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La vie théâtrale et musicale selon Loret en 1661


Cette page constitue une des composantes de la documentation sur LES SPECTACLES ET LA VIE DE COUR SELON LES GAZETIERS (1659-1674)

Lettre II, du samedi 1er janvier 1661, « Naissante ».

-Loret évoque la représentation du Tigrane de Boyer, signale la présence d'une nouvelle troupe à Paris, parle des préparatifs du Jason de Corneille (c'est-à-dire La Conquête de la Toison d'or) et annonce le retour des Comédiens italiens [GF] :

Cependant que notre Musette
Méditait sur cette Gazette,
Ceux de l’Hôtel jouèrent, hier,
Le Tigrane du sieur Boyer, [La Troupe Royale,]
Pièce, non seulement nouvelle, [Comédiens de l’Hôtel de Bourgogne.]
Mais savante, touchante et belle ;
Et (ce m’ont dit quelques Bourgeois)
Jamais, pour la première fois,
Pièce n’attira tant de monde
De trois mille pas à la ronde,
Qu’illec, en furent assemblés,
Qui, tous, en sortirent comblés
De contentement et d’estime,
Pour cet Ouvrage fortissime.
Les Acteurs, tous Gens studieux,
Représentant, à qui mieux, mieux,
Ce Sujet feint, ou véritable,
Le firent trouver admirable.
J’espérais bien, au premier jour,
Aidant Dieu, la voir à mon tour,
Et d’y trouver fort bonne place,
Mais par une prompte disgrâce
On l’a, défendue, aujourd’hui,
Dont l’Auteur a beaucoup d’ennui.

Une Troupe toute nouvelle,
Qui se dit à Mademoiselle,
Qu’on attendait, de longue main,
Joue au Faubourg de Saint Germain.

Celle de Monsieur se prépare
À donner maint spectacle rare.

Les Comédiens du Marais
Font un inconcevable apprêt,
Pour jouer, comme une Merveille,
Le Jason de Monsieur Corneille.

Ainsi, pour plaire aux beaux Esprits,
On voit cinq Troupes dans Paris,
Y comprise celle d’Espagne ;
Et dans la prochaine Campagne,
C’est-à-dire en Avril, ou Mai,
Où le temps devient doux et gai,
Nous aurons celle d’Italie,
De Scaramouche et d’Aurélie,
(Ou, si l’on veut, Aurélia)
Avec Trivelin, tant y a
Que voilà six Troupes Comiques ;
Et je crois qu’aux siècles antiques,
Paris, quoique séjour des Rois,
N’en vit jamais tant à la fois.

Quelque taciturne cervelle
Nommera ceci bagatelle,
Alléguant qu’elle ne vaut rien
Pour en faire un long entretien ;
Mais disant qu’une seule Ville
(Quoique florissante entre mille)
Contient cinq Théâtres ouverts
À dire et déclamer des Vers,
Pour faire valoir le Cothurne ;
N’en déplaise à tout taciturne
(Sans, pourtant, en manquer aucun)
Cela, ma foi, n’est pas commun.

Lettre III, du samedi 15 janvier 1661, « Lustrée ».

-Loret évoque des réjouissances pour le mariage du roi.

Par les heureux succès du Roi,
Et les Conseils, de bon aloi,
Du Pilote de son Navire,
Jules, que l’Univers admire,
Dans la France, de toutes parts,
La Paix règne au lieu du Dieu Mars,
Ce ne sont que réjouissances,
Ballets, Mascarades et Danses ;
Du seul Amour les traits vainqueurs,
Ont déclaré la guerre aux Cœurs,
Mais c’est une guerre charmante,
Et qui n’est point du tout sanglante :
Un Amant dit bien tous les jours,
Parlant à ses chères Amours,
« Je souffre un rigoureux martyre,
« Je pâme, je sens que j’expire,
« Cloris, soulagez mon tourment,
« Où je mourrai dans un moment.
C’est avec de telles fleurettes
Qu’ils expriment leurs amourettes,
Et d’un ton assez importuns :
Mais, au Diable, s’il en meurt un.

Lettre 4, du samedi 22 janvier 1661, « Carnavaliste ».

-Loret évoque une réception donnée par Fouquet dans son château de Vaux-le-Vicomte.

Samedi, Monseigneur Fouquet
Avait, ce dit-on, le Bouquet,
C’est-à-dire, en autre langage,
Que cet illustre Personnage,
Surintendant de la Toison,
Dans son opulente Maison,
Bien éclairée et bien musquée,
Reçut toute la Cour masquée,
Qui fut, lors, selon sa grandeur,
Traitée avec tant de splendeur,
Par ce Magistrat très habile,
Et sa Femme belle et civile,
Que notre Prince Omnipotent,
En sortant, parut fort content ;
Dont les Bouches de conséquence
Qui ne manquent point d’éloquence,
Leur firent, pour remerciements,
D’assez obligeants compliments.

Lettre V, du samedi 29 janvier 1661, « Ariste ».

-La parution d'un ouvrage de Brébeuf. Loret l'a trouvé de qualité mais il déplore le manque de prolixité de son auteur :

Mais à propos de cette Paix,
Entre tant de Vers qu’on a faits
Sur cette féconde matière,
Savoir Segrais et Ménardière,
Chapelain, Marcassus, Gombaud,
Esprit , Benserade, Quinault,
Et mainte autre excellente Lyre,
J’en viens, présentement, de lire
Dans certain Ouvrage tout neuf,
De l’illustre sieur de Brébeuf,
Si remplis d’art et de merveilles,
De conceptions sans pareilles,
Et d’éloges judicieux,
Qu’on ne peut rien dire de mieux
Sur la grandeur et l’excellence
Des succès de Son Éminence,
Digne que les plus beaux Esprits
L’éternisent dans leurs Écrits.

Je rends grâce à l’Abbé de Pure,
Qui m’en a donné la lecture,
Car c’est un des plus forts discours
Que j’aie lu depuis maints jours ;
Mais cet Auteur, du Pays nôtre,
Quand il écrit, n’en fait point d’autre.

-Camma du plus jeune des deux Corneille est donnée sur la scène de l'Hôtel de Bourgogne :

Un Curieux assuré m’a
Qu’hier, la Pièce de Camma,
Sujet, tiré des Opuscules
De Plutarque, Auteur sans macules,
Fut représentée à l’Hôtel, [de Bourgogne.]
Avec un ravissement tel
Des judicieux qui la virent,
Qui mille et mille biens en dirent,
Qu’on n'avait vu, depuis longtemps,
Tant de rares Esprits contents :
Enfin, cette Pièce Tragique
A l’acclamation publique ;
Et, quoique Messieurs les Acteurs
(Admirables Déclamateurs,)
Aient voulu faire pour elle,
Une dépense extrême et belle,
En superbes habillements,
Parés de riches ornements
Étant mieux vêtus que des Comtes,
Ils y trouveront, prou, leurs comptes :
Car tous les plus honnêtes Gens
D’aller là, seront diligents.

Tout de bon, le Cadet Corneille,
Quoiqu’il ait fait mainte merveille,
Et maint Ouvrage bien sensé,
En cétuy-ci s’est surpassé.

