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Le Pharisien du temps ou le Dévot hypocrite


Antoine GARABY DE LA LUZERNE, "Le Pharisien du temps ou le Dévot hypocrite", s. d.
(éd. moderne in Satires inédites, p. p. E. de Beaurepaire, Rouen, 1888, p. 49-65)

Cette satire, qui puise certains de ses éléments dans Le Tartuffe et dans L'Avare, est connue par un manuscrit non daté, édité pour la première fois à la fin du XIXe siècle.

Les principaux points de rencontre avec le texte du Tartuffe sont les suivants :

Le Tartuffe
il mangea deux perdrix
cabale
vindicatifs, sans foi, pleins d'artifices
lui donner la cassette à garder
la pureté de notre intention


Le Pharisien du temps
Ou le dévot hypocrite.

Væ autem vobis, Scribæ et Pharisæ hypocritæ, quia clauditis regnum Cœlorum ante homines, vos enim non intratis, nec introeuntes sinitis intrare, etc. (Matthæi, cap. 23)

Ainsi se prononçait et se répète encore
Ce que l’oracle saint, que l’univers adore,
Dit aux Pharisiens condamnant leurs abus.
Lecteur, si mon discours ici te scandalise,
Vois par cet argument quel auteur m’autorise
Et lequel de nous deux cela touche le plus.

Mot d’avis.

Trouver mauvais qu’on maltraite le vice, c’est le favoriser ; et laisser régner l’hypocrisie sans dire mot, c’est trahir le parti de la véritable religion. Il y a deux manières de combattre le mal : l’une, [page 50] à force ouverte et tout de bon, le traitant d’ennemi considérable ; l’autre, par le mépris, le tournant en ridicule. Celle-là sied bien aux graves et sérieux docteurs. Celle-ci est propre aux gens de mon humeur, qui sont nés pour le badinage et qui ne regardent pas plus l’importance des défauts des mœurs qu’ils en remarquent le néant et la fadaise. Chacun philosophe à sa mode, et je ne pense pas qu’Héraclite eût meilleure grâce à se fâcher de tout que Démocrite à s’en rire. Tous deux cependant ont passé pour grands personnages, quoiqu’ils aient traité la Sagesse d’un air si contraire.

Il est des esprits sur qui un trait de raillerie porte plus de coup que l’atteinte de la plus âpre censure. Or, pourvu que ceux à qui leur conscience fera l’application de ma satire se corrigent par ce moyen, en aurai-je pas autant fait, en me jouant, qu’un grand docteur ou zélé prédicateur en peut prétendre de ses écrits laborieux et véhéments discours ?

Au reste, comme je n’ai eu dessein de taxer aucun en particulier, je veux croire aussi qu’il n’y en aura pas d’assez impertinent pour s’en offenser en leur personne. S’il s’en rencontre pourtant quelques-uns de cette sorte, outre qu’ils n’auront pas raison et que je ne m’en soucierai guère, ils feront justement comme le singe qui ne se produit en public que pour montrer son derrière.

ridendo dicere
Quid vetat ? [page 51]

Je te suis obligé d’en user de la sorte,
Et puisque de ton cœur tu viens m’ouvrir la porte,
C’est à moi, Philémon, par mes soigneux avis,
De te répondre juste à ce que tu me dis.

Le secret qu’en mon sein ta franchise dépose
Est assez important pour bien peser la chose,
Et l’on ne peut trop bien se consulter d’un fait
Où consiste le tout de son bonheur parfait :
Je veux dire le choix d’une façon de vivre
Que pour profession un homme doive suivre,
Et qui, se rapportant à son tempérament,
Lui donne lieu d’agir d’autant plus librement
Que, sans faire de peine à son propre génie,
Il sera satisfait de son genre de vie.
Pour ne me pas tromper, voyons donc, s’il te plaît,
Si j’ai fort bien d’abord compris ce que c’en est.

