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La raison n'est pas ce qui règle l'amour


"Il est vrai, ma raison me le dit chaque jour
Mais la raison n'est pas ce qui règle l'amour."
Le Misanthrope, I, 1, v. 247-248

Cette formule est à ranger parmi les maximes d'amour. Elle est similaire à l'une des maximes du recueil de Maximes d’amour publié chez C. Barbin en 1666 (1).

Elle constitue une réponse à l'une des questions d'amour les plus répandues, comme en témoignent

  • les trois réponses à la question "De l’embarras où se trouve une personne quand son cœur tient un parti et la raison un autre" des Lettres et poésies de Mme la comtesse de Brégy (1666) (2)
  • la réponse à la question "Si l'amour d'inclination est plus forte que toutes les autres sortes d'amours, et que toutes les autres passions ?" dans les Questions d'amour du recueil de Charles Jaulnay (1671) (3)
  • la réponse à la question "Si l'amour d'inclination peut être dans le coeur d'un amant sans estime pour sa maîtresse ?" dans le même recueil (4)
  • la question "Si l'amour doit céder à la raison, ou si c'est à la raison à céder à l'amour", dans la section des "autres questions d'amour" du Recueil de pièces galantes en prose et en vers, par Madame la comtesse de la Suze et Monsieur Pelisson (1684) (5).

Plus généralement, la question de la soumission de l'amour à la raison est fréquemment débattue dans la littérature mondaine. Elle est abordée

  • dans les recueils de poésies des années 1660. Ainsi
    • dans la Ve élégie du recueil des Poésies (1666) de Madame de La Suze (6)
    • dans le Recueil de pièces en prose les plus agréables de ce temps (Recueil Sercy) de 1663 (7).

  • dans les romans contemporains. C'est le cas
    • dans la première partie du Grand Cyrus (1649-1653) (8)
    • dans la Célinte (1661) des Scudéry (9)
    • au premier tome (1656) de la Clélie (10) ainsi qu'au tome III, 2 (1657) (11).

Plus haut, Alceste disait, à propos de Célimène, "sa grâce est la plus forte". Le même constat avait été fait par Arnolphe, amoureux d'Agnès qui ne l'aime pas ("et cependant je l'aime")


(1)

La raison ne peut rien sur l’amour.
(Maximes d’amour, Paris, C. Barbin, 1666, section « force d’amour », maxime 15, p. 73)

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(2)

Question.
De l’embarras où se trouve une personne quand son cœur tient un parti et la raison un autre.

Réponse.
On ne peut exprimer le trouble où l’on s’expose,
Lorsqu’en aimant un cœur prend un parti,
Où la raison s’oppose :
Souvent cette cruelle est cause
Qu’on se repend de s’être assujetti
Aux douces lois qu’un tendre amour impose ;
Mais enfin quoi qu’on se propose,
On se repent toujours de s’être repenti.
(Lettres et poésies de Mme la comtesse de Brégy, Leyde, Antoine du Val, 1666, p. 103. Reproduit dans "Questions d'amour proposées par Mme de Brégy avec la réponse faite en vers par M. Quinault", dans le Recueil de pièces galantes en prose et en vers, par Madame la comtesse de la Suze et Monsieur Pelisson, 1684, p. 131)

Réponse
Quand un cœur est soumis à l’amoureux martyre,
Sa flamme et sa raison se doivent accorder,
C’est augmenter l’amour que de le contredire,
Et jamais il ne règne avec tant d’empire,
Que lorsqu’il doit céder.
(Ibid., p. 106. Reproduit dans le Recueil de pièces galantes en prose et en vers, par Madame la comtesse de la Suze et Monsieur Pelisson, 1684, p. 134)

Réponse
Ce n’est pas un fort grand malheur,
Quand la raison s’obstine
A faire la mutine
Contre tout ce que veut le cœur,
Entre eux c’est une vieille affaire,
Les Amants n’ont que faire
De s’en tourmenter fort,
Et pour dire ce qu’il m’en semble,
L’amour qui les met mal ensemble,
Les met assez souvent d’accord.
(Ibid., p. 108. Reproduit dans le Recueil de pièces galantes en prose et en vers, par Madame la comtesse de la Suze et Monsieur Pelisson, 1684, p. 136)

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(3)

5. Si l'amour d'inclination est plus forte que toutes les autres sortes d'amours, et que toutes les autres passions ?

L'amour d'estime et de reconnaissance étant formé par la raison, dont tous les mouvements sont réglés, est beaucoup moins violent que l'amour d'inclination, qui naît en nous sans notre consentement, et y excite toutes les passions [...].
(Charles Jaulnay, Questions d'amour, ou Conversations galantes, dédiées aux belles, 1671, p. 10-11)

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(4)

14. Si l'amour d'inclination peut être dans le coeur d'un amant sans estime pour sa maîtresse ?
Quand le mérite de l'objet aimé ne répond pas à notre première opinion, l'amour propre nous dédommage de cette perte par l'espérance des plaisirs ; ainsi on aime quelquefois constamment des personnes pour qui on n'a aucune estime et contre qui on est toujours prêt à se déchaîner.
(Ibid., p. 15)

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(5)

Question
Si l'amour doit céder à la raison, ou si c'est à la raison à céder à l'amour

