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Le Nouveau Festin de pierre


ROSIMOND, Le Nouveau Festin de pierre ou l'Athée foudroyé, Paris, Pierre Bienfait, 1670

Ce texte constitue la version imprimée de la comédie jouée au Théâtre du Marais au cours de l'année 1669 et qui s'inspire en partie de Don Juan ou le Festin de pierre de Molière.


LE NOUVEAU FESTIN DE PIERRE,
OU
L’ATHÉE FOUDROYÉ.

TRAGI-COMÉDIE.

Du Sieur ROSIMOND, Comédien du Roi.

Représenté sur le Théâtre Royal du Marais

A PARIS,
Chez PIERRE BIENFAIT, Libraire Juré, dans la Cour du Palais, à l'Image S. Pierre, proche l'Hôtel de M. le Premier President.

M. DC. LXX.

AVEC PRIVILEGE DU ROI.

PERSONNAGES

DOM JUAN. CARRILLE, Valet de Dom Juan. DOM LOPE, Débauché, ami de Dom Juan. DOM FELIX, Débauché, ami de Dom Juan LEONORE, Demoiselle de Séville. ORMIN, Hôte d’un Bourg. PAQUETTE, Fille d’Ormin. THOMASSE, Fille d’Ormin. Le PREVOT. ARCHERS. L’OMBRE de Dom Pierre. THOMAS, Paysan. ROLLIN, Paysan. AMARILLE, Fille de Thomas. DEUX VOIX.

La scène est à Séville et dans quelques lieux proches de la Ville.

AU LECTEUR.

Ce n'est pas d'aujourd'hui qu'on t'a présenté ce sujet. Les comédiens italiens l'ont apporté en France, et il a fait tant de bruit chez eux que toutes les troupes en ont voulu régaler le public. Monsieur de Villiers l'a traité pour l'Hôtel de Bourgogne, et Monsieur de Molière l'a fait voir depuis peu avec des beautés toutes particulières. Après une touche si considérable, tu t'étonneras que je me sois exposé à y mettre la main ; mais apprends que je me connais trop pour m'être flatté d'en faire quelque chose d'excellent, et que la troupe dont j'ai l'honneur d'être étant la seule qui ne l'a point représenté à Paris, j'ai cru qu'y joignant ces superbes ornements de théâtre qu'on voit d'ordinaire chez nous, elle pourrait profiter du bonheur qu'un sujet si fameux a toujours eu. Tu t'étonneras encore des fautes qui sont dans cet ouvrage, mais excuse une première pièce, et sache qu'il est impossible de mettre celle-ci dans les règles, que même j'ai donné deux amis débauchés à Dom Juan pour remplir davantage la scène, que mon dessein n'a été que de te divertir, et que pour ta satisfaction je tâcherai d'en faire une autre qui réparera tous ses défauts. Fais-moi la grâce cependant de ne point confondre ce Festin de Pierre avec un que tu as pu ou pourras voir sous le nom de Monsieur Dorimond ; nos deux noms ont assez de rapports pour t'empêcher de lire celui-ci, croyant que c'est le même, et quoique le sien soit infiniment meilleur, ne me refuse pas un quart d'heure de ton temps. Adieu.

ACTE I

SCENE I CARRILLE, LEONOR.

CARRILLE Oui, l’affaire est conclue, et moi-même j’enrage Qu’il me veut malgré moi forcer à ce voyage.

LEONOR Quoi ! Dom Juan ainsi me manquerait de foi ?

CARILLE Oui.

LEONOR Mais quoi, les serments l’attachaient tout à moi.

CARRILLE Ses serments ! si c’est là que votre espoir s’arrête, Madame, votre Hymen n’est pas encore chose prête, Il en prodigue assez, mais il n’en tient jamais.

LEONOR Tu le dis, mais…

CARRILLE Je sais un peu trop de ses faits. Vous n’êtes pas la seule à qui même aventure A mis honneur et biens en mauvaise posture, Il prend de tous cotés ce qu’il peut attraper Et sans scrupule aucun fait gloire de tromper ; Tout pour son appétit est d’un égal usage, Il met impunément belle ou laide au pillage, Et soul de leur honneur, il cherche en d’autres lieux S’il pourra rencontrer qui le contente mieux. En peu de mots voilà son portrait véritable, Jugez de quoi mon maître envers vous est capable.

LEONOR Qui l’eût pu croire, hélas ?

CARRILLE Il fallait s’en douter. Peste, que votre sexe est facile à tenter ! Il ne faut pas toujours croire les apparences, Et l’on doit mûrement prévoir les conséquences, C’est trop facilement se laisser enflammer.

LEONOR Hélas ! que tu sais peu ce que c’est que d’aimer ; À voir mille transports d’une flamme assidue, Quelle fierté, dis-moi, ne se serait rendue ? Il est bien mal aisé dans ces empressements Qu’un cœur n’ait tôt ou tard de tendres sentiments, Et l’amour qu’on nous montre, en paraissant extrême, Fait que sans raisonner on y répond de même : Quelque doute qu’on ait de sa sincérité, L’amour malgré la crainte est toujours écouté, Et comme les soupçons semblent lui faire injure, On le flatte aisément d’une ardeur toute pure.

CARILLE Et c’est ce qui vous perd. En matière d’amour Il faut que la raison vous gouverne à son tour. Tant d’infidélités, dans le siècle où nous sommes, Ne déclarent que trop quelle est l’humeur des hommes ; Car pour un qui dit vrai, mille autres plus trompeurs Volent impunément les dernières faveurs. Pour peu que votre sexe écoute leurs promesses, Ils savent profiter de toutes vos faiblesses, Et faisant grand fracas de leur fidélité, Surprennent aisément votre crédulité. Et puisqu’il faut ici vous faire tout connaître, Pour ne vous rien celer de l’humeur de mon maître, C’est qu’il est mille fois plus perfide qu’eux tous.

LEONOR L’ingrat me promettait qu’il serait mon époux.

CARRILLE Mon maître épouserait ma foi toute la terre.

LEONOR Mais quoi ! ne craint-il pas les éclats du tonnerre, Et qu’il ne soit puni de son manque de foi ?

CARRILLE Vous le connaissez mal, il n’a ni foi ni loi, Madame, et n’admet point de dieux que son caprice, Et sans cesse du Ciel il brave la justice.

LEONOR Tel qu’il soit, je prétends aujourd’hui lui parler ; Son ardeur envers moi pourra se réveiller, L’amour produit souvent des retours dans une âme.

CARRILLE Vous ferez un grand coup s’il y consent, Madame.

LEONOR J’en veux être assurée, et s’il me quitte enfin, Pour laver cet affront j’ai le remède en main, Ma mort en éteindra la funeste mémoire.

CARRILLE Toujours sur cet article il ne faut pas s’en croire : Quoique l’honneur soit cher, vivre est encore plus doux, Et loin de vous pleurer, on se rirait de vous. N’affectez point ici la vertu de Lucrèce ; Je sais que ce malheur cause de la tristesse, Mais en pareil sujet on n’agit pas fort bien Si l’on ne veut s’en taire et n’en témoigner rien. Mais puisque vous voulez en être plus certaine, Mettez-vous, s’il vous plaît, dans la chambre prochaine : Mon maître doit venir dans un moment ici, Et je vais lui parler de vous ; mais le voici.

SCENE II DOM JUAN, CARRILLE.

DOM JUAN Ah, Carrille ! sais-tu ce que je viens de faire ?

CARRILLE Quelque malheur nouveau ?

DOM JUAN Coquin.

CARRILLE C’est l’ordinaire. Depuis que je vous sers, je ne vois pas un jour Qui se passe, Monsieur, sans crime et sans amour.

DOM JUAN Quels crimes ai-je fait ?

CARRILLE Faire mourir son père, Ce n’est rien ?

DOM JUAN Son humeur était par trop sévère, Carrille, et pour son bien j’ai dû m’en dépêcher. Qui ne se fût lassé de l’entendre prêcher ? Contre mes mœurs sans cesse il armait sa censure, Sans cesse il me chantait quelque nouvelle injure, Et… mais n’en parlons plus, sache donc qu’aujourd’hui…

CARRILLE Et Dom Pierre, Monsieur, assassiné chez lui ? Ce Commandeur fameux qui gouvernait Séville, Et que pour ses vertus on pleure dans la ville, N’est-ce donc rien, Monsieur ?

DOM JUAN J’en demeure d’accord, Mais de sa main aussi j’aurais reçu la mort ; Les beaux yeux de sa fille à mes yeux surent plaire, Et pour en mieux jouir il fallait s’en défaire ; L’obstacle était trop grand pour en venir à bout, Et pour l’objet aimé l’amant hasarde tout.

CARRILLE Et de tous les côtés des filles abusées, Dont les familles sont partout scandalisées ? Bon, ce sont des chansons ; quels crimes a-t-il fait ? Monsieur, au grand galop vous courez au gibet, Et…

DOM JUAN Quoi ! toujours parler, et sans vouloir m’entendre ? Sans craindre mon courroux oses-tu me reprendre ? Hé ! que t’importe-t-il si je fais bien ou mal ? L’un ou l’autre pour toi n’est-il pas [bien] égal ? Laisse-moi suivre en tout cette ardeur qui m’anime ; J’obéis à mes sens, il est vrai, mais quel crime ? La nature m’en fait une nécessité, Et notre corps n’agit que par sa volonté. C’est par les appétits qu’inspirent les caprices, Qu’on court différemment aux vertus comme aux vices. Pour moi, qui de l’amour fais mes plus chers plaisirs, J’ose tout ce qui peut contenter mes désirs, Je n’examine point si j’ai droit de le faire, Tout est utile pour moi quand l’objet me peut plaire, Et ne prenant des lois que de ma passion, J’attache tous mes soins à sa possession.

CARRILLE. Et sur le fondement de ces noires maximes, Vous n’avez point d’horreur de commettre des crimes ?

DOM JUAN Apprends qu’il n’en est point pour un cœur généreux. La lâcheté de l’homme en fait le nom affreux. Si tous ces cœurs étaient et grands et magnanimes, Ces crimes qu’on nous peint ne seraient pas des crimes ; Mais ce n’est qu’un effet d’un courage abattu, Dont la timidité veut passer pour vertu. Il n’est rien qu’un grand cœur ne se doive permettre, Et le crime est vertu pour qui l’ose commettre. Juge donc…

CARRILLE Oui, je crois que tout vous est permis ; Mais quittons-nous l’un l’autre, et soyons bons amis.

DOM JUAN Pourquoi ?

CARRILLE Pourquoi, Monsieur ? c’est que Dame Justice Me rendrait tôt ou tard quelque mauvais office : Sous prétexte qu’on dit tel maître, tel valet, Elle pourrait me faire une passe au collet.

DOM JUAN Dois-tu craindre où je suis ? et peut-on…

CARRILLE Tout peut être, Et souvent on punit le valet pour le maître.

DOM JUAN Tu me suivras partout, ou la mort à l’instant T’est sûre.

CARRILLE S’il vous plaît, ne vous pressez pas tant, Je veux vivre.

DOM JUAN Suffit, parlons de ma conquête.

CARRILLE De qui ? de Léonor ?

DOM JUAN Ne m’en romps plus la tête. Faut-il te dire cent fois que je ne puis la voir ? J’ai joui d’un objet qui passait mon espoir, D’Oriane en un mot.

CARRILLE D’Oriane !

DOM JUAN Oui, Carrille.

CARRILLE Quoi ! de ce rare objet l’honneur de sa famille ? Fille du Commandeur ?

DOM JUAN Elle-même.

CARRILLE Et comment ?

DOM JUAN J’avais su m’introduire en son appartement, Et malgré ses efforts ma flamme est satisfaite, Et dans le même instant que je faisais retraite, Dom Bernard son amant a péri par mes coups.

CARRILLE Après tant de forfaits, où vous sauverez-vous ?

DOM JUAN Tu sais que je devais abandonner Séville, Qu’aux pays étrangers j’allais chercher asile ; Mais avec mes amis ayant tout consulté, J’ai trouvé que sur mer j’ai plus de sûreté, Dom Lope et Dom Felix en ont pris la conduite, Et cherchent un vaisseau pour hâter notre fuite, Ainsi sans perdre temps allons nous préparer.

CARRILLE J’aperçois Léonor.

DOM JUAN Et qui l’a fait entrer ? Suis-moi.

SCENE III LEONOR, DOM JUAN, CARRILLE.

LEONOR Quoi ! Dom Juan évite ma présence ? D’où vient ce changement ? Est-ce votre inconstance ? Ne connaissez-vous plus ce qui vous sut charmer Et pour tout dire enfin, cessez-vous de m’aimer ? Après tant de serments…

DOM JUAN Oui, j’avouerai, Madame, Que vos attraits ont eu du pouvoir sur mon âme, Mais…

LEONOR Achevez.

