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Je te défie


"Ma plume t'apprendra quel homme je puis être.
Et la mienne saura te faire voir ton maître.
Je te défie en vers, prose, grec, et latin.
Hé bien, nous nous verrons seul à seul chez Barbin."
Les Femmes savantes, III, 3 (v. 1041-1044)

Des disputes de pédants avaient été dépeintes dans

  • Le Barbon (1648) de Guez de Balzac (1)
  • le Polyandre (1648) de Sorel (t. I, p. 291-305)
  • La Guerre des auteurs anciens et modernes (1671) de Guéret (2)
  • le Furetierana (1696) (p. 69-70)

Ce type de comportement avait été dénoncé dans

  • divers traités de La Mothe le Vayer, dont
    • "De la science qui est en Dieu" (Nouveaux Petits Traités, 1659) (3)
    • "D'une dispute" (Derniers Petits Traités, 1660) (éd. des Oeuvres de 1756, VII, 1, p. 257-263)
    • les Observations diverses sur la composition et sur la lecture des livres (1668) (4)

  • la cinquième partie (1660) de la Clélie des Scudéry (5)
  • le traité De la Recherche de la vérité (1674) de Malebranche (6)

Dans Le Roman bourgeois (1666), Furetière attribue un comportement semblable aux auteurs (7)

Le tempérament litigieux des pédants est également dépeint dans Le Mariage forcé ("je crèverais plutôt") et dans Le Bourgeois gentilhomme ("je vais composer contre eux une satire").


(1)

Jamais deux personnes ne parurent plus satisfaites l'une de l'autre. Ils s'admiraient, ils se louaient depuis le matin jusques au soir. Le sacrificateur parlait du barbon, comme Tibère faisait de Sejan : c'était le compagnon de ses peines et de ses soucis : c'était celui que Dieu lui avait envoyé pour le soulager en ses grands travaux. En revanche, à chaque mot qui sortait de la bouche du sacrificateur, le barbon criait à pleine tête [...]. Il ne lui applaudissait pas seulement, mais il se rompait les mains à lui applaudir. admirable, inimitable, incomparable, lui semblaient trop peu de chose ; il voulut le traiter à la grecque ; il lui donna du chrysostome, du trismégiste, et du thaumaturgue [...]. Mais cette complaisance ne dura pas : une si belle amitié, qui s'était sauvée des écueils et de la tempête ; qui avait passé Scylle et Charibde, se vint briser un jour contre un grain de sable. S'étant séparés fort bons amis, après la conférence qu' ils eurent ensemble sur la grâce, et sur les autres points contestés, qui partagent aujourd' hui notre théologie, ils se brouillèrent pour deux syllabes qui ne signifient rien, et pour la transposition d' un mot, qui était aussi bien où il était, qu' où le prétendait mettre le barbon. Il ne put souffrir au sacrificateur de dire Virgile, Aule-Gelle, et Sidonius Apollinaris : il voulait absolument qu'il dît Vergille, Agelle, et Apollinaris Sidonius. Et comme le sacrificateur prononçait anathème contre ceux qui n' étaient pas de son avis ; le barbon condamnait à boire de l'encre, ou à quelque autre pareil supplice, quiconque osoit parler autrement que lui. La dispute s' échauffa peu à peu en ma présence, et monta à tel excès de fureur, qu'il se fit entre eux une rupture, avec éclat et scandale, dans laquelle on vit voler en l'air livres, écritoires et portefeuilles.

(2)

Dans ce grand tumulte, tous ensemble se jetaient leurs livres à la tête et se faisaient des armes de leurs ouvrages. Vous jugez bien que les auteurs de petite taille, comme vous pourriez dire les in-douze, n'eurent pas l'avantage dans ce démêlé ; certains gens qu'on appelle les in folio les battirent à plate couture, et c'était une pitié de voir comme on en accablait d'autres qui n'avaient que des feuilles volantes pour leur défense.
(p. 3-4)

(3)

Il me semble que c'est une grande honte aux personnes de notre profession que les hommes d'épée se battent presque toujours en se gardant beaucoup de respect les uns aux autres ; qu'ils s'ôtent la vie en gens d'honneur, sans se dire le moindre outrage, et que les hommes de lettres, souvent même ceux qui se piquent le plus d'être philosophes, ne contestent jamais sans s'injurier. Bon Dieu ! qu'il est peu de savants et de sages tout ensemble !
(éd. des Oeuvres de 1756, VII, 1, p. 91-92)

(4)

Je ne sais si je ferai bien de dire là-dessus ce que je pense de tant d'invectives qui se voient aujourd'hui presque dans tous les livres de quelque nature qu'ils soient, et quoique la matière dont ils traitent semble requérir tant de douceur qu'ils apportent d'aigreur contre ceux dont ils contredisent les sentiments. Ils le font avec des charretées de mauvaises paroles et d'injures, pour user de cette façon de parler des Grecs, haud doctis dictis certantes, sed maledictis. Je me suis déjà plaint en plus d'un lieu de ce condamnable procédé, mais je n'y vois point d'amendement, et quoiqu'il y ait peu d'espérance de mieux pour l'avenir, je ne laisserai pas de m'expliquer encore ici de ce qu'il m'en semble. En effet, nous ne nous représentons pas assez, dans l'émotion de nos disputes littéraire, que l'esprit de Dieu n'est pas un vent violent, qu'il ne renverse point de montagnes, et n'est pas un feu dévorant ; mais un doux vent qui n'effraie personne, sibilus aurae tenuis, comme nous l'apprenons du troisième livre des Rois au chapitre dix-neuvième. Ceux qui veulent imiter ce divin esprit dans leurs contestations par écrit ou autrement doivent agir avec modération, sans injures atroces, et sans ces emportements dont il semble qu'ils veulent souvent terrasser tous ceux qui ont des sentiments contraires aux leurs.
(éd. des Oeuvres de 1756, II, 1, p. 332-333)

Je dirais volontiers aux plus opiniâtres, aux plus aigres dans leurs disputes, et aux plus présomptueux tout ensemble, qui se vantent avec tant de fierté, d'avoir plus de perspicacité et plus de jugement, qu'il ne faut autre chose que leurs propres paroles pour leur prouver combien ils sont éloignés des avantages qu'ils se donnent ; car, s'ils avaient quelque jugement, parleraient-ils si outrageusement des autres, et si insolemment d'eux-mêmes ? Y a-t-il rien de plus odieux et qui témoigne mieux le défaut de cervelle que les louanges propres et de semblables prétentions ?
(p. 334)

(5)

De grâce, Anacréon, reprit cet aimable Africain, ne vous engagez point à me louer, car, comme nous faisons tous deux des vers, on pourrait bien nous mettre au rang de ces poètes qui ne font autre chose que de s'entrelouer en vers les uns les autres, quoique bien souvent ils se déchirent en prose.
(p. 553-554)

(6)

De même qu’il arrive souvent qu'un homme fier et hardi en maltraite d'autres plus forts, mais plus judicieux et plus retenus que lui ; ainsi ceux qui soutiennent des opinions qui ne sont ni vraies ni même vraisemblables font souvent perdre la parole à leurs adversaires, en leur parlant d'une manière impérieuse, fière ou grave, qui les surprend.
(II, II, 4)

(7)

Outre que ces messieurs sont si délicats qu'il faut bien prendre garde comme on parle d'eux; ils sont si faciles à piquer que le moindre mot de raillerie, ou une louange médiocre, les met aux champs, et les rend ennemis irréconciliables.
(Livre premier, p. 225)




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