Il te faut, me dis-tu, quelque emploi convenable
Où tu trouves ton compte et qui soit honorable.
Le Palais n’en a point qui te puisse toucher,
Pour si peu de profit le métier est trop cher.
De même, tu n’es pas d’une humeur assez fière
Pour courre avec péril la fortune guerrière.
L’Église, quoique propre aux avares désirs,
S’accommoderait mal à tes menus plaisirs.
Tu veux du sacrement, et pour toi la soutane,
Toute sainte du haut, du bas serait profane. [page 52]

Voilà ton embarras, grand à la vérité,
Mais qui d’un bon conseil peut être surmonté.
Veux-tu prendre le mien ? Sans marc d’or ni paulette,
Bréviaire, célibat, ni querelle ni brette,
Finement aux dépens du crédule et du sot,
Tu n’as qu’à te pourvoir d’un état de dévot.
Je n’entends pas dévot de ces gens sans cabale
Qui, sur la prud’homie appuyant leur morale,
Suivent tout simplement les lois que Jésus-Christ
Dans son saint Évangile à ses enfants prescrit —
Ce monde-là n’est bon, en ce temps de finesse,
Qu’à fournir d’auditeurs le prône de la messe —
Mais de ces raffinés qui, bien que tenant lieu
D’ouailles seulement en l’Église de Dieu,
Sans crainte de troubler la police divine,
S’ingèrent toutefois des mœurs, de la doctrine,
Et même de régler le devoir des pasteurs
De qui les sentiments ne s’accordent aux leurs.

On les voit, ces cagots, baissant les yeux sous cape,
Faire semblant que tout volontiers leur échappe,
Et cependant, au gré de leur ambition,
Faire passer sur tout leur inquisition.

Ils forment un parti, d’intérêts ils s’unissent,
Par un commun support leur crédit établissent,
Et, d’un esprit égal touchés également,
Rapportent tous leurs soins à même sentiment.

Là, le plus ignorant, par son seul zèle habile,
Opine froidement ainsi qu’en un concile,
Fait le rude examen des actions d’autrui.
Que si lors, par hasard, il est mal avec lui,
Comme si le malheur d’avoir pu lui déplaire
Portait exclusion d’un chemin salutaire,
Sur le simple soupçon, atteint et convaincu
D’avoir eu des erreurs ou d’avoir mal vécu,
Il l’attaque, l’outrage et l’anathématise
Comme un membre pourri retranché de l’Église.

La Cabale y souscrit, par la seule raison
Que l’Église avec elle a tant de liaison
Que son moindre suppôt lui tenant lieu d’apôtre,
Être accusé de l’un c’est pêcher contre l’autre.
Comptant comme elle aussi l’infaillibilité
Entre les attributs de leur Société,
Ainsi, de ville en ville unis par fortes ligues,
Ils remplissent bientôt tout un pays d’intrigues,
Partout mettent le nez, s’intéressent à tout,
Et de tout leur audace ignoramment résout ;
Sans épargner les chefs de telle compagnie
Qui, sous nom différent menant pareille vie,
Reprochent tour à tour à ces accusateurs
Cent sortes de défauts aussi grands que les leurs,
Leur rendent mal pour mal, leur vaine estime pillent,
Et, comme chiens mâtins, l’un l’autre se gouspillent. [page 54]

Qu’un homme a de plaisir, qui, sans prendre de part
À tous les démêlés de ce monde cafard,
Les voit s’estocader de plumes et de langues
En leurs discours privés, en publiques harangues,
Chaque camp contre camp fièrement révolté,
Dégorger à l’envi leur venin empesté ;
De reproches cuisants, comme d’autant de flèches,
Se faire à leur honneur d’irréparables brèches ;
L’un l’autre s’accabler, et de ce vain débris
Ériger un trophée à leurs faibles esprits.
Telles je pense voir des troupes allemandes,
Cravates [Croates] ou Lorrains, les mercenaires bandes ;
Bien que de même armée et sous même étendard,
En leur particulier elles font corps à part ;
N’ont que leur intérêt, et d’exploits militaires
Ne se mêlent qu’autant que s’y font leurs affaires,
Gâtent tout, pillent tout d’une égale fureur,
Et traitent d’ennemi tout ce qui n’est pas leur ;
De même, ces guerriers de chaire et d’écritoire,
Piqués de jalousie et d’une vaine gloire,
Quoique sous le drapeau d’un commun général,
Ils disent ne vouloir que combattre le mal,
Étouffant toutefois la vertu la plus belle
Que Jésus-Christ enseigne à son peuple fidèle,
J’entends la charité qui se doit au prochain,
Ne tendent qu’à régner, les armes à la main, [page 55]
Et, pour réduire tout dedans leur dépendance,
Ne pardonnent à rien qui fasse résistance.

Après donc s’être acquis l’injuste autorité
De disposer de tout selon leur volonté,
Comme cette secte est de nature androgyne,
Monstre dans la police, et mâle et féminine,
Elle s’ingère aussi de régler le devoir
Qu’il faut aux mariés donner et recevoir ;
En sorte que plusieurs en reçoivent ni donnent
Que comme ces béats en secret leur ordonnent.
Ordre non seulement sévère aux séculiers,
Mais d’autorité même aux troupeaux réguliers :
Du sexe les respects de zèle s’y confondent,
Plusieurs couvent à barbe aux dévotes répondent ;
D’autres à menton ras écoutent les dévots,
Et tous également s’y trouvent pris pour sots.

