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L'une n'est pas moins difficile à faire que l'autre


"La tragédie, sans doute, est quelque chose de beau quand elle est touchée; mais la comédie a ses charmes et je tiens que l'une n'est pas moins difficile à faire que l'autre. - Assurément, Madame, et quand, pour la difficulté, vous mettriez un plus du côté de la comédie, peut-être que vous ne vous abuseriez pas."
La Critique de L'Ecole des femmes, sc. VI

L'idée que le genre comique est tout aussi noble et tout aussi difficile d'exécution que le genre tragique circule dans les milieux mondains :

  • elle fait l'objet d'un long développement dans un discours de Guez de Balzac (1644, rééd. 1659) (1)
  • ainsi que dans l'"Histoire du poète Sibus", contenue au sein du Recueil de pièces en prose les plus agréables de ce temps (Paris, Sercy, 1661, t. II) (2).
  • Le même texte, à quelques termes près, figurait dans Le Parasite mormon (1650), attribué au fils La Mothe le Vayer (3).
  • Le jugement des acteurs comiques est également placé au-dessus de celui de l'acteur tragique au tome III, 1 de l'Almahide des Scudéry (achevé d'imprimer du 31 juillet 1662) (4).

L'idée fait débat:

  • Dans la "Lettre sur les affaires du théâtre" contenue dans le recueil des Diversités galantes (1663), Donneau de Visé défend, contre Molière, l'idée que "l'on doit être beaucoup plus estimé pour avoir fait une bonne pièce sérieuse" (5).
  • En 1671, le P. Rapin défend encore l'idée que seuls les genres sérieux requièrent une véritable compétence poétique : les genres comiques relèveraient en effet du seul génie (6).

La question figurait déjà chez Vossius (1647) (7) et, dès l'Antiquité, chez Horace (8).

Dans ses Nouvelles nouvelles (1663), Donneau de Visé avait opposé semblablement les ouvrages sérieux et les ouvrages galants (9). Les mêmes arguments sont repris dans l'avis au lecteur des Entretiens galants d'Aristipe et d'Axiane (1664) (10)


(1)

On se mécompterait pourtant bien fort si on pensait mépriser généralement tout ce qui se nomme populaire, et si on croyait qu'il ne se put rien naître de bon ni d'honnête hors de l'ordre des Patriciens et des Chevaliers. Cette bassesse apparente, avec laquelle les poètes comiques s'accommodent à leur matière, et cette modeste expression des actions ordinaires, ne laissent pas d'avoir une dignité secrète, et telle que la vertu la donne aux personnes de moyenne condition. Les particuliers peuvent être aussi gens de bien et aussi sages que les souverains, mais ils ne doivent pas être si hardis ni si ambitieux : il y a des devoirs qui leur sont communs ; il y en a qui leur sont propres.
Et quand Varron, dans le jugement qu'il a fait des poètes, attribue la grandeur à Procule et la médiocrité à Térence, il n'a point dessein de préférer l'un à l'autre ni d'estimer davantage le grand que le médiocre : il veut seulement, Monsieur, par ces deux exemples, représenter l'idée et la forme de deux genres différents, à savoir de la poésie tragique et de la comique. Il ne trouve pas plus parfait le Colosse de ce Dieu que la statue de cet homme, mais il les distingue par leurs qualités essentielles. Il nous donne tacitement à entendre que la grandeur serait un défaut si elle était où elle ne doit pas être, et qu'il ne faut pas que la comédie pense hausser de prix en s'agrandissant, puisque la médiocrité lui est tombée en partage, et qu'il y a une médiocrité toute d'or, toute pure et toute brillante, que l'Antiquité a reconnue, qui est sans doute celle de Térence et de l'Arioste.
(Guez de Balzac, Balzac, Sixième discours : "Réponse à deux questions, ou Du caractère et de l'instruction de la comédie", dans Oeuvres, 1644, rééd; 1659, éd. de 1854, p. 296)

