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La vie théâtrale et musicale selon Loret en 1665


Cette page constitue une des composantes de la documentation sur LES SPECTACLES ET LA VIE DE COUR SELON LES GAZETIERS (1659-1674)

Lettre II, du samedi 10 janvier 1665, « Prestigieuse ».

-La comète passant dans le ciel cette année-là retient l'attention de notre gazetier. Elle est un spectacle pour tout le monde. Les "Docteurs" font du Latin :

La Comète qu’on voit en l’air,
Quand le temps est serein et clair,
Et dont la moitié de la queue
Est de plus de cent une lieue,
A bien exercé dans Paris
Les faibles et les forts Esprits.
Le bas Peuple parle en pécore
De cette vaste Météore ;
Et le savant et le profond,
D’admirables discours en font
Lisant (le Compas sur le Globe)
Strabon, Ptolémée et Macrobe,
Les Nostradamus, les Cardans,
Les Copernics, les Arcandans,
Les Gassendi, les Zoroastres,
Gens experts en matières d’Astres.
J’ai souvent entendu plusieurs,
Plusieurs de ces doctes Messieurs,
De ces modernes Astrologues,
Faisant entre eux des Dialogues,
Apparemment contentieux,
Sur ce grand feux prestigieux,
Témoignant, dans leurs controverses,
Être d’opinion diverses,
Touchant ses progrès et son cours,
Dont on tient différents discours :
Mais comme ces Gens de Doctrine
Ne parlaient qu’en Langue Latine,
Je croquais, illec, le marmot,
Et n’y comprenais pas un mot,
Car parler en notre présence
En franc langage de Térence,
De Sénèque, de Cicéron,
De Tite-Live, ou de Néron,
C’est, pour moi, jargon Arabesque,
Goth, Samaritain, ou Tudesque ;
Ainsi, quand j’en devrais mourir,
Je ne saurais bien discourir
De cette Comète enflammée
Dont si grande est la renommée.

Outre les sieurs Horoscopeurs
Dont la plupart sont gens trompeurs,
Le Roi, les Princes, les Princesses.
Marquises, Comtesses, Duchesses,
Gens ignorants, Gens de savoir,
Tout le Monde l’a voulu voir.
Pour lorgner sa lueur blanchâtre,
Les tuiles servaient de Théâtre,
Les lucarnes, les hauts planchers,
Les terrasses et les clochers ;
Et comme les nuits hivernales
Aux Forains sont toujours fatales,
(id es, à ceux qui sont dehors)
Plus de cent trente mille corps,
Et possible encor plus grand nombre,
Respirant un air froid et sombre,
Sont enrhumés, en vérité,
Tant dehors, que dans la Cité,
Et la plupart (foi de Poète)
À cause d’icelle Comète,
Dont moi, qui vous parle à présent,
N’en suis aucunement exempt.

-Un événement notable cette année : le mariage de La Mothe le Vayer. L'heureuse élue est Mademoiselle de la Haye. Ainsi :

Ce bel Esprit, cet Esprit rare,
Qu’aux plus excellents on compare,
Savoir La Mothe le Vayer,
Désirant encor essayer,
En l’an octante de son âge,
Les douceurs d’un saint Mariage,
Épousa, dit-on, l’autre jour,
(Pressé du trait d’un chaste amour,
Qui dans son coeur avait fait plaie)
Mademoiselle de la Haye,
Fille de naissance et d’honneur,
Et qui possède le bonheur
(Parmi les Esprits raisonnables)
D’avoir cent qualités aimables,
C’est-à-dire ces chers Trésors
Qui font aimer l’âme et le corps,
Que cette charmante Personne
À ce sage Époux abandonne,
Par affection et bonté ;
Lequel Époux, de son côté,
Lui communique, avec largesse,
Ses Louis-d’or, et sa sagesse,
Dont il est, dit-on, mieux pourvu
Qu’Auteur qu’on ait de longtemps vu.

De tout mon coeur je félicite
Ce Couple de rare mérite,
J’approuve fort leur liaison :
Car, soit qu’on soit jeune, ou grison,
Un concert de constantes flammes,
L’union de deux belles Âmes,
Goûtant des plaisirs innocents,
Sont les vrais biens, selon mon sens.

-L'Astrate de Quinault est donnée à voir sur le théâtre de l'Hôtel de Bourgogne :

Des Gens de Cour (et plus de trois)
M’ont conté que le Jour des Rois,
Le Roi fit somptueuse chère
À la Reine, sa bonne Mère,
Qui se porte bien, Dieu merci,
À Monsieur et Madame, aussi ;
Bref, la Troupe fut grande et belle,
On vit, illec, Mademoiselle,
Briller de la bonne façon ;
Son aimable Soeur d’Alençon,
Et quantité d’autres Princesses,
Et de ravissantes Duchesses,
(Mais dont les noms je ne sais pas)
Furent de ce charmant Repas ;
Où l’on compta quatorze illustres,
Qui, de la Cour, sont les beaux Lustres.
Jamais Banquet ne parut mieux
Être un Banquet fait pour les Dieux ;
Et l’apprêt en fut si superbe,
Que je crois qu’il n’est point d’Adverbe,
Qui ne soit bas, rampant et plat,
Pour exprimer son grand éclat.

