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Les Précieuses ridicules mises en vers


Antoine BAUDEAU DE SOMAIZE, Les Précieuses Ridicules, comédie représentée au Petit Bourbon, nouvellement mises en vers, Paris, J. Ribou, 1660 (achevé d'imprimer : 12 avril 1660)

De même que Les Véritables Précieuses du même auteur, ce texte s'efforce d'exploiter le succès des Précieuses ridicules.


A MADEMOISELLE MARIE DE MANCINI.

Mademoiselle,

Encore que je sache avec toute la France, que vous n’êtes née que pour les grandes choses, et qu’il n’appartient qu’à ceux du Sang dont vous sortez de mettre la dernière main à tout ce qui paraît impossible ; Et qu’ainsi, soit pour vous divertir, soit pour vous louer, on est toujours téméraire quoi qu’on ose entreprendre. Je ne laisse pas MADEMOISELLE, de vous faire un présent vulgaire en vous offrant cette Comédie, qui quelque réputation qu’elle ait eue en prose, m'a semblé n’avoir pas tous les agréments qu’on lui pouvait donner, et c’est ce qui m’a fait résoudre à la tourner en vers pour la mettre en état de mériter avec un peu plus de justice les applaudissements qu’elle a reçus de tout le monde, plutôt par bonheur que par mérite. Je sais bien qu’il doit sembler étrange de me voir abaisser une chose que j’ose vous offrir, mais je ne prétends pas qu’elle me doive ni sa gloire, ni son abaissement, et je ne réglerai l’estime que j’en dois faire qu’au jugement que vous en ferez : que si je lui laisse maintenant quelques avantages des acclamations publiques qu’elle a reçues, et en Italien et en Français, ce n’est que parce qu’ils me fournissent l’occasion de vous donner une preuve de mon respect en mettant cette version que j’en ai fait sous votre protection. Je ne suis pas assez vain pour m’imaginer que ce faible hommage m’acquitte de ce que je vous dois, ou qu’il ait rien de proportionné à ce mérite qui vous met autant au-dessus du commun par son éclat que vous l’êtes déjà par celui du rang que vous donne votre naissance. Je sais trop comme vous savez juger de tout ce que peuvent produire les plus beaux génies, pour vous offrir comme un ouvrage considérable une Satire qui doit sa plus grande réussite à ce certain courant des choses qui les fait recevoir de quelque nature qu’elles soient et que nous appelons la mode ; et lorsque je vous l’offre, je ne fais qu’imiter les Romains, qui présentaient autrefois des lauriers aux vainqueurs, non pas pour payer leurs victoires ; mais seulement pour témoigner qu’ils connaissaient ce qui leur était dû et pour servir comme de préludes à la pompe des Triomphes qui leur étaient destinés. Je ne me permets MADEMOISELLE, que ce que ces Maîtres du monde accordaient à leurs moindres Citoyens, et je vous présente une bagatelle comme le dernier Romain avait la liberté d’offrir des branches de Laurier : Je laisse dis-je à des plumes plus savantes et plus hardies à disposer des ornements dont on peut composer votre Panégyrique, de même que le peuple laissait au Sénat le pouvoir et le soin de décerner des triomphes à ceux dont les grandes actions le méritaient. Je ne me sens pas assez fort pour une si haute entreprise, et je borne mes plus vastes projets à celui d’obtenir de vous la permission de me dire,

Mademoiselle,

Votre très humble et très obéissant serviteur. SOMAIZE.


PRÉFACE.

L’usage des Préfaces m’a semblé si utile à ceux qui mettent quelque chose en public qu’encore que je sache qu’il n’est pas généralement approuvé, je n’ai pourtant pu m’empêcher de le suivre, résolu quoi qu’il arrive de prendre pour garant de ce que je fais la coutume qui les a jusques ici autorisées.

Ce n’est pas que je veuille suivre celle de ces Auteurs avides de Louanges qui craignant qu’on ne leur rende pas tout l’honneur qu’ils croient mériter ; y insèrent eux-mêmes leurs Panégyriques, et font souvent leurs Apologies avant qu’on les accuse. Mon but est de divertir le Lecteur, et de me divertir moi-même : Toutefois comme il s’en peut trouver d’assez scrupuleux pour croire que c’est trop hasarder d’exposer aux yeux de tout le monde un ouvrage aussi rempli de défauts que celui-ci, sans leur donner du moins quelques apparentes excuses ; Je veux bien à cet endroit dire quelque chose pour le contenter.

Je dirai d’abord qu’il semblera extraordinaire qu’après avoir loué Mascarille, comme j’ai fait dans Les Véritables Précieuses, je me sois donné la peine de mettre en Vers un ouvrage dont il se dit Auteur et qui sans doute lui doit quelque chose, si ce n’est parce qu’il y a ajouté de son étoffe au vol qu’il en a fait aux Italiens, à qui Monsieur l’Abbé de Pure les avait données ; du moins pour y avoir ajouté beaucoup par son jeu, qui plut à assez de gens pour lui donner la vanité d’être le premier Farceur de France. C’est toujours quelque chose d’exceller en quelque métier que ce soit, et pour parler selon le vulgaire, il vaut mieux être le premier d’un village, que le dernier d’une ville, bon Farceur, que méchant Comédien ; mais quittons la parenthèse et retournons aux Précieuses. Elles ont été trop généralement reçues et approuvées pour ne pas avouer que j’y ai pris plaisir, et qu’elles n’ont rien perdu en Français de ce qui les fit suivre en Italien ; et ce serait faire le modeste à contretemps, de ne pas dire que je crois ne leur avoir rien dérobé de leurs agréments en les mettant en Vers : même si j’en voulais croire ceux qui les ont vues, je me vanterais d’y avoir beaucoup ajouté ; mais quand je le dirais l’on ne serait pas obligé de s’en rapporter à moi, et quand mon Lecteur me donnerait un démenti, il serait de ceux qui se souffrent sans peine et qui ne coûtent jamais de sang. Aussi ne veux-je pas les louer, et bien loin de le faire, je dis ingénieusement que ce n’est en bien des endroits, que de la prose rimée, qu’on y trouvera plusieurs vers sans repos et dont la cadence est fort rude ; mais le Lecteur verra aisément que ce n’est qu’aux endroits où j’ai voulu conserver mot à mot le sens de la prose, et lorsque je les ai trouvés tous faits. L’on y verra encore des vers dont le sens est lié et qui sont enchaînés les uns avec les autres comme de pauvres forçats, et d’autres enfin dont les rimes n’ont pas toujours la richesse qu’on leur pourrait donner, je n’en donnerai pourtant point d’excuse ; ne voyant pas être obligé de suivre dans une Comédie comme celle-ci, une règle que les meilleures plumes n’observent pas dans leurs ouvrages les plus sérieux : enfin je ne dirai rien des Précieuses en Vers qui puisse exiger de ceux qui les verront une bonté forcée ; je ne veux rien que le plaisir du Lecteur, et serais bien fâché d’ôter le moyen de Critiquer ceux qui se plaisent à le faire. Ainsi quoi qu’il me fût aisé de dire bien des choses pour justifier mes défauts et que je n’eusse qu’à m’étendre sur la difficulté qu’il y a de mettre en Vers mot à mot une prose aussi bizarre que celle que j’ai eu à tourner, que je pense facilement faire voir que tout le plaisant des Précieuses consistait presque, en des mots aussi contraires à la douceur des Vers que nécessaires aux agréments de cette Comédie : je laisse pourtant toutes ces choses pour laisser le Lecteur en liberté, et je proteste ici que la Critique ne m’épouvante point et que je serais fort marri de dire le moindre mot pour l’éviter, et non seulement je la souffre pour cette version ; mais je consens que l’on s’en serve encore à l’égard du Procès des Précieuses qui est de mon invention pure, et qui si tout le monde est de mon sentiment divertira fort, au moins ne l’ai-je fait que dans cette pensée.

Cette Préface aurait à peu près la longueur qu’elle devrait avoir, et je la finirais volontiers en cet endroit s’il ne me restait encore un peu de papier qu’il faut remplir de quoi que ce puisse être quand ce ne serait que pour grossir le Livre ; Toutefois pour ne me pas éloigner de mon sujet ; je dirai quoi que sans dessein de me défendre ; que j’aurais eu bien plus de facilité de traduire une pièce de toute autre langue en vers Français, que d’y mettre une prose faite en ma propre langue ; dans toute autre j’aurais assez fait de rendre les pensées de mon Auteur. Les termes auraient été à ma discrétion et tout aurait presque descendu de mon choix ; mais ici pour rendre la chose fidèlement, je n’ai pas seulement été contraint de mettre les pensées, m’a fallu mettre aussi les mêmes termes ; que si j’ai ajouté ou diminué selon que les rimes m’y ont obligé, je n’ai rien à répondre à cela, sinon que pour les rendre comme elles seraient, il fallait les laisser en prose ; peut-être qu’au sentiment de plusieurs j’aurais mieux fait que de les mettre en rimes, peut-être aussi qu’au jugement de ceux qui aiment les vers j’aurais fort bien réussi. Tout cela est douteux ; mais il est certain que ce n’est pas là mon plus grand chagrin, que si ceux pour qui je les ai faites les trouvent à leur gré, il m’est bien indifférent que les autres les condamnent ou les approuvent, en tout cas que ceux qui ne s’y divertiraient pas aient recours au Dictionnaire des Précieuses ou à la Satire. Comme tout dépend de ce caprice, peut-être qu’ils y trouveront mieux leur compte. Pour moi je serai content, pourvu qu’ils se divertissent de quelque manière que ce soit.


A MADEMOISELLE MARIE DE MANCINI

ELEGIE.