CARRILLE Ce Mais ne promet rien de bon.

DOM JUAN Je ne vous aime plus.

LEONOR Et par quelle raison ? Tu devais m’épouser, je n’ai ta foi pour gage, Ingrat…

DOM JUAN N’en parlons pas, Madame, davantage. En vain vous faites fond sur le don de mon cœur. Le bien dont on jouit ne cause plus d’ardeur, Et la possession, plus elle a fait d’envie, Du plaisir de jouir est bientôt assouvie. J’ai prodigué des soins, j’ai fait mille serments Mais jusqu’où ne va pas l’audace des amants ? Dans l’espoir d’un bonheur leur transport autorise Les serments continus, les détours, la surprise, La plainte, les dédains, les pleurs et le courroux ; Bref, j’eusse encore plus fait pour avoir tout de vous, Mais que ces grands ressorts qu’anime l’espérance Fassent mouvoir mon âme après la jouissance, Ne l’espérez jamais : je veux me contenter, Et tout autre que vous a droit de me tenter.

LEONOR Et tu peux sans remords violer ta promesse ? Perfide, souviens-toi de toute ma tendresse, Songe que j’ai commis à ta mauvaise foi Le trésor qu’une fille a de plus cher en soi.

CARRILLE Pauvre fille !

LEONOR Ah, cruel ! remets dans ta mémoire Les efforts que j’ai faits pour conserver ma gloire, Que le crime sur moi n’a pris aucun pouvoir, Que mes plaisirs ont eu pour règle mon devoir, Et que si ma vertu succomba sous tes charmes, Tout autre à tes serments leur eut rendu les armes : Mais las ! pour mon malheur, tu feignais de m’aimer, Quand à voir tant de feux je me laissai charmer ; Ta bouche me jurait une amitié sincère, Quand ton perfide cœur pensait tout le contraire ; Tes yeux par leur douceur me montraient ton amour, Les miens par leur langueur t’en marquaient à leur tour ; Et cependant ingrat, après tant de promesses, Qui m’ont tant arraché d’innocentes caresses, Après mille serments d’une immuable foi ; Tu dédaignes ma flamme et te moques de moi ?

DOM JUAN Sans vous tant affliger ayez recours au change, C’est ainsi qu’aisément de l’un l’autre on se venge.

CARRILLE Mais chacun comme vous n’en veut pas tant tâter, Et Léonor, Monsieur, devrait vous contenter ? Elle a beaucoup d’esprit, elle est noble, elle est belle, Et de moins dégoûtés s’accommoderaient d’elle. Après de si grands maux, faites un peu de bien.

DOM JUAN Hé ! dois-je suivre ici ton avis ou le mien ?

LEONOR Dom Juan, si mes pleurs…

DOM JUAN Encore un coup, Madame, Vous espérez en vain du pouvoir sur mon âme.

LEONOR Après ta lâcheté le Ciel ni son courroux, Ne t’intimident point ?

DOM JUAN Il songe bien à nous.

LEONOR Va, fuis l’emportement de ton âme infidèle, Les dieux embrasseront cette juste querelle, Et…

DOM JUAN Ne les régler point suivant votre intérêt, Laissez-les, s’il en est, agir comme il leur plaît, Et sans les attacher à vos moindres caprices, Remettez-leur le soin de vous être propices.

LEONOR Ah ! crains leur châtiment…

DOM JUAN, s’en allant. Vous m’en parlez en vain, J’en attends les effets pour en être certain.

LEONOR O vous qui prenez soin d’appuyer l’innocence, Accordez à mes pleurs une prompte vengeance !

SCENE IV DOM JUAN, CARRILLE.

DOM JUAN Enfin, m’en voilà quitte.

CARRILLE Et fort impunément, : Belle commodité de fausser son serment ! Vous vous en acquittez assez bien, mon cher maître, Et ne rougissez point de passer pour un traître, Mais trêve à ce discours. Vos fidèles amis S’embarquent-ils aussi ?

Dom Juan fait signe de l’œil que ce discours le choque.

DOM JUAN Tous deux me l’ont promis.

CARRILLE Ne vous voilà pas mal, vous allez faire rage, Trois débauchés en diable : ah, le bel assemblage !

DOM JUAN Dom Lope et Dom Felix…

CARRILLE Ma foi, ne valent rien, Et sans eux vous feriez un fort homme de bien, Vous n’auriez jamais eu tant d’habitude aux crimes, Si vous n’aviez suivi leurs coupables maximes ; Mais depuis qu’ils se sont attachés près de vous, Toujours on vous a vu faire de méchants coups. Mais je les vois venir.

SCENE V DOM JUAN, CARRILLE, DOM LOPE, DOM FELIX.

DOM JUAN Eh bien ?

DOM LOPE L’affaire est faite, Nous avons un vaisseau prêt pour notre retraite.

DOM JUAN Va quérir notre argent, Carrille, et nos habits.

Carrille sort.

DOM LOPE Nous pouvons nous sauver malgré nos ennemis ; Mais en quelqu’autre endroit que nous prenions asile, Il nous faut gouverner autrement qu’à Séville.

DOM FELIX Ne nous contraignons point du tout dans nos plaisirs, Que chacun à son gré contente ses désirs, Goûtons diversement les plaisirs de la vie.

DOM LOPE Ce n’est pas mon dessein de régler votre envie ; Mais pourquoi ces transports ? pourquoi ces vanités ? On peut dans l’apparence être moins emporté Et donner à ses sens une pleine carrière ; Notre cœur en secret en a la joie entière, Et goûtant les plaisirs, on s’applaudit tout bas, De ce qu’on est content et qu’on ne le sait pas.

DOM FELIX N’importe, je ne puis souffrir cette méthode ; Soit humeur ou raison, je la trouve incommode : Que seraient les plaisirs, s’ils ne font quelque bruit ? Le silence toujours est ce qui les détruit ; Comme de ces transports on aime à faire gloire, Il faut les faire voir pour les mieux faire croire ; C’est les désavouer que les cacher ainsi.

DOM LOPE Mais regardons un peu comme on en use ici.

DOM JUAN Il est vrai, Dom Felix, qu’en ce siècle où nous sommes, Pour vivre il faut savoir l’art d’éblouir les hommes, Et sur un beau prétexte acquérir du crédit, Paraître plus qu’on n’est, faire plus qu’on ne dit, Couvrir ses actions d’une belle apparence, Se masquer de vertu pour perdre l’innocence, Etre bon dans les yeux et méchant dans le cœur, Professer l’infamie et défendre l’honneur, D’un faux jour de vertu donner lustre à la vie, Se montrer fort content quand on crève d’envie, Et si l’on aime, enfin, parer toujours les feux Du prétexte brillant d’un sentiment pieux. C’est ainsi qu’aujourd’hui se gouverne le monde, Et pour n’en point mentir l’adresse est sans féconde, Je ne condamne point cette façon d’agir, Et je m’en trouve bien, quand je veux m’en servir.

DOM LOPE Aussi risque-t-on moins, suivant cette manière : On a, dans les plaisirs, sûreté tout entière, Le vice continue en manquant de témoins, L’on vous croit innocent quand vous l’êtes le moins ; Dans le doute qu’on a, si quelqu’un vous accuse, Vingt autres plus dupés soutiendront qu’il s’abuse, Et l’affectation d’un mérite apparent Impose le silence à tel qui nous reprend.

DOM JUAN Cependant que chacun se gouverne à sa mode Pour moi qui n’ai d’égard qu’a ce qui m’accommode, J’agis différemment suivant l’occasion, Et je ne suis jamais la même opinion ; Par force, ou par douceur, je sais me satisfaire, Et je crois que pour tout c’est le plus nécessaire.

DOM FELIX J’approuve votre avis : mais Carrille paraît.

SCENE VI CARRILLE, DOM JUAN, DOM LOPE, DOM FELIX.

CARRILLE Vous n’avez qu’à partir votre équipage est prêt. Pour moi qui ne veux pas qu’un caprice d’Eole Me ballote à son gré de l’un à l’autre pôle, Trouvez bon, s’il vous plaît, que je demeure ici.

DOM LOPE Quoi ! Carrille nous quitte ? Ah, tu viendras aussi !

DOM FELIX Qui pourrait se passer du fidèle Carrille ?

CARRILLE Il ne reste que moi de toute ma famille ! Si je viens à périr ma race manquera.

DOM LOPE Au péril de ses jours chacun te sauvera.

CARRILLE Chacun dans le danger ne songe qu’à sa vie.

DOM LOPE Ne crains rien, viens Carrille.

CARRILLE Hé ! Messieurs, je vous prie, Souffrez que, vous partis, je garde la maison.

DOM FELIX Tous les refus ici ne sont pas de saison ; Nous voulons t’emmener.

CARRILLE Songez un peu, de grâce, Qu’on n'est point assuré d’une pleine bonnace, Que tantôt aux Enfers et tantôt dans les Cieux, On voit de tous cotés la mort devant les yeux, Qu’on est à la merci d’un vent impitoyable, Qu’un vaisseau peut périr sur quelque banc de sable, Qu’il peut crever encore par un autre danger, Et quel péril pour moi qui ne sais point nager. Non, je ne vous suis pas, Messieurs, si nécessaire, Et vous pouvez sans moi….

DOM JUAN Voici bien du mystère. Résous-toi de me suivre et sans tant raisonner, Autrement…

CARRILLE Ah, Carrille ! à quoi t’abandonner ? Suivre un maître taché de vices détestables, Voilà le grand chemin d’aller à tous les diables.

ACTE II

SCENE I L’acte s’ouvre par une mer agitée, CARRILLE au milieu.

CARRILLE à la nage, PAQUETTE sortant du logis d’ORMIN.

CARRILLE Ah, ah !

PAQUETTE D’où vient ce bruit ?

CARRILLE Hélas, je suis perdu !

PAQUETTE C’est quelqu’un qui se noie.

CARRILLE Ah ! Je n’ai que trop bu Qu’on ne m’en donne plus ! Fantasque dieu de l’onde, C’est assez pour un coup.

PAQUETTE Ma peur est sans seconde ; Il pourrait bien se perdre.

CARRILLE À la fin m’y voilà. Sans ce morceau de mât je serais resté là, Je t’en rends grâce, ô Ciel ! Mais qui vois-je paraître ? Se mettant à genoux. N’auriez-vous point ici par hasard vu mon maître ? Quoiqu’à dire le vrai, c’est un coup de bonheur S’il a pu se sauver.

PAQUETTE Est-ce quelque seigneur ?

CARRILLE Oui

PAQUETTE L’on vient de sauver trois hommes du naufrage.

CARRILLE Mais où sont-ils ?

PAQUETTE Chez nous.

CARRILLE Quel en est l’équipage ?

PAQUETTE Ils sont fort bien vêtus.

CARRILLE Et sont-ils loin d’ici ?

PAQUETTE Non dans cette maison ; mais vous voilà transi : Venez vous y sécher et savoir votre affaire, Et prendre un doigt de vin.

CARRILLE Cela m’est nécessaire, Et je suis résolu pour me remettre enfin, Ayant bien bu de l’eau de boire bien du vin.

SCENE II ORMIN, PAQUETTE, CARRILLE entrant à la maison, THOMASSE.

ORMIN Rentrez à la maison, vite.

PAQUETTE J’y vais mon père.

ORMIN D’où vient que vous sortez d’auprès de votre mère ? Vous n’aimez qu’à courir et c’est le vrai moyen, De vous perdre, ma fille, et de ne valoir rien.

PAQUETTE Les cris de ce garçon au fort de la tempête…

ORMIN Vous n’aurez jamais tort ; mais rentrez, bonne bête, Et qu’on n’approche point des gens qui sont chez nous, Car ces plumets de Cour font toujours de leurs coups.

THOMASSE Mon Dieu, qu’ils sont bien faits ! et qu’ils ont bonne grâce !

ORMIN Que vous importe-t-il, notre fille Thomasse ? Vous jugez par l’habit et souvent ce n’est rien. Peut-être qu’aucun d’eux n’a pas cinq sols de bien, Et je ne suis pas mal s’ils payent leur dépense. Ces fanfarons pour nous sont fort petite chance, Pour du bruit ils en font assez passablement, Bonne mine toujours, mais point de paiement. On ronge cependant le pauvre hôte à bon compte, Et s’il veut de l’argent aussitôt on l’affronte : Avec un passager nous avons plus de gain, Et s’il dépense peu notre argent est certain.

