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Les spectacles et la vie de cour dans les Continuateurs de Loret en 1673


Cette page constitue une des composantes de la documentation sur LES SPECTACLES ET LA VIE DE COUR SELON LES GAZETIERS (1659-1674)

Lettre du 7 janvier 1673, par Robinet.

-Début d'année oblige, la première lettre de 1673 comporte un éloge particulièrement long :

Prince, qui portez le Nom
D’un grand Apôtre, trouvez bon
Que, dans la présente Préface,
Comme un Mémorial je fasse
De tous les Dons qu’en l’An nouvel,
J’ai reçu de Telle, et de Tel,
Id est, de Princes, et Princesses,
De Ducs, et Pais, et de Duchesses,
De Comtesses, Comtes, Marquis,
Et d’autres d’un Rang moins exquis,
Mais non pas Personnes moins chères,
En leurs différents Caractères
Comme sont d’aimables Objets,
Dont force Cœurs sont les Sujets.
Comme sont Bourgeois, Moines, Nonnes,
Dont plusieurs sont saintes Personnes.
Comme sont, encor, maints Docteurs,
Maints Poètes, maints Orateurs.
Comme sont, brefs, Gens de Théâtre
Dont tant de Monde est idolâtre.

Car voilà, je pense, tous ceux,
Qui m’ont régalé de leur mieux,
Si je n’ajoute au Catalogue
Que j’étal dans ce Prologue,
Quelques Gens de Musique, aussi,
Et, de tous, les Présents voici.

Les Premiers, comme les plus riches,
(Quoi que, quelque fois, des plus chiches)
M’en ont tiré de leur Trésor,
En suivant la Règle Hic dat or.

Les Seconds, qui sont quelques Belles,
Que je vois, parfois, aux Prunelles,
M’ont régalé de leurs Bonbons,
Que j’aime mieux que des Jambons,
Et même, de Saluts honnêtes,
Me faisant caresses, fête.

Des autres du troisième Rang,
J’ai reçu, pour le dire franc,
Plusieurs Bouteilles bien coiffées,
De différents Vins étoffées,
Dont j’ai fait crier, comme on doit,
Ces deux derniers soirs, le Roi boit.

Item, Andouilles, et Fromages,
Bien dignes d’avoir les hommages
Des Gosiers, et des Intestins,
Qui s’en font de charmants Festins.

Item, de très pieux Régales,
Comme d’Agnus-Dei, Médalles,
D’Images, et de Chapelets,
Et pareils dévôts Affiquets.

Les Donneurs du quatrième Ordre,
Où, fort, souvent, l’on trouve à mordre,
Quoi que bien secs soient leurs beaux Mets,
M’ont régalé, je vous promets,
De Vers, de Prose, et de Harangues,
Du moins, en deux sortes de Langues.

Ceux du Théâtre, m’ont permis
De voir, tant moi, que mes Amis,
Gratis, s’entend, leurs Comédies,
Qu’accompagnent les Mélodies.

En un mot, les Gens musicaux,
La plupart amateurs des Pots,
M’ont, de libérale manière,
Fait, de Tons, largesse plénière.

Or je rends, à tous, de ces Dons,
Des Grâces, mille millions :
Et conjure les Destinées,
Qu’encor, ainsi, dans trente Années,
Nous puissions, eux, me régaler,
Et moi, les en congratuler.

Surtout, je fais, avec liesse,
Ces Souhaits pour une Comtesse
De qui, les beaux et blonds Cheveux,
La belle Bouche, et les beaux Yeux,
Les beaux Bras, et les Mains d’albâtre,
Et la Gorge qu’on idolâtre,
Sont autant de Sources d’Appas,
Que plusieurs Comtesses n’ont pas :
Et qui, par-dessus tant de charmes,
Dont maint Cœur ressent les alarmes,
A les Dons de l’Intérieur,
Répondant à l’Extérieur,
Si bien que c’est une Merveille
Laquelle, à peine, à sa Pareille,
Et si je dis COMINGE, enfin,
Vous le croirez, pour le certain.

Mais nouvellisons, vite, vite,
Je m’enferme exprès, en mon Gîte,
Ah ! ma Plume, allons au galop,
Car, ma foi, j’ai préludé, trop.

-Les troubles dans la Hollande ne se sont malheureusement pas terminés avec l'année 1672. Ainsi :

Ils sont fort camus à la Haie,
De la belle et plaisante Baie
De Messieurs d’Orange et Marcin :
Car ils croyaient, à la parfin,
Tenir Charleroi dans leur Manche,
Et, de la sorte, avoir revanche
De tous leurs fâcheux désarrois.
Mais bon ! pour eux, des Charlerois !

Ah ! oui, c’est, pour eux, qu’on les garde.
Mais comme Diantre, on y canarde !
Les Espagnols, les Orangeois,
Ou, si vous voulez, Hollandais,
En peuvent dire des Nouvelles :
Mais, en voici de bien plus belles.

-Le détail des menées ennemies est alors donné :

Ils voulaient prendre Charleroi,
Qu’ils n’ont pas pris, non bonne fois,
Mais l’un de nos Guerriers, très Brave,
Leur voulait prendre Bodengrave,
Et l’on dit qu’il l’a pris, aussi,
On vient de me le dire, ainsi.
Et que le Vainqueur si brave Homme,
Le Duc de Luxembourg, se nomme.
On doit, donc, s’en étonner peu,
Car on sait comme il joue beau Jeu :
Et Voërden vous peut répondre
Qu’il peut, comme il le veut, confondre
Les Ennemis, en tous Exploits,
O Ciel ! les pauvres Hollandais !

Voilà, donc, le Prince d’Orange,
Par un malheur, vraiment, étrange,
De son Camp, je crois, déniché,
Où, toujours, il était fiché :
Et, dedans lequel, pour sa Gloire,
Et mériter place en l’Histoire,
Il a résolu les hauts Faits
Qu’on voit, maintenant, qu’il a faits.

Mais, ô bons Dieux ! quelle disgrâce !
On assure que cette Place,
Avait tout, et plus qu’il ne faut,
Pour se défendre en tout Assaut.
Car, outre mainte, et mainte Digue,
Qui fait, aux plus hardis, la Figue,
Elle avait l’Abri de trois Forts,
Contre les plus ardents efforts.
Elle avait Portes, et Murailles.
Elle avait Glacis, et Tenailles,
Bref, elle avait… que sais-je moi.
Car, pour le mettre en bon arroi,
Depuis six mois, et davantage,
On ajustait ce Bodengrave.

Mais tant ce Lieu que les trois Forts,
Ont été pris par les plus forts,
Et deux autres Postes, encores ;
Quatre mille Hommes, ou Pécores,
Ayant été par nos Guerriers,
Tant Tués, que faits Prisonniers,
Et vingt Canons pris de bon compte,
Douze desquels étaient de Fonte.

O Ciel ! les pauvres Hollandais !
Les voilà cuits à cette fois.

-Et encore :

Ceux de Leyden, et de la Haye,
Ont tremblé, la Chose est très vraie,
Et croyaient voir, dans leur Faubourg,
Notre illustre de Luxembourg :
Qui les tenait au Cul, aux Chausses,
(Oui, ces Choses ne sont point fausses)
Si le Vent se radoucissant,
Et les Glaces ramollissant,
N’eût, comme jaloux de sa Gloire,
Arrêté sa noble Victoire.

Mais ce qui n’est que différé,
N’est pas perdu, cas assuré.

Cependant, ces deux pauvres Villes,
Pour conserver leurs Domiciles,
Font, tout de leur mieux, ce dit-on :
Et font armer jusqu’au Menton,
Tout leurs plus vaillants Militaires,
Comme Avocats, Huissiers, Notaires,
Et d’autres telles belles Gens,
Qui, de Thémis, sont les Agents,
De tous Bois, faisant, ainsi, flèche,
Dans le malheur qui les ébrèche.