Esprit, charmé, rempli de la plus belle idée
Dont une âme jamais puisse être possédée
Je me laisse emporter à ces nobles ardeurs
Qui détruisent la crainte, et rassurent les cœurs.
Je conçois un dessein qui m’étonne moi-même,
Mais comme le danger la gloire en est extrême,
Quand j’y succomberais je serais glorieux,
C’est périr noblement que périr à vos yeux ;
On ne se repent point d’une belle entreprise
Et de quelque terreur qu’une âme soit surprise
Pour en venir à bout on la voit tout oser
Aux plus fâcheux revers on la voit s’exposer,
Pour moi dans le projet que je viens de me faire
On ne peut m’accuser que d’être téméraire ;
Mais qui peut ignorer que la témérité
Surpasse bien souvent la générosité
Parlons mieux et disons qu’il n’est pas ordinaire
De voir un généreux n’être point téméraire,
Qu’on ne peut que par elle affronter les hasards,
Qu'elle a seule formé les premiers des Césars
Et que les conquérants que nous vante l’Histoire
Sans leurs témérités n’auraient pas tant de gloire.
Cette vertu propice aux belles passions
Peut seule nous conduire aux grandes actions,
Rien que l’événement ne la rend criminel ;
Mais lorsqu’on réussit elle n’est jamais telle :
Osons donc dans l’ardeur qui nous brûle le sein
Incertain du succès suivre notre dessein

Vous illustre MARIE, à qui mes vers s’adressent
Souffrez qu’en votre nom tous mes vœux s’intéressent.
Que je chante sa gloire et fasse voir à tous
Les belles qualités qui se trouvent en vous ;
Que peuvent toutefois mes faibles témoignages
Vos yeux parlent assez de tous vos avantages
Il n’importe achevons en un dessein si beau
Les yeux nous serviront d’objet et de flambeau.
En effet si les yeux sont les miroirs de l’âme
Que ne verrai-je pas au travers de leur flamme.
Je trouverai d’abord d’une suite d’aïeux
La grandeur exprimée en ces aimables yeux
Et de leur majesté la vénérable image
Avec des traits plus doux peinte sur ce visage
J’y connaîtrai ce droit naturel aux Romains
D’étendre leur pouvoir dessus tous les humains
Et que ce qu’ils faisaient par l’effort de leurs armes
Vous savez l'achever par celui de vos charmes ;
Mais vous faites bien plus que ces premiers vainqueurs
Ils triomphaient des corps, vous triomphez des cœurs
On évitait leurs fers, on adore vos chaînes
Si l’on en sent le poids l’on en chérit les peines
Et votre Empire est tel dessus les libertés
Que même vous forcez jusques aux volontés :
Oui tel est de vos yeux, la douceur et l’Empire
Qu’ils peuvent beaucoup plus que je ne saurais dire ;
Mais si voyant vos yeux j’y trouve tant d’appas
Consultant votre Esprit que ne verrai-je pas ?
Et si poussant plus loin, ce dessein qui m’étonne
Je voulais regarder toute votre personne
En voir séparément les aimables trésors
De votre âme à loisir consulter les accords
En tracer une idée et vous y peindre entière
Combien de vous louer verrai-je de matière
Je le laisse à juger, et borne tous mes vœux
A montrer dans mes vers, ce qu’on voit dans vos yeux.
Mais après que ces yeux m’ont su faire connaître
La noblesse du sang dont on vous a vu naître
Et que par leur éclat instruit de leur pouvoir
J’ai tâché d’exprimer ce qu’ils m’en ont fait voir
Souffrez sans vous lasser que mes faibles paupières
En empruntent encor de nouvelles lumières
Et que par vos regards instruit de mieux en mieux
Je puisse peindre au vif ce qu’on lit dans vos yeux ;

Mais je m’y perds moi-même et vois mon impuissance
Il faudrait pour le faire avoir leur éloquence
Ou du moins que mes vers eussent les agréments
Que l’on peut remarquer dedans leurs mouvements
Qu’on y vît cette ardeur qui brille en vos prunelles
Qu’à leur force on connût que je veux parler d’elles
Et qu’enfin mes accents plus coulants et plus doux
Méritassent l’honneur d’être estimés de vous.
Alors par ce penser ma veine ranimée
Tracerait ces vertus dont mon âme est charmée
Et suivant de vos yeux l’éclat et les rayons
J’en ferais à plaisir les illustres crayons ;

Dans ce vaste tableau chacune aurait sa place
On y verrait d’abord une divine audace
Et sous divers habits on verrait tour à tour
Les grâces et l’honneur, qui vous feraient la cour,
Plus loin l’on y verrait la discrète prudence
Régler vos actions d’une juste balance
En soutenir partout le poids et la grandeur
Pour compagne elle aurait une fière pudeur,
Outre cette pudeur, on y verrait encore
Toutes ces qualités qui font qu’on vous adore
Et surtout on verrait la libéralité
Parler de vos excès de générosité,
Je ferais mes efforts pour y pouvoir dépeindre
Cette grande vertu qu’autre part il faut feindre
Et pour n’y perdre pas et ma peine et mes soins
J’en peindrais à vos pieds cent illustres témoins
Et saurais faire voir par tant d’illustres marques
Que vous devez régner sur les cœurs des monarques
Que tout le monde entier reconnaissant vos droits
Tiendrait à grand bonheur de recevoir vos lois.

Mais attendant l’aveu d’une telle entreprise
De grâce laissez-moi jouir de ma surprise
Par mon étonnement montrez votre pouvoir
Il en marquera plus que je n’en ai fait voir.
Quand pour louer quelqu’un l’on manque d’éloquence
C’est en dire beaucoup que garder le silence
Ainsi je ne crains pas que le mien soit suspect
Puisqu’en ne disant rien je prouve mon Respect.

SOMAIZE.


AU LECTEUR.

Quoi que dans un si petit Ouvrage, l’on n’ait pas coutume de marquer les fautes d’impression, quelques-unes de celles qui se sont passées dans celui-ci, m’ont semblé assez considérables pour les mettre en ce lieu ; c’est pourquoi page 4 vers 12 au lieu de : à ne plus s’élever, lisez : à ne se plus louer, page 10 au lieu des vers 5 et 6 lisez : Ces pendardes enfin, faut que je le confesse Me veulent ruiner en pommadant sans cesse.

Page 14 au 3e vers, ajoutez au commencement : Et. Page 15 vers 2 au lieu de : vous devriez, lisez : il vous faudrait un peu. Page 47 vers 9 après bien, ajoutez tôt. Page 55 au lieu du vers quatre, lisez : Qui seront reliés mieux que ceux du commun. Je ne marquerai point plusieurs autres vers qui ont plus ou moins de syllabes qu’il ne leur en faut parce que se trouvant peu de copies dans lesquelles il s’en soit coulé, et les ayant corrigées de bonne heure, je te pourrais montrer des fautes que tu ne trouverais pas s'il tombait entre tes mains de celles qui sont corrigées.

Par exemple, il y en a dans la page 59 devant le 5e vers, où le nom de Mascarille, est oublié. Il faut que les procès plaisent merveilleusement aux Libraires du Palais, puisqu’à peine le Dictionnaire des Précieuses est en vente, et cette Comédie achevée d’imprimer, que de Luynes, Sercy et Barbin, malgré le Privilège que Monseigneur le Chancelier m’en a donné, avec toute la connaissance possible, ne laissent pas de faire signifier une opposition à mon Libraire : comme si jusqu’ici les Versions avaient été défendues, et qu’il ne fût pas permis de mettre le Pater noster Français, en vers.


LES PERSONNAGES.

LA GRANGE, { Amants rebutés.
DU CROISY,
GORGIBUS, Bon Bourgeois.
MADELON, Fille de Gorgibus. { Précieuses Ridicules.
CATHOS, Nièce de Gorgibus.
MAROTTE, Servante des Précieuses Ridicules.
ALMANZOR, Laquais des Précieuses Ridicules.
LE MARQUIS DE MASCARILLE, Valet de la Grange.
LE VICOMTE DE JODELET, Valet de du Croisy.
DEUX PORTEURS de chaise.
VOISINES.
VIOLONS


LES PRÉCIEUSES RIDICULES

COMÉDIE REPRÉSENTÉE au petit Bourbon.

MISES EN VERS.

SCÈNE I.

LA GRANGE, DU CROISY.

DU CROISY.

Seigneur, la Grange.

LA GRANGE.

Hé bien ?

DU CROISY.

Regardez-moi sans rire.

LA GRANGE.

Parlez, je vous entends. Qu’avez-vous à me dire ?
Quoi,

DU CROISY.

De notre visite êtes vous satisfait ?

LA GRANGE.

Pas trop à dire vrai, mais vous ?

DU CROISY.

Pas tout à fait.

LA GRANGE.

J’en suis scandalisé, pour moi je le confesse
Un procédé semblable, et me choque et me blesse,
Deux Pecques de Province, ont-elles dites-moi ?
Jamais plus fièrement, tenu leur quant à moi
Et deux hommes jamais, en pareille occurrence
Ont-ils été reçus avec plus d’arrogance :
Pendant que nous avons demeuré pour les voir
À peine elles nous ont prié de nous asseoir,
Je suis encor surpris, d’une chose pareille
On n’a jamais tant vu, se parler à l’oreille,
Tant se frotter les yeux, tant bailler, tant moucher,
Tant s’enquérir de l’heure, et si souvent cracher.
Nous ont-elles jamais dit, quatre mots de suite,
Oui, ou non, ont-ils pas payé notre visite,
Et quand nous aurions même été de vrais gredins
Nous auraient-elles pu montrer plus de dédains.

DU CROISY.

À vous ouïr parler, de cet accueil farouche
Il semble tout de bon, que la chose vous touche.

LA GRANGE.

Sans doute elle me touche, et de telle façon
Que devant qu’il soit peu, j’en veux tirer raison ;
Je connais ce que c’est, l’air Précieux dans doute
Dans la campagne aussi, vient de prendre sa route,
Et de Paris enfin courant, de part en part
Nos donzelles en ont, humé leur bonne part ;
On connaît aisément, en voyant leur personne
Que c’est la vérité que ce que j’en soupçonne,
On y voit certain air Coquet et Précieux
Et qui n’est en un mot, qu’un ambigu des deux :
Pour en être reçu, je vois ce qu’il faut être,
Je vois ce qu’à leurs yeux, il faut enfin paraître,
Et si vous me croyez, nous leur devons jouer
Un tour, pour leur apprendre à ne pas s’élever,
La pièce assurément paraîtra sans faconde
Et leur montrera bien à connaître le monde.

DU CROISY.

Comment ?

LA GRANGE.

J’ai Mascarille, un certain grand Laquais

Qui passe au sentiment d’esprits assez mal faits,
Pour être un bel esprit, car au siècle où nous sommes
Il est à bon marché, chez la plupart des hommes.
C’est un extravagant, qui par ambition
Tâche d’être partout cru de condition,
Il se pique d’esprit, de vers, de raillerie,
Croit fort bien réussir, dans la galanterie
Fait le maître partout dédaigne ses Égaux
Jusques à les traiter, d’ignorants de Brutaux.

DU CROISY.

Hé bien ! De ce valet que prétendez-vous faire :

LA GRANGE.

Mon dessein n’a jamais été de vous le taire
Il nous faut... Mais sortons, car tout n’irait pas bien
Si Gorgibus, qui vient savait notre entretien.


SCENE II.

GORGIBUS, DU CROISY, LA GRANGE.

GORGIBUS.

Hé bien ? vous avez vu ma nièce avec ma fille
Avez-vous résolu d’entrer ; dans ma famille,
D’une pareille affaire, encor que dites-vous ?

LA GRANGE.

Vous le saurez Monsieur, mieux d’elles, que de nous,
Tout ce que nous pouvons à présent vous apprendre
C’est, que nous avons trop de grâces à vous rendre,
De toutes vos bontés, de toutes vos faveurs
Et que nous demeurons vos humbles serviteurs.

GORGIBUS.

Ouais ? ils sont mal contents, que cela veut-il dire.
Faisons venir quelqu’un qui nous puisse instruire.
Je veux m’en enquérir, et savoir promptement
D’où leur pourrait venir, ce mécontentement :
Ces coquines, toujours me causent mille angoisses
Holà ?


SCENE III.

MAROTTE, GORGIBUS.

