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Est-ce qu'on n'en meurt point


"Ah ! que voilà un air qui est passionné. Est-ce qu'on n'en meurt point ?"
Les Précieuses ridicules, sc. IX.

La plaisanterie figurait déjà dans le Polyandre (1648) de Charles Sorel, parmi les propos d'un poète ridicule :

L'on a vu plus de mille fois des filles pâmées au récit de quelques vers que j'ai composés, et quoique leur extase procédât d'admiration ou d'amour, elles y demeuraient tant que je les eusse retirées. Car il faut bien que vous sachiez que notre poésie a le pouvoir de faire mourir et de ressusciter.
(p. 76)

Elle se double d'une signification grivoise. Les textes érotiques contemporains font souvent le rapprochement entre le plaisir sexuel et la mort - ressentie par les intéressés ou crue par les témoins.

Ainsi dans L'Ecole des filles (1669) :

comme il y a les gens qui crient de douleur quand on les écorche, il y en a aussi qui crient de plaisir quand on les chatouille amoureusement. [...]Et quelquefois les voisins, qui entendent cela, ou les personnes du logis qui n'y sont pas accoutumées, viennent au secours avec du vin et du vinaigre, croyant qu'ils se meurent de douleur, et les trouvent après la besogne qui se meurent de plaisir.
(Libertins du XVIIe siècle, Paris, Gallimard, 1998, t. I, p. 1164)

Ou dans L'Académie des dames (1680) :

"Ah ! ah ! ah ! mon cher Pamphile, disais-je, je me meurs, je n'en puis plus, arrête mon âme qui est prête à sortir. Ah dieux ! que la mort que tu me donnes est voluptueuse.
(Oeuvres érotiques du XVIIe siècle, Paris, Fayard, 1998, t. VII, p. 465)

Ou encore dans le poème "L'Occasion perdue recouverte", publié dans un recueil de poésies diverses en 1658 (Le Nouveau Cabinet des Muses) :

Ce fut alors qu'ils se pâmèrent
De l'excès des contentements;
Que cinq ou six fois ces amants
Moururent et ressuscitèrent;
Que bouche à bouche et corps à corps,
Tantôt vivants et tantôt morts,
Leurs belles âmes se baisèrent.
(éd. Paul Lacroix, Paris, Jules Gay, 1862, p. 18)

Cette signification grivoise avait été pleinement exploitée dans le sonnet de Mlle Desjardins intitulé "Jouissance", publié en 1660, mais en circulation dès 1658 (1)

(voir également "on se meurt de plaisir")


(1)

Jouissance

Aujourd'hui dans tes bras j'ai demeuré pâmée,
Aujourd'hui, cher Tirsis, ton amoureuse ardeur
Triomphe impunément de toute ma pudeur
Et je cède aux transports dont mon âme est charmée.

Ta flamme et ton respect m'ont enfin désarmée ;
Dans nos embrassements, je mets tout mon bonheur
Et je ne connais plus de vertu ni d'honneur
Puisque j'aime Tirsis et que j'en suis aimée.

O vous, faibles esprits, qui ne connaissez pas
Les plaisirs les plus doux que l'on goûte ici-bas,
Apprenez les transports dont mon âme est ravie !

Une douce langueur m'ôte le sentiment,
Je meurs entre les bras de mon fidèle Amant,
Et c'est dans cette mort que je trouve la vie.
Poésies choisies de MM. Corneille, Boisrobert, de Marigny, Desmarests, Combaultet plusieurs autres: Cinquième partie, Paris, C. de Sercy, 1660, p.55.




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