Avant cette chère Royale,
Une Pièce en Vers, Théâtrale,
Charma, ce dit-on, à son tour,
Cette noble et splendide Cour.
La Pièce est belle et délicate,
Et se nomme, je pense, Astrate, [dont est Auteur M. Quinault.]
Dont l’excellent mérite est tel,
Que les grands Acteurs de l’Hôtel,
Qui disent mieux que des Oracles,
La faisant valoir à miracles,
Attirent chez eux tous les jours
Un si grand et nombreux concours
De beaux Esprits, de belles Âmes,
De grands Monsieurs [sic], de grandes Dames,
Que depuis qu’il l’ont mise sus,
Vous diriez de petits Crésus.

Enfin, après cette merveille
Qui flatte fort, dit-on, l’oreille,
Au gré de maint noble Intestin,
On commença ce grand Festin,
Qui finit la cérémonie
Du beau soir de l’Épiphanie.

-Se prépare-t-on aux festivités du carnaval ? Quoi qu'il en soit, Monsieur de Vieuville régale ses invités :

Comme on est en une saison,
Où dans chaque riche Maison
On se réjouit à merveilles,
Avec les Bals et les bouteilles,
Chacun s’érigeant en gaillard,
Je viens d’apprendre (mais trop tard)
Que Monseigneur de la Vieuville,
Un des plus Grands de cette Ville,
Donna chez lui le Bal, Mardi,
(Non, j’ai tort, ce fut Mercredi)
Et, même, un Souper d’importance,
Où la plupart des Grands de France,
Et tout plein de Gens signalés
Furent reçus et régalés :
Mais pour l’ordre et magnificence
Des apprêts et de la dépense,
Je n’ai point été sur les lieux
Lorgner le tout de mes deux yeux,
D’ailleurs, n’en ayant nul Mémoire,
Si j’engageais mon Écritoire
À traiter un si beau sujet,
Je serais fou dans mon projet :
Car quand on ignore une chose,
On doit avoir la bouche close ;
Il faut, donc, me tirer de là,
Mais je vais, au lieu de cela,
Vous raconter une aventure
D’une étrange et triste nature.

Lettre III, du samedi 17 janvier 1665, « Astrologique ».

-Loret revient sur la Comète précédemment citée. Les savants discutent toujours :

Condé, ce Prince illustrissime,
Dont partout on fait tant d’estime ;
Monsieur le Prince de Conti,
Qui des vertus tient le Parti ;
Monsieur le Duc, dont la jeunesse
Est pleine d’esprit et d’adresse,
Et plusieurs Seigneurs de la Cour,
Se transportèrent, l’autre jour,
Au collège de Saint Ignace,
Qui, comme un autre Montparnasse,
Des Sciences est l’aliment,
(Ce serait mieux dit l’élément)
Pour entendre la Conférence
De plusieurs Gens de conséquence
Touchant la Comète qui luit
Dans les airs, le long de la nuit,
Comète errante, dont la queue
N’est pas incarnate, ni bleue :
Mais d’une certaine couleur,
Qui tient un peu de la pâleur,
Sur qui ces Gens Astrologiques,
Qui savent les Mathématiques
Mieux que je ne sais mon Pater,
Entreprirent de disputer.

Entre ces Héros d’Astrolabe,
Tous Chrétiens, et pas un Arabe,
Étaient le Père d’Harrouis,
Qui vaut son pesant de Louis,
Homme de bonne renommée,
Qui possède fort Ptolémée,
Esprit laborieux, actif,
Spéculatif, démonstratif,
Par qui la jeunesse est instruite,
Et qui, de plus, est Jésuite ;
Item, le Père Grandamy,
Des Sciences le cher ami,
Autre Jésuite Confrère,
Qui sait parfaitement la Sphère.
Monsieur, aussi, le Roberval,
Qui dans le Collège Royal,
Avec esprit, avec adresse,
Les Mathématiques professe,
Et, même, le sieur Phélipau,
De Hollande, et non pas de Pau,
Chacun d’eux étant fort célèbre
Touchant l’usage de l’Algèbre.

Iceux parlant et discourant
Pour le moins cinq heures durant,
Dirent cent choses curieuses,
Mais, toutefois, contentieuses,
Entre eux peu, ni point s’accordant,
Et du fait rien ne décidant.
Quelques-uns d’icelle pelote
Étaient pour l’avis d’Aristote,
Le plus sublime des Auteurs,
Et d’autres, pour les Novateurs.

Les trois Princes, qui de lumières
Ne manquent point sur ces matières,
Parurent assez satisfaits
Des beaux discours qu’on avait faits
Sur la naissance et la durée
De cette Comète éthérée,
Répondant, par raisonnements,
Souvent, aux plus fins arguments,
Et par leurs clartés naturelles
Charmants les plus doctes Cervelles :
En effet, les Bourbons sont tels,
Que l’on voit fort peu de Mortels
Pour qui les Lettres et les Armes
Aient tant d’appas et de charmes.

Enfin, les Docteurs susnommés,
De tous les Savants estimés,
Qui s’entendent mieux en la Sphère
Cent fois que je ne saurais faire
(Moi qui n’y comprends rien du tout)
Poussèrent (comme on dit) à bout
Tout ce que les Gens de leur Robe
Peuvent dire touchant le Globe :
Mais, comme j’ai tantôt écrit,
J’ai su d’un excellent Esprit,
Lequel paya de sa présence
En cette illustre Conférence,
Que Messieurs les Déclamateurs
Eurent beaucoup d’Admirateurs,
Que savamment ils discoururent,
Mais rien, pourtant, ils ne conclurent :
Bénévoles Lecteurs, ainsi,
Tout ce que j’en rapporte ici
Dans une heure précipitée,
Se peut nommer crème fouettée.