MAROTTE.

Plaît-il Monsieur ?

GORGIBUS.

Où sont donc vos Maîtresses ?

Qu’on les fasse venir.

MAROTTE.

Je pense qu’elles sont

Dedans leur Cabinet.

GORGIBUS.

Qu’est-ce qu’elles y font ?

MAROTTE.

Pour les lèvres Monsieur,

GORGIBUS.

Et quoi ?

MAROTTE.

De la pommade

GORGIBUS.

Nous avons tous les jours une semblable aubade.
Tout cela me déplaît, et c’est trop pommader
Qu’on les fasse descendre, allez et sans tarder.
Il le faut avouer, je crois que ces pendardes
Me veulent ruiner, avecque leurs pommades ;
Mais je me fâcherai si l’on me pousse à bout ;
Je ne vois que blancs d’oeufs, lait virginal partout,
Partout, dans le logis, je ne vois que paraître
Mille brimborions, que je ne puis connaître :
Elles ont employé, le lard de dix cochons
Et je puis assurer que des pieds de moutons
Dont ici chaque jour, elles font la dépense
Six valets en auraient plus que leur suffisance.


SCENE IV.

MADELON, CATHOS, GORGIBUS.

GORGIBUS.

Cela n’est par ma foi du tout, ni bien, ni beau
Et c’est trop dépenser ; pour graisser son museau,
Dites ? qu’ont ces Messieurs, qu’avez-vous pu leur faire ?
Ils sortent froidement, et se semble en colère
Puisque je l’avais dit, que ne les traitiez vous,
Comme gens destinés, pour être vos époux.

MADELON.

Ah ! que dites-vous là, quelle estime mon père
Pourrions-nous toutes deux, et devrions nous faire,
(Quand bien vous nous l’auriez vous même commandé)
De ces sortes de gens de qui le procédé
Est irrégulier.

CATHOS.

Des filles raisonnables

Ne peuvent accepter des personnes semblables.
Mon oncle, quel moyen de s’en accommoder ?

GORGIBUS.

Que trouvez-vous en eux ?

MADELON.

Qu’osez-vous demander

Ils n’ont fait leur début que par le mariage.

GORGIBUS.

Devaient-ils débuter par le concubinage ?
Était-ce le moyen de gagner votre coeur ?
Ne devriez-vous pas estimer leur ardeur,
Quoi ? pouvaient-il tous deux, parler d’une manière
Qui fût plus obligeante, et dût plus satisfaire,
Et ce lien sacré qu’ils prétendent tous deux
Ne marque-t-il pas bien, la vertu de leurs voeux.

MADELON.

Mon père, songez mieux, à tout ce que vous dites,
Ces fautes tout de bon, ne sont pas trop petites ;
Mais faites-vous de grâce, instruire une autre fois,
Ce que vous avez dit, est du dernier Bourgeois,
Je ne vous puis ouïr, et la honte m’accable.
Lorsque je vous entends faire un discours semblable.
J’en suis encore surprise et confuse. Bon Dieu !
Pour vous désabrutir, vous devriez un peu
Apprendre ce que c’est, que le bel air des choses.

GORGIBUS.

Quel discours est-ce là ? quelles métamorphoses.
Je n’ai que faire ici, ni d’air, ni de chanson
Ce discours me déplaît, et paraît sans raison,
Et je te dis encor, que c’est être très sage
Que de parler ainsi , puisque le mariage,
De chacun aujourd’hui doit être révéré
Et qu’il n’a rien du tout, que de saint et sacré.

MADELON.

Dieux ! si chacun était de votre humeur mon père,
Que la fin d’un Roman, serait facile à faire,
Que cela serait beau, si Cyrus dans l’abord
Sans éprouver du tout, les caprices du sort
Avait Mandane, et si sans hasarder sa vie
Aronce, de plein pied, épousait sa Clélie.

GORGIBUS.

Qu’est-ce que celle-là me vient ici conter,
À la fin je serai bientôt las d’écouter.

MADELON.

Si vous vouliez mon père, un moment nous entendre ?
Et ma cousine et moi, nous pourrions vous apprendre
Que jamais un hymen ne se doit accorder
Qu’après les accidents qui doivent précéder.
Il faut que dans l’abord, un amant véritable
Afin qu’à sa maîtresse il se rende agréable,
Exprime adroitement ses plus cruels tourments,
Il sache débiter tous les beaux sentiments,
Et que sans se lasser, pour pouvoir la surprendre
Il sache bien pousser, et le doux et le tendre,
Que pour montrer combien son coeur est enchaîné
Il fasse tout cela d’un air passionné,
Et s’il prétend enfin, avancer ses affaires
Que sa procédure ait les formes ordinaires.
Il doit dedans le temple, ou dedans d’autres lieux.
Voir l’aimable beauté, qui cause tous ses voeux,
Ou bien être conduit, fatalement chez elle
Par un des bons amis, ou parent de la belle.
Il sort après cela, tout chagrin tout rêveur,
À l'objet de ses voeux, cache un temps son ardeur,
Cependant il lui rend de fréquentes visites
Et puis le plus souvent, après bien des redites,
On voit sur le tapis, mettre une question
Qui fait adroitement savoir sa passion,
Et qui quoi que la belle, en paraisse troublée
Exerce les esprits de toute l’assemblée
De déclarer son feu, le jour arrive enfin,
Ce qui se fait souvent dedans quelque jardin
Lorsque par un bonheur, que le hasard amène
La compagnie [se] quitte, ou plus loin se promène,
D’abord à cet aveu, succède un prompt courroux
Qui bannit quelque temps l’amant d’auprès de nous.
Il trouve après moyen, de rassurer notre âme
De nous accoutumer, aux discours de sa flamme,
Et de tirer de nous, cet important aveu
Qui nous fait tant de peine, et lui coûte si peu.
Viennent après cela toutes les aventures
Les jaloux désespoirs, les craintes les murmures,
Les plaintes sans sujet, les cris et les rivaux
Qui d’un parfait amour, sont les plus cruels maux
Quand par une soudaine, et fâcheuse saillie
Ils viennent traverser, une flamme établie.
On voit venir encor, les persécutions
D’un père, qui combat de fortes passions,
Qui s’obstine à les vaincre. On voit la jalousie ;
Qui sur de faux soupçons trouble la fantaisie,
On voit enfin les pleurs et les emportements,
Les fureurs d’un Amant, et les enlèvements,
Et tout ce qui s’ensuit. Dans les belles manières,
C’est ainsi que chacun doit traiter ses affaires,
Ce sont règles enfin, dont il faut confesser
Que quiconque est galant ne peut se dispenser ;
Mais peut-on jamais voir recherche plus brutale,
Parler de but en blanc, d’union conjugale,
Venir rendre visite, et dès le même jour
Vouloir passer contrat, pour montrer leur amour
Et prendre justement (sans voir ce qu’il faut faire)
Le Roman par la queue. Encore un coup mon père,
Vous pourriez bientôt voir, si vous preniez conseil,
Qu’il n’est rien plus marchand, qu’un procédé pareil.
Pour moi, j’ai mal au coeur, et me sens inquiète
De la vision seule, où leur discours me jette.

GORGIBUS.

Voici bien du haut style : Hé ! que vient celle-ci
Avecque son jargon, de me conter ici.

CATHOS.

Ah ! mon oncle en effet, je vous dirai si j’ose
Qu’elle vient de donner dans le vrai de la chose ;
Et quel moyen aussi de recevoir des gens,
Qu’à faire leur devoir, on voit si négligents,
Qui n’ont de dire un mot, pas même l’industrie,
Et qui sont incongrus dans la galanterie,
Pour moi sans croire ici, follement m’engager
Contre qui le voudra, j’oserai bien gager
Que leur esprit jamais ne fut né pour apprendre
Ce que c’est que l’amour, et la carte du tendre,
Qu’ils ont le jugement tout à fait de travers,
Et que billets galants, petits soins, jolis vers,
Billet doux, sont pour eux des terres inconnues,
Comme si maintenant ils descendaient des nues.
Je puis vous dire encor, sans en demeurer là,
Que tout leur procédé marque assez bien cela,
Et qu’on ne trouve point dans toute leur personne
Ce je ne sais quel charme, et qui dès l’abord donne
Par un air attirant, et de condition
De quantité de gens, fort bonne opinion.
Vit-on jamais encor, chose plus merveilleuse
Oser venir tous deux en visite amoureuse
Avecque des chapeaux de plumes désarmés,
Ne paraître tous deux nullement enflammés,
Avoir avec cela, la jambe toute unie,
La tête de cheveux, tout à fait dégarnie,
Toute irrégulière, et des habits enfin,
Qui ressemblent à ceux de quelque vrai gredin,
Et souffrent de rubans une extrême indigence.
Ah ! mon Dieu, quels Amants, j’en rougis quand j’y pense,
Quelle frugalité d’ajustement, bon Dieu
Est-ce ainsi que l’on doit venir offrir ses voeux,
Que d’indigence en tout, et quelle sècheresse
De conversation, ah ! tout cela me blesse,
Toujours on y languit, on n’y tient point Hélas !
J’ai remarqué de plus encor, que leurs rabats
Par l’excès surprenant d’une avarice honteuse,
N’ont jamais été faits, par la bonne faiseuse ;
Qu’il s’en faut demi-pied (je le dis sans erreur)
Que leurs chausses enfin, n’aient assez de largeur.

GORGIBUS.

Voilà de grands discours que je ne puis entendre
À tout ce baragouin, qui pourrait rien comprendre,
Elles sont folles. Vous Cathos et Madelon,
Apprenez aujourd’hui que je veux tout de bon,
Que vous vous prépariez...

MADELON.

Hé ! de grâce, mon père,

De ces étranges noms, tâchez de vous défaire,
Et si vous le pouvez, nommez-nous autrement.

GORGIBUS.

Ô Dieux ! Qu’entends-je dire ? Étranges noms, comment ?
Et ne sont-ce pas là vos vrais noms de baptême ?

MADELON.

Votre stupidité va jusques à l’extrême
Que vous êtes vulgaire, avec ces sentiments,
Ah ! Pour moi, le plus grand de mes étonnements
Est que vous ayez fait une fille si sage,
Et si pleine d’esprit. Dedans le beau langage,
Ouït-on jamais nommer ? Madelon et Cathos,
Et n’avouerez-vous pas, qu’enfin des noms si sots
Pourraient par leur rudesse affreuse et sans seconde
Décrier le Roman, le plus charmant du monde.

CATHOS.

Mon oncle, il est très vrai, que ces sortes de noms
Ont un je ne sais quoi de bas dedans leurs sons,
Qui n’a rien d’attirant, qui n’a rien qui ne blesse,
Et pour peu qu’une oreille, ait de délicatesse,
On voit qu’elle pâtit, très furieusement
Entendant prononcer ces mots-là seulement.
D’Aminte le beau nom, celui de Polixène,
Que ma cousine et moi nous avons pris sans peine,
Ont des attraits en eux, dont vous devez d’abord
Sans aucun contredit être avec moi d’accord.