Ainsi cette Pièce divine,
Qui du grand Œdipe est cousine,
Et propre sœur de Stilicon,
(Pièces qu’on tient sans Parangon)
Est très digne de sa naissance,
Et par l’agréable abondance
De mille beaux traits différents,
Ne fait point tort à ses parents.

Lettre VIII, du samedi 19 février 1661, « Changeante ».

-Le Ballet de l'impatience annoncé par notre gazetier. La répétition à laquelle il a assisté laisse présager un spectacle des plus grandioses. Ainsi :

Dans fort peu, le Ballet du Roi,
Fort divertissant, sur ma foi,
Qu’on intitule (que je pense)
Le Ballet de l’Impatience,
Dans le Louvre se dansera,
Et, sans doute, admiré sera :
Car c’est chose très véritable
Qu’il est beau, qu’il est admirable ;
J’en vis (dont je fus ébaudi)
La Répétition, Jeudi,
Où, sans vanité, je puis dire
Que j’étais placé comme un Sire ;
Et, foi de sincère Normand,
Le tout me parut si charmant,
Que, du Roi, l’auguste prestance,
Des Princes et Seigneurs la Danse,
Et les concerts mélodieux
Me semblèrent dignes des Dieux.

Outre la beauté des spectacles,
L’harmonie y fit des miracles,
Car les divers Musiciens,
Tant de la Cour, qu’Italiens,
Si parfaitement réussirent,
Qu’ils délectèrent, qu’ils ravirent.
Ô Que l’on fut bien diverti
Par l’aimable Bergeroty,
Dont la voix est mignonne et claire,
Et par Mademoiselle Hilaire,
Lui chantant Lambertiquement,
Nous comblait de contentement !
Et par l’admirable La Barre,
Sur qui peu de Filles ont barre,
Soit pour enchanter, en l’oyant,
Ou pour charmer en la voyant !

Rien ne fut plus jovialiste
Que Deauchamp, Dolivet, Baptiste.

L’inimitable Sieur Geoffroy
Fit, bien de fois, rire le Roi,
Ayant un béguin sur l’oreille,
Et faisant l’aveugle à merveille.

Ô Que la Mignonne Vertpré
Capriola bien à mon gré !
Et que Giraud [Giraut] et sa Compagne, [Marge illisible]
Qu’un air grâcieux accompagne,
Dans de favorables instants,
Agréèrent aux Assistants !

Et que les Vers de Benserade
Sur qui l’on jeta mainte œillade,
Furent prisés, pour leurs douceurs,
Par d’experts et bons connaisseurs !

Le Sieur Balard qui les imprime,
Imprimeur, que la Cour estime,
Bientôt, dit-on, les publiera,
Et chacun en achètera.

Enfin, ce Ballet magnifique,
Moitié grave, moitié comique,
Id est pompeux et jovial,
Se peut nommer vraiment Royal ;
Et si l’on me fait cette grâce
De m’y donner, encore, place,
Il sera (je pense) à propos
D’en dire encor deux petits mots :
Mais si l’entrée on me refuse,
Foi de Poète, ou foi de Muse,
Et, même, foi d’Homme de bien,
Je jure de n’en dire rien
Dans mon autre futur Ouvrage,
Ô Quel malheur ? Ô quel dommage !

Maintenant que j’écris ceci
(J’en ai, de deuil, le cœur transi)
Devant le Roi, devant les Reines,
Qui sont de retour de Vincennes,
On s’en fait, en perfection,
L’ultime répétition,
Avec tous les tons harmoniques,
Avec les habits magnifiques,
Les Machines, et cetera.
Las ! toute la Cour la verra,
Et, pourtant, je n’y saurais être ;
Ô pour moi, quel jour de bicêtre !

-La représentation de La Conquête de la Toison d’Or, de Corneille s'est fait dans la pompe et le lustre. Loret est subjugué :

La Conquête de la Toison
Que fit, jadis, défunt Jason,
Pièce infiniment excellente,
Enfin, dit-on, se représente
Au Jeu de Paume du Marais,
Avec de grandissimes frais.

Cette Pièce du Grand Corneille,
Propre pour l’œil et pour l’oreille,
Est maintenant, en vérité,
La merveille de la Cité,
Par ses Scènes toutes divines,
Par ses surprenantes Machines,
Par ses concerts délicieux,
Par le brillant aspect des Dieux,
Par des incidents mémorables,
Par cent ornements admirables,
Dont Sourdiac, Marquis Normand,
Pour rendre le tout plus charmant,
Et montrer sa magnificence,
A fait l’excessive dépense,
Et si splendide, sur ma foi,
Qu’on dirait qu’elle vient d’un Roi.
J’apprends que ce rare spectacle
Fait à plusieurs crier miracle,
Et je crois qu’au sortir de là
On ne plaindra point, pour cela,
Pistole, ni demi-pistole,
Je vous en donne ma parole.

Ô Corneille, charmant Auteur,
Du Parnasse, excellent Docteur,
Illustre Enfant de Normandie,
N’ayant pas vu ta Comédie,
Qui portera ton Nom bien haut,
Je n’en parle pas comme il faut :
C’est de quoi notre simple Muse
Te demande, humblement, excuse ;
J’espère bien, dans peu de jours,
Suivant le général concours,
Aller admirer ton Ouvrage :
Mais point du tout je ne m’engage
À rendre ton los immortel,
Car c’est toi qui l’as rendu tel.

Lettre IX, du samedi 26 février 1661, « Réciproque ».

-Loret revient sur Le Ballet de l’Impatience. Il a assisté à sa représentation et a visiblement été charmé :

Malgré la dur[e]té qu’accompagne,
Un certain Breton de Bretagne,
Officier moderne du Roi,
Ce me semble, nommé Taloi,
Qui par caprice, ou par grimace,
M’obligea de changer de place,
Et tout plein d’autres Gens d’honneur,
Qu’il irrita, le bon Seigneur ;
En dépit, donc, de l’incartade
D’icelui, sujet à boutade,
Plus ravi qu’on ne peut penser,
Mardi dernier, je vis danser,
Dans toute sa magnificence,
Le Ballet de l’Impatience,
Qui me parut, en bonne foi,
Digne d’un illustre et Grand Roi :
Ses seize admirables Entrées
Par moi, de près considérées,
(Car, nonobstant ledit Breton,
J’étais placé comme un Caton)
Que, sans mentir, on trouva telles
Qu’un chacun les jugea très belles.

Ce fut le Roi qui commença,
Et si parfaitement dansa,
Qu’il ravissait les yeux, sans cesse,
Par ses pas et sa noble adresse ;
Dont Thérèse, qui le voyait,
Et qui ses louanges oyait,
Donnait, par ses yeux, mainte marque
Combien elle aimait ce Monarque.

Plusieurs, de haute qualité,
Dansant avec sa Majesté,
Le plus qu’ils purent, l’imitèrent,
Et qui plus, qui moins, excellèrent
Avec d’autres Danseurs mêlés,
Tous choisis et tous signalés.