THOMASSE Non, non, ne croyez pas que des gens de la sorte…

ORMIN Ouais ! D’où vient que pour eux ton estime est si forte ?

THOMASSE Je crois….

ORMIN N’en parlons plus, as-tu vu gros Lucas ?

THOMASSE Oui.

ORMIN Que t’en semble ?

THOMASSE Rien.

ORMIN Ne l’aimerais-tu pas !

THOMASSE Moi, l’aimer ! Et pourquoi ?

ORMIN Tu dois être sa femme.

THOMASSE Moi, sa femme ?

ORMIN Toi-même, il est fils de Pirame, Pour du bien il en a deux fois autant que toi, Et son père a conclu l’affaire avec moi.

THOMASSE Pourquoi me marier ?

ORMIN Pourquoi ? Belle demande ! À quoi sert un mari quand une fille est grande ?

THOMASSE Hélas ! Je n’en sais rien.

ORMIN Tu le sauras bientôt.

THOMASSE Mais qu’il est mal bâti !

ORMIN Mais, ma fille, il le faut ; C’est ton fait, je le veux.

THOMASSE Hélas ! Laissez-moi fille, Plutôt que…

ORMIN Non, j’ai trop de charge en ma famille, Vous êtes d’un gibier qui se gâte aisément, Et tout homme d’esprit s’en défait promptement : On risque à tant garder chose si chatouilleuse, Et tu peux te flatter sûrement d’être heureuse.

THOMASSE Mais ma sœur…

ORMIN Votre sœur a même sort que vous, Et je lui donnerai Philémon pour époux. Cependant va trouver ta tante Dorothée, Et lui dis que l’affaire est enfin arrêtée, Moi je vais convier nos parents, nos amis, Et ne tarderai pas à me rendre au logis.

THOMASSE Si c’était à mon choix…Mais qui vois-je paraître ? C’est un de ces Messieurs.

SCENE III CARRILLE, DOM JUAN, THOMASSE.

CARRILLE Eh bien ! Monsieur mon maître, Ce que je vous disais était mal raisonné ? Et c’était sans sujet que j’étais obstiné, Où, sans ce paysan, étiez-vous ?

DOM JUAN Je l’avoue, Et sa réception mérite qu’on le loue : Mais encor que dis-tu de sa fille ?

CARRILLE Qui, moi ? Qu’en dirais-je, Monsieur, elle est belle, ma foi, Et dans l’occasion que le sort vous envoie, Je ne vous crois pas homme à lâcher votre proie.

DOM JUAN J’en suis content.

CARRILLE Déjà ! C’est ne s’endormir pas. À peine être arrivé…

DOM JUAN Mais que vois-je là-bas ? La personne est jolie ; où courez-vous, la belle ?

CARRILLE Voici pour mon patron une dîme nouvelle.

THOMASSE voulant s’en aller, Dom Juan la retient. Ah ! ne m’arrêtez pas.

DOM JUAN Laissez-vous admirer. L’ayant un peu regardée. Non, rien à vos beautés ne se peut comparer. Ah, Carrille !

CARRILLE Monsieur, cela va bien, courage.

DOM JUAN Vois ! Qui n’aimerait pas un si charmant visage ?

CARRILLE Je vois plutôt un loup qui court une brebis.

DOM JUAN Ah, que d’amour pour vous mon cœur se sent épris !

THOMASSE Quoi ! vous pourriez songer aux filles de village ? Vous voulez me surprendre avec un tel langage, Adieu, Monsieur.

DOM JUAN Un mot.

THOMASSE Non, je veux m’en aller, Monsieur, je ne dois pas me laisser cajoler. Vous autres, vous avez toujours tant de finesse, Qu’il faut se défier de toutes vos caresses. À qui voudra vous croire il ne manquera rien ; Mais on n’est pas si bête et l’on vous connaît bien.

DOM JUAN Non, mon amour est juste et tend au mariage.

THOMASSE O Dieux ! s’il disait vrai, que j’aurais d'avantage ! Parlez-vous tout de bon ?

DOM JUAN Sans doute.

THOMASSE Quel bonheur !

CARRILLE Peste !

DOM JUAN Et pour entre nous confirmer cette ardeur, Baisez-moi.

THOMASSE Fi, Monsieur ! comment baiser les hommes ? C’est un péché mortel dans le siècle où nous sommes, Ma mère me l’a dit, je ne le ferai pas.

CARRILLE Recule tout ton soul, tu passeras le pas.

DOM JUAN Quand vous avez ma foi, qu’avez-vous lieu de craindre ? Pouvez-vous soupçonner ?

THOMASSE Les hommes savent feindre, Vous pouvez me tromper.

DOM JUAN Non, non, ne craignez rien.

CARRILLE Mon maître vous tromper ! C’est un homme de bien. Oh, qu’il n’a garde, non.

DOM JUAN Oui, ma belle, je jure…

CARRILLE tirant son maître à quartier. Monsieur, ne jurez pas, de peur d’être parjure.

DOM JUAN Faquin, te tairas-tu.

SCENE IV DOM JUAN, THOMASSE, PAQUETTE, CARRILLE

DOM JUAN Je jure et je promets De vous prendre pour femme.

THOMASSE Et quand ?

CARRILLE Et quand ? Jamais.

DOM JUAN Insolent !

PAQUETTE Il promet ! Fausse-t-il sa parole ?

CARRILLE Monsieur, vous allez voir jouer un autre rôle.

PAQUETTE tirant Dom Juan à quartier. Quoi donc ! après m’avoir engagé votre foi, Vous en voulez un[e] autre et vous moquer de moi ? Pouvez-vous lui promettre à moins qu’être infidèle ?

THOMASSE tirant Dom Juan. Que vous veut donc ma sœur ? Et de quoi se plaint-elle ?

DOM JUAN à Thomasse. Elle se plaint à moi que je ne l’aime point.

THOMASSE Et que n’apaisez-vous son esprit sur ce point ?

DOM JUAN Je lui vais dire aussi que vous serez ma femme Et qu’elle espère en vain du pouvoir sur mon âme, Et pour mettre le calme à son esprit jaloux, Que je vous l’ai promis.

PAQUETTE tirant Dom Juan. Monsieur, que dites-vous ? Ma sœur a-t-elle lieu plus que moi d’y prétendre ?

DOM JUAN Plus que vous, point du tout, je lui faisais entendre, Que c’était temps perdu de s’arrêter à moi, Et que vous avez seule et mon cœur et ma foi.

THOMASSE tirant Dom Juan. Que parlez-vous de foi ?

DOM JUAN Je parlais de vous-même ! Je disais que vous seule étiez celle que j’aime, Que c’était temps perdu de s’arrêter à moi, Et que vous possédez et mon cœur et ma foi.

PAQUETTE tirant Dom Juan. Mais Thomasse, Monsieur, se rend bien importune.

DOM JUAN Elle a lieu de pleurer sa mauvaise fortune, Et doit se plaindre au Ciel de n’avoir pas ces yeux, Qui font de mon bonheur les Maîtres et les Dieux, Elle aura du dépit de vous voir mon épouse.

THOMASSE tirant Dom Juan. Votre entretien a droit de me rendre jalouse.

DOM JUAN Quoi ! vous pourriez douter de l’ardeur de mes feux ?

THOMASSE Mais aussi sans façon prenez l’une des deux.

DOM JUAN Et ne voyez-vous pas que je veux m’en défaire ? C’est en vain que ses soins s’attachent à me plaire, Vous seule me charmez, et malgré son dessein, Je prétends en un mot vous épouser demain.

PAQUETTE Mais, ma sœur, après tout ce n’est pas mal t’y prendre ? Tu penses donc l’avoir ?

THOMASSE Tu pourrais bien l’attendre, Car je l’aurai sans doute.

PAQUETTE Hé, s’il te plaît, pourquoi ?

THOMASSE Parce que je sais bien qu’il n’aime rien que moi.

PAQUETTE Tu te flattes beaucoup.

THOMASSE J’ai sujet de le faire.

PAQUETTE Ton extrême beauté sans doute a pu lui plaire ?

THOMASSE Ne raille point, j’en ai du moins autant que toi.

PAQUETTE Tu le dis, mais peux-tu te comparer à moi ? Ah, la rare beauté ! vaut-elle pas la mienne ?

THOMASSE Je ne changerais pas encore avec la tienne.

PAQUETTE Que chacun[e] se tienne avec le bien qu’elle a.

THOMASSE Mais tu dois sans façon me céder ce prix-là, Et je crois que Monsieur le sait bien reconnaître.

PAQUETTE Oui, me faisant sa femme.

THOMASSE Oui, si tu le peux être.

DOM JUAN à toutes les deux. Oui, oui.

PAQUETTE Tu n’entends pas qu’il vient de dire oui.

THOMASSE Bon pour moi.

PAQUETTE Mais pour moi, car je l’ai bien ouï, Il lui faut demander : Monsieur, sans raillerie, De ma sœur ou de moi, dites nous, je vous prie, Qui sera votre femme ? et détournez les yeux Sur celle de nous deux que vous aimez le mieux.

THOMASSE Bon, il m’a regardée.

Dom Juan serre la main à Paquette et regarde Thomasse en même temps.

PAQUETTE Et moi, j’en suis contente.

DOM JUAN Pour vous mettre d’accord chacune en votre attente, Je veux épouser celle à qui je l’ai promis. Toi, Carrille, attends-moi, je ne vais qu’au logis.

SCENE V CARRILLE, PAQUETTE, THOMASSE

CARRILLE Quel abominable homme ! hélas, mes pauvres filles, À qui croyez-vous vendre à présent vos coquilles ? Connaissez-vous mon maître, et vous y fiez-vous ? Vous le croyez sincère, avec ces propos doux, Mais si je vous disais l’humeur du personnage, Vous verriez que son cœur…

PAQUETTE À quoi bon ce langage ? Et quel est son dessein ?

CARRILLE De vous désabuser De ce que vous croyez qu’il veut vous épouser.

THOMASSE Que viens-tu nous conter et devons-nous te croire ? Tout ce que tu nous dis n’offense point sa gloire, Tel qu’il est je le veux.

PAQUETTE Oui, si tu peux l’avoir. Je ne t’empêche pas d’y faire ton pouvoir. Mais que t’importe-t-il, valet causeur et traître, S’il sera mon mari ? Parle mieux de ton maître, Je le crois honnête homme.

CARRILLE Et c’est un scélérat, Un Loup, un Diable, un Chien, un Renard, un vrai Chat. Un Loup pour vous piller vos trésors, un vrai Diable Pour vous mettre en Enfer, un Chien insatiable, Qui n’applique ses soins qu’à mordre la pudeur, Un Chat qui met la patte aux quartiers de l’honneur, Un Renard qui ne tâche, avecque ses finesses, Qu’à vous accommoder, belles, de toutes pièces, Et sans vous ennuyer de noms jusqu’à demain, En un mot l’épouseur de tout le genre humain.

PAQUETTE Va, nous ne croyons point ce que tu viens de dire.

CARRILLE Vous n’aurez pas, ma foi, toutes deux, lieu d’en rire ; Souvenez-vous qu’ici je dis la vérité.

PAQUETTE C’est plutôt un effet de ta méchanceté, Je suis sûre qu’il doit me tenir sa promesse.

THOMASSE Et je suis sûre aussi que je suis sa maîtresse.

CARRILLE Croyez-le assurément, ce sera pour un jour. Que ce sexe est facile à prendre de l’amour ! Mais je vois Dom Felix qui vient avec mon maître.

SCENE VI DOM FELIX, DOM JUAN, CARRILLE.

DOM FELIX Si vous m’aimez, il faut me le faire connaître. Vous savez que Dorinde avait su me charmer ?

Il paraît un Temple.

DOM JUAN Quoi ! celle que son père avait fait enfermer ?

DOM FELIX Elle-même, et tantôt, examinant le temple Que l’on voit en ces lieux et qui n’a point d’exemple, J’ai su que cet objet qui fit naître mes feux Etait prête demain d’y faire quelques vœux, Et je veux l’enlever par force ou par adresse. Voulez-vous seconder cette ardeur qui m’empresse ?

DOM JUAN Vous me connaissez trop pour en pouvoir douter, Je fais pour un ami gloire de tout tenter, Je n’examine point quel péril y peut être, Dans les plus grands dangers l’amitié doit paraître, Et quand je serais sûr d’y trouver le trépas, La crainte de périr ne m’arrêterait pas : Jugez après cela si je veux l’entreprendre.

DOM FELIX Comment me revenger d’une amitié si tendre ? Ah ! si l’occasion s’offre de vous servir, Vous verrez…

DOM JUAN Regardons comme il nous faut agir.