[L]a médiocrité dont nous parlons étant d'aussi bonne maison que la grandeur, dont nous avons autrefois parlé, puisqu'elles viennent toutes deux de même origine et d'un même principe de bon esprit, qui doute que cette noble médiocrité ne se sente toujours du lieu d'où elle est sortie, et qu'en quoi qu'elle s'emploie elle ne conserve les droits et la dignité, ou, pour le moins, l'air et la mine de sa naissance ? Elle ne perd pas l'honneur pour renoncer à la vanité, ni s'est dégradée de noblesse pour se familiariser avec le peuple et se mêler des affaires populaires. Elle ne s'avilit pas en s'humiliant : elle va à pied, mais ne se laisse pas tomber dans la boue.
Ce n'est, Monsieur, ni faiblesse ni lâcheté que cette douceur apparente : c'est une force dissimulée.
Ainsi le genre médiocre est, en quelques occasions, le genre parfait, soit dans la poésie, soit dans la prose. [...] [L']éloquence ne doit pas toujours aller par haut, et [...] toutes ses actions ne doivent pas être de toute sa force.
(Ibid., p. 297-298)

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(2)

Je ne prétends pas en tirer beaucoup de gloire, puisque ce n'est qu'une histoire comique. - Comment ? puisque ce n'est qu'une histoire comique ! reprit Sylon ; eh, croyez-vous en bonne foi que le Don Quichot et Le Berger extravagant, Les Visionnaires, La Gigantomachie et Le Pédant joué aient rendu moins de gloire à leurs auteurs que pourraient avoir fait les ouvrages les plus sérieux de la philosophie ? Non, non (comme l'un des plus doctes hommes de ce siècle l'a fort bien su remarquer), l'homme étant également bien défini par ces deux attributs de risible et de raisonnable, il n'y a pas moins de gloire ni de difficulté à faire rire par méthode qu'à exercer cette fonction de son âme qui le fait raisonner.
(in Variétés historiques et littéraires, 1855, p. 125)

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(3)

Je ne prétends pas en tirer beaucoup de gloire, puisque ce n'est qu'une histoire comique. - Comment ? puisque ce n'est qu'une histoire comique ! reprit Louvot. Hé ! croyez-vous en bonne foi que le Don Quichot et Le Berger extravagant, Les Visionnaires, La Gigantomachie et Le Pédant joué aient moins acquis de gloire à leurs auteurs que pourraient avoir fait les ouvrages les plus sérieux de la philosophie ? Non, non (comme l'un des plus doctes hommes de ce siècle l'a fort bien su remarquer), l'homme étant également bien défini par ces deux attributs de risible et de raisonnable, il n'y a pas moins de gloire ni de difficulté à faire rire par méthode qu'à exercer cette fonction de son âme qui le fait raisonner.
(La Mothe le Vayer, Le Parasite mormon, 1650. p. 159)

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(4)

Voyez (…) que vous n’entendez rien à cela et que l’acteur enjoué l’emporte de bien loin sur le triste, quand il s’agit de juger de comédiennes et de comédiens, de théâtre et de poèmes.
(Almahide, 1662, p. 48)

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(5)