La Belle Giraud [Giraut], dont la taille
Agrée en quelque part qu’elle aille,
Et l’aimable De la Faveur,
Pour qui je sens quelque ferveur,
Firent si bien ce qu’elles firent,
Que bien des cœurs elles ravirent.

Des Danseurs, quoique la plupart
Dans mon cœur aient quelque part,
Par prudence, ou philosophie,
Aucun d’eux je ne spécifie,
Les oubliés seraient jaloux,
Et je ne puis les nommer tous :
Car leur nombre (que je ne mente)
Passe quarante, ou, du moins, trente ;
Cela fait que je m’en tairai,
Et d’eux, seulement, je dirai
Que tous ces Danseurs d’importance
Sont la Fleur des Danseurs de France ;
Et jusques au petit Dupin,
Pas guères plus grand qu’un Lapin,
Il contrefit (foi de Poète)
Si naïvement la Chouette,
En battant de l’aile et dansant,
Qu’on peut de lui, dire en passant,
Qu’il fit presque pâmer de rire
Toute la Cour de notre Sire.

Si les Danseurs firent des mieux
Pour plaire à tout plein de beaux yeux,
Les instruments pour les oreilles
Ne firent pas moins de merveilles ;
Les huit Récits furent fort beaux,
Animés par des airs nouveaux,
Et par des voix incomparables
De divers Chantres admirables
Qui firent d’excellents débuts,
Tant les barbus, que non barbus.

Mais, surtout, les trois Chanteresses,
Ou, plutôt, trois Enchanteresses,
Charmèrent par leurs doux accords
Tous ceux qui les oyaient, alors.
Anna, l’agréable Segnore, [Mlle Bergeroti.]
Qu’en secret, dans mon coeur, j’honore,
Joua dans ce Royal Ballet
Excellemment bien son Rollet.
La Barre, qui comble de joie,
Soit qu’on l’écoute, ou qu’on la voie,
Avait un air noble et touchant
Dans son visage et dans son chant.
Et cette inimitable Hilaire,
Qu’autre part on nomme Élisaire,
Fit bien voir là, que son talent
En cet Art, est très excellent.

Bouti, dont l’âme est si polie,
Originaire d’Italie,
Dudit Ballet est l’inventeur.
Hesselin en est Conducteur,
Hesselin, Homme de remarque,
Et qui des plaisirs du Monarque,
Qu’il sert avec un cœur ardent,
Est l’unique Surintendant :
Et le renommé Sieur Baptiste,
Qu’on dit n’être plus grand juriste,
A, sur tout plein de tons divers,
Composé presque tous les airs :
Toutefois, je me persuade,
Sans que d’honneur, je le dégrade,
Que Beauchamp, Danseur sans égal,
Et Dolivet, le jovial,
En leur méthode, inimitables,
Estimés tels des plus capables,
Bref, Gens qui ne sont pas communs,
En ont, aussi, fait quelques-uns.

Mais trêve de Ballets, de Danses,
Et d’autres telles circonstances,
Dont je ne dirai bien, ni mal,
Jusques en l’autre Carnaval,
Où Taloi, cet Homme si rogue,
N’aura peut-être, plus de vogue.

Lettre X, du samedi 5 mars 1661, « Affligeante ».

-Loret est retourné voir le Ballet et ce, en dépit d'obstacles "militaires" :

Pour plaire à quatre Demoiselles,
Que je crois, toutes, fort pucelles,
Le Lundi gras, jour jovial,
Je revis le Ballet Royal,
Ayant honorable séance
Près de Gens de haute importance,
Où par pure bonté d’esprit,
Monsieur de Taloi me souffrit, [Lieutenant des Gardes du Corps.]
Quoique, pourtant, quelques personnes,
En mon endroit, un peu félonnes,
Eussent animé contre moi
Cet ardent Officier du Roi ;
Je m’étais (outré de colère)
Plaint de son procédé sévère,
Mais j’aurais été bien fâché
D’avoir à son honneur touché ;
Et depuis icelle boutade,
Charnassé, son cher Camarade,
M’a conté tant de bien de lui,
Qu’il se peut vanter, aujourd’hui,
Que je l’honore et je l’estime,
Aussi bien en prose, qu’en Rime.

Ledit Ballet je revis, donc,
Agréable s’il en fut, onc,
Où, du Roi, la belle prestance,
L’air noble, la taille et la danse,
Comblèrent, en ce temps de Paix,
Les cœurs, d’amour, plus que jamais.

Dans mon autre dernière Lettre
L’Imprimeur oublia de mettre
(Dont je lui sus fort mauvais gré)
Des Vers pour la jeune Verpré,
Et dont, sans flatter, on peut dire
Qu’elle capriola des mieux,
Et qu’elle charma bien des yeux.

Lettre XII, du samedi 20 mars 1661, « Endormie ».

-Loret évoque l’envoi à la Bastille d’Imprimeurs ayant publié des ouvrages sans ordre.

Quelques Imprimeurs et Libraires,
Outrecuidés et téméraires,
Violents, comme scélérats,
Les défenses des Magistrats,
Et publiant, sans aucun ordre,
Des cahiers, pour avoir à mordre,
Ont été, par le Sieur Picard,
Dans la Bastille mis à part,
Attendant qu’on les réprimande
Par châtiment, ou par amende.

Lettre XIV, du samedi 2 avril 1661, « Indulgente ».

-Loret évoque un Service qui fut donné aux Théatins en l’honneur du récent défunt Mazarin et dont il fut empêché d’assister par un Suisse.

Le lendemain, au même lieu,
En l’honneur et gloire de Dieu,
Et pour exciter sa clémence
Touchant la susdite Éminence,
(Car les plus justes des Mortels
Ont, tous, besoin d’offices tels)
On fit un solennel Service,
Où par la dureté d’un Suisse,
Qui me rebuta sur ce point,
Je n’assistai ni peu, ni point :
Mais j’allais dans d’autres Églises,
Dire les Prières requises
Pour obtenir le Paradis
De mon Bienfaiteur de jadis.

Lettre XVII, du samedi 30 avril 1661, « Equivoquante ».

-L'un des fils de Corneille est page chez la protectrice de Loret, qui au détour de ce sujet, compare sa prolixité et celle de l'auteur du Cid :

Princesse, vous faites la grâce
Aux Sieurs Courtisans du Parnasse
D’avoir de l’estime pour eux,
Témoin cet instinct généreux
Qui vous a fait prendre pour Page
Un Jouvenceau de Rotomage, [Rouen.]
Parce qu’il est le noble Enfant
De Corneille, Esprit triomphant,
Qui par les beaux Vers de sa veine,
A surpassé, sur notre Scène,
Les Poètes les mieux sensés,
Tant les présents, que les passés :
Je n’entre point en compétence
Avec sa sublime Science ;
Mais sans faire, ici, l’important,
Je vous ai présenté, pourtant,
En vous dédiant mes Ouvrages,
Mille fois plus que lui des pages,
Depuis, pour le moins, douze hivers,
Mais c’étaient des pages de Vers :
Si l’équivoque est un peu plate,
Et non pas fine et délicate,
Excusez le peu qu’elle vaut,
Et lisez ceci, bas, ou haut.