DOM FELIX À vous dire le vrai, la chose est difficile, Je ne sais quel moyen nous y peut être utile. Le temple est bien fermé, les murs sont élevés, Il n’est aucun endroit que je n’aie observé ; À moins que s’y glisser par quelque stratagème, Ou de forcer ce fort où l’on tient ce que j’aime, Nous ne pouvons (sic) jamais accomplir ce dessein.

DOM JUAN Non, non, je sais pour vous un moyen plus certain. Je veux brûler ce temple, et cette main s’apprête À vous donner ainsi cette aimable conquête. Dans le désordre affreux que produira le feu, Vous y pourrez entrer et jouer votre jeu ; Feignant de secourir, vous prendrez cette belle, Et dans l’obscurité vous fuirez avec elle. Trouvez-vous ce moyen infaillible pour vous ?

DOM FELIX J’en demeure d’accord, c’est le plus sûr de tous.

DOM JUAN Le coup est fort hardi, mais ma plus forte envie C’est de voir, Dom Felix, qu’on parle de ma vie. Dans Éphèse un grand cœur fit la même action, Et j’avais de tout temps pareille ambition ; Il s’immortalisa par ce trait de courage, Et puisque à vous servir l’occasion m’engage, Je veux sans différer l’entreprendre aujourd’hui, Et qu’on dise de moi ce que l’on dit de lui. La nuit semble déjà seconder notre envie, Allons, toi, reste ici.

SCENE VII

CARRILLE seul. Que je crains pour ma vie ! À quelle extrémité mon maître me réduit ! Planté dans une rue, et sans armes, la nuit, Et par surcroît de mal, près des lieux où ce diable Fera dans un moment un vacarme effroyable ! Qui, dans un tel état, aurait assez de cœur Pour ne pas ressentir les effets de la peur ? Je ne puis m’exempter, si la justice passe, De dire à quel dessein je reste en cette place, Et me voyant surpris sans en rendre raison, On pourra m’ordonner un gîte à la prison, Et sachant qui je suis et le nom de mon maître, On pourra m’allonger d’un demi pied peut-être. La peste ! c’est le diable, et ce malheureux saut, À parler franchement, n’est pas ce qu’il me faut. J’aime mieux mourir seul qu’en bonne compagnie, Et ne suis pas pressé d’abandonner la vie. Mais pour nous dispenser de courir ce malheur, Il faut quitter mon maître et c’est là le meilleur, Aussi bien, tôt ou tard, ma perte est très certaine, Si je le sers toujours dans le beau train qu’il mène. Allons, fuyons. Mais Dieux ! nous allons voir beau jeu, Quels cris de tous côtés ? Le temple est tout en feu.

Une voix derrière le théâtre.

À la force, au secours !

Le Temple paraît en feu.

CARRILLE Que je suis misérable ! Si j’avais quelque trou qui me fût favorable, Ce serait bien mon fait, mais restons dans ce coin, Et servons-nous ici de l’adresse au besoin.

SCENE VIII DOM FELIX emportant une femme voilée, DOM JUAN, CARRILLE.

DOM JUAN Dom Felix, au plus vite, emportez votre proie.

DOM FELIX Ah ! que dans ce moment mon cœur ressent de joie !

DOM JUAN Ménagez bien le temps de ces transports si doux, Et nous trouvons tous trois demain au rendez-vous. Je vous ai dit le lieu.

DOM FELIX J’aurai soin de m’y rendre.

SCENE IX CARRILLE sortant de son coin, DOM JUAN.

CARRILLE Marchons si doucement qu’on ne nous puisse entendre. Je n’entends plus de bruit.

Carrille touche son maître et tombe.

DOM JUAN Qui va là ?

CARRILLE Je suis mort. Pauvre Carrille, où diable ai-je heurté si fort ? N’importe, quoiqu’ici ma crainte soit extrême, Tâchons.

DOM JUAN Qui va là donc ?

CARRILLE, tremblant. Et qui va là toi-même ?

DOM JUAN Je crois que c’est Carrille.

CARRILLE Eh ! oui vraiment c’est moi Qui tâchais de m’enfuir.

DOM JUAN Toi, t’enfuir, et pourquoi ?

CARRILLE Quelque jour à loisir vous en saurez la cause, Serviteur.

DOM JUAN Sans façon, déclare-moi la chose, Qui t’oblige à t’enfuir ?

CARRILLE Ne vous fâchez de rien.

DOM JUAN Non.

CARRILLE Je vois qu’avec vous je traîne mon lien, Et si j’y reste encor, je pourrai bien, je pense, Épouser avec vous une même potence.

DOM JUAN Coquin.

CARRILLE Ma foi, Monsieur, je crains trop les sergents, Si vous tombez un jour dans les mains de ces gens, N’êtes-vous pas perdu sans aucune ressource ? Encor dans certain temps on fait jouer la bourse, La plupart sont d’humeur à ne refuser rien, Et peu sans ces accords possèderaient du bien ; Mais jusqu’au moindre cas, chez vous tout est pendable, Et j’en pourrais pâtir autant que le coupable, Quand je serai grippé, jugez ce qui s’ensuit. La peste ! quelque sot ! bonsoir et bonne nuit.

DOM JUAN Arrête.

CARRILLE Mais à quoi vous suis-je nécessaire ?

DOM JUAN Suffit que je le veuille, tu dois me satisfaire.

CARRILLE Mais croyez-vous, Monsieur, qu’on ne vous cherche pas Et que vous n’ayez point d’ennemis sur les bras ?

DOM JUAN De quelque grand péril qu’on menace ma tête, Tu me verras plus ferme au fort de la tempête, Affronter le danger sans craindre le trépas. La foudre peut tomber et ne m’écraser pas. Ce bras sait l’art de vaincre, et du moins si ma vie Est par mes ennemis ardemment poursuivie, Et qu'il faille céder aux caprices du sort, Carrille, j’ai du cœur pour me donner la mort. Mais pour te faire voir que ni peur ni menace Ne peuvent ébranler une si ferme audace, Je verrais maintenant et la terre et les Cieux Animer contre moi cent monstres furieux, Que d’un cœur intrépide et d’un bras indomptable, J’opposerais ma force à leur rage effroyable. Cependant au départ il nous faut préparer, Car dans peu de ces lieux je me veux retirer, Et si je ne te vois pas résolu de me suivre, Sois sûr qu’au même instant tu cesseras de vivre. Viendras-tu ?

CARRILLE bas Malgré moi.

DOM JUAN Réponds donc.

CARRILLE Oui, vraiment. Ah ! qu’avec un tel maître on souffre de tourments.

ACTE III

SCENE I CARRILLE armé, DOM JUAN.

CARRILLE Dans l’état où je suis, Monsieur, je ferai rage.

DOM JUAN Tu peux bien te défendre avec cet équipage : Mais du cœur, en as-tu ?

CARRILLE Comme un diable, morbleu ! Ah, ventre ! ah, tête ! ah, mort !

DOM JUAN Te voilà tout en feu. Réserve ces transports pour défendre ton maître, C’est dans l’occasion que l’on se fait connaître.

CARRILLE. Il fait le brave, et se retournant, il a de la peur. Que ne vois-je quelqu’un qui voulût ? Euh…

DOM JUAN Qu’as-tu, Carrille ?

CARRILLE Rien, Monsieur. Ah, qu’il serait battu ! Plaît-il…

DOM JUAN Que fais-tu donc ?

CARRILLE Je ne sais quoi me gêne ; Ne nous suivrait-on point ?

DOM JUAN Pourquoi t’en mettre en peine ? La chose est fort plausible.

CARRILLE Ah ! Monsieur, s’il vous plaît…

DOM JUAN Tu trembles.

CARRILLE Point du tout, mon courage est tout prêt.

DOM JUAN Regarder toujours là ! quelle est cette manière ?

CARRILLE C’est pour voir si quelqu’un ne vient point par derrière Nous allonger un coup qui nous ôte d’état De pouvoir comme il faut nous ôter du combat : Dans ces occasions la surprise est à craindre. Encore se battant bien l’on ne doit pas se plaindre, Si malgré notre effort un autre est le vainqueur, Car ce peut être alors un effet du malheur, Mais sans se défier, mon maître, on se hasarde. J’entends du bruit. Fuyant.

DOM JUAN Tu fuis.

CARRILLE C’est pour me mettre en garde, Et prendre un terrain propre à pouvoir résister.

DOM JUAN Poltron, ne vois-tu pas…

CARRILLE Qu’on va nous en conter.

SCENE II DOM JUAN, THOMASSE, PAQUETTE, CARRILLE.

DOM JUAN Carrille, évitons-la.

Dans le temps où Dom Juan veut s’en aller, Thomasse l’arrête d’un côté et Paquette de l’autre.

THOMASSE Quoi ! vous me quittez, traître ?

PAQUETTE Vous me fuyez ?

CARRILLE À l’autre ! Apprêtez-vous, mon maître.

PAQUETTE Quoi, lâche ! à toutes deux avoir ravi l’honneur ?

CARRILLE Hé ! vous en avez tant, Monsieur, rendez-le-leur.

THOMASSE Voyez, il nous contait les plus belles paroles.

CARRILLE Je vous avais bien dit son humeur, pauvres folles ; Mais je n’étais qu’un traître, un méchant, un menteur. Il vous en cuit pourtant.

PAQUETTE Réponds-nous donc, trompeur.

DOM JUAN Sans m’arrêter ici, quels desseins sont les vôtres ?

THOMASSE Tu devais m’épouser !

CARRILLE Il l’a bien dit à d’autres.

PAQUETTE Tu m’as promis aussi ?

DOM JUAN Mais je ne le puis plus, Et vos emportements sont ici superflus. Je ne puis être à vous sans lui faire une injure ; Voyez de plus l’horreur d’une telle aventure, Et que le Ciel aigri de l’amour des deux sœurs, Exercera sur moi les dernières rigueurs.

CARRILLE La bonne âme !

DOM JUAN Il faut donc, dans un profond silence, Étouffer entre nous cet amour qui l’offense, Et par un repentir éteindre dans nos cœurs, L’infâme souvenir de ces noires ardeurs. Mais puisque de ces maux je suis la seule cause, Il est juste pour vous de faire quelque chose ; J’ai du regret de voir que ma brutalité Vous ait fait consentir à cette lâcheté, Et je veux vous donner pour tant de bienveillance Une somme d’argent.

CARRILLE L’homme de conscience !

DOM JUAN Vous pourrez rencontrer quelque parti meilleur, Et l’argent en tout temps apporte de l’honneur.

THOMASSE Qu’en dites-vous, ma sœur ?

PAQUETTE Qu’en dites-vous vous-même ?

THOMASSE Je l’aimais.

PAQUETTE Et pour lui ma flamme était extrême, Mais puisque toutes deux nous n’avons plus d’espoir, Acceptons son argent.

CARRILLE Si vous pouvez l’avoir.

DOM JUAN Eh bien ! agréez-vous ce que je viens de dire ?

PAQUETTE J’en suis d’accord.

DOM JUAN Et vous ?

THOMASSE Il y faut bien souscrire.

DOM JUAN Je donne à toutes deux trois cents ducats.

CARRILLE Croyez Que ces trois cents ducats vous seront bien payés, Car il reçoit bientôt une lettre de change, En bel et bon argent visible comme un ange.

PAQUETTE Mais parlez-vous, Monsieur, avec sincérité ? Pouvons-nous nous fier ?

DOM JUAN C’est une vérité, Je veux vous les donner.

CARRILLE La semaine prochaine.

DOM JUAN Dès demain au plus tard, n’en soyez point en peine.

PAQUETTE N’y manquez pas au moins.

CARRILLE Il n’a garde, vraiment.

SCENE III DOM JUAN CARRILLE

DOM JUAN Mais quoi ! tu prétends donc jaser incessamment, Et sans examiner que ton caquet m’offense, Tu ne peux un moment te résoudre au silence ?

CARRILLE Mais est-ce sans raison ?

DOM JUAN Mais sais-tu ce qu’on fait, Quand on a le dessein de punir un valet, Qui ne se peut tenir, quelque chose qu’on dise, Qu’il n’y mette son nez et qu’il n’en moralise ? Un maître au même instant, avec un bon bâton, Lui doit fermer la bouche et s’en faire raison : Voilà le sort qu’un jour ta langue te prépare.

CARRILLE Il faut qu’ouvertement enfin je me déclare. Qui se tairait, Monsieur, en voyant ces beaux tours, Que sans crainte du Ciel vous faites tous les jours ?

DOM JUAN Je fais ce que je veux, dois-je t'en rendre compte ? Si je commets un crime, en portes-tu la honte ? Ne m’en parle donc plus, ou tes rares avis De cent coups de bâton pourraient être punis.