GORGIBUS.

Écoutez toutes deux, il n’est qu’un mot qui serve,
Quand je dis une chose, il faut que l’on l’observe,
Et je ne prétends pas tomber jamais d’accord,
De ces noms, que je vois qui vous plaisent si fort ;
Quittez- les, car je veux que vous gardiez les vôtres :
Je ne saurais souffrir, que vous en ayez d’autres,
Que ceux que vos parrains vous ont jadis donnés.
Pour ces Messieurs aussi, lesquels vous dédaignez :
Je sais quels sont leurs biens, je connais leurs familles,
Et comme je suis las de tant garder deux filles,
Je veux qu’absolument vous songiez toutes deux
À recevoir bientôt leur main avec leurs voeux.
De deux filles la garde est une rude charge,
Et ne peine que trop un homme de mon âge.

CATHOS.

Ce que je vous puis dire ici, mon oncle hélas !
C’est que le mariage est pour moi sans appas,
Que je trouve que c’est une chose choquante,
Et qu’enfin le penser, seulement m’épouvante
D’être couchée auprès d’un homme vraiment nu.

MADELON.

Mon père, notre nom, sera bientôt connu,
C’est pourquoi vous devez, nous permettre sans peine,
Qu’avec les beaux esprits, nous reprenions haleine.
Et comme dans Paris, nous venons d’arriver,
Vous devez s’il vous plaît nous laisser achever
De notre beau Roman, le tissu sans exemple,
Et n’en pas tant presser, par un pouvoir trop ample
La conclusion.

GORGIBUS.

Dieux ! Qu’entends-je ici conter ?

Leur folie est visible, il n’en faut plus douter.
Encor un coup, sachez, que je ne puis comprendre
Ces balivernes-ci, que je veux sans attendre,
Et sans qu’on me réponde, être maître absolu,
Et que l’on fasse enfin, ce que j’ai résolu
C’est pourquoi ces Messieurs, seront dans ma famille,
Où chacune de vous restera toujours fille,
Ou sera par ma foi, mise dorénavant
Puisque je l’ai juré, dedans un bon Couvent.


SCENE V.

CATHOS, MADELON.

CATHOS.

Quelle stupidité, que vois-je ah ! Dieu ma chère !
Que ton père a la forme avant dans la matière.
Qu’il a l’intelligence épaisse, qu’il est dur,
Et qu’il fait dans son âme, étrangement obscur.

MADELON.

Ma chère que veux-tu ? Pour lui j’en suis confuse,
Rien ne m’étonne tant, que de le voir si buse ;
Mais je me persuade, et fort malaisément
Que je puisse être aussi sa fille assurément,
Et je crois qu’il viendra quelque journée heureuse,
Qui par quelque aventure, et nouvelle, et fameuse
Me développera, sans doute avec raison
Un père plus illustre, et d’une autre maison.

CATHOS.

Je le croirais bien oui ; car enfin sans médire
J’y vois grande apparence, et je ne sais qu’en dire
Pour moi quand je me vois aussi...


SCENE VI.

MADELON, CATHOS, MAROTTE.

MAROTTE.

Madame...

MADELON.

Quoi ?

Qu’est-ce, que voulez-vous ? Veut-on parler à moi ?

MAROTTE.

Un laquais, que voilà, souhaite qu’on lui dise
Si vous êtes céans, afin qu’il en instruise
Son maître, qui l’envoie ici, pour le savoir,
Parce, dit-il, qu’il veut bientôt vous venir voir.

MADELON.

Et vous apprenez sotte, à moins parler vulgaire,
Et dites pour vous mieux énoncer d’ordinaire.
Un nécessaire est là, qui demande instamment
Si vous ne pourriez pas être présentement
En commodité d’être visibles.

MAROTTE.

Ah ! Dame !

Je n’entends point ma foi, tout ce Latin, Madame,
Et l’on ne m’a jamais, enseigné comme à vous
La filofie, dedans le grand Cyre.

MADELON.

À nous

Tenir de tels propos, voyez l’impertinente
Le moyen de souffrir, toujours cette insolente ;
Mais encor quel est-il ? Le Maître à ce laquais.

MAROTTE.

Il me l’a nommé, le... le Marquis de de... Ouais,
Le Marquis de Mascarille.

MADELON.

Un Marquis, ah ! ma chère,

Oui, retournez lui dire, et ne demeurez guère
Qu’on nous voit à présent, c’est quelque bel esprit,
Que notre renommée a jusqu'ici conduit.

CATHOS.

Assurément ma chère.

MADELON.

En cette salle basse

Il faut le recevoir, nous aurons plus de grâce
Que dedans notre chambre ; ajustons nos cheveux
Au moins, et soutenons en ce jour bienheureux
La réputation que nous avons acquise.

CATHOS.

La visite me plaît, bien que j’en sois surprise.

MADELON.

Vite, venez nous tendre ici, le conseiller
Des grâces.

MAROTTE.

Que ce mot vient mal pour m’embrouiller ;

Ma foi, je ne sais point si c’est là quelque bête,
Il faut parler Chrétien pour mettre dans ma tête
Ce que vous voulez dire.

CATHOS.

Apportez le miroir

Pécore, et gardez bien en vous y faisant voir
D’en obscurcir la glace, et de lui faire outrage
En lui communiquant de trop près votre image.


SCENE VII.

MASCARILLE, DEUX PORTEURS.

MASCARILLE, dans sa chaise, faisant arrêter ses Porteurs.

Là, là porteurs, holà, là, là, là, là, holà,
Je crois que ces marauds, me veulent briser là
À force de heurter, les pavés, la muraille.

1er PORTEUR.

Dame, c’est que la porte est étroite ; d’entrailles.
Vous avez commandé, que l’on entrât ici,
Nous avons obéi.

MASCARILLE, sortant de sa chaise.

Je le crois bien aussi,

Voudriez-vous faquins ? que pour vous j’exposasse
Ou mes plumes à l’air, ou bien que je laissasse
Perdre leur embonpoint ; et n’ai-je pas raison ?
De les en garantir, durant cette saison
Pluvieuse, incommode, ou bien que j’imprimasse
Mes souliers en la boue. Ah ! De vous je me lasse,
Ôtez-moi votre chaise.

2e PORTEUR.

Et bien donc, payez-nous ?

MASCARILLE.

Hem ?

2e PORTEUR.

Je vous dis, Monsieur ?

MASCARILLE.

Que me dis-tu ?

2e PORTEUR.

Que vous

Nous donniez de l’argent.

MASCARILLE, lui donnant un soufflet.

Quelle insolence ?

Demander de l’argent, à ceux de ma naissance.

2e PORTEUR.

N’avez-vous que cela, Monsieur, à nous donner ?
Et votre qualité, nous fait-elle dîner ?

MASCARILLE.

Ah ! Je vous apprendrai coquins, à vous connaître,
Vous ôtez-vous marauds ? Jouer à votre Maître.

1er PORTEUR, prenant un des bâtons de sa chaise.

Ca vite, payez-nous ?

MASCARILLE.

Quoi ?

1er PORTEUR.

Je dis que je veux

De l’argent tout à l’heure.

MASCARILLE.

On ne peut dire mieux,

Il est très raisonnable.

1er PORTEUR.

Eh ! bien vite, vous dis-je !

MASCARILLE.

Tu parles comme il faut, vois là comme on m’oblige
Mais l’autre est un coquin qui ne sait ce qu’il dit.
Là tiens, es-tu content ?

1er PORTEUR.

Nany, j’ai du dépit

Et ne saurais souffrir votre rodomontade,
Vous avez devant moi battu mon camarade,
Et si...

MASCARILLE.

Doucement, tiens, voilà pour le soufflet ;

On obtient tout de moi, je suis comme un poulet.
Dès lors que l’on s’y prend, de la bonne manière
Je me laisse fléchir, à la moindre prière.
Allez vite sortez, et venez me chercher
Tantôt, pour aller au Louvre au petit coucher.


SCENE VIII.

MAROTTE, MASCARILLE.

MAROTTE.

Mes Maîtresses Monsieur, vont venir tout à l’heure.

MASCARILLE.

Je ne suis pas pressé, je vous jure ou je meure :
Je suis dedans ce lieu, posté commodément
Et je puis à loisir, les attendre aisément.

MAROTTE.

Elles viennent Monsieur.


SCENE IX.

MADELON, CATHOS, MASCARILLE, ALMANZOR.

MASCARILLE, après avoir salué.

Mesdames mon audace

Pourra vous étonner ; mais cette aimable grâce
Que l’on admire en vous, vous cause ce malheur :
La réputation qui parle, à votre honneur
M’a forcé ce jourd’hui, de vous rendre visite
Et pour moi je poursuis en tous lieux le mérite.

MADELON.

Si vous le poursuivez ce n’est pas dans ces lieux
Que vous devez chasser.

CATHOS.

Pour le voir à nos yeux

Il a fallu Monsieur, qu’il vînt sous votre auspice.

MASCARILLE.

Ah ! Je m’inscris en faux contre cette injustice.
Le renom parle juste, en contant vos vertus
Par là, les plus galants, seront bientôt battus,
Vous allez faire pic, repic, et capot même,
Tout ce que dans Paris, l’on chérit et l’on aime.

MADELON.

Nous n’attendions pas moins, d’un homme tel que vous ;
Mais votre complaisance est trop grande envers nous.
Et vous poussez si loin votre injuste louange
Que ma cousine, et moi, pour éviter le change,
Nous ne donnerons pas, de notre sérieux
Dedans un compliment, qu’on ne peut faire mieux ;
Car enfin nous craignons de tomber dans le piège.

CATHOS.

Mais ma chère, il faudrait faire apporter un siège.

MADELON, A Almanzor.

Voiturez-nous ici, vite, petit garçon,
Les commodités de la conversation.

MASCARILLE.

Mais aurai-je du moins, sûreté de personne ?

CATHOS.

Que craignez-vous de nous ? Que rien ne vous étonne.

MASCARILLE.

J’ai tout à redouter, tout me doit faire peur ;
Je crains premièrement, quelque vol de mon coeur,
Ou quelque assassinat, de ma pauvre franchise
Je vois ici des yeux, dont mon âme est surprise
Ils ont mine surtout, d’être mauvais garçons
De faire insulte aux gens, et les ôter d’arçons.
Ravir les libertés, faire qu’on les adore
Et même de traiter, un coeur de Turc à More.
Comment diable ! D’abord que l’on s’approche d’eux
Ils se mettent en garde, ah ! Qu’ils sont dangereux ;
Ma foi je m’en défie, et vais prendre la fuite
Ou je veux caution de leur bonne conduite.

MADELON.

Ma chère, ce qu’il dit est tout plein d’enjouement.

CATHOS.

Il efface Amilcar, tant il a d’agrément.

MADELON.

Ne craignez rien, nos yeux sont exempts de malice,
Leurs desseins innocents, et sans nul artifice ;
Votre coeur peut dormir en toute sûreté
Dessus leur prud’hommie, et dessus leur bonté.