J’entends quelquefois sermoner,
Argumenter et raisonner
Sur ce flamboyant Météore,
Qui fait pâlir mainte pécore ;
Mais on tient que son triste aspect,
A quantité de Gens suspect,
Étant de l’air un pur ouvrage,
Rien de malheureux ne présage
Ou, si par quelque sort maudit,
Quelques dommages il prédit,
Ce ne sera point sur l’Europe,
(Ce dit un Faiseur d’Horoscope)
Mais qu’il répandra ses poisons
Surtout pleins d’autres horizons,
Vers le Nil, le Gange et l’Euphrate.

Lettre V, du samedi 31 janvier 1665, « Copieuse ».

-Le succès du Ballet de Vénus a été porté à la connaissance de Loret qui évoque le spectacle sans l'avoir encore vu :

Un Ballet, beau par excellence,
Où règne la magnificence,
Tout pompeux et tout éclatant,
Mais que je n’ai pas vu, pourtant,
Se danse trois fois la semaine,
Non chez le Roi, ni chez la Reine,
Mais dans ce noble et charmant lieu,
Digne séjour d’un demi-Dieu,
Jadis, construit par un Grand Homme,
Et que Palais Royal on nomme.

Au rapport de ceux qui l’ont vu,
Ce Ballet Royal est pourvu
De toutes les choses galantes,
De toutes les choses charmantes,
De tous les nobles agréments,
Bref, de tous les assortiments
Qu’un Ballet de cette importance,
Qu’un Ballet de la Cour de France,
Et parfaitement éclairé,
Doit avoir pour être admiré.

D’une façon toute excellente,
Notre Monarque y représente
Ce brave et fameux Conquérant
Messire Alexandre le Grand :
Et Monsieur d’Orléans son Frère,
(Altesse qui nous est si chère)
Y copie, au gré de la Cour,
Le bel Astre du Point du Jour.

Madame, avec son divin geste,
Y paraît en Vénus céleste,
Capable de tout enflammer,
Qui, sortant, du fond de la Mer,
Embrase, non seulement l’Onde,
Mais l’Air, le Ciel, et tout le monde ;
Par ses grâces et ses beautés,
Les plus nobles Coeurs sont domptés ;
Et lorsque tous ceux du rivage
Ont adoré son beau visage,
Elle s’élève dans les Cieux,
Afin d’y charmer tous les Dieux,
Jugeant cette grande victoire
Seule convenable à sa gloire.
Auparavant que d’y monter,
Neptune la fait escorter
Par douze aimable Néréides,
Divinités des flots liquides,
Dont les visages attrayants
Sont frais, délicats et riants,
Qui font la Cour à cette Belle,
Et dansent un air avec Elle,
Avec des grâces et des pas,
Où l’on remarque des appas
Qui passent toute autre cadence ;
Ensuite de laquelle Danse,
Phosphore, Amant de ses attraits, [Le Point du Jour.]
Des Dieux, en ayant ordre exprès,
Conduit cette Beauté divine
Dans une superbe Machine,
Digne Trône d’un si beau Corps,
Qui parut fort brillant alors,
Ayant avec Elle quatre Heures,
Qui, comme ses inférieures,
La suivent agréablement
Dans les routes du Firmament,
Durant que les Dieux Maritimes,
De leurs voix douces et sublimes,
Font un concert mélodieux
Digne des Dieux, ou demi-Dieux.

Mais, pour contenter davantage
Ceux qui liront ce mien Ouvrage,
Après avoir narré ceci,
Je vais mettre les noms, ici,
(En Vers passablement fluides)
Des Heures et des Néréides :
Il faut premièrement nommer
Les Néréides de la Mer,
Toutes dignes d’être estimées :
Puis les Heures seront nommées.

Primo, Madame de Bouillon,
Qui d’amour est un aiguillon,
Et qui, dès sa plus tendre enfance,
Charmait toute la Cour de France.

La jeune Princesse d’Elbeuf,
Pour qui, feu Monsieur de Brébeuf,
Comparable à défunt Pindare,
Esprit aussi galant que rare
Qu’il en fût dans tout l’Univers,
N’aurait pas fait d’assez beaux Vers.

Créqui, dont els beautés illustres
De la Cour sont les plus beaux lustres,
Et dont la prudence et pudeur,
Sont partout en très bonne odeur.

La jeune Dame de Vivonne,
Excellente et sage personne,
Que l’on estime infiniment,
Mais qui danse assez rarement.

Du Plessis, charmante Comtesse,
Qui dans la fleur de sa jeunesse,
Outre sa grâce et son bel air,
A l’Esprit pénétrant et clair.

Gramont, l’agréable étrangère,
Dont la beauté rare et sincère
A fixé, par son air brillant,
Le coeur d’un notable Galant.

De Vibraye, aimable Marquise,
Toujours leste, propre et bien mise,
Et que l’on peut, en vérité,
Nommer un trésor de beauté.

Brancas, cette chère Personne,
Toute belle, toute mignonne,
Admirable pour sa fraîcheur,
Et qui paraît, par sa blancheur,
Tant elle plaît, tant elle brille,
Plutôt un Ange, qu’une Fille.

De Pons, qui peut, avec raison,
Se vanter de bonne Maison,
Et qui, pour danser à merveilles,
Ne voit guères de ses pareilles.

Mademoiselle Castelnau,
Douce comme un petit agneau,
Mais que l’on croit fière et cruelle
À ceux qui sont amoureux d’elle.

Dampierre, bel et noble Objet,
Qui, certes, n’a pas de sujet
De se plaindre de la Nature,
Puisqu’elle est une créature
Dont les attraits font avouer
Qu’on ne le saurait trop louer.

