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Les sottises qu'on porte


"Ne voudriez-vous point, dis-je, sur ces matières
De vos jeunes muguets m'inspirer les manières?
M'obliger à porter de ces petits chapeaux
Qui laissent éventer leurs débiles cerveaux,
Et de ces blonds cheveux de qui la vaste enflure
De ces visages humains offusque la figure?
De ces petits pourpoints sous les bras se perdant,
Et de ces grands collets jusqu'au nombril pendants?
De ces manches qu'à table on voit tâter les sauces,
Et de ces cotillons appelés hauts-de-chausses?
De ces souliers mignons, de rubans revêtus,
Qui vous font ressembler à des pigeons pattus?
Et de ces grands canons où, comme en des entraves,
On met tous les matins ses deux jambes esclaves,
Et par qui nous voyons ces Messieurs les galants
Marcher écarquillés ainsi que des volants?
Je vous plairais, sans doute, équipé de la sorte ;
Et je vous vois porter les sottises qu'on porte".
L'Ecole des maris, I, 1 (v. 23-40)

La description et la condamnation de ces différents éléments considérés comme des excès de la mode étaient des lieux communs de la littérature mondaine, comme on peut le lire

  • dans les Mémoires de Michel de Marolles (1657) (1)
  • dans L’Académie familière des filles de Guillaume Colletet (1665) (2)
  • dans le Nouveau traité de la civilité d'Antoine Courtin (1671) (3).

La Mothe le Vayer y trouve matière à ses réflexions sceptiques (4).

Les Lois de la galanterie (1658; attribué à Charles Sorel) (5), qui répondent sur ce point à La Mothe le Vayer, en tirent des effets parodiques.

Dans Le Misanthrope, Alceste se moquera, chez Clitandre, prétendant de Célimène, de sa perruque, de "ses grands canons" et de l'"amas de ses rubans".


(1)

[Les Français à la mode] portent aujourd’hui [en marge : « Ceci fut composé un peu avant que l’Édit fut publié contre cette mode inutile »] des trois cents aulnes de rubans de diverses couleurs sur les chausses, ils en portent autour de leur chapeau et ils en parent leurs chevaux et les rideaux de leurs carrosses. Ces rubans s’appellent galants, et les femmes trouvent cela beau.
(Michel de Marolles, Mémoires, Paris, Sommaville, 1657, p.33)

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(2)

Raillerie des filles sur la mode des hommes, et sur la culotterie du siècle.
Je ris de voir ces diverses formes d’habits des hommes, et […] il faut que la nation Française soit bien changeante de ne pouvoir demeurer en même état.
[L]es hommes […] ont commencé par des chausses aussi larges que des jupes, où il entrait plus d’étoffe qu’il n’en faudrait pour un habit complet, et dans leurs pourpoints ils ont imité le corsage de nos corps de robes, chemisettes, et hongrelines […]
Je n’ai jamais plus ri de voir cette effroyable quantité de rubans, qui sont autant de boutiques de Merciers qu’ils portent, et qui traînent sans doute une incommodité merveilleuse ; car je crois qu’un si grand nombre sont deux pesants contrepoids d’horloge des deux côtés de leur haut de chausse […].Encore est-il plus agréable de voir cette agréable confusion, que ces rondaches et canons, qui font faire demi-tour à droit, et demi tour à gauche à ceux qui les portent, il s’en est vu de si grands que des enfants eussent été bien à couvert dessous de la pluie, et l’en passé on lut une histoire pareille dans la Gazette de Loret.
On peut ajouter à cette mode plaisante celle des roses à souliers, qui ont la forme de deux ailes de moulin, quelle sottise !
(L’Académie familière des filles, suite de La Muse Coquette, Troisième et quatrième parties, Paris, 1665, p. 24)

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(3)

Il en est de même de l’excès d’affectation : lorsqu’on portait des hauts-de-chausses larges par en bas, ils y mettaient deux aunes de largeur […] ; si on portait du ruban à côté des hauts-de-chausses, on en mettait jusque dans la pochette, et tout le reste à proportion, jusques aux nœuds des souliers, qui étaient d’un pied de long quand on en portait.
(Antoine Courtin, Nouveau Traité de civilité, p. 126)

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(4)

Or comme je tombe d’accord qu’il y a beaucoup de modes auxquelles nous nous devons accommoder, aux unes pour le tout, aux autres en partie, et petit à petit seulement, parce qu’elles ne sont pas également honnêtes ni utiles, aussi suis-je dans cette ferme opinion, qu’il s’en présente quelque fois, qu’un homme d’honneur est obligé de rejeter entièrement et sans exception, pour être si déraisonnables qu’on ne les peut recevoir sans se faire trop de tort. Je mets en ce rang toutes celles qui sont extraordinairement incommodes, ou qui préjudicient notablement à la santé. Car il s’invente des façons d’habits qui mettent tellement le corps à la gêne, qu’il faut être tout à fait ennemi de son aise pour les suivre, et s’y assujettir.
(La Mothe Le Vayer, Des habits et de leurs modes différentes , p. 108-109)

Les femmes ont eu de tout temps la curiosité d’être mignonnement chaussées. [...][I]l y a des personnes en France qui ne trouvent rien de plus galant qu’un pied de longueur monstrueuse, ou qu’un pied de marais pour nous servir de leurs propres termes ; ni rien de plus séant qu’un soulier quatre doigts plus long qu’il ne faut, avec un vide, qui joint à la difformité une peine au marcher, qu’on ne saurait trop éviter.
(Ibid., p. 108)