CATHOS.

Mais de grâce Monsieur rendez-vous exorable.
Aux voeux de ce fauteuil, dont le soin équitable
Lui fait ouvrir les bras, contentez son dessein
Depuis près d’un quart d’heure, il vous ouvre son sein,
Souffrez qu’il vous embrasse.

MASCARILLE, après s’être peigné, et avoir ajusté ses canons.

Et bien dites Mesdames,

Que vous semble Paris ? Car c’est aux belles âmes
D’en porter jugement.

MADELON.

Qu’en dirions-nous hélas

Tout le monde est d’accord, qu’il est rempli d’appas,
Que c’est le grand Bureau, de toutes les merveilles,
Le centre du bon goût, le charme des oreilles,
Le plaisir des esprits, le lieu des agréments,
Et le refuge enfin, des plus nobles amants.

MASCARILLE.

Je tiens qu’hors de Paris, pour les hommes illustres,
Il n’est point de salut, les campagnes sont rustres.

CATHOS.

On ne dispute point de cette vérité.

MASCARILLE.

Ce qu’il a de fâcheux, c’est qu’il y fait crotté ;
Mais nous avons la chaise.

MADELON.

Il est vrai que la chaise

Est un retranchement, où l’on est à son aise,
Un propice instrument, pour les honnêtes gens,
Un merveilleux abri, contre le mauvais temps.

MASCARILLE.

Vous recevez beaucoup, et de belles visites ?
Car tous les beaux esprits, cherchent les grands mérites ;
Mais encor qui sont ceux qu’attirent vos appas,
Dites ?

MADELON.

Hélas ! Monsieur, l’on ne nous connaît pas ;

Mais peut-être bien, qu’on nous pourra connaître,
Nous sommes en état, de nous faire paraître,
Nous avons une amie, et qui nous a promis
Qu’elle nous ferait voir, des gens de ses amis,
Qui sont dans les recueils des belles Poésies,
Ces Messieurs, des Romans, et des pièces choisies.

CATHOS.

Et de certains encor, connus et renommés,
(Que comme gens savants elle nous a nommés,)
Qui décident aussi, de ces sortes de choses,
Et qui savent l’Histoire, et les Métamorphoses.

MASCARILLE.

Je ferai votre affaire, ils me visitent tous
Et je puis aisément, les amener chez vous
J’en ai tous les matins, une demi-douzaine.

MADELON.

Eh ! Mon Dieu, voudriez-vous, vous donner cette peine ;
Nous vous aurons, la dernière obligation,
Si vous nous procurez leur conversation ;
Car enfin vous savez, que sans leur connaissance,
On n’est point du beau monde, et voilà l’importance :
D’eux dépend dans Paris, la réputation,
Ainsi l’on doit chercher leur fréquentation ;
Une femme par là, peut devenir heureuse,
Et même s’acquérir, le bruit de connaisseuse
Et j’en connais beaucoup, qui l’ont acquis par là,
Quoi que l’on n’y trouvât rien du tout que cela.
Et principalement, ce que je considère,
Ce qu’à tout autre bien, aisément je préfère,
C’est que par ce moyen des choses l’on s’instruit,
Qu’il faut qu’on sache enfin pour être bel esprit.
Puis l’on sait chaque jour, les petites nouvelles,
Tout ce que les galants, écrivent à leurs belles.
Les commerces de Prose, aussi bien que de Vers,
Tout ce que l’on écrit, sur cent sujets divers.
On sait à point nommer, tel a fait une pièce
Jolie autant qu’on peut, unique en son espèce,
Tout le monde l’estime à cause du sujet
Une telle personne a fait un beau portrait.
Sur un tel air nouveau, telle a fait des paroles
L’Anagramme d’un tel est pleine d’hyperboles.
Un tel Auteur Gascon, a fait un madrigal
Sur une jouissance. Un tel donne le Bal
Cet autre a composé, des Sonnets et des Stances
Sur des yeux, sur un teint et sur des inconstances.
Un tel hier au soir, écrivit un sizain
Pour une Damoiselle ; elle par un dixain
Le lendemain matin, en envoya réponse.
On poursuit le Roman, de Clélie et d’Aronce.
Tel Poète fort illustre, a fait un tel dessein.
Un tel fait un Roman, parce que l’on l’en presse.
Les ouvrages d’un tel, se mettent sous la presse.
C’est là sans contredit, ce que l’on doit savoir
Pour se faire connaître, et se faire valoir
Dedans les lieux connus ; et j’ose dire encore
Que quelque esprit qu’on ait, alors qu’on les ignore
Il ne vaut pas un clou.

CATHOS.

Je trouve qu’en effet,

Sans cela l’on ne peut avoir l’esprit bien fait :
Je l’avouerai pour moi, c’est là tout mon scrupule
Je crois qu'on enchérit dessus le ridicule
De se piquer d’esprit, et de ne savoir pas
Jusqu’au moindre quatrain ; pour moi j’en fais amas,
Et si l’on me venait, demander quelque chose
Que je n’aurais pas vu, soit de vers, soit de Prose
J’en aurais de la honte.

MASCARILLE.

On n’estime point ceux

Qui n’ont pas des premiers, tous leurs vers amoureux
Et même ce qu’on fait, d’une plus longue haleine ;
Mais fiez-vous sur moi, n’en soyez point en peine.
J’assemblerai chez vous, nombre de beaux esprits.
Vos mains de leurs travaux, leurs donneront le prix,
Et je veux qu’à Paris, pas un vers ne se fasse
Que dans votre mémoire, il n’occupe une place
Avant qu’aucun l’ait vu. Tel que vous me voyez
Je m’en escrime un peu, je veux que vous sachiez
Que vous verrez courir, dans les belles ruelles
Plus de deux cents chansons, presque toujours nouvelles,
Des Sonnets tout autant, sur de divers sujets,
Bien mille Madrigaux, pour différents objets,
Et même sans compter plus de cent Élégies
Faites, sur des dédains ; sans les Apologies,
Énigmes, et Portraits

MADELON.

Ah ! Furieusement

Je suis pour les portraits ; rien n’est de plus charmant,
Ni rien de plus galant.

MASCARILLE.

Ils sont bien difficiles,

Ils veulent des esprits profonds, savants, habiles.
Vous en verrez de moi, qui ne déplaisent pas.

CATHOS.

Une Énigme a pour moi, terriblement d’appas.

MASCARILLE.

Par là l’esprit s’exerce, et j’en ai tracé quatre
Encore ce matin, qu’afin de vous ébattre
Vous pourrez deviner.

MADELON.

J’aime les Madrigaux,

Quand il sont bien tournés, ils sont tout à fait beaux.

MASCARILLE.

Ah ! C’est là mon talent, et je donne mes peines
À mettre en Madrigaux les annales Romaines.

MADELON.

Ce dessein est illustre, autant qu’il est nouveau,
Cet ouvrage, Monsieur, sera du dernier beau,
Et si vous l’imprimez, j’en veux un exemplaire.

MASCARILLE.

Je sais trop mon devoir, pour n’y pas satisfaire,
Et je vous en promets au moins à chacune un,
Qui seront mieux reliés que tous ceux du commun ;
Pour ma condition, c’est un bas exercice
Je le fais seulement pour rendre un bon office
Au Libraire, importun qui m’en vient accabler
Et ce matin encor, m’en est venu parler.

MADELON.

Le plaisir est bien grand d’être mis sous la presse.

MASCARILLE.

Sans doute il est bien doux, que notre nom paraisse
Et les noms imprimés, ont une autre vertu ;
Mais à propos, il faut vous dire un impromptu
Que je fis avant-hier, cher certaine Duchesse
Que je fus visiter, il est plein de tendresse
Tous les plus fiers esprits, s’en verraient combattus
Car je suis diablement fort sur les impromptus.

CATHOS.

L’impromptu justement, est la pierre de touche
De l’esprit, il nous plaît, il nous charme, il nous touche.

MASCARILLE.

Écoutez.

MADELON.

Ce sera, Monsieur, avec plaisir,

Et vous pouvez parler avecque tout loisir,
Dans le juste désir d’ouïr tant de merveilles,
Nous y sommes déjà de toutes nos oreilles.

MASCARILLE.

Oh, oh, je n’y prenais pas garde,
Tandis que sans songer à mal, je vous regarde.
Votre oeil en tapinois, me dérobe mon coeur,
Au voleur, au voleur, au voleur, au voleur.

CATHOS.

Ah! Mon Dieu, que ces vers ont des attraits puissants,
Par leur délicatesse, ils enchantent les sens,
Ces vers-là sont poussés sans nulle flatterie
Jusques au dernier point de la galanterie.

MASCARILLE.

Je ne fais rien du tout, qui n’ait l’air cavalier.
Je n’ai rien de Pédant encor moins d’Écolier.

CATHOS.

Il en est éloigné, tout autant qu’on peut l’être
Et vous avez bien l’art, de vous faire paraître.

MASCARILLE.

Avez-vous remarqué ? Dans ce commencement
Oh, oh, ce n’est pas là parler vulgairement ,
Oh, oh, en s’étonnant, un homme qui s’avise,
Tout d’un coup, oh, oh, oh, voyez-vous la surprise ?
Oh, oh !

MADELON.

Oui ce oh, oh ne peut pas être mieux.

MASCARILLE.

Cela ne semble rien.

CATHOS.

Il est miraculeux

Et ce sont là Monsieur, de ces choses si belles
Qu’on ne les peut payer.

MADELON.

Sans doute elles sont telles

Et j’aimerais bien mieux, avoir fait ce oh, oh,
Que tout un Poème Épique.

MASCARILLE.

En effet il est beau,

Vous avez le goût bon tudieu, vous êtes fine.

MADELON.

Je ne l’ai pas mauvais, et souvent je rafine.

MASCARILLE.

Je m’en aperçois bien. Mais admirez vous pas !
Je n’y prenais pas garde. On en voit rien de bas
Dedans cette façon, je n’y prenais pas garde
Elle est fort naturelle, et de plus fort mignarde
Tandis que sans songer à mal qu’innocemment
Comme un pauvre mouton, tandis que bonnement
Je vous regarde, moi c’est justement à dire
Que je vous considère, et que je vous admire
Ou bien que je m’amuse, à contempler vos yeux.
Votre oeil en tapinois ; peut-on s’énoncer mieux
Tapinois ? De ce mot encor que vous en semble ?
N’est-il pas bien choisi ?

CATHOS.

Dieux ? Qu’ils sont bien ensemble.

MASCARILLE.

Tapinois, en cachette, il semble qu’un bon chat
Ait pris une souris, ou bien quelque gros rat :
Tapinois.

MADELON.

Il est vrai cette pensée est forte.

MASCARILLE.

Me dérobe mon coeur, me l’ôte me l’emporte,
Au voleur, au voleur, au voleur, au voleur,
N’est-ce pas peindre au vif, la perte de son coeur,
Et ne diriez-vous pas ? Qu’on crie à pleine tête
Après quelque voleur, arrête, arrête, arrête,
Comme en le poursuivant, tout saisi de frayeur,
Au voleur, au voleur, au voleur, au voleur.