O Ciel ! les pauvres Hollandais !
Les beaux Soldats sous le Harnois,
Qu’ils s’en vont faire de Merveilles
Lesquelles seront sans pareilles !

-Robinet se fend alors d'un avertissement aux hommes de l'empereur :

Ne venez point Impériaux,
Brandebourgeois, si martiaux,
Ne bougez point grandes Militaires,
Car vous n’êtes point nécessaires
A Gens qui sont si hasardeux,
Et qui, pour vaincre, ont assez d’Eux.

Mais quoi ? vous n’avez pas trop hâte,
Et, sans que le pouls je vous tâte,
Je crois mon Conseil superflu.
Hé ! quoi, vraiment, n’ai-je pas su
Que vous retournez en arrière,
A faute d’audace guerrière,
Après avoir reçu, pourtant,
Cent quarante mil Ecus comptant,
Qu’au Baron d’Isola, naguère,
On paya de belle manière.
Et moyennant quoi ce Baron
Promit et jura tout de bon,
Que vous alliez, en diligence,
Faire des Exploits d’importance.

O Ciel ! les pauvres Hollandais !
Ha ! qu’il sont Dupes, cette fois !
Mais assez long et leur Chapitre,
Clion, poursuivons notre Epître,
Sur quelques autres Nouveautés :
Car il faut des Diversités
Pour délecter le Lecteur nôtre,
Passant d’une matière, à l’autre.

-Louis XIV revient précisément de la Hollande. Ainsi :

Notre Auguste, toujours, Vainqueur,
Que chacun adore en son cœur,
Ainsi qu’un Roi digne d’hommage,
Revint de son petit Voyage,
Avec toute sa Cour, Lundi,
A quatre heures après midi :
Ayant, avecque sa Fortune,
A tous ses Desseins, opportune,
Fait avorter, ainsi qu’on sait,
Des Hollandais, le grand Projet,
Et, même, enjoint à la Victoire,
D’aller, pour augmenter sa Gloire,
Dedans le Belgique Séjour,
Joindre le Duc de Luxembourg.

-Quant au Dauphin, il est allé au-devant de son noble père pour l'accueillir :

Notre Dauphin incomparable,
Autant que l’Amour, même, aimable,
Fut, une lieue, en noble arroi,
Au devant de ce brillant Roi,
Et, pareillement, de la Reine,
Qui, certe [sic], avec liesse pleine,
Embrassèrent ce charmant Fils,
Des mieux nés, et des mieux, instruits.

-Et enfin Monsieur et sa femme n'ont pas agi différemment :

Monsieur, tout de même, et Madame,
Si bien unis de Corps, et d’Âme,
Furent trouver ces Majestés,
Sources de nos Félicités :
Et ce fut, entre eux, une joie
La plus complète que l’on voie.

-La compagnie a ensuite poussé jusqu'à Saint-Germain :

Tous ces Royaux Individus,
A Saint-Germain, se sont rendus,
Leur ordinaire Domicile :
Où tous les Corps de cette Ville,
Ont été solennellement,
Et très respectueusement,
Rendre leurs Devoir au Grand-SIRE,
Ce qui s’entend bien, sans le dire.

-Ont suivies les festivités du nouvel An :

Dimanche, premier Jour de l’An,
Avecque maint dévot élan,
De Monsieur, la Royale Altesse,
Aux Quinze-vingts, ouït la Messe :
Et ce Prince, le même Jour,
Lors, suivi de toute sa Cour,
Fut entendre, avecque Madame,
Brillante comme une Oriflamme,
Un Sermon, dedans Saint-Louis,
Des plus doctes qu’on ait ouïs,
Et qui fut du Père Verville,
Qui, ce dit-on, prêche en beau Style.

-Robinet a, pour sa part, fêté la chose aux Feuillants :

Pour moi, j’en ouïs aux Feuillants,
Un en termes des plus coulants,
Et, même, des plus énergiques,
Plus touchant, et plus pathétiques,
De Dom-Hierôme, assez connu,
Pour être, en Sermons, fort congrus.

-L'occasion pour lui de mentionner un prédicateur dont les talents oratoires sont fameux :

Comme ce Couvent est fertile,
En bon Prêcheurs de l’Évangile,
Un autre nommé Dom Martin,
Qui sait l’Hébreu, Grec, et Latin,
Et, de plus, sans vous mentir mie,
Est Lecteur en Théologie,
Prêchait aux Quinze-vingts, l’Avant,
Et je fus l’entendre souvent.

-Et encore un autre :

Pendant le même Avant, encore,
Un Père que, beaucoup, j’honore,
Pour son Mérite non tel quel,
Savoir le Père du Castel,
L’un des Prêtres de l’Oratoire,
Me voyait dans son Auditoire :
Et j’ose bien, sans le flatter,
Dire à tous, et le protester,
Que ses Sermons étaient des Pièces
Si pleines de délicatesses,
Que les Plans en étaient si beaux,
Si bien remplis, et si nouveaux,
Que la Morale, et la Doctrine,
En était si forte, et si fine,
Et que tous les termes choisis,
En étaient, enfin, si polis,
Qu’ils étaient dignes, pour sa Gloire,
Certe, du plus grand auditoire.

-Jacques Rohault, né vers 1618, vient de rendre l'âme. Son Traité de physique et ses Entretiens sur la philosophie avaient connu leur première édition en 1671.

Je devais d’un illustre Mort, [Mr Rohault]
Qui vit trop tôt finir son Sort,
Ajouter, ici, l’Épitaphe,
En style d’Historiographe :
Mais, mon Papier est plus que plein,
Ce sera pour le Jour prochain.

Lettre du 4 février 1673, par Robinet.

-De cette lettre nous ne possédons que cet extrait présenté comme "au sujet de la Suite du Festin de pierre" par Gueullette dans le premier volume de son Histoire du théâtre italien" (http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b53100981n/f615.image) :

La comédie où je prétends
M'aller ébaudir quelque temps
Est si l'on voudrait s'en enquerre
La Suite du festin de Pierre
Que messieurs les Ausoniens
Alias, les Italiens
Dont nous aimons le jeu folâtre
Représentent sur leur Théâtre
L'argument en est en deux mots ;
Certain scélérat de héros
Bâtard et parfaite copie
De ce Don Juan d'une âme impie
Qu'en autre tragédie on voit
Périr ainsi qu'il le devait
Et même dedans cette suite
Meurt aussi selon son mérite
Ce fils plus scélérat encor
Qui prend un Insolent essort
Dans toutes les sortes de vices
Qui de ses sens font les délices
Car l'assassinat, et le dol
L'enlèvement, et le viol
L'infidélité, le blasphème
Contre la divinité même
Sont les jeux de ce garnements
Lequel enfin pour châtiment
Est enfoncé d'un coup de foudre
Dans les enfers et mis en poudre
Or ce sujet triste de soi,
Est propre à donner de l'effroi
Par sa catastrophe tragique
Paraît néanmoins si comique
Qu'on y rit d'un à l'autre bout,
Et cela veut dire partout
Selon les charmantes manières
D'égayer de telles matières
Propres certe, à ces seuls chrétiens
A ces rares Comédiens
Qui feraient, même, un Caton rire
C'est une chose qu'on peut dire
Dans les plus lugubres sujets
Tournés dans leur rôles follets
D'ailleurs dans cette tragédie
Ou plutôt pure Comédie
Beaucoup de spectacle l'on a
Maintes machines l'on voit là
On a de plus bonne musique
Dont Cambert, ce scientifique
Est le compositeur charmant
Et qu'on admire incessamment
Illec, une Sirène aimable
Et dont la voix est admirable
Chante à ravir deux ou trois airs
Accompagnés de doux concerts,
Item un baladin y danse
Lequel est un démon, je pense,
Vu l'air dont il tourne son corps
Pour les sauts, de tous bons accords
Scaramouche avec sa guitare
N'y fait rien vraiment que de rare ;
Arlequin là, facétieux
Autant qu'autre part sérieux
S'y surpasse en ses gentillesses
Qui font nos plus chères liesses
Et pour conclure enfin Lecteurs
En général tous les acteurs
Tant les sérieux que comiques
Plusieurs en habits magnifiques
S'y signalent comme à l'Envi
Et certainement je le dis,
Car j'ai la pièce déjà vue
Qui par moi doit être revue.