Lettre XVIII, du samedi 7 mai 1661, « Complimenteuse ».

-Une fête de cour est donnée à Fontainebleau, à laquelle participent les Comédiens de l'Hôtel de Bourgogne :

On se réjouit bien et beau,
Maintenant dans Fontainebleau,
À tout chagrin on fait la moue,
On court, on rit, on danse, on joue,
On cause au bord des claires eaux,
On y fait concerts et cadeaux,
L’on s’y promène, l’on y chasse,
Bref, si bien le temps on y passe,
Qu’on dirait qu’il n’est rien de tel :
Les Comédiens de l’Hôtel,
Qu’on sait être de rares Hommes,
Ayant touché de grosses sommes,
Partent d’ici, l’autre jour,
Pour mieux divertir cette Cour,
Attendant qu’en icelle, vienne
La neuve Troupe Italienne,
Dont les facétieux Zannis
Causeront des ris infinis.

Lettre XIX, du samedi 14 mai 1661, « Maigre ».

-La vie est toujours festive à Fontainebleau. Loret explique qu’avant de partir pour Florence, la cousine du roi :

Avant qu’elle s’en soit allée,
Toute la Cour l’a régalée
À toute heure, soirs et matins,
De Comédie et de Festins,
De Bals, Compliments, Promenades,
De Musiques, de Sérénades,
D’amitié, de tendres adieux,
Capables d’émouvoir les Dieux :
Et, certes, à toutes ces choses,
Cet Amas de Lys et de Roses,
A, par grâce et par jugement,
Correspondu si sagement,
Qu’elle a, dans une Cour si belle,
Laissé beaucoup d’estime d’Elle,
Et bien des Cœurs à son départ,
Furent percés de part en part.

Lettre XXVIII, du samedi 17 juillet 1661, « Historiée ».

-A Vaux-le-Vicomte, la fête donnée par Fouquet a été l'occasion de la représentation de L’École des Maris :

Fouquet, dont l’illustre mémoire,
Vivra toujours dans notre Histoire ;
Fouquet, l’amour des beaux Esprits,
Et dont un Roman de grand prix,
Dépeint le mérite sublime
Sous le nom du Grand Cléonime :
Ce Sage, donc, ce Libéral,
Du Roi, Procureur Général,
Et plein de hautes connaissances
Touchant l’État et les Finances,
Lundi dernier, traita la Cour
En son délicieux séjour,
Qui la Maison de Vaux s’appelle,
A mis (je ne le flatte point)
La Peinture en son plus haut point,
Soit par les traits incomparables,
Les inventions admirables,
Et les desseins miraculeux
Dont cet Ouvrier merveilleux
Délicatement représente
L’inclination excellente
De ce sage Seigneur de Vaux,
Qui par ses soins et ses travaux,
Ses nobles instincts, ses lumières,
Et cent qualités singulières,
Se fait aimer en ce bas lieu,
Presque à l’égal d’un demi-Dieu.
J’en pourrais dire davantage ;
Mais à ce charmant Personnage
Les Éloges ne plaisant pas,
Les siens sont, pour lui, sans appas,
Il aime peu que l’on le loue ;
Et, touchant ce sujet, j’avoue
Que l’excellent sieur Pélisson
M’a fait plusieurs fois ma leçon :
Mais comme son rare mérite
Tout mon cœur puissamment excite,
Et que ce sujet m’est très cher,
J’aurais peine à m’en empêcher.

Ici, je passe sous silence
La multitude et l’excellence,
Et, même, la diversité
Des jets d’eau, dont la quantité
Sont des choses toutes charmantes,
Sont des merveilles surprenantes,
Qui passent tout humain discours ;
Et le Soleil faisant son cours
Dessus et dessous l’Antarctique,
Ne voit rien de si magnifique :
C’est ainsi que me l’ont conté
Diverses Gens de qualité.

Mais pour dire un mot des Régales
Qu’il fit aux Personnes Royales [la Reine d’Angleterre, Monsieur, Madame]
Dans cette superbe Maison
Admirable en toute saison ;
Après qu’on eut de plusieurs Tables
Desservi cents mets délectables
Tous confits en friands appas,
Qu’ici ne je ne dénombre pas :
Outre concerts et mélodie,
Il leur donna la Comédie ;
Savoir l’École des Maris,
Charme (à présent) de tout Paris,
Pièce nouvelle et fort prisée,
Que sieur Molière [Molier] a composée,
Sujet si riant et si beau,
Qu’il fallut qu’à Fontainebleau,
Cette Troupe ayant la pratique
Du sérieux et du comique,
Pour Reines et Roi contenter,
L’allât, encor, représenter :
Mais c’est assez sur ce chapitre
Je m’en vais parler d’une Mître.

Lettre XXX, du samedi 31 juillet 1661, « Abondante ».

-Louis XIV, roi-danseur, a fait montre de son talent dans un ballet mémorable :

Ce fut le soir de ce Jour-là
Qu’icelle Cour on régala
De plusieurs splendeurs nonpareilles
Et des surprenantes merveilles,
D’un Ballet si rare et si beau,
Et dont le genre est si nouveau,
Que Spectateurs et Spectatrices
Admirèrent ses artifices.

Un Théâtre des mieux orné
Que mon œil ait jamais lorgnés,
Roulant sur les fortes échines
De plus de cent douze Machines,
Lesquelles on ne voyait pas,
S’étant avancé de cent pas,
On ouït, soudain, l’harmonie
D’une Angélique symphonie
De douces Voix et d’instruments ;
Et durant ces divins moments,
On admirait sur des montagnes
Diane et ses chastes Compagnes,
(Avec des arcs, flèches, ou traits)
Ayant d’adorables attraits,
Et dont, tout de bon, quelques-unes,
Tant blondines, que claires-brunes,
Charmaient cent cœurs, en moins de rien,
Sans, même, en excepter le mien.

Diane, non pas la première,
Mais, des Cieux seconde lumière,
Ayant sur son front ravissant
Un riche et lumineux croissant,
Était, illec, représentée
Par Madame, alors, escortée
De dix des Belles de la Cour,
Qui sont autant d’Astres d’amour.

Si tôt que les Récits cessèrent,
Ces Aimables Nymphes dansèrent
Avec des habits précieux,
Qui donnaient bien moins dans les yeux
Que mille grâces naturelles
Qu’on voyait éclater en elles.

Le Roi parut, soudain après,
Sous la figure de Cerès ;
Puis il fit, sous autre visage,
D’un beau Printemps le Personnage,
Et dans l’une et l’autre action,
Sa belle disposition
Parut, non seulement Royale,
Mais, certainement, sans égale.

Monsieur, d’habits d’or éclatants,
Un Vendangeur représentant,
D’un bel air, suivant la cadence,
Fit admirer aussi sa danse.

Monsieur le Duc, pareillement, [d’Anguyen.]
Fit paraître tant d’agrément,
Qu’on prisa fort de Son Altesse,
Les pas, l’adresse et la justesse.