MADELON.

J’avouerai que cela, sans qu’ici je vous flatte,
Délecte, et plaît, au goût de la plus délicate.
Tant le tour est galant, spirituel et beau.

MASCARILLE.

L’air que j’ai fait dessus, me semble assez nouveau,
Faut que je vous le die.

CATHOS.

À quoi bon ne pas dire,

Que vous avez appris la Musique, Ah ! sans rire
Vous ne faites pas bien.

MASCARILLE.

Quoi moi, j’aurais appris

La Musique, Ah ! Jamais.

CATHOS.

Mes sens, en sont surpris

Car comment donc Monsieur, cela se peut-il faire ?

MASCARILLE.

Les gens de qualité, n’ont rien qui soit vulgaire,
Sans avoir rien appris, ils savent toujours tout.

MADELON ?

Ma chère, assurément.

MASCARILLE.

Voyons si votre goût

En trouvera l’air bon, écoutez, je commence.
Hem, hem, la, la, la, la. J’ai fort peu d'éloquence,
Ouais, la brutalité, de la saison qu'il fait
Est furieusement contraire, à mon projet,
Elle a gâté ma voix ; mais certes il n’importe,
C’est à la cavalière.
Il chante.
Oh, oh, je n’y prenais pas...

CATHOS.

Ah ! Dieux, cela m’emporte ;

Que je trouve cet air pressant, passionné,
Est-ce qu’on n’en meurt point ?

MADELON.

Il est assaisonné

De la bonne façon ; mais dans cette musique
L’on voit bien qu’on a mis, beaucoup de Chromatique.

CATHOS.

Cet air assurément est tout rempli d’appas.

MASCARILLE.

Dites-moi donc un peu si vous ne trouvez pas
La pensée assez bien dans le chant exprimée ?
Au voleur. Et comme une personne animée,
Qui pleine de transport, se mettant en chaleur,
Bien fort crie, au, au, au, au, au, au, au voleur,
Et tout d’un coup après tout comme une personne
Essoufflée, au voleur. Quoi cela vous étonne ?

MADELON.

C’est là savoir le fin des choses, le grand fin,
Le fin du fin, tout brille, et tout y charme enfin,
Je vous promets, car j’ai de l’air et des paroles
L’âme enthousiasmée.

CATHOS.

Et moi sans hyperbole

Je n’ai jamais rien vu, de cette force-là

MASCARILLE.

Ah ! Tout ce que je fais me vient comme cela
Fort naturellement, et sans aucune étude.

MADELON.

C’est pour ne pas avoir beaucoup d’inquiétude,
Et nous persuader, que la nature aussi
Vous a vraiment traité, Monsieur, jusques ici,
Comme une vraie mère, un peu passionnée,
Et ce génie ardent, dont je suis étonnée,
Vous fait bien remarquer, pour son enfant gâté.

MASCARILLE.

À quoi donc passez-vous le temps ?

CATHOS.

En vérité,

Monsieur, à rien du tout.

MADELON.

Par un sort incroyable

Nous avons demeuré dans un jeûne effroyable
De divertissement...

MASCARILLE.

Je m’offre à vous mener

Le jour qu’il vous plaira, Mesdames, destiner
Voir quelque Comédie, on en doit jouer une,
Dont je connais l’Auteur, et qui n’est pas commune,
Que je serai bien aise, au moins que nous puissions
S’il se peut voir ensemble.

MADELON.

Ah ! Telles actions

Ne sont pas de refus.

MASCARILLE.

Aussi je vous demande

Lorsque nous serons là, que toute notre bande
Admire, approuve tout, applaudisse bien fort,
Pour qu’on trouve tout beau, fasse tout son effort,
Je veux vous engager, comme on m’y sollicite,
De faire que la pièce ait grande réussite
Car pour m’en conjurer, je vous jure ma foi,
Que l’Auteur ce matin, m’est venu voir chez moi,
Qu’à toute heure, en tous lieux il m’en prie et m’en presse,
Et fait que mes amis me le disent sans cesse.
C’est la coutume ici, qu’à des gens comme nous,
Pour tous les vers qu’ils font, les Poètes viennent tous
Implorer nos bontés, et des pièces nouvelles
Faire lecture, afin que nous les trouvions belles,
Et qu’ils puissent aussi, par là nous engager
À leur donner grand bruit. Je vous laisse à juger
Si d’une pièce enfin, quoi que nous puissions dire,
Le parterre jamais, ose nous contredire.
Pour moi j’y suis exact, et dès que quelque Auteur
M’est venu conjurer d’être son Protecteur,
Je crie avant qu’on ait allumé les chandelles,
Que ses vers sont pompeux, sa pièce des plus belles.

MADELON.

Non, ne m’en parlez point, Paris, est bien charmant,
Tous les jours il s’y passe, et fort évidemment
Cent choses que toujours en Province on ignore,
Quelque spirituelle, et quelque soin encore
Que l’on puisse apporter...

CATHOS.

C’est assez il suffit,

Personne à tout cela, n’a jamais contredit ;
Mais, Monsieur, puisque enfin nous en sommes instruites
Nous ferons sûrement, tout ce que vous nous dites,
Et nous nous récrirons, aussi comme il faudra
Sur tout ce que d’esprit, et de beau l’on dira.

MASCARILLE.

Je ne vous dirai pas du tout, si je devine
Mais je me trompe fort, ou vous avez la mine,
De quelque Comédie, avoir fait le tissu.

MADELON.

Eh ! il pourrait bien être, et sans que l’on l’ait su
De cela quelque chose.

MASCARILLE.

Eh ! bien si bon vous semble

Ma foi, nous la verrons, quand vous voudrez ensemble ;
Mais puisqu’il est ainsi, je veux sans différer,
Un secret important ici vous déclarer.
Entre nous, j’en ai faite une, je vous l’avoue,
Que je veux dedans peu, faire en sorte qu’on joue.

CATHOS.

Et quels Comédiens la représenteront ?

MASCARILLE.

Ah ! la belle demande, et ma foi ce seront
Les grands Comédiens, ils en sont seuls capables,
Leur récit a toujours, des grâces admirables
Dans leurs bouches les vers, sont beaucoup apparents ;
Pour les autres on sait, qu’ils sont des ignorants ;
Tous leurs gestes n’ont rien qui ne soit du vulgaire,
Et comme on parle enfin, récitent d’ordinaire ;
Les vers ne ronflent point, qu’articule leur voix,
Ils ne s’arrêtent point, du tout, aux beaux endroits,
Et quel moyen a-t-on ? de les pouvoir connaître,
Si le Comédien, ne les fait pas paraître
S’il n’y fait une pose, et n’avertit par là
À quels endroits, il faut faire le brouhaha.

CATHOS.

Il est une manière en effet, qui fait même
Sentir à ses Auteurs, tous les attraits d’un poème,
Et les choses souvent, ne valent du tout rien,
S’ils ne sont dans leur jour, et ne se disent bien.

MASCARILLE, montrant le ruban de ses chausses.

Ma petite-oie est-elle a l’habit congruante ?

CATHOS.

Tout à fait.

MASCARILLE.

Le ruban est d’une main savante,

N’est-il pas bien choisi ?

MADELON.

Furieusement bien

C’est Perdrigeon tout pur.

MASCARILLE, étalant ses canons.

Ne me direz-vous rien

Aussi de mes canons ? Ont-ils l’heur de vous plaire
Dites, que vous en semble ?

MADELON.

Ah ! je ne m’en puis taire,

Je confesse qu’ils ont un tout à fait bon air.

MASCARILLE.

Par ma foi je me plais, à vous ouïr parler.
Je trouve que leur air, n’a rien que d’admirable,
Et je puis me vanter, qu’il n’est rien de semblable,
Qu’avec raison, j’en suis tout à fait satisfait,
Puisqu’ils ont un quartier, plus que tout ceux qu’on fait.

MADELON.

Je dois bien l’avouer ; car je n’ai que je pense
Jamais d’ajustement vu porter l’élégance,
Dedans un si haut point. Que vous donnez d’éclat
À ce que vous avez.

MASCARILLE, lui donnant ses gants à sentir.

Mais de votre odorat

Que la réflexion dessus ces gants s’attache.

MADELON.

Je n’eus jamais d’odeur plus douce que je sache,
Et je puis confesser, sans doute avec raison,
Qu’ils sentent en effet, et terriblement bon.

CATHOS.

Je n’ai point respiré, depuis que je suis née,
Une odeur, qui me parût mieux conditionnée.

MASCARILLE, lui faisant sentir ses cheveux.

Et celle-là ?

MADELON.

Je dis avecque vérité

Que je la trouve aussi de bonne qualité,
Je sens qu’elle me plaît, et sens que je l’estime,
À cause qu’elle est bonne, et qu’enfin le sublime
En est certes, touché délicieusement.

MASCARILLE, montrant ses plumes.

Vous ne me dites rien de mes plumes, comment
Les trouvez-vous, enfin ?

CATHOS.

On peut bien dire d’elles

Qu’elles sont en effet, effroyablement belles.

MASCARILLE.

Vous vous y connaissez, je le vois ; mais encor
Savez-vous que le brin ? me coûte un Louis d’or.
Pour moi sans me vanter, il faut que je vous die,
Que depuis bien longtemps, j’ai pris cette manie
De donner par ma foi, trop généralement
Sur tout ce que l’on voit, de rare et de charmant.

MADELON.

Nous sympathisons fort ensemble, je vous jure,
Et c’est sans vous mentir, qu’ici je vous assure
Que je suis délicate, et furieusement
Pour tout ce qui me sert, en mon habillement,
Et jusqu’à des chaussons, je n’en puis d’ordinaire
Souffrir, s’ils ne sont faits, de la bonne ouvrière.

MASCARILLE, s’écriant brusquement.

Mesdames, ahy, ahy, ahy, de grâce doucement,
Ce n’est pas Dieu me damne, en user prudemment,
De votre procédé, j’aurais lieu de me plaindre,
Cela n’est pas honnête, et vous me faites craindre...

CATHOS.

Qu’est-ce que donc ? Qu’avez-vous ? Qui vous trouble, Monsieur.

MASCARILLE.

Toutes deux à la fois, s’attaquer à mon coeur,
Me prendre à droit, à gauche, ah certes la partie,
N’est pas du tout égale, et je veux garantie,
Ou puisque vous allez, contre le droit des gens,
Je vais crier au meurtre ; et sortir de céans.

CATHOS.

Il ne dit rien du tout qu’avec une manière
Tout à fait agréable, et qui n’est pas vulgaire.

MADELON.

Il a dedans l’esprit un tour ; mais sans égal.

CATHOS.

Vous avez bien, Monsieur, plus de peur que de mal,
Et votre coeur craintif, crie avant qu’on l’écorche.

MASCARILLE.

J’ai sujet toutefois, de faire ce reproche :
Comment diable, je sens que quoi que vous disiez
Il est depuis la tête écorché jusqu’aux pieds.


