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Le coeur m'en saigne quelquefois


"il y a une grande différence de toutes ces bagatelles, à la beauté des pièces sérieuses. Cependant tout le monde donne là dedans aujourd'hui; on ne court plus qu'à cela, et l'on voit une solitude effroyable aux grands ouvrages, lorsque des sottises ont tout Paris. Je vous avoue que le cœur m'en saigne quelquefois, et cela est honteux pour la France."
La Critique de L'Ecole des femmes, sc. VI

Dans l'épître dédicatoire de son Oropaste ou le Faux Tonaxare, créé par la troupe de Molière le 17 novembre 1662, Claude Boyer déplorait :

le malheur du siècle qui tombe insensiblement dans le dégoût des pièces sérieuses.
(np)

Dans les Nouvelles Nouvelles de Donneau de Visé, le nouvelliste Clorante constate avec amertume cette évolution des goûts du public :

Vous êtes cause, repartit Ariste à Clorante, aussi bien que beaucoup d'autres, de cet abus que l'on voit tous les jours augmenter de plus en plus dans le monde. Les applaudissements se donnent présentement par complaisance et peu de person-nes approuvent aujourd'hui ce qu'elles louent. Chacun craint de passer pour ridicule en n'approuvant pas ce qu'il entend approuver à un autre, chacun parle contre son sentiment et aide de la sorte à se tromper soi-même, ce qui fait que les pièces qui paraissent généralement approuvées sont souvent celles que chacun condamne en particulier. Cette grande et timide foule d'admirateurs, volontaires et forcés tout ensemble, range insensiblement à son parti les plus opiniâtres, qui croiraient passer pour stupides et pour ignorants s'ils n'approuvaient pas ce que les autres approuvent, bien qu'ils ne soient pas de leur sentiment.
(t. III, p. 213-214)

Il connut par là les goûts du siècle, il vit bien qu'il était malade et que les bonnes choses ne lui plaisaient pas.
(ibid., p. 223)

Des propos semblables seront attribués à un auteur dénommé Alcippe dans La Guerre comique (1663) :

ALCIDOR
Les auteurs n'ont-ils pas intérêt de l'étouffer ? S’ils n’ont pas le talent de réussir dans le comique comme lui, et s’il est cause qu’on méprise les Pièces sérieuses, que deviendront-ils ?

ALCIPPE.

Ils le regarderont faire. Ma foi les grands hommes ne travaillent à présent que pour la gloire : Il n’y a plus d’argent pour eux.

ALCIDOR.

Cela est sensible au dernier point, quitter les grandes Pièces pour des Farces !

CLÉONE.

Mais si son comique a plus de charme que le sérieux, pouvez-vous trouver mauvais qu’on s’en divertisse ?

ALCIDOR.

Vous ne verrez jamais cela Madame, les esprits raisonnables tiendront toujours pour le sérieux.

CLÉONE.

Il faut donc que la raison soit bien étouffée en France, car tout le monde dit comme moi.

(Dispute quatrième, p. 74-75)




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