Mademoiselle de Fiennes,
Une de nos belles Chrétiennes,
(D’aucun, cela n’est contredit)
Et dont la gorge, à ce qu’on dit,
Est infiniment ravissante
Par sa blancheur éblouïssante.

La noble Dame de Crussol, [Les quatre Heures.]
Qui vaut son pesant d’écus sol,
Comme étant une aimable Illustre,
Digne du Cercle et du Balustre,
Qui, selon l’ordre de la Cour,
Ne lui peuvent manquer un jour.

La belle Comtesse de Guiche,
Sur qui les yeux point on ne fiche
Sans l’aimer et sans l’admirer,
Non pas (même) sans soupirer.

Montespan, Merveille visible,
Pour qui nul coeur n’est insensible,
Astre d’honneur, astre d’amour,
Et l’un des plus beaux de la Cour.

Enfin, voici pour la dernière,
De la Cour une autre lumière,
Savoir la belle Rochefort,
Que tout le monde estime fort.

Outre ces seize Nobles Dames,
Aucunes Filles, d’autres Femmes,
L’aimable et charmante Sully,
Au teint jeune, frais et poli ;
Et Sévigny, dont le visage
Charmerait le coeur du plus sage,
Sont aussi de ce beau Ballet,
Et dansent chacune son Rôlet.
Mais, comme il faut cesser d’écrire,
Je ne saurais plus vous rien dire
De ce charmant Ballet susdit,
N’ayant encor eu le crédit
D’avoir de place, ni d’entrée
Dans cette Royale Contrée :
Mais si j’y puis aller Mardi,
Ou le lendemain Mercredi,
Je promets, à toute aventure,
D’en recommencer la peinture,
Car je ne suis pas satisfait
De ce qu’aujourd’hui j’en ai fait :
Ainsi, que je cesse de vivre,
Si j’en ai rien vu que par Livre :
J’ai fait des Vers jusqu’à très bien,
Et si je n’ai rien quasi dit rien.

Lettre VI, du samedi 7 février 1665, « Raisonnante ».

-Comme chaque année à la même époque, Loret évoque le Carnaval. Mais parmi les nombreux divertissements donné à cette occasion, le Ballet de Vénus céleste semble dépasser de loin ce qui s'est fait jusqu'à présent :

Comme durant le Carnaval,
(Soit que l’on fasse bien, ou mal)
Plusieurs vivent d’une manière
Qui n’est pas toujours coutumière,
Il est très certain que Paris,
Séjour des plaisirs et des ris,
Est rempli de réjouissances,
De Cadeaux, de Bals et de Danses,
D’admirables Collations,
Contenant des profusions
De bons vins et de limonades ;
Bref, de diverses Mascarades :
Mais (à parler ingénument)
Le plus grand Divertissement,
Tant de la Cour, que de la Ville,
Et qui, seul, en vaut plus que mille,
C’est le Ballet vraiment Royal,
Que l’on danse au Palais Royal,
Où visiblement on remarque
L’adresse de notre Monarque,
Et de Monseigneur d’Orléans,
Le Maître et Patron de léans.

Là, plus de dix-huit, ou vingt Belles,
Qui sont les aimables Modèles
Des plus adorables appas,
Y font admirer leur beaux pas,
Leurs grâces, leurs jolis corsages,
Et les charmes de leurs visages
Qui ravissent, qui moins, qui mieux,
Les âmes, les coeurs et les yeux.

Outre leurs beautés et leur Danse,
Leurs qualités et leur naissance
Inspirent, au premier aspect,
Moitié flamme, et moitié respect :
On voit entre elles des Comtesses,
Des Marquises et des Duchesses,
Et des Princesses, mêmement,
Qui sont un rare assortiment
Au susdit Ballet ; Et pour celles
Qui ne sont encor que Pucelles,
Ces Objets mignons et brillants,
Divinités de cent Galants,
Que par elles l’Amour régente
Sont de belles Tables d’attente
Pour augmenter le nombre, un jour,
Des hautes Dames de la Cour :
J’ai vu trente Ballets en France,
Mais en ceux de plus d’importance,
(Que je meure si je vous mens)
Je n’ai point vu d’habillements
Plus riches, superbes et lestes,
Que leurs jupes, robes, ou vestes,
Et leurs escarpins, mêmement,
Où l’on voyait main ornement ;
Tout éclatait de broderies,
D’argent, d’or, et de pierreries,
Qui revêtant de si beaux corps,
Ajoutaient trésors sur trésors ;
Et leurs fronts, plus que de coutumes,
Ombragés de bouquets de plume,
Mêlés d’infinis diamants,
Paraissaient encor plus charmants.

Madame, de tous admirée,
Qui représentait Citérée,
Et pour régner sur tous les Dieux,
S’élevait de la Mer aux Cieux,
Étant indisposée, ou lasse,
A cédé sa brillante place
À certaines aimable Beauté [Mademoiselle de Fiennes,]
Dont tu vois le nom à côté, [Fille d’Honneur de Madame.]
Qui, comme jeune, belle et sage,
Joue assez bien ce Personnage.