SCÈNE X.

MAROTTE, MASCARILLE, CATHOSE, MADELON.

MAROTTE.

On demande à vous voir.

MADELON.
Et qui ?

MAROTTE.

C’est le Vicomte :

De Jodelet, qui veut...

MADELON.

Cette visite est prompte.

MASCARILLE.

Quoi ! Le Vicomte de...

MAROTTE.

C’est lui, Monsieur, vrai m’y.

MADELON.

Et le connaissez-vous ?

MASCARILLE.

C’est mon meilleur ami.

MADELON.

Vite, faites entrer.

MASCARILLE.

Certes cette aventure

Me charme, et me ravit ; car ma foi je vous jure
Que depuis fort longtemps, nous ne nous sommes vus.


SCÈNE XI.

JODELET, MASCARILLE, CATHOS, MADELON, MAROTTE.

MASCARILLE.

Ah ! Vicomte.

JODELET, s’embrassant l’un l’autre.

Ah ! Marquis,

MASCARILLE.

Que tous mes sens émus

Marquent bien le plaisir, que j’ai de ta rencontre.

JODELET.

Et la joie que j’ai, mon visage la montre.

MASCARILLE.

Baise-moi donc encor, Vicomte, baise-moi,
Je t’en conjure.

JODELET, l’ayant baisé.

Il t’en faut de plus doux ma foi.

MADELON.

Nous commençons ma bonne, enfin d’être connues,
Du beau monde chez nous, nous allons être vues,
Puisqu’il prend le chemin de nous y visiter.

MASCARILLE.

Mesdames, s’il vous plaît, de ma part d’accepter
Ce Gentilhomme-ci ; sans que je le cajole,
Il est assurément, digne (sur ma parole)
D’être connu de vous.

JODELET.

Il est juste, et de droit

De vous venir chez vous, rendre ce qu’on vous doit ;
Car enfin, vos attraits exigent sur les hommes
Leurs droits seigneuriaux.

MADELON.

Nous savons qui nous sommes,

Monsieur, et c’est pousser pour nos esprits peu fins
Votre civilité, jusqu’aux derniers confins
De la galanterie.

CATHOS.

Ah ! Dieux, cette journée

Doit être comme grande, ensemble et fortunée,
Marquée dans notre almanach.

MADELON, à Almanzor.

Petit garçon,

Quoi vous faut-il toujours, faire votre leçon,
Ne voyez-vous pas bien ? Surcroît de compagnie,
Et qu’il faut un fauteuil.

JODELET, s’assoit.

C’est sans cérémonie.

MASCARILLE.

Ne vous étonnez pas, s’il est si déconfit,
Il ne fait que sortir, d’un mal qui l'a bouffi,
Comme vous le voyez, c’est pourquoi son visage
Est si maigre, et si pâle.

JODELET.
Et c’est tout l’avantage,

Et les fruits qu’on reçoit des veilles de la Cour,
Des travaux de la guerre, et des soins de l’amour.

MASCARILLE.

Mais dites cependant, savez-vous bien Mesdames ?
Qu’on place le Vicomte, au rang des belles âmes,
Qu’il est de ces vaillants, à qui le fer sied bien,
C’est un brave à trois poils.

JODELET.

Vous ne m’en devez rien,

Marquis, et nous savons ce que vous savez faire.

MASCARILLE.

Ah ! Ma foi, ma science, auprès vous doit se taire,
Il est vrai que tous deux, nous nous sommes souvent
Vus dans l’occasion.

JODELET.

Quelque fois trop avant

Et même en des endroits, où l’on aura sans doute
Bien du chaud à souffrir.

MASCARILLE.

Ouy ; mais Vicomte, écoute,

Pas tant de chaud qu’ici, hay, hay, hay.

JODELET.

Nous avons

Fait notre connaissance à l’armée, et vivons
Depuis en amitié. Le jour que nous nous vîmes
Pour la première fois, ma foi tous deux nous fîmes
Ce pacte d’être amis. Il commandait alors
Un fort beau régiment de cavaliers très forts,
Sur, si je m’en souviens, les galères de Malte.

MASCARILLE.

Il est vrai ; mais Vicomte, ici trop l’on m’exalte.
Vous étiez toutefois, dans l’emploi devant moi,
Et je me souviens bien à présent sur ma foi,
Que je n’avais encor qu’une charge assez basse,
Que vous étiez déjà dans une belle passe,
Et que vous commandiez les deux mille chevaux.

JODELET.

La guerre est belle ; mais on a trop de travaux,
Et la Cour aujourd’hui pour des gens de services
Vous récompense mal.

MASCARILLE.

Ce ne sont qu’injustices :

C’est pourquoi, je veux prendre aussi l’épée au croc,
Et ne plus m’exposer du tout à pas un choc.

CATHOS.

J’ai pour les gens d’épée, un très sérieux tendre.

MADELON.

Ils me plaisent aussi ; mais il faut pour me prendre,
Assaisonner d’Esprit, la bravoure et le coeur.

MASCARILLE.

Te souvient-il Vicomte, avec quelle vigueur
Nous prîmes, toutefois suivis de la fortune
Dessus nos ennemis, dis, cette demi-lune,
Étant devant Arras ?

JODELET.

Que veux-tu dire toi ?

Avec ta demi-lune, et tu rêves, je crois
Penses-y, c’était bien, toute une lune entière.

MASCARILLE.

Il a parbleu raison.

JODELET.

J’y crus mon Cimetière,

Je m’en souviens ma fois, car j’y fus fort blessé
D’un grand coup de grenade, à la jambe, et je sais
Que j’en porte la marque encore ; mais de grâce
Faisant tâter à sa jambe.
Tâtez vous sentirez le coup, voilà la place.

CATHOS, ayant porté la main.
La cicatrice est grande.

MASCARILLE.

Apportez donc aussi

Votre main, et tâtez justement celui-ci
Là, là le trouvez-vous ? Là derrière la tête.

MADELON, Ayant la main derrière la tête de Mascarille.

Oui je sens quelque chose. Un tel coup vous apprête
Aussi force lauriers.

MASCARILLE.

Je reçus ce coup-là

Ma dernière campagne.

JODELET, à Cathos.

Ah ! Tâtez donc voilà

Encore un autre coup, je l’eus à Gravelines
Et depuis j’ai souffert d’une fièvre maligne
De fort âpres douleurs.

MASCARILLE, mettant la main sur le bouton de son haut de chausse.

Moi je vais vous montrer

Une effroyable plaie.

MADELON.

Ah ! C’est trop folâtrer,

Sans y voir on vous croit, et vos faits admirables.

MASCARILLE.

Ce sont à dire vrai, des marques honorables
Qui font voir ce qu’on est.

CATHOS.

Ah ! Monsieur, sans cela

Nous vous connaissons bien.

MASCARILLE.
Dis Vicomte, as-tu là

Ton carrosse ?

JODELET.

Pourquoi ?

MASCARILLE.

Nous mènerions ces Dames,

Prendre hors des portes l’air, pour délecter leurs âmes,
Et puis leur donnerions, par après un cadeau,
Le temps nous y convie, il est tout à fait beau.

MADELON.

Nous ne saurions sortir d’aujourd’hui.

MASCARILLE.

Faut remettre

À quelques jours d’ici la partie, et promettre
Aussi que vous viendrez.

CATHOS.

Hé ! bien nous le voulons.

MASCARILLE.

Ayons donc pour danser ici les violons.

JODELET.

C’est fort bien avisé.

MADELON.

Pour cela, c’est sans peine

Que nous y consentons ; mais faut qu’on nous amène
Surcroît de Compagnie.

MASCARILLE.

Holà, ho Poitevin,

Bourguignon, Provençal, Champagne, Langevin,
La Verdure, Lorrain, Basque, la Violette,
La Ramée, Picart, Cascaret, la Valette,
Au Diable les laquais, pour moi je ne crois pas,
Que je ne rompe à tous les jambes, et les bras,
Non je ne trouve point, de Gentilhomme en France
Plus mal servi que moi, de ces races je pense ;
Car ces canailles-là, ne m’entendent jamais.

MADELON.

Allez vite, Almanzor, là-bas dire aux laquais
De Monsieur, qu’à présent ici l’on nous amène
Des violons ; à Marotte et vous prenez aussi la peine ;
De nous faire venir ces Dames, et Messieurs
D’ici près, pour peupler aveque tous les leurs
De notre bal si prompt la triste solitude.

MASCARILLE.

Ces yeux n’auraient-ils point détruit ta quiétude.
Vicomte, qu’en dis-tu ?

JODELET.

Mais toi-même Marquis,

Qu’en pourrais-tu penser ?

MASCARILLE.

Moi, par ma fois je dis

Qu’ici nos libertés, sont à demi sujettes,
Qu’à peine elles pourront sortir les braies nettes,
Au moins pour moi, je sens qu’en mon coeur je reçois
Une étrange secousse, et même aussi je crois
Qu’il n’est plus retenu, que par fort peu de chose ;
Mais quand je le perdrais j’en chérirais la cause.

MADELON.

Dieux que tout ce qu’il dit, est fort et naturel
Qu’on voit bien qu’il n’a rien, qui soit matériel
Et qu’il tourne à miracle une douceur ma chère.

CATHOS.

Il est vrai qu’il est seul, je crois qui puisse faire
Une telle dépense, en esprit et savoir.

MASCARILLE.

Mesdames, toutefois pour vous mieux faire voir
Que je ne vous mens point, je prétends ou je meure
Vous faire un impromptu, là-dessus tout à l’heure.

CATHOS.

Eh ! Je vous en conjure, avec toute l’ardeur
Et la dévotion, ensemble de mon coeur
Que nous ayons au moins quelque chose, qu’on sache
Que l’on ait fait pour nous.

JODELET.

Peste cela me fâche

J’aurais envie aussi d’en faire tout autant ;
Mais faut que vous sachiez et Teniez pour constant
Que je suis aujourd’hui, s’il faut que je m’explique,
Beaucoup incommodé de la veine Poétique
Pour lui trop avoir fait de saignées ma foi,
Ces jours passés.

CATHOS.

Monsieur, sans cela je vous crois

MASCARILLE.

Que diable est donc cela ? Je fais toujours sans peine,
Fort bien le premier vers ; mais je suis à la gehenne
Pour poursuivre. Ma foi ceci presse trop fort :
À loisir, je ferai pour vous sans nul effort
En vers un impromptu, qui sans doute je gage
Ne vous déplaira pas.

JODELET.

Il a pour son partage

À mon sens, de l’esprit en démon.

MADELON.

Mais du grand,

Du bien tourné, du fin, même du plus galant.

MASCARILLE.

Vicomte, depuis quand as-tu vu la Comtesse ?

JODELET.

Elle aurait bien raison d’accuser ma paresse ;
Car il s’est écoulé trois semaines et plus
Depuis que je l’ai vue.

MASCARILLE.