Lettre du 11 février 1673, par Robinet.

-La période du carnaval a débuté.

Qu’aujourd’hui, la Débauche entraîne,
Presque, toute la Race humaine,
Que les Bals, Momons, et Festins
Si bons amis des Intestins,
Occupent l’un et l’autre Sexe,
Moi seul, Mortel d’une autre espèce,
Et, comme un Hermite, enfermé,
Très reclus, et très réformé,
De tous ces Plaisirs, je me prive :
Et, sans cesse, il faut que j’écrive,
Pour pouvoir remettre, demain,
À MONSIEUR, en sa propre Main,
Notre Épitre, en Vers, ordinaire,
Œuvre non faite, mais à faire.

Or, je ne sais pas si Clion
Sera de même intention,
Et si cette Coadjutrice
N’aura point chaussé son Caprice.
Car elle est quinteuse, parfois,
Et quand je veux jouer des doigts,
Il se trouve que, par manie,
Elle abandonne mon Génie.
À tout hasard, sans délayer,
Je vais ma Lettre initier.

-Robinet annonce la narration d'une historiette qui rappelle par certains aspects les histoires tragique du début du siècle.

Le Masque qui, dans sa furie,
Déconcerta la Masquerie [sic],
Au Bal dont je vous ai parlé,
Par lui, maussadement, troublé,
Était un amoureux Fantôme,
Ou bien l’Âme d’un Défunt Homme,
Nommé je ne sais pas comment,
Qui, de son vivant, fut Amant
De la Masque que j’ai marquée,
Qui là, par lui, fut attaquée.

Or, ce dit l’Histoire, on a su
Que s’étant, ailleurs, apparu,
Déjà plusieurs fois, à la Belle,
Il avait tiré serment d’Elle,
De ne voir jamais, le beau Fieux
Qui lors, lui faisait les doux yeux,
Le seul pour qui la Jalousie
S’était de son Âme, saisie :
Et qu’au serment, ayant manqué
Il s’était tout exprès, masqué,
Pour revenir de l’autre Vie,
Lui reprocher sa perfidie.

L’effet de cette Vision
Est tel, au reste, ce dit-on,
Que nos Amants d’humeur craintive,
Appréhendant la récidive,
Ont résolu bien sagement,
Non sans regrets, certainement,
Pour, au Fantôme amoureux, plaire,
Et pour éviter sa Colère,
De ne jamais, se visiter,
Et, pour le mieux exécuter,
De faire une Retraite austère
Chacun dedans un Monastère.

De ceci, le Lecteur croira
Tant et si peu qu’il lui plaira
Et rien du tout s’il ne veut, même,
Sans qu’aucunement, je m’en chème,
Je passe à l’Article suivant,
Que j’ai su d’un Esprit savant.

-La voici :

Certain Époux, visionnaire,
Cocu, dit-on, imaginaire,
Id est, lequel se croyait tel,
Ayant en tête, un grand martel,
Résolut, dans sa jalousie,
Cent fois pire que frénésie,
De s’en venger d’une façon,
Dont j’ai d’horreur, un gros frisson.

Je sais qu’étant fort en colère,
On peut dire à son Adversaire,
» Je te romprai Jambes, et Bras,
Mais on ne l’exécute pas.

Or celui-ci, dont la mémoire
Fera l’horreur de notre Histoire,
Par sa jalousie, emporté,
L’a follement, exécuté,
En la Personne de sa Femme,
Sans considérer le diffame
Qu’il s’allait par là, procurer.
Comme le Cas peur l’avérer.

Il lui brisa, de coups de Barre,
(Peut-on rien voir de plus barbare)
Des Bras et des Jambes, les Os,
Et toute l’Épine du Dos :
Et la Pauvrette, de la sorte,
Étant très cruellement morte,
Fut sans bruit, mise au Monument.

Mais comme on sut l’Événement,
Tout, au même instant, la Justice
Qui n’est point aux Méchants, propice,
Se transporta dessus le Lieu :
Et dedans la Maison de Dieu,
Où la Défunte était gisante,
Fit soigneusement, sa Descente.

On tira le Corps du Tombeau,
Qui, bien loin, alors, d’être beau,
Parut horrible en ce Désastre,
Où, grâces à son mauvais Astre,
L’avait réduit l’indigne Époux :
Lequel, craignant de pareil coups,
Par d’équitables Représailles,
A, par des Bois, et des Broussailles,
Pris la fuite, diligemment,
Sans que l’on sache où, nullement.

Voyez quelle étrange furie,
Et quelle étrange barbarie.

Vraiment, l’Esprit dont j’ai parlé,
Quoi qu’il fût, de même, affolé,
A de façon bien moins cruelle,
Traité son Amante rebelle.

Las ! quand (ce que l’on ne sait pas)
Cette Femme eût pris ses Ébats,
Fallait-il, Lecteur bénévole,
D’un Carnifex, jouer le Rôle ?
Si tous les Cocus, en courroux,
Devaient donner de pareils coups,
On verrait des Villes entières,
Devenir de grands Cimetières :
Et telle n’y suffirait pas,
Puis, où prendrait-on des Soldats,
Car Mars, et Vénus, dans la France,
Ont toujours en grande accointance ?

Ah ! que Bourgeois, et Cavalier,
Soit plus docile au doux Métier,
A présent, si fort un usage,
C’est à savoir le Cocuage.

Mais laissons les tristes narrés
En ces jours qui sont consacrés
À l’allégresse toute entière,
Et prenons une autre Matière
Qui soit plus digne des Jours Gras
Où l’on vide maint hypocras.

-Suit une autre historiette, plus courte et plus risible que la précédente :

Naguère, en un certain Régale,
Où régnait l’humeur joviale,
Entre plusieurs fort bons Vivants,
Très bien mangeant, très bien buvant,
Tant de l’un que de l’autre Sexe,
Et de tout rang, et toute espèce,
Un assez jeune Pinpreneau [sic],
Ayant, non de jus de pruneau,
Mais bien de celui de la Treille,
Imbibé sa tête, à merveille,
Comme l’Amour naît de Bacchus,
Il s’échauffa tant que rien plus,
Dans son harnois, pour une Belle
Qui lui jouait de la Prunelle,
Et qui, fort guillerette, aussi,
Semblait répondre à son souci.

Il prit, donc, si bien feu pour elle,
Qu’ayant l’aveu de la Pucelle,
Ils poussèrent fort diligemment
Leur amour jusqu’au Sacrement :
Et comme un Écrit le témoigne,
Ils furent si vite, en besogne,
Que huit jour après, bien et beau,
Étant à quelque autre Cadeau,
Que, suivant d’aujourd’hui, l’usage,
On donnait dans le Voisinage,
L’Épouse tout juste, au Dessert,
Où le Fruit d’ordinaire, on sert,
Servit, sans grand cérémonie,
Devant toute la Compagnie,
Un fort beau Plat de bon Chrétien.
Sans m’expliquer, on m’entend bien,
Et laissant, au Lecteur, la glose,
Je m’en vais parler d’autre chose.