Réponse.
Le pouvoir de l'amour est un pouvoir suprême
Tout fléchit sous ses lois,
Et l'on voit quelquefois
Qu'il y soumet la raison même.
Je sais bien que l'amour est un usurpateur,
Que c'est à la raison qu'appartient la puissance :
Et qu'il lui doit obéissance,
Quand lui-même il serait mille fois son vainqueur,
Et quoique le coeur en soupire
Il faut que la raison malgré ce tendre coeur,
Range le sens sous son empire,
Du moins il est de son devoir
Mais hélas ! je ne sais s'il est en son pouvoir.
("Autres questions d'amour", Recueil de pièces galantes en prose et en vers, par Madame la comtesse de la Suze et Monsieur Pelisson, 1684, p. 141)

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(6)

Fière et faible raison, qui par de vains combats,
Choque les passions et ne les détruit pas,
Ne me tourmente plus, tes forces sont bornées,
Et l'on ne change point l'ordre des destinées;
[...]
Aimer ou n'aimer pas n'est pas de notre choix.
(Elégie V, dans Poésies de Madame la comtesse de La Suze, Sercy, 1666, p. 21)

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(7)

Je suis contre ce sentiment,
Qu’on ne voit point de sage amant ;
On peut fort bien alors qu’on aime,
Avoir encore de la raison :
Mais alors qu’en tous lieux, et qu’en toute saison,
La prudence est extrême,
L’amour n’est pas de même.
(Recueil de pièces en prose les plus agréables de ce temps, Sercy, t. V, 1663, p. 400)

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(8)

Enfin je sens bien que je ne suis plus à moi-même, et que c'est en vain que ma raison se veut opposer à mon amour. Mes yeux m'ont trahi ; mon coeur m'a abandonné ; ma volonté a suivi Mandane ; tous mes désirs me portent vers cette adorable personne ; toutes mes pensées sont pour elle ; je n'aime presque plus la vie, que par la seule espérance de l'employer à la servir ; et je sens même que ma raison, toute revoltée qu'elle paraît être contre mon coeur, commence de me parler pour ma princesse.
(Artamène ou Le Grand Cyrus, I, 2, p. 191)

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(9)

[...] on n'est point maîtresse des sentiments de son coeur.
- Mais, reprit Lysiane, une personne qui ne peut pas aimer quand sa raison lui dit qu'elle le doit, pourrait bien aimer quelquefois malgré sa raison.
(Célinte, 1661, p. 116)

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(10)

Après cela, dit la princesse des Léontins, on peut dire que l’inclination que j’ai pour Aronce que je ne connais pas, n’est pas une inclination mal fondée, tout aveugle qu’elle me paraît ; mais le mal est, qu’on en a quelquefois qui ne se trouvent pas toujours d’accord avec la raison.
- Pour moi, dit Aurélie, je suis persuadée que ce qu’on appelle bien souvent inclination, ne l’est pas ; et que la raison pour laquelle on penche toujours plus d’un côté que d’autre, est qu’il ne se peut jamais trouver une si grande égalité entre les personnes qu’on connaît, ou dont l’on entend parler, qu’il ne s’y trouve quelque différence. De sorte que comme c’est le propre de l’esprit de discerner, et de choisir, il cherche effectivement toujours à faire choix de ce que le cœur doit aimer ; ainsi on donne très souvent à une inclination aveugle, ce qui est le véritable effet d’une lumière fort clairvoyante.
- Il y a sans doute beaucoup d’esprit à ce que vous dites, reprit Célère, mais cela n’empêche pas que je ne sois persuadé, que l’inclination est une chose effective, où la raison n’a point de part ; car il se trouve quelquefois que la raison veut une chose, et notre inclination une autre, et qu’encore que nous connaissions que ce que nous aimons soit moins aimable que ce que nous n’aimons pas, nous ne laissons pas de l’aimer.
- Comme j'ai plus d'expérience du monde, ajouta Martia, que tous ceux devant qui je parle, parce que je l'ai vu plus longtemps, j'ai remarqué cent et cent fois des effets si prodigieux de cette inclination aveugle, que je ne puis douter de sa force ; car j'ai vu quelquefois des hommes de grand esprit aimer des femmes qui n'en avaient presque point, et qui n'avaient même guère de beauté ; j'ai vu aussi des femmes de beaucoup de mérite favoriser des hommes qui étaient méprisés de tout le monde, et en mépriser d'autres qui étaient dignes d'estime. [Lire la suite ...]
(Clélie, I, 1, 1656, p. 70-72)

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(11)

La question est soulevée de savoir "si la raison devait absolument être assujettie à l'amour" :

Selon moi, dit Térame, la raison n'est point esclave de l'amour, et tout ce que je veux qu'elle fasse, c'est de ne se mêler point de censurer toutes mes bagatelles amoureuses, et de s'occuper bien sagement à la conduite de mes affaires. [...]
- Pour moi, dit Mélicrate, je ne suis pas de cet avis, et je soutiens au contraire que tant que l'empire de la raison subsiste, il n'y a point de véritable amour.
- Mais la raison ne sert-elle pas, reprit Lisydas, à connaître le mérite de la personne qu'on aime ?
- N'est-elle pas employée, ajouta Caliante, à la servir quelquefois importamment, et pourrait-on être digne de son estime, si on n'était plus soumis à la raison ?
- Pour ce qui me regarde, dit Alcimède, je crois que si la raison n'est esclave de l'amour, c'est une faible passion.
- Et pour moi, reprit Térame, je crois qu'un amant sans raison est capable de toutes les extravagances imaginables, s'il a le malheur d'aimer une personne bizarre.
(Clélie, III, 3, 1657, p. 1400-1401)




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