On demeura, même, d’accord,
Que Monsieur le Duc de Beaufort,
Compris dans ce Royal spectacle,
Faisant l’Apollon à miracle,
Et dansant avec les neufs Sœurs,
Parut un des meilleurs Danseurs.

Bref, les autres Seigneurs de marque
Qu’avait choisis notre Monarque,
Et ceux de moindre qualité,
Sans que pas un d’eux soit flatté,
Comme on les tient, en cas de danse,
Des mieux entendus de la France,
Chacun d’eux, en ce beau Talent,
Parut, tout à fait, excellent.

Enfin, les neufs Muses célestes,
Mignonnes, gracieuses, lestes,
Ravissants les cœurs et les yeux, [le Fils de M. Du Pin, Aide des Cérémonies,]
Par leurs pas concertés des mieux, [âgé de 6 ou 7 ans.]
Et Jules Du Pin avec Elle,
Qui de l’Amour portait les ailes,
Finirent agréablement
Ce rare Divertissement,
Que Saint-Aignan, illustre Comte,
Dont la France cent biens raconte,
A très agréablement inventé
Par ordre de Sa Majesté.

De toutes les choses susdites,
Par moi trop faiblement écrites,
Je vis le fond et le tréfond,
Grâces au généreux Beaumont,
Écuyer de la Reine-Mère,
Gentilhomme brave et sincère,
Qui, vers moi, débonnaire et franc,
Me plaça sur son propre banc,
Parmi de fort nobles Personnes,
Et, même, assez près des Couronnes.

Du susdit Ballet que je vis,
On saura, par forme d’avis,
Que les Airs sont du Sieur Baptiste,
Qui d’Orphée est un vrai copiste ;
Que Benserade a fait les Vers,
Auteur prisé dans l’Univers ;
Et que Mademoiselle Hilaire
Dont la voix a le ton de plaire,
Et le sieur Le Gros, mêmement,
Y chantèrent divinement :
Mais pour en savoir davantage
Que je n’en dis dans cet Ouvrage
Écrit à la hâte et sans art,
Voyez l’Imprimé de Balard,
Qui n’a rien que de véritable
Et qu’on vend à prix raisonnable.

Outre le plaisir du Ballet,
Où me fit entrer, sans billet,
Le Sieur Bontemps, que Dieu bénisse
J’eus celui d’un Feu d’artifice
Durant un soir serein et brun,
Aux frais du Marquis de Montbrun,
Et qui par ses belles lumières
Divertit en plusieurs manières ;
C’était, d’un Étang, sur les bords,
Et j’étais au logis, alors,
D’un Adolescent de mérite, [Marge illisible]
Dont la bonté n’est pas petite,
Et qui pendant tout le séjour
Que je fis en icelle Cour,
Me donna son lit et sa chambre,
Me donna des pastilles d’ambre,
Me fit ouïr quelques accords,
Et me traita cinq fois le corps.

Puis rétrogradant mon voyage
Dans un carrosse de louage,
Hâlé, las, et presque étourdi,
Je revins à Paris, Jeudi.

Lettre XXXIII, du samedi 20 août 1661, « Unie ».

-Loret évoque la fête donnée à Vaux-le-Vicomte le mercredi 17 août 1661 au cours de laquelle furent représentés Les Fâcheux :

Loin, donc, Nouvelles étrangères,
Véritables, ou mensongères,
Aujourd’hui mes soins et travaux
N’iront qu’à discourir de Vaux,
Maison, Résidence, ou Retraite,
Qui n’est pas encore parfaite,
Mais qui sera, sans doute, un jour,
Le plus admirable séjour
De toute la Machine ronde,
C’est-à-dire de tout le Monde.

Mercredi dernier, étant, donc,
En ce Lieu beau, s’il en fut onc,
Le Roi, l’Illustre Reine-Mère,
Monseigneur d’Orléans, son Frère,
Et Madame, pareillement,
Y vinrent par ébattement.
Suivis d’une Cour si brillante,
Ou (pour dire mieux) si galante,
Que Phébus, au chef radieux,
Phébus le plus charmant des Dieux,
Avec ses clartés immortelles,
N’en éclaira jamais de telles.

Là, cent Objets miraculeux,
Des Grands Princes, des Cordons bleus,
Tous Gens choisis et d’importance,
Bref, la fleur de toute la France,
Arrivèrent en bel arroi,
Avec notre cher et Grand Roi,
Que ce fameux et beau Génie,
De sagesse presque infinie,
Monsieur Fouquet Surintendant,
En bon sens, toujours, abondant,
Ainsi qu’en toute politesse,
Reçut avec grande allégresse,
Et son aimable Épouse aussi,
Dame, où l’on ne trouve aucun si,
Que le Ciel bénisse et conserve,
Et qui, comme une autre Minerve,
A des vertus et des appas
Que bien des Déesses n’ont pas.

Le Monarque, ensuite, et le reste
De sa Cour ravissante et leste,
Ayant traversé la Maison,
De tous biens garnie à foison,
Pour y faire chère plénière,
Adressa sa marche première
Dans l’incomparable Jardin,
Où l’on ne voit rien de gredin,
Mais dont les très larges allées,
Dignes d’être des Dieux foulées
Les Marbres extrêmement beaux,
Les Fontaines, [et] les Canaux,
Les Parterres, les Balustrades,
Les Rigoles, jets d’eau, Cascades,
Au nombre de plus d’onze cents,
Charment et ravissent les sens.

Le Soleil Père de lumière,
Roulant dans sa ronde carrière,
Quoiqu’il modérât son ardeur,
Semblait augmenter sa splendeur,
Pour donner plus de lustre aux choses
En ce vaste Jardin encloses.

Durant cet agréable jour,
Ha que je vis de Gens de Cour,
Et de la plus haute Naissance,
Admirer ce Lieu de Plaisance !
Qui se pouvait vanter, alors,
De voir mille rares Trésors
De beautés, d'appas et de grâces,
Dans ses délicieux Espaces.

Que de Princes et de Seigneurs !
Dignes d’encens, dignes d’honneurs !
De cette Promenade furent ;
Et dans ce beau Lieu comparurent !
Que pour le peu de temps que j’ai,
(Dont, certes, je suis affligé)
Quand ce serait pour un Empire,
Je ne saurais nommer, ni dire.

Touchant le Sexe féminin,
Pour qui je fus toujours bénin,
Que de Dames ! que de Mignonnes !
Et que d’adorables Personnes !
Que (m’en dût-on crucifier)
Je ne puis pas spécifier
À cause de leur multitude,
Dont j’ai bien de l’inquiétude :
Car ces délectables Objets
Seraient autant de beaux sujets
Dont les perfections sublimes
Feraient bien mieux valoir mes Rimes.

Enfin, le temps se faisant noir,
On prit congé du Promenoir ;
Et passant dans d’autres Régales,
On fut dans de fort riches Sales,
Remplir intestins et boyaux,
Non de jambons, ni d’aloyaux,
Mais d’infinité de viandes
Si délicates, si friandes ;
Y compris mille fruits divers,
Les uns sucrés, les autres verts,
Que cela (chose très certaine)
Passe toute croyance humaine.