-Retour à la question de Hollande :

Les Hollandais, sur terre, et mer,
Se proposent de bien armer,
Afin d’être en bonne Défense,
Contre l’Angleterre, et la France.
Mais, dans un si vaste Projet,
S’ils supputent, avec le Jet,
Des soixante, et des cent mille hommes,
Et, pour les frais, d’immenses Sommes,
Hélas ! en fermant le papier,
Milice, Argent, tout est en l’air,
Ils n’ont rien que d’imaginaire,
Et ce qu’à peine, on pourra craire [sic],
Tel est leur malheureux Destin, [C’est le Nom d’un Colonel qu’ils ont fait mourir.]
Qu’ils se trouvent sans Pain et Vin.

-Le Pape Clément X a décoré Rospigliosi :

Clément Dixième, Grand Pontife,
Lequel ne fait rien d’apocryphe,
A, du bel Ordre Purpurin,
Fait Rospigliose [sic], à la fin,
Par justice, et reconnaissance,
Et la joie en est jusqu’en France.

-Des nouvelles du dauphin :

Notre beau Dauphin, sans égal,
Donna, l’autre jour, un grand Bal,
Et tout alla, certe, à merveille,
Dans cette Fête nonpareille.
Nos visible Divinités,
À savoir nos deux Majestés,
Y parurent fort décorées,
Ou si vous voulez, fort parées.
Monsieur avec Madame, aussi,
L’était non pas, coussi, coussi,
Et tous les Seigneurs, et les Dames,
Y jetaient, vraiment, feux, et flammes,
Par le nombre de Diamants
Qui brillaient sur leurs Vêtements.

Mais rien ne parut comparable
À ce Dauphin, presque adorable,
Non plus qu’à Mademoiselle, encor,
Et tous deux, prenant là, l’essor,
Pour ouvrir ce beau Bal, ensemble,
Comme, en eux, la Nature assemble,
Tout ce qu’on les vrais Demi-Dieux,
Ils enchantèrent tous les yeux,
À chacun des Pas qu’ils tracèrent :
Bref, de l’air que tous deux dansèrent,
On crut voir danser, en ce jour,
Une Grâce, avec un Amour.
La Collation, fut au reste,
Et sûrement, je vous l’atteste,
Servie avec des agréments
Si ravissants, et si charmants,
Que quand c’eût été dans l’Olympe,
Ce m’a dit une belle Olympe,
On n’aurait pu rien voir de mieux,
À la propre Table des Dieux.

-Comme à son habitude dans ce genre de situation, Robinet ne tarit pas d'éloge pour les harangueurs éloquents. Ainsi :

Le joli Faiseur de harangue
De qui l’on admire la Langue,
Thévart qu’on appelle en ce jour,
Le jeune Orateur de la Cour,
En a fait, naguère, encor, une,
Avec sa grâce non commune,
Tant au Monarque, qu’à Monsieur,
Qui l’écoutèrent de bon cœur.

Par cette harangue nouvelle,
Tout à fait gracieuse et belle,
Du moins on m’a mandé cela,
Il présentait, de son Papa,
Derechef, l’agréable Muse,
Qui, parfois, noblement l’amuse,
Tant en Français, comme en Latin,
Étant Poète, et Médecin.

Elle avait alors, pris pour Thème,
Ce Bâtiment d’éclat suprême,
Ce grand et superbe Hôpital [l’Hôtel des Invalides.]
Aussi beau qu’un Palais Royal :
Où notre incomparable Sire,
Par un louable soin, désir
Que ses Soldats estropiés,
En petits Princes, soient logés.

Or je m’en vais, sur ce Chapitre,
Finir, et dater mon Épitre :
Et sans ici, me fourvoyer,
Elle est de l’onze février.

APOSTILLE.

Aux Gens tristes, par Apostille,
Je donne cet Avis utile,
Savoir, pour chasser leur Démon
Qui Chagrin s’appelle en son Nom,
Qu’ils n’ont qu’à prendre une Recette
Qu’où la Marge indique, on achète,
Qui met ce Démon au Cercueil, [chez Pierre Promé, sur le quai des Augustins.]
Cette Recette a nom le Deuil,
Mais, comment (me pourra-t-on dire,
Voulant, en faut, sur ce, s’inscrire)
Le Deuil guérit-il le chagrin !
Rien, néanmoins, n’est plus certain,
C’est un Remède sans reproche,
Que, depuis peu, de Hauteroche,
Prépara si bien, à l’Hôtel, [De Bourgogne]
Qu’il y fit rire tout Mortel.

C’est sa petite Comédie,
S’il faut qu’ici, je vous le die,
Qu’il plût à tant de Spectateurs,
Qui peuvent s’en rendre Lecteurs,
L’allant prendre chez le Libraire.

Hé bien ne me faut-il pas croire,
Mélancolique allez donc,
Acheter ledit Deuil, joyeux s’il en fut onc.

Lettre du 18 février 1673, par Robinet.

-S'il parlait de débauche dans sa lettre précédente, au sujet de la période du carnaval, L’arrivée du Carême ne semble pas pour autant réjouir notre gazetier :

Voici grand changement de Scène.
Ce n’est plus vraiment, Mardi gras
Où l’on avalait l’Hypocras
Tout ainsi que l’eau de la Seine.
Las ! c’est le Mercredi cendreux,
Et les Quarante jour affreux
De Diète, et de Pénitence :
Jours, dis-je, de maigre repas,
Où faute de grasse Pitance,
Maintes Phylis perdront leurs plus vermeils Appas.

Car, comme dit très bien l’Adabe
C’est la Chair qui nourrit la Chair,
Et l’Embonpoint qui leur est cher,
Du Poisson redoute l’usage,
Mais Ciel ! que dis-je ? ces Philys
Aux Teints de roses, et de lys,
Sauront bien y pourvoir, je pense :
Et tant Elles que d’autres Gens,
Savent bien comme on se dispense
De jeûner en Carême ainsi qu’aux Quatre-Temps.

Mais ce n’est pas là mon affaire,
Je sais, Moi, qu’en toute Saison,
Soit qu’on mange Chair ou Poisson,
Je dois une Missive faire.

Je vais, donc, sans me détraquer,
A cet Ouvrage, m’appliquer
Le reste de cette journée.
Vitre, Fauteuil, Table, Encrier,
Et bon feu dans ma cheminée,
Car on souffle en ses doigts, éloigné du Foyer.

-La fête a duré jusqu'au bout et tous ont profité des plaisirs jusqu'au dernier moment :

A Paris, les Carnavalistes ,
Gens bien opposés aux Gens tristes,
Ont, pendant les trois derniers jours,
Qui leur semblaient, je crois, trop courts,
Joué, comme il faut, de leur reste :
Et l’on peut dire, sans conteste,
Que, depuis longtemps, Carnaval
Ne s’était vu si jovial,
Et si fécond en Bals, et Masques,
Sans, pourtant, ni noises, ni frasques,
Fort ordinaires en tels Cas,
Ou, du moins, je ne les sais pas.

Je n’en sais qu’une Historiette,
Laquelle est assez joliette,
Pour avoir quelque place ici,
Et, pour mon Début, la voici.

D’un desdit Bals, la Souveraine,
C’est-à-dire, autrement, la Reine,
Découvrant un Teint jeune, et frais,
Et je ne sais combien d’attraits,
Parut si charmante et si belle,
Qu’elle rendit très coiffés d’Elle,
Pour le moins douze Jouvenceaux,
Aussi des mieux faits et plus beaux.

