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Fuir obstinément ce que suit tout le monde


"Mais je tiens qu'il est mal, sur quoi que l'on se fonde,
De fuir obstinément ce que suit tout le monde,
Et qu'il vaut mieux souffrir d'être au nombre des fous
Que du sage parti se voir seul contre tous."
L'Ecole des Maris, I, 1 (v. 51-54)

Le lien étroit qui unit la mode et la sociabilité est souligné dans plusieurs ouvrages destinés au public mondain :

Et également dans le "petit traité" "Des habits et de leurs modes différentes" (1643) de La Mothe le Vayer (4).

La remarque d'Ariste à Sganarelle, "Cette farouche humeur [...] vous rend chez vous barbare", et sa volonté, concernant ses habits, de "suivre ce que l'usage y fait de changement" soulignaient déjà la vertu de civilité liée à la pratique de la mode.


(1)

Le Dialogue de la Mode et de la Nature (anonyme, 1662) met clairement en lumière l'enjeu social - capacité à réussir dans le monde, mais aussi valeur propre de la sociabilité - lié à la mode. Le personnage de La Mode s'adresse ici à La Nature:

la plus parfaite de vos productions ne se saurait passer de ma recommandation pour être reçue dans une société tant soit peu raisonnable.
( Dialogue de la Mode et de la Nature, s.l., 1662, p. 10)

vos Philosophes naturels, vos profonds Ratiocinateurs sans art et sans agrément, quelques épurés qu’ils pussent être, seraient aujourd’hui relégués dans la poussière de l’école, plutôt qu’admis en ruelle. Les hommes ne sont ainsi nommés que de leur accortise et humanité, qu’ils tiennent sans doute moins de votre production infâme et sauvage, que de ce tour mystérieux qui vous passe, et dont vous faites une assez froide raillerie.
(Ibid., p. 11-12)

Pour La Nature, au début du Dialogue du moins, suivre la mode est une "folie":

[V]ous affectez si fort le changement dont la sagesse est ennemie capitale qu’il semble que vous fassiez vanité de folie.
(Ibid.,p. 15)

La Mode répond en se plaçant, à l'inverse, du côté de la véritable civilité :

Quant à l’accortise de nos Princes : elle est une preuve manifeste que mes lois s’accordent parfaitement avec le véritable honneur, l’illustre naissance et la vertu héroïque : Et que plus les personnes sont élevées en dignité, plus elles sont civiles et accommodantes à ce que j’établis. […] Cette sorte de familiarité apprivoise la jeunesse et lui ôte une certaine honte basse et timide tout à fait opposée à la douceur de la communication, et rend également les hommes et les femmes plus sociables, plus polis, et plus capables de se donner honnêtement des satisfactions réciproques.
(Ibid., p. 18-19)

La Nature, convaincue, en arrive finalement à la même conclusion que son interlocutrice :

Il faut être bien avec vous pour réussir dans le grand Monde.
(Ibid., p. 58-59)

--

(2)

CÉLANTE.

Hé bien, donc, pour parler à mon tour, aussi sérieusement que vous, je dis que ce retranchement de Mode et de Luxe, aurait d’étranges suites. Les hommes et les Femmes deviendraient d’effroyables créatures : il faudrait prendre congé les uns des autres, et faire bande séparée : il faudrait dire Adieu aux Bals, et aux Assemblées, où il n’y aurait plus rien d’éclatant que les Lustres et les Flambeaux : il faudrait faire banqueroute au Cours, où l’on ne verrait plus que des Grotesques et des Épouvantails de Chenevières : et il faudrait enfin, se cacher à soi-même, et casser toutes nos Glaces de Venise, qui ne pourraient plus nous montrer que des Réformés, et des Réformées ; c’est-à-dire des objets forts maussadaes et fort ridicules.
(Robinet, Panégyrique de l'Ecole des femmes, p. 82-83)

--

(3)

Plus radicalement, Antoine Courtin, dans son Traité de civilité (1671), met en lumière le lien nécessaire entre mode et sociabilité, par l'intermédiaire de la notion de propreté, ou bienséance dans la manière de se vêtir. [Ariste, au v. 64 de L'Ecole des Maris, refuse d'être "malpropre"].

La Propreté fait une grande partie de la bienséance, et sert autant que toute autre chose à faire connaître la vertu et l’esprit d’une personne ; car il est impossible que voyant sur elle des habits ridicules, on ne conçoive incontinent l’opinion qu’elle est ridicule elle-même.
Or la propreté est un certain rapport des habits à la personne, comme la bienséance aux autres choses est la convenance des actions et des paroles à l’égard des autres et de nous-mêmes. Il est nécessaire, si nous voulons être propres, de conformer nos habits à notre taille, à notre condition et à notre âge.
(p. 124-125)

Courtin souligne la politesse qu'il y a à se vêtir proprement:

Le contraire de la propreté est la disproportion, qui consiste dans l’excès ou du trop de propreté […] ou du trop de négligence.
Ces deux défauts sont autant blâmables l’un que l’autre ; mais celui qui vient de négligence a cela de plus, qu’outre la mauvaise idée qu’il donne de la personne, il désoblige celle devant qui on se présente, et manque en quelque façon au respect.
(Ibid., p. 125)

Ainsi, le fondement même de la bienséance, en société, est de suivre la mode:

La loi que l’on doit indispensablement observer pour la propreté est la mode : c’est sous cette maîtresse absolue qu’il faut faire ployer la raison, en suivant pour nos habits ce qu’il lui plait d’ordonner, sans raisonner davantage, si nous ne voulons sortir de la vie civile.
(Ibid., p. 125-126)

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(4)

La Mothe Le Vayer met lui aussi l'accent sur la nécessité, au regard de la bienséance, de suivre la mode en société :

Mais la folie des particuliers qui jeûnent pour être braves, et qui se ruinent à force de se parer, me semble surtout ridicule, puisqu’ils tombent dans l’infamie par la gloire et qu’ils se dépouillent au lieu de se couvrir. […] L’épargne honteuse opposée à ce luxe n’est peut-être pas moins à blâmer […]. Et certes il y a une bienséance à observer, au-dessous de laquelle on se rend contemptible. Ce monde est une mer qui a cela de propre, que pour y nager à souhait, il se faut bien vêtir au lieu de se dépouiller. Un bon avis n’est guère suivi s’il ne vient d’un lieu de respect. Et le mieux disant des hommes ne sera pas seulement écouté sous un méchant manteau.
(La Mothe Le Vayer, Oeuvres, 1756, II, 2, p. 99-100)

Cette attitude correspond au principe général de la philosophie sceptique appliqué à la vie en société, ainsi que l'exposera le philosophe dans ses "Réflexions sceptiques" (Homélies académiques. 1664-1666) :

Nous serons indubitablement obligés d'avouer, en faveur de la Sceptique, que, hors les choses qui intéressent la conscience, où les doutes et les changements sont des crimes, nous devons en tous les autres nous accommoder doucement aux lieux, aux temps, aux personnes.
(Oeuvres, 1756, III, 2, p. 135).




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