Après ce somptueux Repas,
Pour goûter de nouveaux appas,
On alla sous une Feuillée
Pompeusement appareillée,
Où, sur un Théâtre charmant,
Dont à grand’peine un Saint Amant,
Un feu Ronsard, un feu Malherbe,
Figureraient l’aspect superbe.
Sur ce Théâtre, que je dis,
Qui paraissait un Paradis,
Fut, avec grande mélodie,
Récitée une Comédie,
Que Molière [Molier], d’un esprit pointu,
Avait composée, in promptu,
D’une manière assez exquise,
Et sa Troupe, en trois jours, apprise :
Mais qui (sans flatter peu, ni point)
Fut agréable au dernier point,
Étant fort bien représentée,
Quoique si peu préméditée.

D’abord, pour le commencement
De ce beau Divertissement,
Sortit d’un Rocher en coquille,
Une Naïade, ou belle Fille,
Qui récita quarante Vers
Au plus grand Roi de l’Univers,
Prônant les vertus dudit Sire ;
Et, certainement, j’ose dire
Qu’ils ne seraient pas plus parfaits
Quand Apollon les aurait faits ;
Tous ceux qui bien les écoutèrent
Jusques au Ciel les exaltèrent :
Leur sage Auteur, c’est Pellisson,
Des Muses le vrai Nourrisson,
Que non seulement on estime
Pour sa noble et savante Rime,
Mais pour plusieurs vertus qu’en lui
Chacun reconnaît aujourd’hui,
Et surtout étant le modèle
D’un Ami solide et fidèle.

Durant la susdite Action,
On vit par admiration
(Quoiqu'en apparence, bien fermes)
Mouvoir des Figures, des Termes,
Et douze Fontaines couler
S’élevant de dix pieds en l’air.

Mais il ne faut pas que je die
Le reste de la Comédie,
Car bientôt Paris la verra,
On n’ira pas, on y courra ;
Et chacun prêtant les oreilles
À tant de charmantes merveilles,
Y prendra plaisir, à gogo,
Et rira tout son saoul ; ergo,
Pour ne faire, aux Acteurs, outrage
Je n’en dirai pas davantage,
Sinon qu’au gré des Curieux,
Un Ballet entendu des mieux,
Qui par intervalles succède,
Sert à la Pièce, d’Intermède,
Lequel Ballet fut composé
Par Beauchamp, Danseur fort prisé,
Et dansé de la belle sorte
Par les Messieurs de son Escorte ;
Et, même, où le sieur d’Olivet,
Digne d’avoir quelque Brevet,
Et fameux en cette Contrée,
A fait mainte agréable Entrée.

Après la Danse et le Récit,
Où, des mieux, chacun réussit,
Après ce plaisir de Théâtre,
Dont la Cour fut presque idolâtre,
Et qui lui sembla durer peu,
Tout le monde courut au feu,
C’est-à-dire Feu d’artifice,
Élevé sur maint Édifice,
Et qui sur l’onde et dans les airs,
Donna mille plaisirs divers ;
Sans mentir, toutes les fusées,
Soit directes, ou soit croisées,
Firent d’admirables effets,
Et tout ce que j’en vis jamais,
(Et j’ai vu cent Feux ce me semble)
Quand ils seraient tous joints ensemble
Pour entrer en comparaison,
Ne pourraient pas, avec raison,
Égaler celui dont je parle ;
Et, certes, sans faire le Charles,
Le flatteur, l’exagérateur,
Foi d’Homme de bien et d’Auteur,
Tous ceux qui, comme moi, le virent,
Même, ou pareille chose dirent.

Pendant que ce grand Feu dura,
Que toute la Cour admira,
Je criai trente fois, miracle,
Ayant devant moi, pour spectacle,
Plus de quatre cents fleurs de Lys,
Dont les bords étaient embellis
Avec ordre et compas formées,
Et qui paraissant enflammées,
Sans consumer aucunement,
Excitaient du ravissement,
Outre seize grandes Figures
Qui n’étaient, pourtant, que Peintures
De même composition,
Mais faites en perfection ;
Certes, jusque là, mes prunelles
N’avaient lorgné choses si belles,
Et je croyais, en vérité,
Être à tous moments enchanté.

Or comme il faut que tout finisse,
Fini que fut cet Artifice,
En retournant vers le Château,
Il en parut un tout nouveau
À l’entour d’un superbe Dôme,
Des mieux fabriqués du Royaume,
Contenant des clartés, ou feux,
Plus de cinq cents quatre vingt deux
(Si bien je me les remémore)
Duquel Dôme sortit encore
Un embrasement imprévu,
Aussi beau qu’autre qu’on eût vu :
Puis on passa, sans faute nulle,
Au travers d’un grand Vestibule,
Où la Cour collationna,
Et, tout soudain, s’en retourna.

C’est ainsi que cet Homme sage,
Que cet Illustre Personnage,
Capable du plus haut Emploi,
Festoya son Maître et son Roi,
N’épargnant ni soin, ni dépense,
Pour montrer sa magnificence ;
Et j’ai su de quelques amis,
Que si le bref temps eût permis
D’achever maint sublime ouvrage,
Il en eût bien fait d’avantage.

Le renommé Monsieur Le Brun,
Qui des Rares du temps est l’un,
Et qui dans l’Art de la Peinture,
Imitant, de près, la Nature,
S’élève au-dessus des Humains,
A, dit-on, bien prêté les mains,
Ou plutôt son sens et sa Tête,
Aux appareils d’icelle Fête ;
Où l’ingénieux Hensselin,
Aux somptuosités enclin,
Pour à ce Grand Fouquet complaire,
Se rendit, aussi, nécessaire.

Je ne sais par quelle raison
Je n’entrai point dans la Maison
Aux endroits où sont les Peintures,
Les Ameublements, les Tentures,
Et cinq cents autres raretés,
Qu’on y va voir de tous côtés ;
Cela me mit, presque, en déroute :
J’ai là quelques amis, sans doute,
Mais ils avaient lors sur les bras
Trop d’affaires et d’embarras :
Toutefois, sur les bruits de Ville
Qui coururent de ce Domicile,
Des plus charmant de l’Univers,
Moi qui suis grand faiseur de Vers,
Mais assez mince Philosophe,
Je conclus par cette Apostrophe.

Ô Romans, qui représentez
Tant de beaux Palais enchantés,
Arioste, Amadis, le Tasse,
Hé dites-moi, tous trois, de grâce,
Et vous aussi, Monsieur Maugis,
Fîtes-vous, jamais, des Logis
À celui de Vaux comparables ?
Confond-il pas toutes vos fables ?
Et si vous pouviez faire un jour
Dans le Monde quelque retour,
Diriez-vous pas, en conscience,
» Cela passe notre science ?

Lettre 34, du samedi 27 août 1661, « Craignante ».

-Loret revient sur la représentation des Fâcheux à Fontainebleau.