SCENE IV DOM LOPE, DOM FELIX, DOM JUAN, DOM GASPARD, CARRILLE.

DOM LOPE Nous venons vous chercher, notre perte est jurée, Dom Gaspard en a su la nouvelle assurée.

DOM GASPARD J’en ai reçu l’avis, et, vous sachant ici, J’ai voulu vous montrer la lettre que voici. Étant votre parent, je vous offre un asile.

DOM JUAN, ayant lu la lettre. Ce soin m’oblige fort, mais il est inutile : Mes plus grands ennemis ne m’ont jamais fait peur, Et vous voyez un front exempt de la terreur. À Dom Lope et à Dom Felix. Pour vous, si vous m’aimez d’une amitié fidèle, J’attends dans ce péril l’effet de votre zèle ; Ayons même fortune, et s’il nous faut périr, Ne nous démentons point jusqu’au dernier soupir.

DOM GASPARD Hé quoi donc ! Dom Juan sera toujours le même ? Toujours on le verra dans cette erreur extrême ? La terre ni le Ciel ne l’intimident pas, Et loin de fuir sa perte il y court à grands pas ! Songez qu’il est un temps où le crime prospère, Mais qu’il en est un autre ou le Ciel en colère, Irrité des refus qu’on fait à ses bontés, Se venge tôt ou tard de tant d’iniquité.

DOM JUAN Hé ! quoi donc, Dom Juan, se piquant de sagesse, À la correction s’attachera sans cesse, Et gênant les esprits par une vaine peur, Il voudra conformer chacun à son humeur ? Songez que la Nature est tout ce qui nous mène, Que malgré la raison son pouvoir nous entraîne, Que le crime n’est pas si grand qu’on nous le fait, Que tous ces châtiments dont vous prêchez l’effet Ne sont bons à prôner qu’à des âmes timides, Que l’on ne doit souffrir rien que ses sens pour guides, Qu’il les faut assouvir jusqu’aux moindres désirs, Et n’avoir point d’égard qu’à ses propres plaisirs.

DOM GASPARD Je sais qu’il est des temps où l’âge nous convie De prendre avec honneur les plaisirs de la vie, Mais passer à l’excès de la brutalité Et n’avoir que les sens pour toute déité, Est-il rien ici bas qui soit plus condamnable ? Ah ! craignez que du Ciel le courroux redoutable… Dom Juan rit Vous riez… doutez-vous du pouvoir de nos dieux ?

DOM JUAN Hé ! pour voir ce qu’ils sont, il ne faut que des yeux. L'adroite politique en masqua le caprice, La faiblesse de l’homme appuya l’artifice, Et sa timidité, s’en faisant un devoir, Sans aucune raison forgea ce grand pouvoir.

DOM GASPARD Si vous considérez l’ordre de la Nature, Vous verriez leur pouvoir dans chaque créature. Cet accord merveilleux dans les quatre éléments Doit confondre l’erreur de vos comportements ; La contrariété, qui fait leur concordance, Fait assez admirer leur suprême puissance, Et ce grand entretien dans les quatre saisons, Pour prouver leurs auteurs sont de bonnes raisons ; Ce composé de tout formé sur leur image, Ce petit monde entier, ce surprenant ouvrage. L’homme en ses fonctions ne porte-t-il pas de quoi Désabuser l’esprit de qui manque de foi ? Mais je connais qu’en vain je m’attache à vous dire Qu’il n’est rien ici bas qui par eux ne respire ; Il vaut mieux vous laisser dans votre aveuglement.

SCENE V DOM LOPE, DOM JUAN, DOM FELIX, CARRILLE.

DOM LOPE Dom Juan, vous deviez en agir autrement, Et devant lui du moins il fallait un peu feindre. On doit tout ménager quand on a tout à craindre, Sa maison est pour nous un lieu de sûreté, Nous y pouvions rester en toute liberté ; Mais qui sait à présent, vous ayant vu le même, S’il voudrait nous l’offrir dans un péril extrême ? On peut facilement faire l’homme de bien, Dire que l’on croit tout encor qu’il n’en soit rien, Et voilant ses discours d’une belle apparence, Se réserver en soi ce que le cœur en pense ; C’était là de quel air il lui fallait parler, Et ce peu de contrainte eût pu le rappeler.

DOM JUAN Dom Lope, je ne puis approuver ces maximes, Je nomme des plaisirs ce que vous nommez crimes, Tous ces déguisements ont trop de lâcheté, Je dis tout et fais tout avec impunité, Et si je ne savais quel est votre courage, Je douterais de vous, entendant ce langage. Mais comment avez-vous rencontré Dom Gaspard ?

DOM FELIX Vers notre rendez-vous il était à l’écart. Vous savez qu’il se plaît fort à la solitude Et que dans ces endroits il s’attache à l’étude. Surpris de nous trouver l’un et l’autre en ces lieux, Il nous a fait paraître un désir curieux De savoir quel dessein nous y pouvait conduire, Et nous n’avons pas fait scrupule de lui dire ; Mais comme en cet endroit vous ne vous rendiez pas, Son avis nous a fait retourner sur nos pas.

DOM JUAN Je m’y serais rendu, mais Paquette et Thomasse…

CARRILLE, apercevant le Prévôt. Monsieur, je viens de voir certaine ombre qui passe.

DOM JUAN Poltron ! te tairas-tu ?

CARRILLE, le voyant entrer et ses archers. Monsieur, les voilà deux, Trois, quatre, cinq, hélas !

SCENE VI DOM JUAN, DOM LOPE, DOM FELIX, CARRILLE, LE PRÉVÔT et ses gens.

LE PREVOT Sans doute ce sont eux. Comme on me l’a dépeint, c’est Dom Juan.

CARRILLE s’enfuyant. Mon maître, Et vite, sauvons-nous, nous voilà pris !

DOM JUAN Ah , traître !

LE PREVOT Donnons, et que chacun fasse ici son devoir. Compagnons, mort ou vif, il nous les faut avoir.

Tous l’épée à la main.

DOM JUAN Je saurais réprimer une telle insolence.

LE PREVOT Courage, mes amis.

DOM JUAN Vous faites résistance ! Il faut lâcher le pied, traîtres !

LE PREVOT Retirons-nous.

D FELIX Ils n’ont pu résister à l’effort de nos coups.

DOM LOPE Il le faut avouer, tout nous est favorable

DOM JUAN Rien de nous arrêter ne peut être capable ; Cependant, il nous faut abandonner ces lieux, Allons dans mon château pour nous divertir mieux.

DOM FELIX J’en suis d’accord, allons sans tarder davantage.

DOM JUAN Nous nous retrouverons dans ce prochain village, Je veux chercher Carrille, allez, je suis vos pas.

DOM FELIX Mais sans tarder au moins.

DOM JUAN Je ne m’arrête pas.

SCENE VII DOM JUAN, CARRILLE.

DOM JUAN Hé, Carrille !

CARRILE, sortant la tête, puis se retirant. Monsieur.

DOM JUAN Ô l’homme de courage ! Viendras-tu ?

CARRILLE Me voilà.

DOM JUAN Tu devais faire rage ! Cependant, dans le temps qu’il en était saison, Tu me quittes, Carrille, et fuis en vrai poltron ! As-tu pour te défendre une raison valable ?

CARRILLE Sans la peur de la mort, j’étais pire qu’un diable ; Mais sur ce pas, Monsieur, faisant réflexion : J’ai cru qu’il valait mieux être un peu plus poltron. Peste ! c’est pour longtemps qu’on fait cette folie.

DOM JUAN Lâche, dans les combats perd-on toujours la vie ?

CARRILLE Ah, Monsieur ! tôt ou tard on ne peut l’éviter, Et c’est être bien fou de le vouloir tenter.

DOM JUAN Mais sans cœur j’étais pris, il eût fallu me rendre.

CARRILLE Il faut s’enfuir, Monsieur, au lieu de se défendre, C’est l’unique secret d’éviter le malheur.

DOM JUAN Dans ces occasions il y va de l’honneur. Mais où donc étais-tu ?

CARRILLE Moi ? j’étais là derrière, Où j’adressais au Ciel pour vous une prière.

DOM JUAN Ou pour toi. Cependant il faut partir d’ici.

CARRILLE C’est fort bien fait à vous, je le souhaite aussi, L’appétit dans mon ventre exerce la furie, Et je n’ai jamais eu tant de faim de ma vie.

DOM JUAN Allons, Carrille, allons, mais quel est ce tombeau ? Carrille, le dessin m’en parait assez beau

On voit un tombeau accompagné de figures. Dom Pierre sur un genou, une main sur un prie-Dieu.

CARRILLE, l’ayant regardé. C’est votre Commandeur, c’est lui-même, mon maître.

ÉPITAPHE Dom Pierre par la main d’un traître, Entendez-vous, Monsieur, on vous loue assez bien.

DOM JUAN Quoi donc…

CARRILLE Lisez plutôt, ma foi je n’y mets rien.

DOM JUAN lit. ÉPITAPHE Dom Pierre, par la main d’un traître, Dans Séville a reçu la mort. Son mérite partout s’est assez fait connaître, Et l’Univers pleure son sort. Passant qui vois ce que pour sa mémoire On a fait graver en ces lieux, Apprends quel est l’auteur d’une action si noire : Dom Juan a commis ce forfait odieux ; Mais le Ciel, confus de ses crimes, A résolu de le punir, Et veut que les enfers, dans leurs plus noirs abîmes, En effacent le souvenir.

CARRILLE Qu’en dites-vous, Monsieur ?

DOM JUAN Plaisante prophétie ! Je brûle du désir de la voir réussir, Et voudrais qu’il voulût lui-même l’annoncer.

CARRILLE Quelle nécessité de s’en embarrasser ? Allons.

DOM JUAN Non, de ma part va lui faire un message, Puisque j’ai résolu qu’un compliment engage Ce digne Commandeur à souper avec moi.

CARRILLE, riant. Bon, prier une pierre à souper avec soi ! Rêvez-vous ?

DOM JUAN Non, je veux contenter mon envie. Va donc.

CARRILLE D’où vous provient ce beau trait de folie ! Eh morbleu ! cette pierre a-t-elle le pouvoir De parler, ni d’ouïr, d’aller, ni de mouvoir ? Où diantre prenez-vous un si plaisant caprice ?

DOM JUAN Mais, quand j’ai commandé, je veux qu’on m’obéisse, Ou les coups de bâton…

CARRILLE Peste, je vous entends, Mais, ma foi, vous raillez ou bien je perds le sens : Une pierre ! songez si la chose est plausible.

DOM JUAN Je veux croire avec toi qu’elle n’est pas possible, Mais va.

CARRILLE, riant. C’est être fou.

DOM JUAN Quoi donc, tu n’iras pas ? Te moques-tu de moi ? Il va trois fois à la statue et quand il en est près, il revient en riant vers son maître.

CARRILLE Non, j’y cours à grands pas. J’en rirai comme il faut. Madame la statue, Pour qui je crois ici ma harangue perdue, Mon maître Dom Juan m’oblige à vous parler, Et d’un souper exquis prétend vous régaler : Pour moi son Intendant, et valet ordinaire J’aurai soin, qu’on vous fasse une excellente chère, Qu’on tienne le vin frais et qu’il soit du meilleur, Et boirai quatre coups avec vous de bon cœur ; Au moins n’y manquez pas, car vous savez que l’homme N’est pas plutôt choqué, qu’aussitôt il assomme : Venez donc de bonne heure à notre rendez-vous, Ce n’est pas loin d’ici, car ce sera chez nous, Ah, Monsieur, la statue…

La statue baisse la tête. [Carrille] tombant sur les genoux et montrant avec la tête comme la figure a fait.

DOM JUAN Eh bien donc, la statue ?

CARRILLE La statue, Monsieur, la statue me tue, Avec un grand…

DOM JUAN Quoi ! Parle ?

CARRILLE Je ne puis pas. Je croyais qu’elle avait jeté la tête à bas ; Avec un mouvement dont le cœur me frissonne, Elle m’a répondu d’y venir en personne. C’est à vous qui priez de la bien recevoir, Car je m’exempterai, si je puis, de la voir.

DOM JUAN Va, Carrille, ton cœur n’est ni ferme ni stable, Pour croire ton rapport fidèle et véritable, Et je n’impute rien de ce plaisant récit Qu’à la sotte faiblesse où tombe ton esprit. Qui peut imaginer qu’une vaine statue Puisse mouvoir la tête ou dessiller la vue ? Pour moi, je ne vois point de raisons pour prouver, Ni par qui, ni comment cela peut arriver ; Je n’y trouve pas même une ombre d’apparence, Et chez toi c’était peur ou bien extravagance.