je ne sais pas pourquoi il [Elomire = Molière] assure que les pièces comiques doivent l'emporter sur les sérieuses. Pour moi, ce n'est pas mon sentiment, et les raisons que je vous en vais donner vous feront connaître, que l'on doit être beaucoup plus estimé pour avoir fait une bonne pièce sérieuse que pour en avoir composé un grand nombre de comiques. Pour faire parler des héros, il faut avoir l'âme grande, ou plutôt être héros soi-même , puisque les grands sentiments que l'on met dans leur bouche, et les belles actions que l'on leur fait faire, sont plus souvent tirées de l'esprit de celui qui les fait parler que de leur histoire. Il n'en va pas de même des fous que l'on peint d'après nature, ces peintures ne sont pas difficiles, l'on remarque aisément leurs postures : on entend leurs discours ; l'on voit leurs habits, et l'on peut sans beaucoup de peine venir à bout de leur portrait. Mais dans celui des héros, il faut que le jugement et l'esprit s'y fassent remarquer, et comme l'histoire ne fournit que le premier trait de ces portraits parlants, si l'on n'a pas tous les sentiments d'un héros, l'on ne peut ajouter ce qui manque à leur histoire, ni enfanter les sentiments que l'on leur doit donner. L'on peut voir par là que ces peintures ne sont pas si faciles à faire que nous le veut persuader Elomire : on ne brave pas toujours la fortune en vers ; l'on n'accuse pas toujours les destins, et l'on ne querelle pas toujours les dieux [...][I]l est plus glorieux de se faire admirer par des ouvrages solides que de faire rire par des grimaces, des turlupinades, de grandes perruques, et de grands canons. [...]
Lorsqu'il dit qu'il les peint d'après nature, il confesse qu'il n'y met rien du sien, ce qui ne le doit pas tant faire admirer qu'il s'imagine. Il veut encore nous persuader, pour rendre sa cause bonne, que les Français n'aiment qu'à rire ; mais il fait voir par là qu'il les estime peu, puisqu'il ne les croit pas capables de goûter les belles choses.
(Donneau de Visé, "Lettre sur les affaires du théâtre", dans Diversités galantes,1663, p. 71-74)

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(6)

C'est un don purement de la nature de trouver le ridicule de chaque chose. Car toutes les actions de la vie ont leur bon et leur mauvais côté, leur sérieux et leur ridicule. Aristote, qui donne des préceptes pour pleurer, n'en donne point pour faire rire. Cela vient purement du génie : l'art et la méthode y ont peu de part : c'est l'ouvrage du pur naturel.
(René Rapin, Réflexions sur la poétique [1674], Genève, Droz, 1970, p. 114 [cité par Jean de Guardia, Poétique de Molière, Genève, Droz, 2007, p. 2])

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(7)

Quia vero fingere argumentum qualecumque licet : facilius est comoediam scribere quam tragediam. Contrarium aiebat Antiphanes. Qui comico eo difficiliorem dicebat provinciam, quia fingendae illi essent et personae et res tota.
(Vossius, Poeticae libri tres, 1647, II, p. 120)

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(8)

On croit que la comédie, parce qu’elle tire ses sujets de la vie courante, demande très peu d’effort ; mais le fardeau en est d’autant plus lourd qu’elle trouve moins d’indulgence. Vois de quelle manière Plaute soutient le personnage d’un éphèbe amoureux, d’un père avare, d’un ruffian perfide […].
(Horaces, Epitres II, 1, v. 168-172, REMPLACER PAR TRADUCTION DE MAROLLES DE 1660)

(9)

Peu de personnes savent manier les sujets galants, et si l'on en donnait à traiter à bien des gens qui se croient habiles et qui le sont en effet, ils croiraient que l'on se moquerait d'eux et avoueraient qu'il leur serait impossible d'en rien faire. Il faut que ceux qui travaillent à ces sortes d'ouvrages et que ceux qui les aiment soient naturellement galants, et j'avoue que d'autres ne s'y peuvent pas divertir. Mais comme ils sont beaucoup plus difficiles et qu'ils font souvent remarquer plus d'esprit que les pièces les plus fortes, ceux qui ne les aiment point ne doivent pas laisser que de les estimer.
(t. II, p. 194-195)

Aussi le badinage est-il une des parties de l'enjouement et demande-t-il beaucoup plus d'esprit qu'il n'en faudrait pour faire des choses plus considérables.
(t. II, p. 167)

(10)

Je pourrais encore ajouter que des bagatelles de cette nature sont souvent plus difficiles que des ouvrages sérieux et que, lorsqu'elles réusissent, l'on peut se vanter d'avoir fait beaucoup de rien. Je dirais après cela qu'il n'y a que les esprits galants qui puissent connaître les beautés et les défauts de ces sortes d'ouvrages et que le jugement des autres doit être compté pour rien.
(n. p.)




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