La Pièce, tant et tant louée, [La Comédie Les Fâcheux.]
Qui fut dernièrement jouée
Avec ses agréments nouveaux,
Dans la belle Maison de Vaux,
Divertit si bien notre Sire,
Et fit la Cour tellement rire,
Qu’avec les mêmes beaux apprêts,
Et par commandement exprès,
La Troupe Comique excellente
Qui cette Pièce représente,
Est allée, encor de plus beau,
La jouer à Fontainebleau,
Étant, illec, fort approuvée,
Et, mêmement, enjolivée
D’un Ballet gaillard et mignon,
Dansé par maint bon Compagnon,
Où cette jeune Demoiselle
Qu’en surnom Giraud [Giraut] on appelle,
Plût fort à tous par les appâts,
De sa personne et de ses pas.

Ô Citadins de cette Ville,
En Curieux toujours fertile,
Gens de diverses Nations,
Gens de toutes Conditions,
Gens du commun, Gens de science,
Donnez-vous un peu de patience ;
Après le Monarque et sa Cour
Vous la verrez à votre tour,
Et vous jugerez par icelle
Si l’Auteur a bonne cervelle.

Lettre XXXV, du samedi 3 septembre 1661, « Restreinte ».

-La Mort des Enfants de Saül, tragédie latine, a été représentée dans un Collège, en présence d'hôtes de marque :

De l’autre mois, le dernier jour,
Je fus aux Jésuites, pour
Y voir une Pièce Tragique, [La Mort des Enfants de Saül.]
Composée en style énergique
Avec des entr’Actes plaisants,
Comme on en fait là tous les ans.

On a pris ce Sujet plausible
Au Livre des Rois, dans la Bible,
(Le grand Livre des Gens de bien)
Chapitre, je ne sais combien,
pour titre, au frontispice,
Le Théâtre de la Justice.

Père Darrouy, profond Docteur,
En est le noble et digne Auteur :
Cette Histoire, des mieux traitée,
Fut assez bien représentée,
Et les Ballets entrelacés
Fort agréablement dansés,
Se trouvant, illec, d’assurance,
Un des adroits Danseurs de France. [Le sieur Langlois.]

Le Théâtre, un des mieux ornés
Que mon œil ait jamais lorgné,
Était superbe et magnifique ;
Et, soit qu’il fût d’ordre Dorique,
Où d’une autre construction,
Il comblait d’admiration
Tous ceux qui voyaient, je vous jure,
Sa surprenante Architecture.

Des Gens de haute extraction
Furent présents à l’Action,
J’y vis des Princes, des Princesses,
Des Présidentes, des Comtesses,
Quantité d’Esprits de bon sens,
Et des Moines plus de deux cents.

Maint Père, bon et charitable,
M’y fit un accueil favorable,
Le Père Bourre, en premier lieu,
Qu’on tient grand Serviteur de Dieu,
Celui que Briguet on appelle,
Dont l’âme est excellente et belle :
Et l’obligeant Père Gelé,
À bien faire toujours zélé,
Qui par sa bonté singulière
Me plaça de telle manière,
Qu’à parler, ici, sérieux,
Je ne pouvais pas l’être mieux.

Cette Action étant finie,
Sans beaucoup de cérémonie,
En disant seulement adieu,
Je quittai ce célèbre Lieu,
Je gagnai tout soudain la porte,
Et ne vis, en aucune sorte,
La Distribution du Prix :
Mais j’ai d’un savant Homme appris
Qu’un Enfant de haute naissance
Fils d’un Grand Écuyer de France,
Et, déjà, plein d’entendement,
En eut un glorieusement ;
Et que le premier Esprit rare
Pour qui l’on fit grande fanfare,
Étant tout d’abord couronné,
Fut l’admirable Fils Aîné
De ce vrai Miroir de prudence,
De savoir, de jurisprudence,
Et juste comme un Salomon,
Savoir le Grand de La Moignon. [Premier Président]
Ce Fils Aîné, donc, et son Frère, [Président au Parlement de Paris.]
Tous deux dignes Fils d’un tel Père,
Furent, tous deux, chacun deux fois,
Tympanisés à haute voix,
Ils eurent chacun deux couronnes,
Et devant six mille personnes,
Qui pour lors étaient spectateurs,
Furent deux fois Triomphateurs.

On ne m’a point parlé du reste :
Ainsi, dans ce mien Manifeste,
Je ne puis nommer que ceux-là,
Dont certain Ami me parla.

Lettre XXXVI, du samedi 10 septembre 1661, « Mortifiée ».

-Loret évoque avec surprise l’arrestation de Fouquet.

Notre Roi, qui par politique,
Se transportait vers l’Armorique, [Bretagne.]
Pour raisons qu’on ne savait pas,
S’en revient, dit-on, à grands pas.

Je n’ai su par aucun message,
Les circonstances du voyage :
Mais j’ai du bruit commun appris,
C’est-à-dire de tout Paris,
Que, par une expresse Ordonnance,
Le Sieur Surintendant de France,
Je ne sais pourquoi, ni comment,
Est arrêté présentement
(Nouvelle des plus surprenantes)
Dans la Ville et Château de Nantes.

Certes, j’ai toujours respecté
Les ordres de Sa Majesté,
Et cru que ce Monarque Auguste
Ne commandait rien que de juste :
Mais étant remémoratif
Que cet infortuné Captif
M’a toujours semblé bon et sage,
Et que d’une obligeant langage
Il m’a quelquefois honoré,
J’avoue en avoir soupiré,
Ne pouvant, sans trop me contraindre,
Empêcher mon cœur de le plaindre.
Si, sans préjudice du Roi,
(Et je le dis, de bonne foi)
Je pouvais lui rendre service,
Et rendre son sort plus propice,
En adoucissant sa rigueur,
Je le ferais de tout mon cœur :
Mais ce mien désir est frivole ;
Et prier Dieu qu’il le console
En l’état qu’il est aujourd’hui,
C’est tout ce que je puis pour lui.

Lettre XXXVIII, du 24 septembre 1661, « Assidue ».

-Loret donne des nouvelles de Fouquet.

Je n’entends dire chose aucune,
Touchant la soudaine infortune,
Maladie et captivité
De Monsieur Fouquet arrêté :
Tous m’en demandent des nouvelles,
Mais je n’en ai bonnes, ni belles ;
Et, même, quand bien j’en aurais,
Je ne sais si je les dirais :
Car c’est un important chapitre
Qu’on ne doit traiter qu’à bon titre.

Lettre XXXIX, du samedi 1er octobre 1661, « Contradictoire ».

-Le marquis de Soycourt est à l'article de la mort — mais l'hémétique pourrait bien le sauver :

Monsieur le Marquis de Soycour,
Noble Courtisan de la Cour,
Est, dans son propre domicile,
Malade en cette grande Ville,
Et, pour ne vous en mentir pas,
A couru risque de trépas :
Mais ayant pris de l’Hémétique,
(Vrai remède Tragicomique)
Son mal s’est senti soulager,
Et n’est plus, dit-on, en danger,
Dont sa belle et sage Marquise,
Dame honorable et bien apprise,
Est réjouie, au dernier point ;
Et moi je dis qu’il ne faut point
Que la Mort si tôt nous dérobe
Un Grand Maître de Garde-robe,
Que j’aime, j’en jure ma foi,
Et qui sert, comme il fait, le Roi.

