cette mère, et de cinq talents qu'il avait en ses biens, il en donna les deux et demi en mariage à une sienne fille unique, et deux et demi pour le mariage de la fille d'Eudamidas, desquelles il fit les noces en même jour.
(I, XXVIII)

(3)

2. voyons des biens. Ils étaient trois amis (ce mot de trois choque nos règles, et fait penser que ce n'était pas encore une amitié du tout parfaite ) deux riches, et un pauvre chargé d'une mère vieille, et d'une fille à marier; celui-ci mourant fait son testament, par lequel il lègue à un de ses amis de nourrir sa mère et l'entretenir, et à l'autre de marier sa fille , et lui donner le plus grand douaire qu'il pourra; et arrivant que l'un d'eux vienne à défaillir, il substitue l'autre. Le peuple se moque de ce testament, les héritiers l'acceptent avec grand contentement, et chacun vient à jouir de son légat, mais celui qui avait pris la mère , étant décédé cinq jours après, l'autre suivant demeurant seul universel héritier entretint soigneusement la mère, et dedans peu de jours il maria en même jour sa fille propre unique, et celle qui lui avait été léguée, leur départant par égales parts tout son bien. Les sages selon la peinture susdite ont montré que le premier mourant s'était montré plus ami, plus libéral, faisant les amis héritiers et leur donnant ce contentement de les employer à son besoin.
(éd. 1672, I, 3, 7, « De l’amour ou amitié », p.545-546)

(4)

…je suis bien malheureux, et je le suis d'autant plus, que je prévois presque infailliblement que je vais perdre votre amitié, et l'espérance d'être aimé de Célinte; car nous ne l'aimerions pas assez, si nous pouvions longtemps être Amis et Rivaux; et elle ne se connaîtrait point en mérite, si elle me choisissait à votre préjudice: ainsi je n'ai rien à faire qu'à mourir.
(p. 131)

Quoi, leur dit-il, deux Amis intimes, deux hommes d'esprit, deux hommes sages, se mettront en état de se haïr, et de se quereller, pour une personne qui ne sait pas encore qu'ils ont de l'amour pour elle; et qui quand elle le saurait, ne les aimerait peut-être point. Ha! non, non, il ne faut pas faire une folie de cette nature, et perdre un Ami qui doit durer toute la vie, pour une Maîtresse qui bien souvent vous quitte pour un autre au bout de six mois.
(p. 136-137)

[Mérinthe leur dit] de se promettre que celui qui aurait le malheur d'être le plus maltraité, la cèderait à l'autre sans cesser d'être son Ami. Ils acceptèrent ce parti avec joie, leur semblant que pourvu qu'il leur fût permis d'aimer Célinte, ils seraient heureux, et s'en aimeraient davantage. […] ensuite de quoi ils se promirent de se dire sincèrement, tout ce qui leur arriverait en la servant, afin, s'il était possible, de demeurer Amis et Rivaux.
(p.149)




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