Outre la majesté du Roi,
Qui danse des mieux, croyez-moi,
Et Monsieur son unique Frère,
À qui le juste Ciel confère
Toutes les belles qualités
Qu’on souhaite aux Principautés,
Un Prince du beau Sang de France [ M. le Duc.]
Paraît aussi dans cette Danse,
Et plusieurs Ducs, Comtes, Marquis,
Tous Seigneurs de mérite exquis,
Audit Ballet se laissant joindre
Par des Gens de qualité moindre,
Mais, pour bien danser, les meilleurs
Tant du Royaume, que d’ailleurs :
Mais, surtout, certaine Pucelle [Mademoiselle de Verpré.]
Fait dire à ceux qui parlent d’elle,
Qu’on n’en voit point dessous les Cieux
Qui danse et cabriole mieux.
La Musique et la Symphonie
Y font une grande harmonie,
Dont Lully (ce crois-je) est Auteur,
Et plusieurs, de belle hauteur,
Disent que jamais les oreilles
N’ouïrent de douceurs pareilles.
Mais ce qui ravit plus le coeur,
C’est certain Angélique Choeur
Formé des voix justes et belles,
De trois illustres Demoiselles, [Mademoiselle de La Barre,]
Dont, selon mon opinion, [Mademoiselle Hilaire,]
La douce et charmante union [Mademoiselle de S. Christophe.]
Fait goûter aux oreilles fines
Des voluptés presque divines.

Le Sujet, ajusté des mieux
Par un Esprit judicieux, [M. le Duc de S. Aignan.]
Dont l’honneur, les Lettres, les Armes
Sont les plus véritables charmes,
Sujet par qui nous sont connus
Les faits d’Amour et de Vénus,
N’est pas un Sujet véritable,
Mais un des plus beaux de la Fable.

Le Théâtre et ses ornements,
Ses machines, ses changements,
La Mer, ses rochers et ses rives,
Qui sont de longues perspectives,
Donnent un plaisir infini,
Grâces au Sieur Bigarany, [Excellent ingénieur.]
De Modène, et non pas de Rome,
Et fort habile et galant Homme.

Enfin, pour finir mon rollet
Touchant ce splendide Ballet,
Les Vers en sont fort beaux à lire,
Car Bensérade (c’est tout dire)
Qui du Parnasse est grand Docteur,
En est, ce m’a-t-on dit, l’Auteur.

Jeudi, bien des Gens y coururent,
Nos deux sages Reines y furent
Environ vers la fin du jour,
Avec une assez noble Cour,
C’est-à-dire Mademoiselle,
Sa Soeur d’Alençon avec elle,
Et plusieurs Princes, mêmement,
Tant Princes du Sang, qu’autrement.

Un fort honnête et galant Homme
Qu’il n’est pas besoin que je nomme,
Homme, envers-moi, de coeur humain,
Et mon ami, de longue main,
(Que Dieu gard [sic] de toute infortune)
M’y plaça sur une Tribune,
Où je fus mille fois ravi
Des belles choses que je vis.

Lettre VII, du samedi 14 février 1665, « Réveillée ».

-Loret revient une dernière fois sur le ballet précédemment cité :

Jeudi, douze du moi présent,
Moi, l’Auteur de ces vers, présent,
Le Ballet de Vénus céleste,
Des Divinités la plus leste,
Où de très beau Monde courut,
Pour la dernière fois parut,
Laissant un grand regret dans l’âme
De maint Monsieur, de mainte Dame,
De perdre le contentement
D’un si cher divertissement,
Où Beauchamp, Danseur d’importance,
L’un des plus dispos de la France,
(Et l’incomparable, dit-on,)
Représentant du Dieu Pluton,
Le rollet, ou le personnage,
Fait admirer, à triple étage,
Et, mêmement, aux Majestés,
Ses étranges agilités.

-Bien que charmé par les divertissements les plus raffinés, une mascarade n'est pas sans intérêt pour notre gazetier :

Une Mascarade galante,
Ou, du moins, comique et parlante,
Dont le sujet vraiment follet,
Ne plaît guère moins qu’un Ballet,
Étant des mieux imaginée
Par une Âme rare et bien née,
Cependant que j’écris ceci,
Dans le Palais Royal, aussi,
Lieu de respect et de plaisance,
Pour la dernière fois se danse.
J’ai su d’un Ami cordial,
Qu’il n’est rien de plus jovial,
Et que ladite Mascarade
Pourrait faire rire un malade,
Avec ses drôles d’incidents,
Eut-il la mort entre les dents.
Un Homme de Cour que j’estime,
Et qui fut, jadis, mon intime,
M’avait convié de la voir,
Mais je n’en ai pas le pouvoir,
Car il faut, comme de coutume,
Qu’il sorte aujourd’hui de ma plume,
Cette Lettre, que bien des Gens
De voir, après, sont diligents :
Le Samedi, jour de Saturne,
Dont la Planète est taciturne,
N’est pour moi nullement un jour
De société, ni d’amour,
De jeux, de spectacles, de danses,
Ni d’aucunes réjouissances,
Et si j’ai beau, tous les huit jours,
Composer discours sur discours,
Divertir les Cours de l’Europe,
Où ma Gazette en Vers galope,
Et contenter, à ce qu’on dit,
Les Gens d’honneur et de crédit,
Fortune est envers moi si chiche,
Que je n’en deviens pas plus riche ;
Mes Créanciers, le plus souvent,
Ne font cas, non plus que de vent,
De mes excuses ordinaires,
Et je ne puis sortir d’affaires :
Mais, ô ma Muse, s’il vous plaît,
Laissons le Monde comme il est,
Contents d’un peu de renommée,
Agissons à l’accoutumée,
Je dirais cent fois mes besoins
Qu’il n’en serait ni plus, ni moins.