-Brébeuf, que Loret regrettait de lire trop peu souvent, est passé dans l'autre monde :

Ce Brébeuf, dont les nobles Vers [le Traducteur de la Pharsale.]
Sont prisés de tout l’Univers,
Ce cher Normand de Normandie,
Dont la Plume belle et hardie
Imitant le docte Lucain,
(Jadis, si France Républicain)
Renouvela les coups d’épée
De César et du Grand Pompée :
Enfin, cet admirable Auteur
Qui charme si bien son Lecteur
Par sa divine Poésie
Plus délectable qu’Ambroisie,
A vu trancher ses beaux destins
Depuis environ sept matins,
Et passé la fatale Nasse
Qu’il faut que tout le Monde passe.

Outre son précieux Talent
De Poète excellent,
Il passait pour fort honnête Homme,
Il était, même, Gentilhomme ;
Des vertus il fut amoureux,
Il fut prudent et généreux,
Fidèle ami, doux, débonnaire,
De feu Jules, Pensionnaire
Qui savait fort bien discerner
Ceux auxquels il fallait donner ;
Bref, c’était un de nos illustres,
N’ayant encore que neufs lustres.

Quand on me vint dire sa mort,
Ce triste et sensible rapport
Sut si bien exciter mon tendre,
Que, sans pleurs, je ne pus l’apprendre :
L’Abbé de Pure en est témoin,
Bel esprit, connu près et loin,
Qui fut son Ami véritable,
Et que je tiens inconsolable,
Ou, du moins, outré par excès
D’un si pitoyable décès.

Lettre XLVI, du samedi 19 novembre 1661, « Crue ».

-Après avoir connu le succès à Fontainebleau devant la cour, Les Fâcheux sont donnés sur la scène parisiennes. Rien ne vient démentir leurs premiers succès :

Les Fâcheux, ce nouveau Poème,
Qui par sa gentillesse extrême
Charma si fort, ces jours passés,
À la Cour tous les mieux sensés,
Dans Paris, maintenant se joue :
Et, certes, tout le monde avoue
Qu’entre les Pièces d’à présent,
On ne voit rien de si plaisant ;
Celle-ci, sans doute, est si belle,
Que l’on dit beaucoup de bien d’elle,
Et, selon les beaux jugements,
Elle a quantité d’agréments :
Elle paraît assez pudique,
Et, pourtant, elle est si publique,
Que bien des Gens vont sans mentir,
Avec elle se divertir ;
Afin de la voir avec joie,
On ne plaint argent, ni monnaie,
Car sans distinction d’humains,
Elle en reçoit de toutes mains :
Elle fait, toutefois, la grâce
À plusieurs Messieurs du Parnasse,
En contentant leurs appétits,
De leur faire plaisir, gratis.
Outre qu’elle est belle, elle est bonne,
Car à ses Amants elle donne
(Outre ses naturels appâts)
Non collations, ni repas,
Mais Ballet, Violons, Musique,
Afin d’avoir grande pratique ;
Et pour rendre encor plus de Gens
À la visiter diligents,
Comme elle est fine entre les fines,
Elle fait jouer des machines.
Mais pour ne plus, en ce moment
Parler allégoriquement,
Le sieur Molière [Molier],dont cette Pièce
Est la Fille, et non pas la Nièce,
A quantité d’admirateurs ;
Ses Camarades, les Acteurs,
Ayant des Personnages drôles,
Y font, des mieux, valoir leurs Rôles,
Et les Femmes, mêmement, car
L’agréable Nymphe Béjart [Bejar]
Quittant sa pompeuse Coquille,
Y joue en admirable Fille.
La Brie a des charmes vainqueurs
Qui plaisent à très bien des cœurs.
La Du Parc, cette belle Actrice,
Avec son port d’Impératrice,
Soit en récitant, ou dansant,
N’a rien qui ne soit ravissant ;
Et comme sa taille et sa tête
Lui font mainte et mainte conquête,
Mille soupirants sont témoins
Que ses beaux pas n’en font pas moins.

Enfin, pour abréger matière,
Cette Pièce assez singulière,
Et d’un air assez jovial,
Se fait voir au Palais Royal,
Non pas par la Troupe Royale,
Mais par la Troupe Joviale
De Monsieur le Duc d’Orléans,
Qui les a colloqués céans.

Lettre XLVIII, du samedi 3 décembre 1661, « Défiante ».

-La Conquête de la Toison d'or de Corneille est montée sur la scène du Théâtre du Marais :

Dans l’Hôtel des Marêts [sic] du Temple,
Ce sujet, presque, sans exemple,
Intitulé la Toison d’or,
Maintenant se rejoue encor ;
Corneille, Esprit de haut étage,
Est Auteur de ce rare Ouvrage,
Qui brille de tant de beautés,
Qu’il plairait aux plus dégoûtés ;
On y parle d’amours et d’armes,
De Dieux, de Déesses, de charmes,
Le Théâtre a des changements
Qu’on prendrait pour enchantements.

Enfin, pour un plaisir de ville,
Il serait assez difficile
D’en voir sous le rond du Soleil
Un qui fût à cetuy pareil :
Et qui veut voir un beau spectacle,
Et passer le temps, à miracle,
Il ne faut qu’aller là tout droit,
Les Affiches marquent l’endroit,
L’heure, le prix et la journée,
Et c’est toujours l’après-dînée.

Lettre LII, du samedi 30 décembre 1661, « Dernière ».

-Le poète Saint-Amand est allé rejoindre ses aïeux pour l'éternité. Son oeuvre, cependant, subsiste, grâce aux presses du fameux de Sercy :

Cet Esprit, qui de bonne grâce
Courtisait les Sœurs du Parnasse,
Cet illustre et fameux Normand,
Ce bon Monsieur de Saint-Amand,
Dont la Muse gaillarde et belle
A rendu sa gloire immortelle,
Passa, l’autre jour, par les mains
De Cloton, l’horreur des Humains :
Sa Muse était d’un noble étage,
Ayant fait pour dernier Ouvrage,
Sur la Naissance du Dauphin,
Un Poème excellent et fin,
Et de construction charmante,
Intitulé Lune parlante,
Que l’on vend (je crois) chez Sercy ;
Duquel Ouvrage, jusqu’ici,
On m’a dit que la Renommée,
N’est pas encore beaucoup semée,
Mais qui doit bien plaire au Lecteur,
Puisqu’il vient de ce rare Auteur.

C’est, donc, une Place vacante
Parmi cette Troupe savante,
Dont le jugement, aujourd’hui,
Décide des œuvres d’autrui,
Et travaille, avecque courage,
À corriger notre langage.

Après son lugubre trépas,
On ne désigne encore pas
À quel Homme de grand mérite
On garde la Place susdite :
Mais je jugerais bien ma foi
Que ce ne sera pas pour moi.

(Textes sélectionnés, saisis et commentés - sauf mention contraire - par David Chataignier à partir du Tome III (années 1659-62) de l'édition de Ch.-L. Livet de La Muse historique de Jean Loret, 1878, Paris, Daffis éditeur).




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