CARRILLE Peut-être la statue a le démon au corps, Ou l’on l’a fait agir par d’inconnus ressorts, Mais voyez-la, Monsieur, et vous pourrez connaître Si je rêvais alors, ou si cela peut être. Peste ! j’ai des bons yeux et quoique j’aye peur, Je ne me trompe point.

DOM JUAN Ombre du Commandeur, Viens souper avec moi, pour passer mon envie. Je t’attends, entends-tu ? C’est moi qui t’en convie. La statue fait signe de la tête. CARRILLE Eh bien, l’avez-vous vu ?

DOM JUAN C’est une vérité.

CARRILLE Ou plutôt n’est-ce pas une témérité ? À quoi bon s’exposer aux fureurs de cette ombre ? Vous courez au galop dans le royaume sombre.

DOM JUAN Sans perdre ici de temps vient mettre le couvert.

CARRILLE Ah, mon maître, ma foi vous voilà pris sans vert !

ACTE IV

SCENE I DOM JUAN, DOM LOPE, DOM FELIX, CARRILLE.

DOM JUAN Eh bien ! que dites-vous d’une telle aventure ?

DOM LOPE Pour moi, je n’en crois rien.

DOM JUAN C’est la vérité pure. Tantôt, sur le rapport que Carrille en a fait, J’ai douté comme vous, mais j’en ai vu l’effet.

DOM LOPE Une masse de pierre, une vaine statue, Pouvoir baisser la tête et dessiller la vue ! Un corps que rien n’anime, avoir du mouvement ! Cela choque le sens, à parler franchement, Mais qu’en dites-vous, Dom Felix ? (sic)

DOM FELIX La chose est incroyable, C’est quelque vision.

DOM JUAN Mais en suis-je capable ? C’est aux faibles esprits à s’en laisser frapper, La crainte, en cet état, les peut faire tromper, Mais moi que rien n’étonne, on ne peut pas me dire Que la peur sur mes sens avait pris de l’emprise, J’étais toujours le même, et sans étonnement J’ai reçu sa réponse et vu son mouvement.

DOM LOPE J’en douterai toujours.

DOM FELIX C’est une bagatelle.

CARRILLE Il n’en faut point douter, Messieurs, la chose est telle.

DOM JUAN Que nous importe-t-il qu’elle le soit ou non ? Le souper est-il prêt ?

CARRILLE Oui.

DOM JUAN Le vin est-il bon ?

CARRILLE Oui, Monsieur, et la sève en est incomparable, Les ragoûts sont friands, le gibier admirable, Séville ne peut pas fournir de meilleurs mets, Et j’espère vous voir tous trois fort satisfaits. Mais à propos, Monsieur, en parlant de Séville, Croyez-vous que ce lieu nous soit un sûr asile, Que si près de la ville on ne nous prenne point ? La peste ! il ne faut pas s’endormir sur ce point, Vous savez que tantôt sans l’effort de courage…

DOM JUAN Va, va, ce bras partout a le même avantage.

CARRILLE Tant mieux : mais ce bonheur durera-t-il toujours ? La fortune, Monsieur, a d’étranges retours. Qui s’en flatte le plus, souvent n’en est pas maître ; L’on peut se voir vaincu, tout vaillant qu’on puisse être, Et fussiez-vous cent fois plus brave que César, Il faut céder au nombre aussi bien qu’au hasard. Outre que les archers savent si bien surprendre, Qu’ils donnent rarement le temps de se défendre, Par mille tours rusés, on tombe dans leurs mains.

DOM LOPE La défiance ici peut rompre leurs desseins, Tout nous étant suspect, nous n’avons rien à plaindre.

CARRILLE Vous savez qu’en ce cas, je suis le plus à craindre, Et si par un malheur…

DOM JUAN Ne crains rien, fais servir.

CARRILLE J’y cours. Ah, que je vais recevoir de plaisir !

SCENE II DOM JUAN, DOM LOPE, DOM FELIX.

DOM JUAN Eh bien ! que dites-vous du cours de notre vie !

DOM LOPE On ne peut jamais mieux contenter son envie.

DOM FELIX Rien ne peut égaler notre félicité, Et le plaisir enfin suit notre volonté ; Je n’ai point de regret d’avoir quitté Séville.

DOM JUAN Je goûte des plaisirs plus charmants qu’à la ville, Et ces soins, ces détours que demande l’amour, S’ils servent en ces lieux, ce n’est que pour un jour. Quelle douceur pour moi de voir une bergère Se rendre au même instant que je tâche à lui plaire, Et, joignant le respect à la simplicité, Me laisser un champ libre à ma témérité.

DOM LOPE Mais l’amour veut pourtant un peu de résistance.

DOM JUAN Mais l’amour est tout pur parmi cette innocence.

DOM LOPE La fierté, Dom Juan, augmente le désir, Et qui la peut dompter en a plus de plaisir ; Il est charmant de vaincre une beauté sévère.

DOM JUAN Mais cette résistance est souvent un mystère : Sous le masque trompeur d’une adroite fierté, On cache les défauts de la fragilité, L’amour à ces froideurs augmente son estime, Et plus l’amour est grand, moins il connaît le crime. Vous connaissez Philis, elle est de cette humeur, Elle affecte toujours une grande pudeur, Au moindre mot d’amour cette prude tempête, Mais sitôt qu’avec elle on vient au tête-à-tête, Ce farouche dehors est bientôt adouci.

DOM LOPE Mais faveur pour faveur je l’aime mieux ainsi.

DOM JUAN Moi, Dom Lope, mon goût n’est pas conforme au vôtre ; Quel charme trouvez-vous aux conquêtes d’un autre ? Les restes, en amour, ont toujours peu d’appâts, Et l’on doit les laisser à de moins délicats.

DOM LOPE Je veux que vous trouviez ici quelque avantage Et que l’honneur soit joint aux attraits du visage : Mais quel plaisir a-t-on d’aimer une beauté Dont l’éclat est terni par la stupidité ? Peut-on trouver du goût à chérir une idole Sans aucun enjouement, sans esprit, sans parole, Et qui, répondant même à vos empressements, Ne saurait exprimer quels sont ses sentiments ? L’amour n’a rien de doux dans l’ardeur qu’il inspire, Si la bouche, Dom Juan, ne prend soin de le dire. C’est peu que des soupirs, s’ils ne sont animés, Mais quand d’un feu pareil deux cœurs sont enflammés Et que l’esprit seconde une tendance extrême, Il n’est rien à l’égal de ce bonheur suprême.

DOM JUAN Oui, je sais que l’esprit a de puissants appâts Et qu’en un lieu champêtre on n’en rencontre pas ; Mais aussi la plupart de nos spirituelles, Dom Lope, ont le malheur de n’être pas fort belles, Et quand on leur verrait l’esprit et la beauté, Estimez-vous beaucoup leur sotte vanité, Ces affectations d’un savoir admirable, Dont par de longs discours sans cesse on nous accable, Tous ces raffinements en matière d’amour ? Témoin Daphné qui veut, quand on lui fait la cour, Que l’amant qui la sert, s’il lui rend un service, Ait toujours pour ses feux un exemple propice, Et prouve par romans que pour même action, Un amant autrefois eût satisfaction. Mais qu’en dit Dom Felix ?

DOM FELIX Je suis pour l’un et l’autre, Et tiens son sentiment aussi bon que le vôtre. En matière d’amour point de réflexion, Donnons-nous tous entiers à notre passion, Et soit qu’une beauté soit facile ou sévère, Spirituelle ou non, il faut se satisfaire ; C’est ce que nous devons tous les trois observer.

SCENE III CARRILE, DOM JUAN, DOM LOPE, DOM FELIX.

CARRILLE Voilà le souper prêt.

On sert à souper et, au fond de la chambre, il paraît un buffet magnifique.

DOM JUAN Qu’on nous donne à laver.

Un valet donne à laver, et Carrille présente la serviette.

CARRILLE, fleurant les viandes. Ah, que de tous ces mets, l’odeur est agréable ! Si je pouvais…

DOM FELIX, après qu’ils sont tous à table. Ma foi, ce souper est passable.

DOM JUAN Ce ragoût est friand.

DOM LOPE Et ce dindon aussi.

CARRILLE Quoi ! je demeurerai les bras croisés ici ? Non, non, songeons à nous ! Quelque sot qui s’oublie !

Il prend de la viande et mange goulûment.

DOM LOPE, présentant à Dom Juan et à Dom Felix un morceau. Ah, l’excellent morceau ! Goûtez-en, je vous prie.

DOM JUAN Il n’est rien de meilleur.

DOM FELIX C’est un manger de roi, Et l’on ne peut pas mieux être traité chez soi.

DOM JUAN Du vin, Carrille.

CARRILLE, la bouche pleine. Çà !

DOM JUAN Quoi, n’as-tu point de honte ? Tu t’étrangles !

CARRILLE Chacun doit faire ici son compte, Si je n’y prenais garde, il ne resterait rien, Mais j’en prends par avance et crois faire fort bien.

Après que Carrille lui a donné à boire et que les deux laquais en ont donné aux autres.

DOM JUAN Mets-toi là.

CARRILLE, se mettant à table où il mange goulûment. Volontiers.

DOM JUAN Mais voyez comme il mange !

CARRILLE Quand on a de la faim, est-ce une chose étrange ?

DOM LOPE Tu crèveras.

CARRILLE Point, point, je sais ce qu’il me faut.

DOM JUAN Te défendras-tu mieux que tu n’as fait tantôt ?

CARRILLE, mangeant toujours. Oui, oui, Monsieur, oui, oui.

DOM JUAN Tu promets tout à table, Mais dans l’occasion…

CARRILLE Ma foi, c’est là le diable.

DOM LOPE Mais quoi, tu ne bois point ?

CARRILLE Chaque chose en son temps. À boire ! Il faut toujours faire les fondements. À boire !

DOM JUAN Bon, Carrille !

CARRILLE Il faut bien vous en croire. À boire !

DOM LOPE Bon courage.

CARRILLE À boire, à boire, à boire !

DOM FELIX Fort bien.

CARRILLE À boire, à boire !

DOM JUAN Hé, tu n’es pas lassé !

CARRILLE, demandant à boire. Moi, Monsieur, point du tout, je n’ai pas commencé. À boire !

DOM FELIX Quel buveur ! Il crèvera sans doute.

CARRILLE À boire !

DOM JUAN C’est assez.

CARRILLE Seulement une goutte.

On frappe.

DOM JUAN Tu n’es pas satisfait. Mais on frappe, va voir.

On frappe.

CARRILLE Qu’il attende.

DOM JUAN Coquin, feras-tu ton devoir ?

CARRILLE, se levant de la table et prenant une chandelle. On frappe. Hé ! Que diable, j’y vais. Qui frappe de la sorte ? La peste ! ce frappeur n’y va pas de main morte. Il va à la porte et, apercevant l’Ombre, il revient tout effrayé et fait des signes de la main et de la tête que c’est l’Ombre. Ah, Monsieur, là, là, là…

DOM JUAN Qu’as-tu donc ?

CARRILLE Là, là, là.

DOM JUAN Que veux-tu dire ? Parle.

CARRILLE baissant la tête Eh !

DOM JUAN Qu’est ce que cela ? T’expliqueras-tu donc ?

CARRILLE, baissant la tête. Hé !

DOM JUAN, allant à la porte avec un flambeau. Quelle extravagance ! Mais voyons ce que c’est. Ah, ah, c’est l’Ombre ! Avance.

DOM FELIX L’Ombre !

DOM JUAN Oui, l’Ombre !

DOM LOPE, se levant et prenant un flambeau. L’Ombre ! allons la recevoir.

CARRILLE Que ne suis-je bien loin ?

DOM FELIX, se levant et prenant un flambeau. La chose est rare à voir.

SCENE IV DOM JUAN, DOM LOPE, DOM FELIX, CARRILLE , L’OMBRE.

DOM JUAN, après que l’Ombre est sur son siège et qu’ils se soient remis à table hors Carrille qui est à un bout du théâtre. Ombre, tu viens à temps, pour faire bonne chère, Et si tu veux manger, tu peux te satisfaire. Goûte de ce morceau. Quoi ! tu ne manges pas ?

L’OMBRE Je ne viens point ici pour faire un repas, Ces soutiens infinis de la terre et de l’onde, Dont le pouvoir tira d’un rien l’être du monde, Ces moteurs éternels du corps de l’univers, L’amour de tous les bons et l’effroi des prières , Les Dieux, justes censeurs de chaque créature, M’ont permis d’animer cette froide figure, Et je viens par leur ordre apprendre ici de toi Si tu veux persister dans ton manque de foi. Tes crimes sont si grands qu’on frémit à les dire, Le Ciel veut un remords : parle, y veux-tu souscrire ?