-Loret termine sa Lettre du jour en annonçant [v. 231-268] la création du Festin de Pierre de Molière:

L’effroyable Festin de Pierre,
Si fameux par toute la terre,
Et qui réussissait si bien
Sur le théâtre italien,
Va commencer l’autre semaine
À paraître sur notre scène,
Pour contenter et ravir ceux
Qui ne seront point paresseux
De voir ce sujet admirable
Et lequel est, dit-on, capable
Par ses beaux discours de toucher
Les cœurs de bronze ou de rocher.
Car le rare esprit de Molière
L’a traité de telle manière
Que les gens qui sont curieux
Du solide et beau sérieux,
S’il est vrai ce que l’on en conte,
Sans doute y trouveront leur compte ;
Et touchant le style enjoué,
Plusieurs déjà m’ont avoué
Qu’il est fin, à son ordinaire,
Et d’un singulier caractère.
Les actrices et les acteurs,
Pour mieux charmer leurs auditeurs
Et plaire aux subtiles oreilles,
Y feront, dit-on, des merveilles ;
C’est ce que nous viennent conter
Ceux qui les ont vus répéter.
Pour les changements de théâtre,
Dont le bourgeois est idolâtre,
Selon le discours qu’on en fait [Ils]
Feront un surprenant effet.
Mais je ne suis pas un oracle,
Et n’ayant pas vu ce spectacle ,
Que sais-je, moi ? je puis errer ;
Ainsi, pour mieux s’en assurer,
Soit aux jours gras, soit en carême,
Que chacun l’aille voir soi-même.
Ô Princesse, je dis ceci
Pour vous y convier aussi,
Car vous aimez les choses belles
Et les choses spirituelles.
Fait trois jours avant Mardi gras,
En justaucorps de velours ras.

Lettre VIII, du samedi 21 février, « Refroidie ».

-Les festivités du Carnaval battent leur plein :

Comme on voit, aujourd’hui, Lutèce
Abonder en belle Noblesse,
On n’a jamais rien vu d’égal
À notre dernier Carnaval ;
Nonobstant la saison fantasque
Qui fit aux Momons mainte frasque,
Chacun désira se mêler
De nommer, masquer et baller [sic] ;
Les pompes et les Sérénades,
Les Bals, Ballets et Mascarades,
N’avaient jamais tant éclaté
Dans cette admirable Cité :
Cent trente pages d’écriture,
Soit en Prose, soit en mesure,
Ne pourraient pas, assurément
En faire le dénombrement ;
Je ne ferai, donc, aucuns contes
Des Bals, des Marquis et des Comtes,
Des Barons et des Magistrats,
Des Marchands de soie et de draps,
Des Avocats et des Notaires,
Des Commis et des Secrétaires,
Des Peintres, Graveurs et Sculpteurs,
Des Libraires, des Imprimeurs,
Bref, des Gens de moindre calibre,
(Car, en ce cas, chacun est libre :)
Mais, enfin, pour conclusion,
Et sans exagération,
Il s’en est fait en cette Ville,
À ce qu’on dit, plus de six mille
Quatre cent et quarante trois,
Depuis la veille, ou jour des Rois :
Or je les passe sous silence ;
Car quel esprit, quelle éloquence,
Pourrait, en un jour, parler d’eux ?
Je ne jaserai, donc, que de deux :
Mais comme mon oeil toujours pleure,
Et me fait souffrir, à toute heure,
Un assez sensible tourment,
Ce sera fort succinctement.

De Monsieur, la charmante Épouse,
De Bals, n’a donné dix, ni douze ;
Mais elle en donna, Dimanche, un,
Duquel l’appareil non commun,
L’ordre, splendeur et politesse,
Firent dire que son Altesse
Un merveilleux éclat donnait
À tout ce qu’elle entreprenait.
Je ne vis point cette Assemblée
De mille et mille appas comblée,
Car j’étais, lors, près de mon feu ;
C’est pourquoi j’en parle assez peu.

Mais, Mardi, chose bien certaine,
Je fus à celui de la Reine,
Oui, certainement, je le vis,
Et mon Esprit fut si ravi
De tant de choses surprenantes,
De tant de merveilles charmantes,
De tant de superbes habits
Semés de perles, de rubis,
De diamants et de topazes,
Sur de beaux fonds d’or et de gazes,
Que je jure, foi de mortel,
N’avoir jamais rien vu de tel.

D’une auguste et belle manière
La Reine dansa la première,
Dans un maintien noble et royal,
C’est-à-dire, elle ouvrit le Bal
Avec Condé, ce Brave Prince,
Si fameux dans toute Province.
Mademoiselle, après, suivit,
Qui par les yeux d’un chacun ravit,
Par cet air de Grande Princesse
Qu’on voit briller en son Altesse ;
Ensuite, sa Soeur d’Alençon
S’y prit d’une aimable façon ;
Après quoi, Dames, Demoiselles,
Des plus nobles et des plus belles,
Dansèrent chacune à leur tour,
Avec les Messieurs de la Cour,
Tous si couverts de broderies,
Et de superbes pierreries,
Qu’ils eussent pu faire un défi
Au grand Mogor [sic], au Grand Sophy,
Touchant les bonnets et les vestes,
Tant ils étaient brillants et lestes.

Lorsque le Bal fut commencé,
Et, mêmement, bien avancé,
Suivi d’une illustre Brigade,
Louis y vint en Mascarade,
En noble et triomphant arroi,
(Louis, c’est-à-dire le Roi)
Dont la splendeur presque infinie
Charma toute la Compagnie,
Qui les prit (jugeant de leur mieux)
Pour des Déesses et des Dieux.

