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Le sexe vous rend justice


"Pour les dames on sait mon respect en tous lieux,
Et si je rends hommage aux brillants de leurs yeux,
De leur esprit aussi j'honore les lumières.
Le sexe aussi vous rend justice en ces matières;"
Les Femmes savantes, III, 2 (v. 863-866)

L'influence excessive du public féminin et étaient les travers des auteurs qui cherchent à en tirer parti étaient dénoncés dans les Nouvelles Nouvelles (1663) de Donneau de Visé :

Mais bien qu’il y en ait de très habiles, entre celles qui se mêlent d’écrire et celles qui font profession ouverte de voir tous les beaux ouvrages, d’en juger et de protéger leurs auteurs, je ne puis néanmoins estimer les gens qui font tout ce qu’ils peuvent afin que les femmes les mettent en réputation, et qui aiment mieux devoir les applaudissements que l’on leur donne au bien qu’elles publient d’eux qu’au mérite de leurs œuvres ; et pour moi, je n’ai point de plus grand divertissement que celui de voir ou de me représenter un de ces auteurs lisant ses ouvrages au milieu de quatre ou cinq femmes qui, sans écouter ses raisons, condamnent et lui font changer ce qui leur déplaît, qui lui font retrancher ce qu’elles n’aiment pas et lui font ajouter ce qui leur vient en la fantaisie. Cela étant fait, si la pièce qu’il leur a lue est à leur gré, elles l’envoient de maison en maison, chez toutes leurs amies, pour en faire des lectures, avec une recommandation et un certificat de la bonté de sa pièce. Elles le produisent après elles-mêmes dans les compagnies, elles l’y mènent, elles font son compliment, elles parlent de la bonté de son ouvrage, elles en racontent le sujet, et rendent ce pauvre auteur si confus et si surpris des louanges qu’elles lui donnent, qu’encore qu’il ait beaucoup d’esprit, il n’y peut répondre que par une infinité de révérences. N’est-ce pas là un sot personnage, et le rôle que joue cet auteur ne doit-il pas faire une plaisante vision à l’esprit de ceux qui se le représentent ? Pour ce qui est des femmes, elles ont raison d’agir de la sorte, car ou les ouvrages que l’on leur fait voir les divertissent, quand ils sont bons, ou elles se divertissent aux dépens des auteurs, lorsqu’ils ne valent rien. Mais ce qui est de plus à remarquer est que la connaissance que la plupart de ces sortes d’auteurs ont de ces femmes de qualité qui mettent beaucoup de leurs confrères en réputation est une connaissance éloignée, recherchée, mendiée, et que fait faire le plus souvent quelqu’un des domestiques, qu’un auteur viendra trouver vingt fois pour le prier de parler de lui à sa maîtresse ; lequel, après avoir été bien importuné, lui en parle avantageusement et lui en dit du bien, jusqu’à ce qu’il lui fasse souhaiter de le voir. Il est enfin (après avoir bien brigué cette connaissance) introduit dans sa ruelle, où il lit sa pièce en présence de trois ou quatre amies, d’où s’ensuit tout ce que j’ai déjà dit, à quoi l’on peut ajouter que les galants de ces dames, sans en avoir rien vu, publient sur leur rapport que c’est la plus belle chose du monde. Les amis de ces galants le disent aussi pour les obliger, et voilà ce qui met présentement les auteurs au monde. Voilà d’où vient que l’on en voit qui sont en grande réputation après leur coup d’essai, cependant que d’autres, vieillis dans l’étude, après avoir fait cent beaux ouvrages, ne sont ni connus ni estimés, faute d’avoir eu connaissance de ces femmes qui donnent la vogue à de certains auteurs et qui font réussir tout ce qui part d’eux.
— Il est donc vrai, repartit Straton, que les femmes sont utiles et qu’elles doivent avoir beaucoup d’esprit, puisque l’on s’en rapporte à leur sentiment et que c’est d’elles que dépend la réputation des personnes les plus spirituelles.
— C’est une vérité, répondit Ariste, et si l’on n’a leur approbation, on a beau travailler et se donner de la peine, on ne réussira jamais.
(t. III, p. 161-166)




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