Ah Dieu ! J’en suis confus,

Quoi l’aller voir si peu ? Mais faut que je te conte
Que le Duc ce matin m’est venu voir Vicomte,
Et m’a voulu mener courir avecque lui
Le Cerf à la campagne.

JODELET.

Et tu l’as éconduit ?

MASCARILLE.

Quoi donc ?

MADELON.

Messieurs, voici nos amies qui viennent.

MASCARILLE.

Nous sommes obligés aux peines qu’elles prennent.


SCENE XII.

JODELET, MASCARILLE, CATHOS, MADELON, MAROTTE, LUCILE.

MADELON.

Mon Dieu, vous nous devez mes chères pardonner.
Ces Messieurs ayant eu dessein de nous donner
Chez nous l’âme des pieds, nous vous avons choisies
Pour pouvoir mieux répondre à telles fantaisies,
Et pour remplir aussi les vides incongrus,
Qui sont dans notre bal.

LUCILE.

Ah ! ne nous tenez plus

De semblables discours. Nous sommes obligées
À votre souvenir, et serions affligées
Si vous ne vouliez pas toujours agir ainsi.

MASCARILLE.

Ce n’est qu’un bal pressé que nous faisons ici ;
Mais quelqu’un de ces jours nous avons bien envie
De vous en donner un, au péril de la vie,
Dans les formes : Mais quoi les violons enfin,
Sont-ils là ?

ALMANZOR.

Oui, Monsieur.

CATHOS.

C’est trop d’être à la fin

Sur ses pieds. Allons donc, mes chères, prenez place.

MASCARILLE, dansant lui seul comme par prélude.

La la la la la la.

MADELON.

Dieux ! qu’il a bonne grâce,

Et la taille élégante.

CATHOS.

Et la mine je crois

De danser proprement.

MASCARILLE, ayant pris Madelon.

Ma franchise avec moi,

Aussi bien que mes pieds va danser la courante.
Violons en cadence, ah ! cadence pesante.
Oh ! qu’ils sont ignorants ? ma foi l’on ne peut pas
Rien danser avec eux, quel étrange fracas,
L’on ne sait ce qu’on fait. Le Diable vous emporte,
Quoi donc, ne sauriez-vous jouer d’une autre sorte,
Et de mesure la, la, la, la, la, la, la.
La ferme, ô violons de village.

JODELET, dansant ensuite.

Oh ! hola ?

Messieurs, ne pressez pas si fort votre cadence ?
Je ne fais que sortir de maladie.

MASCARILLE.

Et danse,

Vicomte.


SCENE XIII.

DU CROISY, LA GRANGE, MASCARILLE.

LA GRANGE.

Ah, ah ! coquins, que faites-vous céans ?

MASCARILLE, se sentant battre.

Ahy, ahy, ahy, je n’ai point ouï Monsieur, que je sache
Que les coups en seraient.

JODELET.

Ahy, ahy.

LA GRANGE.

C’est bien à vous,

Infâme, à vouloir faire en ce lieu les yeux doux,
Et l’homme d’importance.

DU CROISY.

Ah ! vous voulez paraître,

Cela vous apprendra certes, à vous connaître.

Ils sortent.


SCENE XIV.

MASCARILLE, JODELET, CATHOS, MADELON.

MADELON.

Que viens-je donc de voir ?

MASCARILLE.

Une gageure.

MADELON.

Non,

Ou vous vous plaisez fort à sentir le bâton.

CATHOS.

Vous laisser devant nous battre de cette sorte.

MASCARILLE.

Mon Dieu, facilement je sais que je m’emporte,
Et je n’ai pas voulu faire semblant de rien.

MADELON.

Pour votre honneur pourtant cela ne va pas bien.
Quoi ? tous deux ? qui l’eût cru ? même en votre présence
Endurer un affront, et de cette importance.

MASCARILLE.

N’importe, toutefois achevons, ce n’est rien.
Depuis longtemps déjà nous nous connaissons bien :
Vous savez qu’entre amis, quoi qu’on fasse et qu’on ose,
On ne se pique pas pour si petite chose.


SCENE XV.

DU CROISY, LA GRANGE, MASCARILLE, JODELET, MADELON, CATHOS.

LA GRANGE.

Ma foi, c’est trop marauds, vous divertir de nous,
Et vous n’en rirez plus, je vous jure entre vous.

MADELON.

Quoi ? dans notre logis votre audace redouble.
Et qui vous y fait donc ? venir mettre le trouble.

DU CROISY.

Hé! Mesdames, comment devons nous endurer
Que nos laquais, ici se fassent révérer.
Que par des lâchetés que l’on peut dire extrêmes,
Ils soient ici de vous, mieux reçus que nous-mêmes,
Qu’à nos propres dépends, par un trait sans égal
Ils vous montrent leur flamme ; et vous donnent le bal.

MADELON.

Vos laquais ?

LA GRANGE.

Nos laquais, ces tours sont malhonnêtes,

De nous les débaucher de même que vous faites.

MADELON.

Quelle haute insolence ? ô Ciel !

LA GRANGE.

Ils n’auront pas

Le bien que nos habits leurs donnent des appas ?
Pour vous pouvoir par eux donner dedans la vue,
Si vous aimez leur peau, ce sera toute nue,
Et quand vous les verrez sans vêtements, et gueux,
Vous les estimerez ma foi, pour leurs beaux yeux.
Vite ! qu’on se dépouille, ou bien dans ma furie...

JODELET.

Je ne suis plus rien, adieu la braverie.

MASCARILLE.

Adieu, le Marquisat, adieu la Vicomté.

DU CROISY.

Qu’est-ce ? qui vit jamais rien de plus effronté ?
Vos victoires coquins, seront plus mal aisées.
Et vous ne pourrez plus aller sur nos brisées,
Ou vous irez ma foi chercher en d’autres lieux
De quoi paraître beaux, et contenter les yeux
De ces rares beautés, et je vous en assure.

LA GRANGE.

Aurait-on pu prévoir une telle aventure,
Et qui plus justement dût jamais s’emporter.
Ah ! c’était trop faquins, que de nous supplanter
Avecque nos habits ?

MASCARILLE.

Ta fureur est extrême,

O sort !

DU CROISY.

Que l’on leur ôte, et jusque aux choses même
Qui sont peu d’importance.

MASCARILLE.

Hé...

LA GRANGE.

Sans raisonnement,

Que tous ces habits-là, soient ôtés promptement.
Dedans l’état qu’ils sont, dès à présent, Mesdames,
Vous pouvez avec eux continuer vos flammes :
Ici nous vous laissons en pleine liberté,
Et nous vous protestons tous deux en vérité,
Que nous n’aurons jamais aucune jalousie.

CATHOS.

Quelle confusion.

MADELON.

J’en suis toute saisie !

LES VIOLONS, au Marquis.

Donnez-nous de l’argent, je n’entends point ceci,
Lequel donc de vous deux nous doit payer ici ?

MASCARILLE, le premier vers à part.

Quand je vois ce revers, pour moi, je meurs de honte,
Demandez s’il vous plaît à Monsieur le Vicomte.

LES VIOLONS, se tournent vers Jodelet.

D’un semblable revers mes sens sont ébahis.
Demandez si vous plaît à Monsieur le Marquis.


SCÈNE XVI.

GORGIBUS, JODELET, MASCARILLE, MADELON.

GORGIBUS.

Coquines, qu’ai-je ouï ? vous nous venez de mettre
Dedans de beaux draps blancs. On m’a sans rien omettre
Dit toute votre affaire, et ces Messieurs aussi
Me l’ont trop fait savoir, en s’en allant d’ici.

MADELON.

Mon père on nous a fait cette sanglante pièce.

GORGIBUS.

Je sais qu'elle est sanglante et marque leur adresse ;
Mais votre impertinence en est le fondement,
Ils se sont ressentis du mauvais traitement
Que vous leur avez fait, infâmes, que vous êtes,
Et leurs flammes ont droit d’être mal satisfaites :
Il faut que cependant malheureux que je suis
Je boive cet affront pour croître mes ennuis.

MADELON.

Ne nous dites plus rien, je vous donne assurance
Que de ce procédé nous tirerons vengeance,
Que contre nous aucun ne les peut secourir,
Ou qu’en la peine enfin, l’on nous verra perir.
Et vous marauds, encor vous avez l’assurance
De rester dans ces lieux, après votre insolence.

MASCARILLE.

[Un] Marquis, comme moi se voir ainsi traité,
Certes, un tel affront ne peut être goûté.
Ah ! par cette froideur injuste et sans seconde
Je ne connais que trop ce que c’est que le monde,
À la moindre disgrâce, on vous méprise tous,
Qui vous aimait le plus, s’ose railler de vous.
Puis donc qu’il est ainsi, souffrons cette injustice,
D’un sort commun à tous, endurons le caprice,
Allons cher camarade, allons nous-en ailleurs,
La fortune pour nous aura plus de douceurs,
La vertu sans grandeurs n’est point ici connue
Et l’on l’en fait sortir, quand elle est toute nue.


SCENE XVII.

GORGIBUS, MADELON, CATHOS, VIOLONS.

VIOLONS.

Nous attendons ici, Monsieur, à leur défaut
De recevoir enfin de vous, ce qu’il nous faut :
Car puisque tout travail mérite son salaire
Il faut payer celui que nous venons de faire.

GORGIBUS, en les battant.

Je m’en vais maintenant tous deux vous contenter
Et c’est ici l’argent que je vous veux compter.
Et vous qui tous les jours faites tant d’incartades.
Qui consommez le temps à faire des pommades.
Je ne sais qui m’empêche et me retient ici
Que dedans ma fureur je ne vous frotte aussi :
Par tout notre maison se verra méprisée,
Nous servirons par tout de fable et de risée
Chacun dira son mot pour nous déshonorer,
Voilà ce que sur nous vient enfin d’attirer
Et votre impertinence, et vos humeurs hautaines.
Allez donc vous cacher, allez grandes vilaines,
Et vous des gens oisifs, lâches amusements,
Vers, Sonnets et Chansons, Sonnettes et Romans,
Livres pernicieux, folles et vaines fables
Puissiez-vous pour jamais aller à tous les diables.

FIN.


Extrait du Privilège du Roi.

Par grâce et Privilège du Roi, il est permis au sieur de Somaize de faire imprimer par tel Imprimeur et Libraire qu’il voudra, Les Précieuses Ridicules mises en vers, représentées au Petit Bourbon, pendant l’espace de cinq ans et défenses à tous autres de le contrefaire, comme il est porté par ledit Privilège. Donné à Paris, le troisième jour de Mars mille six cent soixante. Par le Roi en son Conseil COUPEAU.

Et ledit Somaize a cédé et transporté son Privilège à Jean Ribou Marchand Libraire à Paris, selon l’accord fait entre eux.

Registré sur le Livre de la Communauté le 8 Avril 1660 suivant l’Arrêt du Parlement en date du 9 Avril 1653. Signé JOSSE.

Les Exemplaires ont été fournis.

Achevé d’imprimer le 12 Avril 1660.

(Texte saisi par David Chataignier)




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