Monsieur, avec sa belle Suite,
Par les Grâce mêmes, conduite
Et Madame, pareillement,
Du Bal, le second Ornement,
Vinrent en Bergers et Bergères,
Revêtus d’étoffes légères,
Et d’habits assez peu dorés,
Mais si superbement parés
De rubans de toutes manières,
De houlettes, de panetières,
Que, certes, le beau Céladon,
Qui, de charmer, avait le don ;
Que, certes, l’amoureux Sylvandre,
Pour qui Diane eut le coeur tendre,
Que Dorinde, Astrée et Philis,
Aux teints de roses et de lys,
Stelle, Hylas, Tersandre et Madonte,
Dont tant de choses l’on raconte,
Dans le plus fort de leur beauté,
Assurément n’eussent été
Auprès de ces rares Personnes,
Que des chiffons et des chiffonnes.

Outre tant d’appas précieux
Que j’y vis de mes propres yeux,
Cinquante autres rares Parties
De Masques des mieux assorties,
Nobles Vénitiens, Danois,
Turcs, Espagnols et Polonais,
Et, quasi, de toutes Contrées
Firent-là, leurs belles entrées.
Mais, entre autres, il y survint
Douze aveugles des Quinze-vingt,
Ou, du moins, qui le semblaient être ;
Mais l’éclat qu’on voyait paraître,
En leurs cordons, en leur chapeaux,
En leurs diamants nets et beaux,
En leurs robes de fine soie,
Qui coûtaient bien de la monnaie,
Firent juger, avec raison,
Qu’ils étaient de bonne Maison,
Et que c’était une Séquelle
Qui méritait qu’on parlât d’elle.

Certainement, je ne puis pas
Dire tout par ordre et compas :
Mais, ô mon Lecteur débonnaire,
Seulement, pour te satisfaire,
Je t’assure que ce soir-là,
(Car on m’a confirmé cela)
Des Masques, environ deux mille,
Tant de la Cour, que de la Ville,
(Et peu d’entre eux sans diamant)
Entrèrent en ce lieu charmant.

L’incomparable Reine-Mère,
Dont la prudence on considère,
Autant que d’autre Majesté
Qui depuis mille ans ait été,
Honora cette belle Danse
De sa très Auguste présence.
Monsieur le Nonce y fut aussi ;
Et je puis assurer ceci,
Car, moi, qui très fort les respecte,
Je les vis, en ligne directe.

Ce Lieu, de tant d’Astres paré,
De cinq cents flambeaux éclairé,
Et des radieuses prunelles
De plus de cent cinquante Belles,
D’un bout jusques à l’autre bout,
Produisait tant d’éclat partout,
Qu’on peut nommer cette soirée
La Nuit d’or, ou la Nuit dorée.

Dès le premier commencement
De ce grand Divertissement,
J’étais auprès de deux Illustres,
Lesquels, à la faveur des lustres,
D’où procédait tant de clarté,
Par ordre de Sa Majesté,
Ce Bal merveilleux observèrent,
Et de concert le dessinèrent,
Pour, au gré de toute la Cour,
Le peindre et le graver un jour.

Certes, j’avais l’âme ravie
Autant que je l’eus de ma vie :
Mais, las ! comme ma fluxion
Qui me comblant d’affliction
En voyant tant de belles choses
Mêlait l’épine avec les roses,
Environ l’heure de minuit,
Je quittai ce charmant Déduit,
Et vins retrouver mon Ancelle,
Qui m’appliqua sur la prunelle
Un Remède de bonne odeur,
Afin d’en mitiger l’ardeur ;
Ce Remède fait quelque chose :
Mais comme il n’ôte pas la cause ;
Il est vrai que dans ce moment
Je souffre encor bien du tourment.

Lettre XI, du samedi 14 mars 1665, « Induisante ».

-Guillaume Bautru, ancien favori de Mazarin et de Richelieu et l’un des premiers rédacteurs de la Gazette (Dictionnaire des Lettres françaises : Le XVIIe siècle, Fayard, La Pochotèque, 1996), est passé dans l'autre monde :

Son temps de vivre étant prescrit,
Monsieur Bautru, ce bel Esprit,
Vers la fin de l’autre semaine,
D’entrer au Tombeau prit la peine,
Fort regretté des Courtisans
Pour ses Apoph(e)tegmes [sic] plaisants,
Qui (pour dire ce qui m’en semble)
S’ils étaient recueillis ensemble,
Imprimés, ou non imprimés,
Seraient bien autant estimés
Que ceux desquels ont fait remarque,
Feu d’Ablancourt et feu Plutarque.
Mais de ce Génie excellent
Ce n’était pas le seul Talent,
Dans toute bonne Compagnie
On faisait cas de son Génie,
Il passait fort pour Esprit fort ;
Et chacun demeure d’accord,
Tant maint Seigneur, que mainte Dame,
Que pour les qualités de l’âme,
On voit peu de Gens, aujourd’hui,
Que l’on put comparer à lui.

-Loret est-il conscient de sa fin prochaine ? Toujours est-il qu'il évoque les gazettes qui vont lui succéder dans l’annonce des parutions d’ouvrages parmi lesquelles le Journal des Savants :

Dans mes Vers qui courent la France,
Je donnais, jadis, connaissance
Des nouveaux Livres imprimés,
Les plus dignes d’être estimés ;
Mais à l’avenir quoi qu’on fasse,
Les Livres n’auront plus de place
Dedans mes Ouvrages suivants,
Puisque le Journal des Savants,
Par une invention nouvelle
Qui part d’une bonne Cervelle,
Et dans un style non commun,
Les indique au gré d’un chacun,
Bien mieux que je ne saurais faire
Dans mon Épître hebdomadaire,
Du moins on me l’a dit ainsi ;
Car, en vérité, jusqu’ici,
Je n’ai fait aucune lecture
Des discours de cette nature :
Mais moyennant cinq sols tournois,
C’est-à-dire, vingt sols par mois,
(Qui ne sont pas grande monnaie)
Je veux m’en donner au coeur joie ;
Car j’ai toute ma vie été
Curieux de la nouveauté :
Mais surtout des choses écrites
Par des Gens remplis de mérites,
Qui s’y prennent du bon biais,
Et non pas des Auteur niais.