[I]ntroduire des modes qui nous mettent les membres à la torture, et qui veulent corriger les proportions de la nature en la structure du corps humain, c’est ce qu’on ne saurait trop rejeter ni condamner tout ensemble.
(Ibid., p. 109)

Le second abus dont je veux parler ne va qu’à la botte, qu’on s’est avisé de plisser toute la cheville du pied, qui porte souvent outre cela plus de linge et d’autre étoffe qu’il n’en faudrait pour couvrir tout le corps. Ce n’est pas néanmoins ce que j’y trouve le plus à redire. Je me formalise de ce rond de botte, fait comme le chapiteau d’une torche, et dont ils ont tant de peine à conserver la circonférence. Car qui peut voir la contrainte qu’ils se donnent au marcher pour cela, et l’air dont ils portent toute la jambe en dehors, contre la bienséance, et ce qu’on a toujours observé pour cheminer de bonne grâce, sans avoir pitié d’un tel dérèglement ? En vérité je crois que c’est l’invention de quelque infortuné débauché, qui ne pouvant aller plus droit, s’avisa de feindre qu’il cheminait ainsi pour ménager ce tour de bottes et ce rond mystérieux. […] [N]ous nous étonn[ons] de la simplicité, pour ne rien dire de pis, d[e ceux] qui se soumettent sans nécessité à des modes si pénibles et si ridicules.
(Ibid., p. 111-112)

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(5)

En ce qui est des cheveux, il les faut avoir les plus longs qu’on peut, et presque jusques à la ceinture : C’était au temps jadis qu’on ne laissait croître qu’un des côtés qu’on appelait une Moustache, ou Cadenette ; maintenant ce n’est point paraître Galant, d’avoir les cheveux courts, il les faut avoir très longs.Si la Nature ne vous a point fait ce don, il faut y pourvoir, portant une Perruque faite de ces cheveux coupés sur le champ d’une personne qui est en vie, lesquels on ne fait point bouillir et passer par le feu, et que pour ce sujet on appelle des cheveux vifs. Il y a pourtant quelque liberté de s’accommoder à sa fantaisie, les uns portant une Perruque entière, les autres n’ayant que des coins. On choisit en ceci ce qui est le plus propre à chacun selon les cheveux qui lui restent : Il n’importe, pourvu que les cheveux soient de chaque côté de longueur raisonnable.
(Les Lois de la galanterie, § IX)

Si quelques-uns disaient encore autrefois qu’ils se formalisaient de ce rond de Bottes fait comme le chapiteau d’une Torche, dont l’on avait tant de peine à conserver la circonférence, qu’il fallait marcher en écarquillant les jambes, comme si l’on eût en quelque mal caché ; et si depuis ayant quitté l’usage des Bottes, et porté de simples Canons de la grandeur d’un Vertugadin [=jupon raide avec des arceaux], on en a fait de pareilles plaintes, c’était ne pas considérer que des gens qui observent ces modes vont à pied le moins qu’ils peuvent. D’ailleurs quoi qu’il n’y ait guère que cela ait été critique, la mode en est déjà changée. Les genouillères rondes et étalées n’ont été que pour les grosses Bottes, les Bottes mignonnes ayant été depuis ravalées jusques aux éperons et n’ayant eu qu’un bec rehaussé devant et derrière. Quant aux Canons de linge qu’on étalait au-dessus, nous les approuvions bien dans leur simplicité quand ils étaient fort larges et de toile Baptiste bien empesée, quoi que l’on ai dit que cela ressemblait à des lanternes de papier et qu’une lingère du Palais s’en servit ainsi un soir, mettant sa chandelle au milieu pour la garder du vent. [...] La mode de[s] Chapeaux se changea soudain en forme plate et ronde, qui néanmoins ne s’est pas conservée, et l’on revient insensiblement à la porter pointus et hauts ; Les Bottes et les Souliers à long pied nous sont aussi demeurés, ce qui montre l’estime qu’on en a fait.[...]Depuis l’usage des Bottes étant aboli, si ce n’est pour aller à la guerre, ou se promener aux champs, les grands Canons ont été en crédit, soit de toile simple, ou ornés de belles dentelles, à quoi il a fallu que les vrais Galants se soient accoutumés, pour ce que c’était un équipage magnifique, et que d’ailleurs cela servait grandement à cacher la défectuosité de quelques jambes cagneuses ou trop menues [...].
(§ X)

[N]ous allions enjoindre à tous ceux qui feraient profession de la vraie Galanterie, de ne jamais faire mettre de Garniture à leurs chausses qui ne fût entièrement neuve ; mais délivrés d’une partie de ce soin, lorsqu’on fut restreint par Édit à ne plus porter si grand nombre de Rubans : Néanmoins nous déclarâmes qu’il ne fallait pas manquer à en porter en tous les lieux où ils étaient permis, et que même, si l’on pouvait, on en devait étendre les limites ; et notre avertissement profita si bien, qu’en peu de temps les défenses furent mises en oubli, et l’on porta des Rubans plus que jamais en tous les endroits où l’on avait accoutumé d’en mettre.
(§ XI)




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