Chacun s’en faisant sa Maîtresse,
Dans son cœur rempli de tendresse,
En poussait un gros de soupirs,
Témoins de ses ardents désirs.

L’un, l’allant prendre pour la Danse,
Disait, marmottant en cadence,
O les beaux Yeux, ô les beaux Yeux !
Ils pourraient enchanter les Dieux.

L’autre, Que sa Bouche est vermeille,
Elle est, sans doute, nonpareille.
Celui-ci, Quel Teint fut jamais,
Plus uni, plus vif, et plus frais ?
Celui-là, Dieux ! la belle Tête,
O d’Amour, la digne conquête !

L’un, Las, hélas ! qu’il serait doux,
D’être d’un tel Objet, l’Époux !

L’autre, Quel plaisir, quelle fête,
Avec elle, en un tête tête !
Celui-ci, Quels charmants transports,
De la pouvoir saisir au Corps !
Celui-là, Je brûle pour elle.

Ainsi, chacun d’eux, dans son zèle,
Aux oreilles, lui raisonnait,
Lorsqu’à son tour, il la menait,
Et, de ses yeux, au fond de l’Âme,
Ressentait la brûlante flamme.

Or, cette belle Reine-là
Ayant entendu tout cela,
En souriant, mit bas ses jupes :
Et, ces douze amoureuses Dupes
De ses Appas crus féminins,
Lesquels leur semblaient si bénins.
Ces douze Amants transi, vous dis-je,
Dont les Noms de taire on m’oblige,
Virent, non sans être penauds,
Et, même, traités de Nigauds,
Que ce doux et charmant visage
Était celui d’un jeune Page
Que l’on avait fait aviser
D’exprès, ainsi, se déguiser,
Afin de se donner carrière
De quoi l’on eut belle matière.

-Robinet semble, pas plus que les autres, n'avoir envie de quitter l'ambiance festive du carnaval puisqu'il nous gratifie du récit supplémentaire d'un autre bal. Ainsi :

Comme j’achevais ce Narré,
Quelqu’un dans ma chambre, est entré,
Qui, de deux Bals, m’a fait le Conte
Qui faut bien que je le raconte !
Et tout de suite, le voici,
Mais seulement, en raccourci.

Un gros Bourgeois de cette Ville,
Donnant Bal dans son Domicile,
Avec de superbes Apprêts,
Sans avoir nul égard aux frais,
D’un de ses Voisin, la Consorte,
Qui l’avoisinait, porte à porte,
Pria son Époux d’agréer
Qu’elle pût s’aller récréer
A voir le soir, cette Assemblée,
De belles Gens, dit-on, comblée.

Mais (je ne sais par quel motif)
Le Donnant Bal parut rétif
Sur un Compliment bien honnête
Qu’on lui fit touchant la Requête
De sa Voisine, pour aller
Dedans son Hôtel, voir baller,
Et refusa tout net, la chose,
Répondant, sans prolixe Glose,
Qu’on n’entrerait que par Billet,
Et que son nombre était complet.

Ce refus paressant fort aigre
A son Voisin d’humeur allègre,
Qui le reçut comme un affront,
Il résolut en homme prompte,
De s’en venger de gaie sorte,
Et voici comme on le rapporte.

La Disposition des Lieux,
Voulant, pour l’exécuter mieux,
Qu’il eût une grand’Chambre, ou Salle,
Au-dessus de celle où l’on balle,
Ou du moins, où l’on doit baller,
Il y fait, le soir, assembler,
Sans beaucoup de frais, ni d’étude,
De Chauffe Sabots, multitude,
Avec force Joueurs de Cor :
Et tous ces Gens étant d’accord,
Firent un Contre-Bal semblable
A celui qu’aurait fait le Diable :
Lequel de l’autre, entièrement,
Vous déconcerte l’agrément,
Et fait rompre, enfin, l’Assemblée,
Par tel Charivari, troublée.
L’Offenseur va chez l’Offensé
Que son refus a courroucé,
Pour l’adoucir par quelque excuse :
Mais quoi ! l’entrée on lui refuse,
On lui demande son Billet,
Disant que le nombre est complet :
Si bien qu’il est, par cette Voie,
Payé de semblable Monnaie,
Qu’il avait payé son Voisin,
Et de ces Bals, ce fut la fin.

-A Saint-Germain, la cour a suivi l'ambiance de la période :

La Cour, à Saint Germain en Laye,
Continuant d’être fort gaie,
Se divertit en ces jours gras,
Entre autres gracieux Ébats,
A celui de la Comédie :
Et vit, dit-on, la Tragédie
Du Roi Mithridate ayant nom,
Qui se nourrissait de Poison,
Dans lequel poétique Régale,
L’admirable Troupe Royale,
Fit merveilles, et je le crois,
Joua-t-elle, autrement, jamais ?

Lorsque j’aurai vu ce Poème,
Car il n’est que de voir soi-même ;
Les choses pour en bien parler,
Je ne faudrai d’en étaler
Tout ce qu’alors, j’en devrai mettre,
En ma future Épître en mètre.

-Et jusqu'au dernier jour, les fêtes ont battu leur plein :

La Cour eut, de plus, un grand Bal,
Le dernier jour du Carnaval,
Et quoi qu’icelle se déguise
Assez en souvent, de belle guise,
Elle était déguisée alors,
Si pompeusement au-dehors,
Qu’on ne peut voir, ou l’on me trompe,
Déguisement plus plein de pompe.

Notre Dauphin, des plus brillants,
Voire même, des plus galants,
Avec cette jeune Héroïne,
Sa propre et germaine Cousine,
Dont Mademoiselle est le Nom,
Commença ce Bal, tout de bon,
D’une si divine manière,
Qu’il charma la Cour toute entière.

Icelle eut, aussi, trois Concerts,
Qui valaient mieux que trois Desserts,
Mais le meilleur, et des plus rares,
Fut, cher Lecteur, de deux Guitares,
Encor que ce soit l’Instrument
Le plus ingrat, et moins charmant.
Mais j’ose dire sans nul risque
Que lorsque le fameux Francisque,
Ce cher Arion Milanais,
Le touche avec ses maîtres doigts,
Il n’est Luth, Théorbe, ni Lyre,
Qui sur l’Oreille, ait plus d’empire.

La petite Muse, Plantier,
Dont mon historique Psautier
A si souvent, dit les Merveilles, [Marie Anne Plantier fille du sieur Plantier,]
Qui sont, bonnefoi, sans pareilles, [Avocat en Parlement, et Docteur agrégé]
Dedans le Siècle d’aujourd’hui, [en l’Université de Valence,]
Jouait en partie, avec Lui, [et Nièce de Madlle Béranger.]
Et ravit, la chose est certaine,
Tant le Monarque, que la Reine,
Monsieur, et pour le trancher cour,
Seigneurs, et Dames de la Cour.

-Les fêtes ont également concerné les diplomates et ceux de Charles II, allié de la France dans le conflit avec la Hollande, ont été régalés comme il se doit. Ainsi :

Notre Grand Chambellan de France,
Qui possède, par excellence,
Sagesse, Esprit, Bonté, Valeur,
La Courtoisie, et la Douceux,
Autant que Courtisan qui vive,
Fit, le Mardi gras, un Convive
Si superbe, de bout, en bout,
A Monsieur le Duc de Montmouth
L’un des plus beaux Princes de la Terre,
A l’Ambassadeur d’Angleterre,
Et, bref, a grande quantité
D’autres Seigneurs de qualité,
Que ce Prince, par tel Régal
Où la Chère fut sans égale,
Laissa l’opinion de Lui,
Qu’il est, des Seigneurs d’aujourd’hui,
Tout ainsi que des plus belliques,
L’un, aussi, des plus magnifiques.