DOM JUAN, riant. Que viens-tu nous conter ?

DOM FELIX L’agréable entretien !

L’OMBRE Et vous, ses chers amis, qui n’appréhendez rien, Vous dont il a suivi les damnables maximes, Craignez les châtiments qui sont dûs à vos crimes, Et par un repentir réparant vos forfaits, Méritez un bonheur qui ne finit jamais. Voyez qu’être ici-bas, ce n’est rien qu’un passage, Où selon qu’on y vit l’homme a de l’avantage…

DOM JUAN Tu ne viens donc ici qu’à dessein de prêcher ? Va, va, tu perds ton temps à vouloir nous toucher, Laisse là tes avis, et parlons d’autre chose.

L’OMBRE Songez, songez au choix qu’ici je vous propose, Changez tous trois de vie, et redoutez les dieux.

DOM FELIX Quoi ! rabattre toujours ces discours ennuyeux ! Pourquoi tant censurer notre façon de vivre ? La Nature a marqué le chemin qu’on doit suivre, Elle seule a formé les plaisirs de nos sens, Et c’est sa faute enfin s’ils ne sont innocents.

DOM LOPE Quoi ! Je me priverais des douceurs de la vie ! Non, n’espère jamais que j’aye cette envie ; La jeunesse est un fruit qui ne se garde pas, Et l’on doit sans remords jouir de ses appâts, Se servir du présent, et sans tant nous contraindre Pour l’avenir…

L’OMBRE Et c’est ce que vous devez craindre.

DOM JUAN Qui doit nous faire peur ? Le Ciel et son courroux ? De ce rare pouvoir, il est bien peu jaloux, Et si nos actions lui paraissent des crimes, Pourquoi de sa fureur n’être pas les victimes ? Pourquoi ne pas troubler le cours de nos projets ? Il tarde trop longtemps à punir nos forfaits, Non, non, ces châtiments sont de vaines chimères, Dont l’homme résolu ne s’épouvante guère, Et ce qu’il souffre en nous fait connaître en tous lieux La faiblesse de l’homme et l’abus de tes dieux.

L’OMBRE Impie ! Ah, Dom Juan ! songe à te reconnaître.

DOM JUAN Non, non, il n’en sera que ce qu’il doit en être.

DOM FELIX Il faut te dire aussi quel est mon sentiment : Jamais tu ne verras en moi de changement, Et je suis si content de ma façon de vivre Que, sans aucun remords, je prétends la poursuivre.

DOM LOPE Tu sais déjà le mien, rien ne me changera, Et soit perte ou bonheur, arrive qui pourra.

L’OMBRE Tremblez au nom des dieux, et craignez leur puissance ; Ils m’ont remis le soin de leur juste vengeance, Et le sort de tous trois se trouve en mon pouvoir.

DOM FELIX Va, va, nous le croirons, si tu nous le fais voir.

L’OMBRE Malheureux, songe à toi. Je puis dans cette place…

DOM FELIX, mettant l’épée à la main. Ah ! c’est trop endurer, qu’une Ombre nous menace.

DOM LOPE, tirant aussi la sienne. Oui, voyons s’il lui reste encore quelque vigueur, Et délivrons nos yeux de ce fâcheux censeur. Dom Juan demande à boire, et, ses amis périssant, il quitte son verre. Mais après le mot que l’Ombre dit : Qu’en dis-tu ? il boit.

L’OMBRE les fait abîmer aux deux bouts de la table où ils sont, et Carrille tombe à terre en même temps. Ah ! périssez, méchants, et lui servez d’exemples. Voilà de ton destin une preuve assez ample.

CARRILLE, tombant. Je suis mort.

L’OMBRE Qu’en dis-tu ?

DOM JUAN C’est un coup du hasard.

L’OMBRE Pour ton propre intérêt, tu dois y prendre part.

DOM JUAN Va, si je dois songer à la fin de leur vie, Ce n’est que pour leur sort, qui doit me faire envie. Mourir dans les plaisirs est un destin si doux Qu’à ne rien te celer, Ombre, j’en suis jaloux.

L’OMBRE Connais plutôt nos dieux, ce qu’ils ont fait paraître…

DOM JUAN, riant. Bon. Carrille !

CARRILLE Monsieur.

DOM JUAN Donne à boire à ton maître.

CARRILLE Dispensez-moi, Monsieur, d’approcher de l’Esprit.

DOM JUAN Que crains-tu donc ?

CARRILLE À moins, on serait interdit ; Ce que je viens de voir…

DOM JUAN Chansons.

CARRILLE À votre dire, Trouvez bon que d’ici, Monsieur, je me retire.

DOM JUAN Demeure, je le veux, ou les coups de bâton…

CARRILLE, s’en allant tout doucement. N’importe, adroitement, sortons de la maison.

DOM JUAN Où vas-tu ?

CARRILLE, se retournant. Je ne bouge.

DOM JUAN Hé ! Ris.

CARRILLE Quelle aventure ! Qui peut rire à deux doigts près de sa sépulture !

DOM JUAN Mange.

CARRILLE Je ne saurais, j’ai perdu l’appétit.

DOM JUAN Bois donc.

CARRILLE Ah, mon gosier, Monsieur, est trop petit.

DOM JUAN Chante.

CARRILLE Vous moquez-vous ? Hélas ! ma chanterelle Est prête à se casser.

DOM JUAN Danse.

CARRILLE Point de nouvelle, Nous allons trop danser le branle de la mort

L’OMBRE Oui, Dom Juan, dans peu tu finiras ton sort.

CARRILLE Et ne serait-il point aussi pour moi prophète ?

DOM JUAN Tu me suivras partout.

CARRILLE Bon ma fortune est faite Sans aller en Hollande.

L’OMBRE Enfin que résouds-tu, Dom Juan ?

DOM JUAN De mourir ainsi que j’ai vécu.

L’OMBRE Un exemple pareil devrait être capable…

DOM JUAN Non, dans mes sentiments je suis inébranlable, Et je verrais ici tout prêt pour mon trépas, Que, malgré tes avis, je ne changerais pas.

L’OMBRE C’est assez. Cependant leur justice offensée Te donne encore le temps de changer de pensée, Et pour savoir de moi quel sera ton destin, Je t’invite à manger.

DOM JUAN Où sera ce festin ?

L’OMBRE Sur mon tombeau.

DOM JUAN Va, va, je m’y rendrai sans faute.

CARRILLE Pour moi, je ne veux point manger chez un tel hôte ; Que promettez-vous là ?

DOM JUAN Vous tairez-vous, maraud !

L’OMBRE Amène ce valet.

CARRILLE Voilà ce qu’il me faut ! Non, s’il vous plaît, je jeûne et je n’ai point d’envie D’aller avec un fou risquer ainsi ma vie.

DOM JUAN Carrille, que dis-tu d’un tel événement ?

CARRILLE Que vous extravaguez à parler franchement, Car n’est-ce pas folie à nulle autre seconde De chercher des moyens d’aller en l’autre monde ? Quelle nécessité de promettre aujourd’hui De revoir cet esprit et manger avec lui ? Par un exemple affreux instruit de sa puissance, Jusque sur son tombeau défier sa vengeance, C’est bien chercher sa perte avec empressement.

DOM JUAN Ma parole…

CARRILLE Eh, morbleu, manquez-en hardiment, Sur cet article-là ne soyez point sévère.

DOM JUAN Puisque je l’ai donnée, il y faut satisfaire.

CARRILLE Songez-y mûrement ; c’est beaucoup hasarder. Ce que vous avez vu doit vous intimider, La mort de vos amis est d’un mauvais présage, Ils vivaient comme vous dans le libertinage, Craignez un même sort.

DOM JUAN Ne t’inquiète pas, Suffit que je veux voir quel sera ce repas.

ACTE V

SCENE I THOMAS, DOM JUAN, ROLLIN, AMARILLE.

THOMAS On enlève ma fille ; ah ! courons après elle.

DOM JUAN, emmenant Amarille. Hé ! que pensez-vous faire ? Allons, marchez la belle.

THOMAS Donnons, Rollin, donnons.

ROLLIN Oui da, je le veux bien.

DOM JUAN Comment, vous oseriez…

ROLLIN Non, nous n’en ferons rien.

THOMAS Dans cette occasion, tu manques de courage ; Laisser prendre ta femme et n’oser…

ROLLIN J’en enrage. Je voudrais la sauver, mais je crains pour mon dos.

THOMAS Mourons pour empêcher…

ROLLIN Ne soyons pas si sots, Vous savez ce qu’en dit son valet.

THOMAS Ah ! ma fille, Quel affront aujourd’hui recevra ta famille ! Quel gendre ai-je choisi ! Mais dussé-je y périr, C’est un point résolu, je veux te secourir.

ROLLIN Arrêtez ! j’aperçois le valet de ce traître. Abordons-le et sachons où peut être son maître, Et prenant des archers que j’ai vus dans ce lieu, Nous saisirons l’infâme et nous verrons beau jeu.

SCENE II CARRILLE, ROLLIN, THOMAS.

CARRILLE Chercherai-je longtemps sans rencontrer mon maître ? Qu’a-t-il pu devenir ? Où diable peut-il être ? Si nous ne nous sauvons, ma foi nous sommes pris, Et l’on nous donnera notre dernier logis. La prison nous est hoc, les archers sont en quête, Et, suivant l’apparence, on fait pour nous la fête.

ROLLIN Traître, nous te tenons.

CARRILLE Que voulez-vous de moi, Messieurs ?

ROLLIN Ah, scélérat !

CARRILLE Qu’est-ce donc ?

THOMAS Coquin !

CARRILLE Quoi ?

ROLLIN Dis-nous, mais promptement, qu'est devenu ton maître ?

CARRILLE Que sais-je, moi !

ROLLIN Tu sais en quels lieux il peut être. Sus, mon beau-père ! il faut le mettre en prison, Et quand il y sera, nous en aurons raison.

CARRILLE En prison !

ROLLIN En prison.

CARRILLE Hélas ! Qu’a fait Carrille, Messieurs ?

THOMAS Ton maître vient de m’enlever ma fille.

ROLLIN Et ma femme de plus.

CARRILLE Est-ce ma faute à moi ? Tout crime est personnel, et chacun est pour soi. Si mon maître a failli, faut-il que j’en pâtisse ?

ROLLIN Point de raisonnements, menons-le à Justice, Nous apprendrons du moins ce qu’il est devenu, Et complice du mal…

CARRILLE Quoi !

ROLLIN Tu seras pendu.

CARRILLE Pendu ! Messieurs, hélas ! la chose est trop cruelle. Encore si j’avais eu des faveurs de la belle, Je me consolerais dans mon fort malheureux ; Mais sans avoir rien pris, faire un saut périlleux, Ah !

ROLLIN Allons.

CARRILLE Hé, Messieurs !

ROLLIN Quoi ! Tu fais résistance ?

CARRILLE, apercevant son maître. Ah, Monsieur, au secours !

SCENE III DOM JUAN, ROLLIN, THOMAS, CARRILLE.

DOM JUAN Quelle est cette insolence ? Attaquer mon valet.

ROLLIN Beau-père, sauvons-nous.

CARRILLE courant après. Ah, ah coquins ! Ma foi, j’étais perdu sans vous, L’on allait me coffrer.

DOM JUAN Et pourquoi donc, Carrille ?

CARRILLE L’on me faisait garant de l’honneur d’une fille Que vous avez dit-on…là…vous m’entendez bien ?

DOM JUAN Sottise.

CARRILLE Bon pour vous, qui n’appréhendez rien, Mais si j’eusse été pris, certaine cabriole, M’aurait pour mon malheur fait perdre la parole, Cependant savez-vous qu’il faut partir d’ici, Que les Archers y sont.

DOM JUAN J’en ai peu de souci.

CARRILLE Vous devez y songer et.. mais, quelqu’un s’avance.

SCENE IV AMARILLE, DOM JUAN, CARRILLE.

AMARILLE Ah, donne-moi la mort après ta violence, Perfide !

DOM JUAN Que veux-tu ? Je ne te connais pas.

CARRILLE Est-ce celle, Monsieur, dont l’honneur est à bas ? Pour qui l’on me voulait gîter ?

DOM JUAN, bas à Carrille. Oui.

AMARILLE Comment, traître ! Après un tel affront, tu m’oses méconnaître ?

DOM JUAN Quel affront ? Qu’ai-je fait ?