Je dis exprès ceci, Princesse,
Car je sais bien que votre Altesse
Estimant les Livres nouveaux
Quand ils viennent de bons cerveaux,
Le susdit Journal et sa suite,
Vous en rendra bien mieux instruite
Que non pas Messieurs vos Valets,
Qui les vont chercher au Palais.

Lettre XII, du samedi 21 mars 1665, « Piteuse ».

-Puget de la Serre quitte la France pour aller relayer les nouvelles du monde :

Le fameux Monsieur de la Serre,
Qui Livres sur Livres desserre,
Comme le feu Sieur Saint-Amant
L’a dit, autrefois, plaisamment,
Pour encor mieux vivre et revivre,
S’en va plus que jamais poursuivre
Le glorieux titre d’Auteur
Dont il est ardant amateur.
Il s’en va, dit-on, de la France
Narrer les choses d’importance
Dont certain Livret, tous les mois,
Nommé le Mercure François,
Où toutes les autres Contrées
Auront, mêmement, leurs entrées,
Les Espagnols et les Romains,
Les Hollandais et les Germains,
Messieurs les Goths et les Vandales,
Les Régions Impériales,
Les Anglais et Vénitiens,
Bref, tous (les) autres Pays Chrétiens
Dont sa merveilleuse Écritoire
Va parcourir toute l’Histoire.
De plus, parler il se promet
Des Royaumes de Mahomet,
C’est-à-dire des Turcs, des Perses,
De leurs cours et de leurs commerces :
Je vois donc, ce prodigue Auteur
S’ériger, de belle hauteur,
En Historien de l’Europe,
Où son renom déjà galope.
Je trouvai son dessein, d’abord,
Héroïque, pénible et fort :
Multitudes de Secrétaires
Lui sont (disais-je) nécessaires,
Des Correspondants, des Agents,
Et diverses sortes de Gens :
Mais, ma surprise étant passée,
Il me vint une autre pensée,
Que, sans courir aucuns dangers,
Les Gazettes des Étrangers
Lui pouvaient, sur toutes matières,
Fournir d’abondantes lumières ;
Il veut donc, ce semble, aujourd’hui,
Marcher après les pas d’autrui,
Et surtout du Bureau d’Adresse :
Mais quoi ? la gloire et la richesse
Ont des Attraits charmants et forts,
Et Nogent Bautru sont morts.

Cet Auteur a de l’abondance,
Du fluide, de l’élégance,
Et, pour en parler nettement,
Son plus naturel élément,
C’est ce presque toujours écrire,
Il est né pour donner à lire ;
Bref, pour meubler de ses Écrits
Les sieurs Libraires de Paris,
Et des autres lieux de la Terre,
Il n’est qu’un Puget de la Serre.

Épitaphe de Loret par lui même et par avance, selon Thomas-Simon Gueullette

-Dans le premier volume de l'Histoire du théâtre italien, Thomas-Simon Gueullette, dont nous reparlerons plus tard, retranscrit ce qu'il présente comme les vers que notre gazetier aurait composés concernant la fin de son existence (http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b53100981n/f61.image). Il ne ment pas : non seulement, la référence qu'il donne reproduit cette épitaphe comme celle de Loret lui-même (http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b53100981n/f62.image - l'ouvrage original est celui de Pierre Guillebaud, Hortus epitaphiorum selectorum, ou Jardin d'épitaphes choisies, où se voient les fleurs de plusieurs vers funèbres... tirés des plus fleurissantes villes de l'Europe, Paris : G. Meturas, 1666, p. 491-492), mais en plus, Mayolas puis Robinet évoquent ce texte respectivement dans leurs lettres du 25 mai et du 1er juin 1665 – le premier la citant intégralement (voir page suivante).

Sous ce tombeau gît et repose
Loret qui faisait vers, et prose,
Qui n'était maître ni valet,
Et qui n'était ni beau ni let [sic].
Son âme détestant sans cesse
La lâcheté, fraude, et bassesse ;
Et les gens de bien à ses yeux
Semblaient être des demi-dieux.
Il était doux et débonnaire,
Mais par un malheur ordinaire,
Et par la malice d'autrui
Qui s'adressait toujours à lui
La douceur dont il fut l'usage
Se changeait quelque fois en rages
Et devenait si laid mutin
Qu'il paraissait un diablotin ;
De lui courait divers langage
Qu'il était fou, qu'il était sage
Mais tel qui fou le débitait
Plus fou que lui souvent était
Tant le vain amour de soi même
Cause souvent erreur extrême ;
Enfin ce Loret est à bas,
Il a certes passé le pas
Car dieu tout bon et pitoyable
Voyant qu'il était misérable
Par l'industrie des humains
L'a fort bien tiré de leurs mains.

(Textes sélectionnés, saisis et commentés - sauf mention contraire - par David Chataignier à partir du Tome IV (années 1663-65) de l'édition de Ch.-L. Livet de La Muse historique de Jean Loret, 1878, Paris, Daffis éditeur).




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