-Mais les capitaines français ne sont pas tous dans les jeux et les ris. Ainsi Turenne, ce foudre de guerre, est-il à la poursuite des troupes de l'Empereur :

Son Oncle, ce Prince guerrier [Monsieur de Turenne.]
Des plus experts dans le Métier
Dont est Patron le Dieu de Thrace,
Suit les Allemands à la trace,
Désirant leur livrer Combat,
Dont, de crainte, le cœur leur bat.

-Pendant ce temps, dans la Belgique, les troubles n'ont pas cessé.

Les Belges ramassent leurs Forces,
Pour se garantir des entorses [Les Hollandais].
Qu’ils redoutent de notre part :
Mais, à parler ici, sans fard,
Tout cela leur est inutile,
Eussent-ils des Hommes cent mille,
Ils se verraient toujours battus,
Déconfit, défaits, et vaincus,

Comme deux charmantes Sirènes, [Mesdlles de Rochemnt et le Broux]
Qui donnent doublement des chaînes,
Et par l’oreille, et par les yeux,
Le chantaient, naguères, des mieux,
Un Français, même, sans rapière,
Battrait seul, cent Buveur de Bière.

-Après ces nouvelles internationales peu amènes, retour à l'actualité littéraire : Thomas Corneille et son Théodat, tout d'abord.

Théodat, le dernier Opus
D’un des Favoris de Phoebus,
A savoir le jeune Corneille,
Qui, sans cesse, au Parnasse, veille,
Est du Théâtre Bourguignon,
Théâtre d’assez grand renom,
Enfin, passé dans la Boutique
De Barbin, Libraire authentique, [près de la Ste Chapelle.]
Où, de tous les plus beaux Esprits,
Chacun peut trouver les Écrits.

-La transition qui suit pourrait laisser penser à l'évocation d'un sujet plus divertissant. Ainsi :

Mais à propos de Tragédie,
Parlons, aussi, de Comédie.

-Il n'en est rien : en effet, cette lettre du 18 février 1673 est porteuse d'une bien triste nouvelle :

Notre vrai Térence Français,
Qui vaut mieux que l’autre, cent fois,
Molière cet incomparable,
Et de plus, en plus, admirable,
Attire, aujourd’hui, tout Paris,
Par le dernier de ses Écrits,
Où d’un Malade Imaginaire,
Il nous dépeint le Caractère
Avec des Traits si naturels,
Qu’on ne peut voir de Portraits tels.

La Faculté de Médecine,
Tant soit peu, dit-on, s’en chagrine,
Et… mais qui vient, en ce moment,
M’interrompre si hardiment !
O Dieux ! j’aperçois un Visage
Tout pâle, et de mauvais présage !
» Qu’est-ce Monsieur ? vite parlez,
» Je vous vois tous les sens troublés…
» Vous les allez avoir de même...
» Hé comment ? ma peine est extrême,
» Dites vite, …, Molière… hé bien
» Molière… a fini son Destin,
» Hier, quittant la Comédie,
» Il perdit, tout soudain, la vie.
» Serait-il vrai, Clion, adieu,
Pour rimer, je n’ai plus de feu.
Non, la Plume des doigts me tombe,
Et sous la Douleur je succombe.
A l’extrême chagrin, par ce Trépas réduit,
Je mis fins à ces Vers, en Février le dix-huit.

Lettre du 25 février 1673, par Robinet.

-La mort de Molière tourmente toujours notre gazetier au point qu'il en éprouve des difficultés pour effectuer sa tâche. Ainsi :

Je vais travailler à ma Lettre,
Mais je ne sais, ma fois, qu’y mettre,
Ni, las ! comment la commencer,
Tant je me sens embarrasser
Par de certains pensers funèbres
Qui, m’enveloppant de ténèbres,
Ne laissent à mon pauvre Esprit,
Nulles clartés pour mon Écrit.

Moi, chétif Historiographe,
Sans cesse, il faut que j’épitaphe
Quelque Habille, et quelque Savant,
De Paris, et non du Levant,
Quelque Ami, Quelqu’un que j’estime !
J’en ai l’Esprit tout cacochyme.

O bons Dieux ! que de beaux Esprits,
Depuis que mes Lettres j’écris,
J’ai vu passer par l’Étamine
De ce fantôme à l’aide mine,
De cette inhumain Cloton
Qui nous serre à tous, le bouton.

Hélas ! qu’est-ce que de la Vie,
Cette Trame de maux ourdie,
Qui commence dans le Berceau,
Et vient aboutir au Tombeau ?

Ce n’est qu’une vapeur légère,
Qu’une illusion mensongère,
Qu’un Songe produit du Sommeil,
Qui se détruit par le réveil.
Mais laissant Morale en arrière,
Entrons vitement en matière.

-Mais puisqu'il faut écrire, quoi qu'il arrive :

Le fameux Auteur Théâtral,
Le célèbre Peintre Moral,
L’Acteur de qui, sur le Théâtre,
Chacun fut, toujours, idolâtre,
L’Introducteur facétieux
Des Plaisirs, des Ris, et des Jeux,
Qui le suivaient comme leur Maître,
Et celui qui les faisait naître.
Le Charmant Mome de la Cour
Qui l’appelait en chaque jour
De ses fêtes, et ses liesses,
Pour mieux remplir ses allégresses.
Molière, enfin, dont Prose, et Vers
Ont ébaudi tout l’Univers,
Et qui gagna d’immenses Sommes,
En frondant les vices des Hommes,
Ce Molière a fini son Sort.
Oui, la Mort, la traîtresse Mort,
Au sortir de sa Comédie,
Borna le Filet de sa vie,
Avecque son Trait meurtrier,
Sans lui donner aucun Quartier ;
Et ladite Parque incommode
Travestit, hélas ! à sa mode,
Celui, qui, tant et tant de fois,
Travestit son Corps, et sa Voix,
D’une si plaisante manière.
J’en sens une douleur plénière :
Mais bornons cet Article-ci
Par l’Épitaphe que voici.

Dans cet obscur Tombeau repose
Ce Comique Chrétien, ce grand Peintre des Mœurs,
De qui les âpres Vers, et la mordante Prose,
Des Défauts de son Temps, furent les vrais Censeurs.

Ci gît ce Mome de la Terre,
Qui si souvent fit rire, et la Ville, et la Cour,
Et qui, dans ses Écrits, que chèrement on serre,
Va faire, après sa mort, rire encor chaque jour.

Il ne lui prit jamais, envie [Il mourut en venant de jouer]
D’appeler à son aide, aucun des Médecins, [une Comédie intitulée]
Il déclama contre eux, presque toute sa vie, [Le Malade Imaginaire,]
Et néanmoins, par eux, il finit ses Destins. [où il parlait des Médecins.]

C’est, Passant, ce que j’en puis dire,
Sinon que tout autant qu’il fut sur le bon pied
Et travesti, jadis, à faire chacun rire,
Il l’est, sous cette Tombe, à faite à tous pitié.

-Notre gazetier n'a cependant pas faibli et jouant son rôle de critique littéraire, il est tout de même allé voir le Mithridate de Racine, dont voici le récit de la représentation :

Quoi que chagrin, outre mesure,
De cette bizarre Aventure,
Et d’ailleurs, accablé d’Emploi,
A n’avoir pas une heure à moi,
J’allais, Mardi, voir Mithridate,
Non pour m’épanouir la rate,
Mais bien pour me retrancher mieux
Dedans mon sombre Sérieux,
Car ce Sujet n’est point comique,
Mais héroïque, mais tragique.