AMARILLE Ah ! peux-tu l’ignorer, Et sans honte à tes yeux puis-je le déclarer ? Ne te souvient-il plus ? Hélas !

DOM JUAN Tu me fais rire.

CARRILLE Il n’a point de mémoire et vous devez lui dire, Qu’est-ce qu’il vous a fait ?

AMARILLE Il m’a ravi l’honneur.

CARRILLE L’honneur !

AMARILLE Oui.

CARRILLE C’est là ce grand malheur ! Là, là, consolez-vous.

AMARILLE Quoi ! Que je me console.

CARRILLE Que prétendez-vous donc ?

DOM JUAN Va, va, c’est une folle.

AMARILLE Pousse plus loin ton crime et ne m’épargne pas, Et pour finir mes maux donne-moi le trépas.

CARRILLE Pour si peu de sujet vouloir cesser de vivre ! Ce dessein, croyez-moi, n’est point du tout à suivre, Quoiqu’avec violence, il vous ait pris l’honneur, La force ne fait point de tache à la pudeur, Et votre honnêteté n’en sera point perdue. Si de votre bon gré vous vous étiez rendue, Et qu’un consentement…

DOM JUAN Allons, Carrille, allons, Et ne t’amuse point à ces réflexions.

CARRILLE Croyez ce que je dis.

AMARILLE Ah ! déplorable fille, Comment te présenter encore à ta famille ? L’affront que tu lui fais se peut-il réparer ? Mais après ce malheur que puis-je que pleurer ? Pleurons donc et noyons dans un torrent de larmes, La source de mes maux, ces détestables charmes, Et par des vœux ardents sollicitons les Dieux, De punir les forfaits de ce monstre odieux.

SCENE V DOM JUAN, CARRILLE.

CARRILLE Votre façon de vivre à tous moments m’étonne.

DOM JUAN Pourquoi s’en étonner ? Elle est douce, elle est bonne, Et qui veut comme moi se divertir ici, Sans rien examiner doit en user ainsi.

CARRILLE La méthode en est belle et digne qu’on l’admire !

DOM JUAN Sans doute, et l’on ne peut y trouver à redire.

CARRILLE Vous comptez donc pour rien ces détestables tours Dont le sexe est par vous abusé tous les jours ? Aux unes : «Il est vrai, je vous aimai, Madame, Mais mon cœur à présent n’a plus pour vous de flamme» ; Aux autres : «De l’argent peut réparer l’honneur, Et vous pourrez trouver quelque parti meilleur.» Aux unes, sans rien dire, et suivant son caprice, Surprendre leur honneur par un lâche artifice. Aux autres : «Que veux-tu ? Je ne te connais pas, Et n’ai jamais senti d’ardeur pour tes appâts.» Ce sont là les beaux coups de votre Seigneurie ; Comment doit-on nommer tout cela, je vous prie ?

DOM JUAN Un plaisir sans pareil.

CARRILLE Ou plutôt le moyen, Si vous continuez, de faire un saut sur rien.

DOM JUAN J’impute ce discours à ton zèle sincère, Et veux bien pour ce coup retenir ma colère : Mais sâche que j’ai bien encor d’autres desseins, Où, me suivant, tu peux espérer de grands gains.

CARRILLE De grands gains ! À ce prix, j’ai peine à m’en défendre. Par quels moyens encor puis-je…

DOM JUAN Tu vas l’apprendre. Je veux voler.

CARRILLE Plaît-il ? C’est là ce grand dessein, Serviteur à la corde, et trêve à tant de gains. Si le désir vous tient, passez-en votre envie, J’aime mieux n’avoir rien le reste de ma vie ; Comment diable, voler ! Quel damnable désir.

DOM JUAN Oui, dès demain, je veux voler pour mon plaisir, Je m’en fais dans mon âme un charme inconcevable, Et dans la vie, il faut être de tout capable.

CARRILLE Ah, quel homme !

DOM JUAN Aussi bien dans une extrémité, C’est un remède prompt pour la nécessité. Il ne faut pas grand temps pour vider notre bourse, Mes biens étant saisis, quelle est notre ressource ? Mais allons voir notre Ombre.

CARRILLE Et vous voulez aller Voir l’Ombre ?

DOM JUAN On a promis de nous y régaler.

CARRILLE Mais à moins que changer votre perte est certaine, L’Ombre vous a prédit…

DOM JUAN C’est là ce qui te gêne, Eh bien ! quand d’y mourir je courrais le hasard, C’est faire un peu plus tôt ce qu’on ferait plus tard, Puisque c’est un tribut que la Nature impose. Le trépas en tout temps est toujours même chose, Ce passage se doit regarder sans effroi Et n’offre rien d’affreux à des gens comme moi.

CARRILLE Ma foi, Monsieur, pourtant, alors qu’on envisage Qu’il faille mourir, on tremble.

DOM JUAN Oui, les gens sans courage : Mais aux cœurs dégagés de la timidité, La mort n’a rien d’étrange en la nécessité. Elle n’en vient pas moins, Carrille, pour la craindre ; Ainsi sur ce départ, pourquoi donc se contraindre ? Ce terme doit s’attendre, et s’il a quelque horreur, C’est l’accroître toujours, qu’entretenir la peur. Mille fameux guerriers, en exposant leur vie, Craignent-ils aux combats de se la voir ravie ? Et si l’on y faisait tant de réflexions, Verrait-on mettre au jour cent belles actions ? Non, sans s’inquiéter, si notre destinée Dans les plus grands périls peut être terminée, Entrés dans la carrière, allons jusques au bout, Et laissant faire au sort, affrontons toujours tout.

CARRILLE Pour moi, je ne veux point suivre cette maxime : La vie a des douceurs pour qui j’ai de l’estime, Quoiqu’il faille mourir, le plus tard vaut le mieux.

DOM JUAN O le plus grand poltron qui soit dessous les cieux !

CARRILLE Je ne suis pas, Monsieur, seul de cette nature. Trêve à tant de bravoure, et faisons feu qui dure.

DOM JUAN Quoi ! tu ne viendrais point voir l’Ombre avecque moi ?

CARRILLE Non, s’il vous plaît, Monsieur.

DOM JUAN Mais j’ai besoin de toi.

CARRILLE À cela près, Monsieur, je suis prêt à tout faire

DOM JUAN Mais quoi, pour me servir, n’es-tu pas nécessaire ?

CARRILLE, s’en allant. Les morts vous serviront.

DOM JUAN, l’arrêtant par le bras. Et tu crois t’esquiver ? Tu me suivras partout, quoi qu’il puisse arriver.

CARRILLE, à genoux. Quittez, Monsieur, quittez cette maudite envie, Cette témérité vous coûtera la vie.

DOM JUAN Non, non, je l’ai promis, et je prétends le voir.

CARRILLE Avez-vous de la faim ? Je n’en saurais avoir.

DOM JUAN Pourquoi non ? Le repas que l’Ombre nous prépare Nous doit être à tous deux quelque chose de rare.

CARRILLE Courre qui le voudra pour cette nouveauté, Car je ne vois pas lieu d’en être trop tenté. Serviteur !

DOM JUAN Suis-moi donc, ou bientôt ma colère Va…

CARRILLE Votre testament, quand voulez-vous le faire ? Et mes gages, Monsieur, quand pourrai-je les avoir ? Le cœur me dit qu’ils sont pour moi perdus ce soir. Où sera mon recours, si vous allez au diable ? Payez-les, sans souffrir que je sois misérable.

DOM JUAN Tu sais bien où les prendre, et n’ai-je pas du bien ?

CARRILLE Ah ! quand un homme est mort, on dit qu’il n’avait rien.

SCENE VI DEUX VOIX aux deux côtés du théâtre, CARRILLE, DOM JUAN.

1ère VOIX. Dom Juan !

DOM JUAN Quelle voix ?

2ème VOIX Dom Juan !

DOM JUAN Qui m’appelle ?

CARRILLE L’Ombre vient vous quérir, allez vite après elle.

1ère VOIX. Dom Juan ton heure s’approche, C’est moi qui t’en viens avertir, Laisse toucher d’un repentir, Ton cœur aussi dur qu’une roche. Tremble, ou la Justice des Dieux, Va te foudroyer en ces lieux.

CARRILLE Avec votre esprit fort, voyez où vous en êtes. Tout ce que je vous disais n’était que des sornettes ; Vous voyez cependant quelle prédiction…

DOM JUAN Rien ne m’étonne encore en cette occasion.

CARRILLE On tremblerait à moins, et si vous vouliez croire…

DOM JUAN Je n’en démordrai point, il y va de ma gloire ; En quoi suis-je donc tant nécessaire à ces Dieux ? O toi ! Qui que tu sois qui me prêche pour eux, Ne t’imagine pas que je change de vie.

2ème VOIX De tourments infinis, tu la verras suivie.

DOM JUAN Autre donneur d’avis.

2ème VOIX Ah ! Dom Juan, tu te perds, Pour avoir pratiqué tant de noires maximes. Nous souffrons des tourments divers, Même peine est due à tes crimes, Et ta fin doit servir d’exemple à l’Univers.

DOM JUAN Sont-ce nos deux amis qui parlent de la sorte, Je les ai vus périr, Dieux !

1ère VOIX. Leur puissance est forte, Les nommant tu les crois.

DOM JUAN C’est façon de parler, Et pour de tels discours, je ne dois point trembler.

CARRILLE Quoi ! malgré ces avis de très méchant augure, Vous allez défier l’Ombre à sa sépulture ? Fuyons plutôt, Monsieur.

DOM JUAN Non, non, nous y voici.

Le tombeau paraît comme au troisième acte.

SCENE DERNIERE L’OMBRE, CARRILLE, DOM JUAN.

CARRILLE Ah ! que pour mon profit ne suis-je loin d’ici !

L’OMBRE Dom Juan, songe à toi, tu vas cesser de vivre, Si tu ne veux tenir le chemin qu’on doit suivre.

DOM JUAN Est-ce là le repas que tu veux me donner, Et par ces vaines peurs prétends-tu m’étonner ? Ne t’avais-je pas dit quelle était ma pensée ? Quoi ! de ton souvenir serait-elle effacée ? Faut-il te répéter qu’un cœur comme le mien S’affranchit des remords et ne redoute rien ?

L’OMBRE Non, mais ces mêmes dieux que ta fureur offense Toujours vers les mortels penchent à la clémence. Le délai de ta perte augmentait leur bonté, Ils voulaient un remords pour tes impiétés, Et c’était pour savoir quelle était ton envie, Que jusqu’à ce moment ils t’ont laissé la vie. Voilà pour quel sujet je t’avais invité. Déclare promptement quelle est ta volonté.

DOM JUAN Ombre, tu perds ton temps à des discours frivoles ; Tu crois toucher mon cœur, je ris de tes paroles, Et pour te détourner d’y prétendre plus rien, Apprends mon sentiment, mais écoute-moi bien, Car la redite ici ne m’est pas nécessaire : Je n’ai rien fait encor que je ne veuille faire, Je fus ton assassin et si l’occasion Faisait naître à ce prix ma satisfaction, Je remplirais d’horreur et de deuil ta famille, Et ferais périr tout pour jouir de ta fille. Les forfaits les plus noirs ont des charmes pour moi, Et loin que tes avis me donnent de l’effroi, Je prétends dès demain dans l’ardeur qui m’anime, Entasser mort sur mort et crime sur le crime. Oui, malgré tes avis…

L’OMBRE Redoute mon pouvoir.

DOM JUAN Va, va, je n’en crois rien si tu ne le fais voir.

CARRILLE Taisez-vous, méchant homme, ou souffrez que je sorte.

L’OMBRE Ah ! cesse, Dom Juan, la fureur qui t’emporte ! Repens-toi, repens-toi.

DOM JUAN Qui, moi, me repentir ? Quand la terre sous moi fondrait pour m’engloutir, Que chaque pas serait un précipice, un gouffre, Qu’il pleuvrait sur moi de la flamme et du soufre Mon cœur ferme et constant ne pourrait s’ébranler, Et je saurais mourir plutôt que d’en parler ; Et pour te faire voir qu’on ne peut m’y résoudre Tonne quand il voudra, j’attends le coup de foudre.

L’OMBRE Va, méchant, expier tes crimes dans les fers Et connaître les Dieux par l’horreur des Enfers.

On entend un coup de tonnerre qui fait abîmer Dom Juan et le théâtre paraît en feu.

CARRILLE à genoux. Madame l’Ombre, hélas ! faites payer mes gages ! Voilà quelle est la fin de ces grands personnages, Libertins comme lui, qui n’appréhendez rien, Après un tel exemple, hélas ! pensez-y bien.

FIN




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