Les fait-il pas beau voir, ces dames directrices
Aux bons religieux rendre mille services,
Par quêtes auprès d’eux d’abord s’insinuer,
Des ornements d’autel après s’immiscuer [sic],
Et puis, ayant gagné jusqu’à la sacristie,
S’informer du dedans comme tout s’y manie ;
Quelle est la portion de la communauté ;
Si tous également usent d’autorité ;
Si les supérieurs y font ce qu’ils commandent,
Et si de moins pieux non plus ne s’en défendent ? [page 56]
Alors, si par malheur la Discorde y prend pied
Et chasse de leurs cœurs la paix et l’amitié,
C’est là qu’avecque feu ces dames font merveilles
D’inspirer leurs conseils aux crédules oreilles.
Elles prennent parti, s’y fourrent bien avant,
Et portant hautement couvent contre couvent,
Autant que dans le monde elles ont de puissance,
Elles la font agir pour leur juste défense ;
Et lorsqu’à ce dessein il faut lettres, arrêts
Du Prince ou du Conseil, ces secours leur sont prêts.
Ou bien, s’il est besoin d’y venir à main forte,
Bons archers ou soldats leur prêteront escorte.
O ! que de telles gens souvent le zèle faux
Dans la religion a fait naître de maux !
Avec pareils succès les enjôleurs de grille
Subornent aisément la foi des simples filles,
De soupçons scrupuleux remplissent leurs esprits
Et s’en font un jouet après qu’ils les ont pris.
La haine, les dédains, le schisme et la révolte
Y préparent au Diable une riche récolte
De maint pêché soustrait de leurs confessions
Et de maint sacrilège en leur communions,
Si bien qu’en cet état souvent les prélats mêmes
N’y font pas grand effet avec leurs anathèmes.

Voilà, cher Philémon, à peu près le tableau
De ces masques qu’en gros ébauche mon pinceau ; [page 57]
Mais pour te faire voir, par ces traits d’invectives,
De quelles libertés, droits et prérogatives
Le saint déguisement enrichit cet emploi,
Reçois-les aussi bien comme de bonne foi,
L’auteur le moins de tous flatteur et reprochable
T’en fera brèvement le récit véritable.

Premièrement, quiconque a mérité l’honneur
D’être une fois reçu dans ce parti pipeur,
Sous prétexte d’avoir réformé sa cuisine,
Pour se mortifier peut user de lésine
Et par là regagner sur autant moins de plats
Ce qu’il a trop mangé quand il n’en était pas.

Item, l’homme dévot s’étant acquis l’estime,
S’il lui plaît usurer, il le pourra sans crime ;
Prendre vingt-cinq pour cent, et d’une somme en prêt
Sans consultation en tirer intérêt ;
Ou si l’heureux hasard peut-être se présente,
D’ajouter à son fonds un bon contrat de rente,
Profitant du besoin que le vendeur en a,
De nippes en partie il le composera.

De même, rencontrant quelque âme timorée
Qu’il sente riche et propre à se trouver leurrée,
Il la mettra bientôt en l’état sans souci
D’attendre tout du Ciel, n’ayant plus rien ici.
Tant il est mal aisé, lui dit-il à toute heure,
Qu’un riche en sûreté de conscience demeure,
Son zèle est tel pourtant en cela pour autrui
Qu’il est prêt de se faire anathème pour lui.

De plus, qu’un confident l’ait fait dépositaire
De nombre de deniers attendant quelque affaire,
Et que l’occasion d’en faire le remploi
Lui persuade alors que d’aussi bonne foi
Et non moins promptement il les lui voudra rendre
Comme de bonne grâce il avait su les prendre,
Je lui baise les mains : il aura beau prier,
De cent délais subtils il le pourra payer ;
D’absence de logis, de défaite diverse ;
Jetant quelque accident exprès à la traverse
Pour empêcher l’effet de ce qu’il aura dit
Et cependant toujours en faire son profit.
Ou même, si d’argent, pour cause pitoyable,
Un administrateur avait couvert sa table,
Tout l’hôpital dût-il en enrager de faim,
Il le fera plutôt qu’il sorte de sa main.
Le lucre sent fort bon, disait cet honnête homme
Qui prit jadis tribut sur le pissat de Rome ;
Ainsi, de quelque endroit et pour quelque sujet
Qu’il touche cet argent, l’usage en sera net.
Pour peu qu’il le retienne autant qu’il est habile,
Il en saura fort bien faire un ménage utile. [page 59]