L’Amour de ce Roi malheureux,
Et de ses Fils, lesquels sont deux,
Envers la Princesse sa Femme,
Que, sans satisfaire à sa flamme,
Après l’union de leur main,
Il se vit contraint, tout soudain,
D’abandonner, par une Guerre,
Qu’il avait sur Mer, et sur Terre,
Avec les Maîtres des Humains,
Savoir les anciens Romains ;
Ce triple Amour, Lecteur, vous dis-je,
Pour qu’en raccourci je rédige,
De cette Pièce, l’Argument,
Y produit jusqu’au Dénouement,
Un grand nombre de belles choses
Qu’on ne peut, sans de longues gloses,
Déduire comme il le faudrait.
Mais, en un mot, l’Auteur adroit,
Que l’on nomme Monsieur Racine,
Lequel à l’Hôtel, prend racine,
A ce Sujet fort bien traité :
Et l’on y peut, en vérité,
Quantité de grands Vers entendre,
Et quantité d’un style tendre.

Quant au surplus, tous les Acteurs,
Y charment tous les Spectateurs,
Je le dis sans que je me trompe,
Tant par leurs habits pleins de pompe,
Que par leur jeu si naturel,
Qui charme Mortelle, et Mortel,
Et fait avoir le vent en poupe,
A cette ravissante Troupe.

La Fleur y désignant le Roi, [Le Père]
Semble être grec en cet Emploi,
Et, dans ses passions diverses,
Que causent des Destins adverses,
Change si bien, et geste, et voix,
Qu’on ne peut mieux jouer, je crois.

La Champmeslé, faisant la Reine,
Occupe incessamment la Scène,
Et rempli ce Rôle si bien,
Qu’on n’y saurait ajouter rien,
Étant une vrai Enchantrice [sic]
Quelque part qu’elle soit Actrice.

Son heureux Époux, et Brécour,
Faisant les deux Fils plein d’amour,
Font, aussi, sans plus long langage,
Des mieux, chacun, leur Personnage.

-Robinet annonce la publication de L'Heure du berger, pastorale de Champmeslé :

A propos dudit Champmeslé,
Qu’on peut dire Marchand mêlé,
Étant (Lecteur que vous en semble ?)
Auteur, et Acteur tout ensemble,
M’a fait naguère obligeamment,
Dont je lui rend grâce humblement,
Trouver l’Heure la plus aimable,
Voire aux Amants, plus désirable,
A savoir l’Heure du Berger,
O jugez s’il sait obliger ?

Or c’est que dans mon Domicile,
Retournant hier, de la Ville,
Comme il se faisait déjà tard,
On m’y vint rendre de sa part,
Sa Pastorale si fleurie,
Si pleine de galanterie,
Qui naguère à l’Hôtel, on vit,
Dessous le Titre dessus dit.

Comme elle parut sur la Scène,
L’Ouvrage d’une bonne Veine,
Que beaucoup de bien l’on en dit,
Et qu’en un mot, on l’applaudit,
Elle est aussi belle imprimée,
Est est tout de même estimée,
Et vous l’apprendrez chez Loison,
Sans aller loin sur l’Horizon.
Car c’est dans la Salle Dauphine, [au Palais]
De Saint Barthélémy voisine.

-Pour ingrate qu'elle soit - devoir compiler et rédiger en vers les nouvelles de la semaine, chaque semaine ! -, bénéficier d'une pension qui n'est pas toujours suffisante - Loret s'en plaignait souvent -, la tâche du gazetier a parfois ses bons côtés : les gratifications en nature, comme celle qui suit, sont toujours appréciables. Ainsi :

Puisque j’en suis sur les Présents,
Parlons d’autres aussi récents,
Que j’ai reçus depuis huitaine,
Ou tout au plus, depuis quinzaine,
Dont je rends grâce aux Donateurs
Qui, de mes Lettres, sont Lecteurs.
De l’un j’ai reçu six Bouteilles [M.d.M.]
Pleines de Boissons nonpareilles :
D’autres même nombre de Pots [M.d.L.]
De Groseilles, et d’Abricots,
Avec de Pruneaux, une Boîte ;
Mais où je crois foi de Poète,
Que le Porteur avait dixmé [sic],
Dont un peu, je suis alarmé.

Enfin, d’une autre part, encore,
Savoir de Belles que j’honore [M.d.R.]
Et qui ne m’ont point en oubli,
Il m’est venu du Rossoli,
Qui peut enthousiasmer ma Veine,
Cent fait mieux que l’Eau d’Hippocreine.

-Revenant aux affaires d'Allemagne, Robinet dément une rumeur de bataille :

Ces jours passés, courait un bruit
D’un très grand et sanglant Conflit
Entre nos Troupes, sous Turenne,
Ce sage Prince et Capitaine,
Et celles des sieurs Allemands.
Mais moi qui jamais, ne vous mens,
Du contraire, je vous assure,
Et par sus cela, je vous jure
Que ces Allemands tout glacés,
Quant au Combat, saignent du nez,
Et pour le recevoir m’ont mie,
La peau du cul assez hardie.
Quant à notre grand Général,
Qui vers eux, pousse son Cheval,
Tout prêt de mesurer ses Armes,
Avec leurs reculants Gens d’armes,
S’est emparé, faisant chemin,
D’Unna, Ham, Haltenau, Carmin,
Presque, dit-on, sur leur Moustache,
Ce qui, pour eux, est une tâche
Qui ne se peut, onc effacer,
Mais je ne puis m’en courroucer.
Pourquoi n’ont-ils pas du courage,
Quelque petit brin davantage ?

-Mais il relaie une rumeur de révolte dans la Franche-Comté espagnole :

J’ai su d’un qui me l’a conté,
Que, dedans la Franche-Comté,
Tant le Peuple, que la Noblesse
Qui ne peut souffrir qu’on la blesse,
Lève la Crête fièrement :
Et que, dans le soulèvement,
Déjà, mainte fort bonne Place [Dole, Graylouy, et plusieurs autres]
A sans biaiser, fait volte-face.

On ajoute qu’un Dom Quignon,
A l’Espagne, porte-guignon,
Est la cause de ce Tumulte,
Pour avoir fait cuisant insulte,
Comme Gouverneur peu courtois,
A ces Messieurs les Francs-Comtois,
Dont on pourra, loin qu’on l’en loue,
A Madrid, lui faire la moue.

-Conformément à l'annonce qui en avait été faite en décembre dernier, (voir la lettre du 8 octobre 1672), le Parlement londonien s'est réuni sous l'égide de Charles II. La concorde prévaudra. Ainsi :

Chez les Londrois, le Parlement,
Se rassembla dernièrement,
Et le Sage Roi Britannique,
Qui, par amour, et politique,
Règne, enfin, paisiblement là,
En très bon termes, y parla,
Avec des phrases non communes ;
Et les Seigneurs, et les Communes
Parurent tous prêts d’adhérer
A ce qu’il pourrait désirer.

-Comme chaque année, la mort frappe toujours plus en hiver. Ainsi :

La Mort qui prend tant Femme, qu’Homme,
Prit, ces jours passés, dedans Rome,
La Princesse Dona Laura : [Mère du Cardinal Altieri.]
Et, dans Uvirtzbourg, elle n’aura
Le digne Électeur de Mayence,
Très cher Allié de la France.

Naguère, ici, trois Grands Humains
Ont, aussi, passé par ses mains.
Savoir, dont tout chacun endève.
Messire Alexandre de Sève,
Lequel était, depuis neuf fans,
De Paris, Prévôt des Marchands.
Item Messire Jean Antoine,
De Mesme, aux grands Talents idoine,
Surnomme le Comte d’Avaux :
Ces deux, aux Emplois les plus beaux,
Ayant consumé, de leur vie,
Du moins, la deuxième partie,
Avecque tant d’intégrité,
De Zèle et de fidélité,
Pour le Service du Monarque,
Que, malgré le Temps, et la Parque,
Leur Renom si grand, et si beau,
Se garantira du Tombeau.