De vrai, les pauvres sont membres de Jésus-Christ,
Mais le dévot aussi temple du Saint-Esprit,
Qui par la charité se fait de sa poitrine
L’auguste reposoir de sa grandeur divine.
Après un tel bonheur, peut-on de cet endroit
Attendre jamais rien que de bon et de droit ?
Et l’estimera-t-on capable d’une faute,
Ayant dedans le sein son Dieu même pour hôte ?
Quoi qu’il désire ou fasse, il n’aura jamais tort,
Et son crédit au Ciel le rendra bien plus fort.
Il n’a qu’à savoir bien diriger sa pensée,
Sa conscience après ne peut être offensée ;
Le bien qu’il a d’autrui l’accommode à bon droit,
Il en usera mieux que l’autre ne feroit [sic.].
Pareillement, s’il manque au paiement de ses dettes,
Ses œuvres pour cela n’en sont pas moins parfaites :
Il suffit qu’il le sache, et que, le sachant bien,
Il n’ait l’intention de lui dérober rien.
De restitution il n’est tenu d’en faire
Que du bien, s’il en a plus que le nécessaire,
Ce qui se doit entendre : autant qu’il se pourra,
Et ce pourra de même autant qu’il le voudra.
Ainsi, sur le besoin mesurant sa justice,
Il est homme de bien au gré de son caprice.

Mais s’y dût-il tromper, son mérite est si haut
Que cent autres vertus réparent ce défaut. [page 60]
Est-il d’humilité plus sincère et profonde ?
On les voit, ces Messieurs, en présence du monde,
À toute heure porter la chaise et le grabat
Où contre les douleurs un malade combat ;
À pied, de l’hôpital prendre la grande rue,
Sans vouloir toutefois se rencontrer en vue
Que pour édifier, par leur sainte ferveur,
Et porter les passants à bénir le Sauveur,
Leur laissant volontiers, pour part de cet ouvrage,
Les autres actions où la bourse s’engage ;
Contents de leur donner, par ce transport de corps,
L’avis de soulager les maux de leurs trésors.
Heureuse charité ! dévotion propice !
Mais beaucoup plus encore aux malades du vice :
Vous le savez, piliers de confessionnaux,
Prêtres, vous le savez, le fruit de leurs travaux ;
Et vous-mêmes aussi, belles Magdelonnettes,
Chez qui par leur moyen se font tant de retraites !
Vous nous le diriez bien, par quels ressorts divers
Ces bénis happe-chair vous ont mises aux fers.
Qui les fait s’acharner si fort contre des filles,
Si ce n’est l’intérêt de leurs propres familles
Ou le dépit jaloux des dévotes sans dents
Pour n’avoir plus de part aux mêmes passe-temps,
Et qui, faute d’emploi faisant les prudes femmes,
Des cendres de l’honneur couvrent leurs vieilles flammes.
En ce malheur pourtant du sexe sensuel [page 61]
Toutes n’éprouvent pas un destin si cruel.
Si quelqu’une n’est point tout à fait esclandrée
Et qu’elle sache un peu faire bien la sucrée,
Avecque la faveur d’un frère du parti,
Qui de vieux débauché fera le converti,
Eût-elle été cent fois et poussée et blousée,
On ne laissera pas d’en faire l’épousée
De quelque adolescent surpris au trébuchet
Sur le rapport trompeur que la prude en a fait.
Sauf à lui, paraprès qu’il saura cette escorne,
À ruminer sa honte en animal à corne.
Elle n’a que bien fait dans le juste dessein
De recouvrer l’honneur d’une honnête putain.

D’autre part, le dévot d’autre manière en use,
Avec l’autorité faisant agir la ruse,
Il va, quand il lui plaît, dans les infâmes lieux,
Et, sans en redouter l’accès contagieux,
Afin de retrancher aux filles de délices
Les moyens de pouvoir continuer leurs vices,
Il lève la toilette et vole saintement
Ce qu’il voit de meilleur en leur ameublement,
Sans que cela pourtant s’appelle volerie,
Parce qu’il a dessein d’en faire une œuvre pie.
Mais comme l’imprudent qui cherche le péril
Dans le péril souvent trouve un malheur subtil,
Il arrive parfois qu’alléché par l’amorce, [page 62]
Contre un si doux poison il a trop peu de force,
Et que, pour nous montrer notre imbécillité,
Il se perd à l’écueil de l’impudicité.
Mais un bon peccavi qui de près suit l’offense
De ce péché bientôt purge sa conscience ;
C’est aux plus gens de bien que par divers appas
Le Diable, qui les hait, prépare plus de lacs,
Et c’est pareillement dessus le putanisme
Qu’avec plus de succès agit le dévotisme.

Par même privilège, et sans contrevenir
Au devoir du dévot, il pourra retenir
De ses premiers défauts tournés en habitude,
Le scandale dehors, ce qu’ils ont de moins rude ;
Se conserver toujours quelque péché mignon
Et non moins que bigot être bon compagnon.
Ainsi, l’homme bouillant, dont la bile s’allume
Et par mille serments vide son amertume,
Prévenu bien souvent des premiers mouvements,
Peut encore tout bas jurer entre ses dents,
Et, pour évaporer le feu de sa colère
Par les termes moins durs que le dépit suggère,
Convertissant en B le D du nom de Dieu,
Lâcher encor parfois une bonne Mort-Bieu.
De même celui-là dont la bouche friande
Se flattait à plaisir d’une exquise viande
Et faisait du bon vin son idole autrefois, [page 63]
A droit, quand il le veut, d’en prendre encor deux doigts,
Et pourvu que ce soit avec gens de sa troupe,
Jouer du saupiquet et faire assaut de croupe.
La Grâce, de nos sens tous les droits ne détruit ;
Dans leur réforme ainsi leur premier goût les suit :
S’ils aimaient du procès la pratique profane,
Ils n’en sauront pas moins se servir de chicane,
Par argent ou surprise escroquer les arrêts,
Consummer leur parti[e] en des immenses frais,
Et, du crédit des lois autorisant le vice,
La ruiner enfin par formes de justice.
Car des autres défauts, si chacun a le sien,
Ce dernier est communu à tous ces gens de bien ;
Et semble qu’à l’égal de ce que cette race
Se dit plus fortement aspirer à la Grâce,
Elle se plaît au chic et plaide d’autant plus
Que son extérieur contrefait de vertus.
Qu’il leur arrive aussi d’avoir peut-être affaire
Avec quelqu’un suspect de sentiment contraire :
A-t-il raison ou non, ce sera mériter
De le pouvoir par là combattre et surmonter,
Et tout ce qu’il perdra sera de bonne prise
Sur l’ennemi juré de leur dévote Église,
Sans grâce ni quartier, s’ils en ont le dessus,
Lâches au dernier point, quand ils n’en peuvent plus.
Cependant ce ne sont qu’actions méritoires,
Élévations d’âme et vœux jaculatoires, [page 64]
Adorant en esprit, de la même façon
Qu’aux parfaits le Sauveur en donna la leçon,
Ils quittent, pour ce fait, aux âmes plus grossières
L’usage accoutumé des communes prières ;
Comme sur tout au monde ils savent raffiner,
À leur propre conseil voulant s’abandonner,
Par routes de traverse aux astres ils s’élèvent.
Par là de l’hiérarchie [sic] abandonnant le train,
De l’esprit d’union ils s’écartent soudain,
Font autel contre autel, dans leurs transports extrêmes
N’approuvent rien d’autrui, présument tout d’eux-mêmes,
Et, comme si la mode avait aussi bien lieu
Qu’en tout autre sujet au service de Dieu,
Traitent le Rituel de vieille friperie
Et laissent par son choix aux moins illuminés
Le culte des vieux saints à leurs goûts surannés ;
Tout nouveaux en conduite, en prières, en zèle,
Ils ne font qu’aux béats d’impression nouvelle.

Tu vois, mon Philémon, l’historique discours
Que je t’avais promis du dévot de nos jours.
C’est ce pharisien qu’en la sainte Écriture
À tous coups l’homme-Dieu si rudement censure.
Ce sont ces réformés, spirituels filous,
Qui veulent s’ériger en apôtres chez nous,
Sans droit, capacité, titre ni caractère, [page 65]
Que de gens qui font tout hors ce qu’ils doivent faire,
D’une feinte vertu sectateurs orgueilleux,
Lynx clairvoyants pour nous, taupes sans yeux pour eux,
Car pour ces pauvres fous qui, les épaules nues,
En pèlerins de grève à pied courent les rues,
Leur cervelle me semble un peu trop de guingois
Pour les oser placer au rang de ces narquois,
Sinon qu’ils veulent bien, en ce bel équipage,
Passer pour Arlequins du dévot batelage.

(texte numérisé par les soins de François Rey à partir de l'édition de 1888)




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