Or le troisième Personnage
Que nous ravit l’Anthropophage,
Était le Père Lallemant,
Bon François, et non Allemand,
Prieur de Sainte Geneviève,
A qui sa perte est fort griève,
Et, bref, pour sa capacité,
Chancelier d’Université,
Parlant d’une manière égale,
Langue française, et latiale.
Mais quoi ! la Mort est sourde et n’oit
Aucune Langue que ce soit.

Dieux ! que d’Illustres Gens en bière,
Ma Lettre est presque un cimetière :
Ma Musette en est émoi,
Et de frayeur, s’ensuit de moi.

Lettre du 4 mars 1673, par Robinet.

-Qu'elle est dure, la condition du gazetier : écrire encore et encore sur un sujet qui jamais ne finit et recommence toujours - l'actualité !

A peine un Ouvrage j’achève,
Qu’il me faut, sans aucune trêve,
A quelque autre, aussitôt, passer,
Si que c’est à recommencer,
Quant à moi, toujours, de plus belle,
Ainsi, donc, par un soin fidèle,
Et pour m’acquitter ric à ric,
Envers mon Prince, et le Public,
Chaque Semaine, je compose
Ma Lettre en Rime, après la Prose,
Contenant les Avis divers
De tous les Lieux de l’Univers.

Or, suivant cette Alternative,
Voici le jour de ma Missive,
Et sans un Prologue plus long,
Lecteur, je la commence, donc.

-Où l'on revient sur les chassés-croisés de Turenne et de l’Électeur de Brandebourg. Ainsi :

Le preux Vicomte de Turenne,
Agissant sans reprendre haleine,
Après s’être, sans nul haham,
Saisi de la Ville de Ham,
L’une de ce grand bombre d’autres
Où sont naguère, entrés les Nôtres,
Poussa sa Pointe vers Soëst,
Où Monsieur de Brandebourg est,
Ou bien était, avec sa Troupe
N’ayant pas trop le vent en poupe.

Le Dessein de ce Général,
Plus aise à la Guerre qu’au Bal,
Était, marchant vers cette Place,
D’aller plus loin, donner la Chasse
Aux grands Soudards de Brandebourg,
Qui vont un peu, dessus le lourd :
Et rencontrant dessus la route,
Un Fort, ou bien une Redoute,
Que deux cents hommes défendaient,
Ou que défendre ils prétendaient,
Il l’envoya sommer belle erre,
Selon les formes de la Guerre.

La Garnison, sans hésiter,
De crainte de très mal hâter
Dedans la moindre résistance,
D’en faire n’eut pas l’assurance :
Et dès qu’on lui dit, rendez vous,
Elle obéit en filant doux.

Or, comme par cet avantage,
Nous étions Maîtres d’un Passage
Qui conduisait, sans nul détour,
Droit, vers les Gens de Brandebourg,
Ils firent sans rien en rabattre,
Des Tentatives trois ou quatre,
Pour nous expulser dudit Fort,
Mais néant, vain fut leur effort.

Ainsi, voyant la conséquence
De cette perte d’importance,
Savoir qu’ils étaient pris sans vert,
Par ce Passage tout ouvert,
Et ne voulant point de Bataille
Où l’on frappe d’estoc, et taille,
Ils se retirèrent soudain,
Avec la vitesse d’un Daim.

Monsieur l’Électeur, de la sorte,
Avec sa fuyante cohorte,
N’ayant plus de Corde à son Arc,
A, de son Pays de la Mark,
Laissé possession entière,
A ce Prince d’Âme guerrière,
Turenne, ci-dessus, nommé,
En son Métier si renommé.

Voilà pour le premier Chapitre,
L’un des plus beaux de cette Épitre,
Passons au second, prestement,
Sans nous amuser un moment.

-Après un détour par la Hongrie et ses luttes contres les Turcs, Robinet en revient aux nouvelles d'Allemagne :

Comme j’achevais cet Article,
Un qui se sert de la Bésicle,
Est venu me lire un Écrit
Portant que le Sort qui nous rit,
A voulu que les deux Armées
Qu’on croyait si bien animées,
De l’Empereur, et Brandebourg,
Aient eu le Courage si court,
Que d’avoir, à perte d’haleine,
Montré les Talons à Turenne,
S’enfuyant fort poltronnement,
Sans faire frime, seulement,
D’en accepter, vaille que vaille,
Le Défi pour une bataille.

Cet Écrit ajoute de plus
Que lesdites deux Osts tout confus,
S’en allant borner leur Campagne,
Plus avant dedans l’Allemagne,
Avaient à nos Victorieux,
De ces Progrès, bien glorieux,
Abandonné leurs Equipages,
Ainsi que l’on dit, pour les gages,
Leurs Poudres, Mortiers, et Canons,
Sur lesquels on voit de grands noms,
Leurs Affûts, et tout ce qu’enserre
Un entier Attirail de Guerre.

C’est bien un pire désarroi
Que je ne l’avais dit, ma foi,
Dedans la Strophe antécédente,
Et c’est chose tout évidente.

-Robinet confirme la bonne entente régnant entre Charles II et son parlement :

Quand je parlai du Parlement
D’Angleterre, dernièrement,
Dans mon poétique Grimoire,
Je vous marquai, j’en ai mémoire,
Qu’il était tout prêt d’adhérer
A ce qu’en pourrait désirer
Son très aimable, et sage Sire.

Or, à présent, je puis vous dire
Qu’en effet de Sa Majesté,
Il suit, certe, la volonté,
D’une manière très soumise,
Dont je l’estime, loue, et prise :
Et que le premier Résultat
En faveur de ce Potentat,
Est qu’aux Coffres de ses Finances,
On fournira, pour ses Dépenses,
Septante mil livres sterlins,
En Jacobus des plus blondins,
Par moi, une Année, et demie.

Il faut, de plus, que je vous die
Que ce très zélé Parlement
Destine principalement
Ces Sommes pour faire la Guerre,
Tant sur la Mer, que sur la Terre,
Aux Hollandais, nos bons Voisins,
A qui je baise fort les mains.

Justes Dieux ! que telle Ordonnance,
Les surprendra, comme je pense,
Et qu’ils en seront étonnés !
Je leur en vois un pied de nez,
Car, sans qu’à faux, rien je suppose,
Ils attendaient toute autre chose,
Du retour de ce Parlement.

Mais c’est jaser trop longuement,
Dessus une même manière,
Tournons ailleurs notre Carrière.

-La palinodie fait son grand retour dans le lexique de Robinet (voir l'année 1669 par exemple). En effet, lorsque le gazetier a annoncé une nouvelle qui se révèle fausse, il l'avoue, car son but n'est ni le mensonge, ni la tromperie. Ainsi :

L’autre jour, dont je suis marri,
Je mis Madame Altiéri,
Ou la Prince[sse] Dona Laure,
Quoi qu’elle vécut, lors, encore,
Au rang des Morts, sur un Écrit
Qui portait, comme je l’ai dit,
Mais à faux, que la bonne Dame
Avait à Dieu, rendu son Âme.

Mais, par un autre Écrit, j’ai su
Que l’on avait été déçu
Quand on manda cette Nouvelle
Qui n’était ni bonne, ni belle :
Et que par un breuvage d’or,
On avait arrêté l’essor,
Qu’elle allait prendre en l’autre vie.

Chantant, donc, la palinodie,
Comme à faux son Trépas j’ai mis,
Sa Résurrection je dis.

-Un jeune robin est loué pour ses qualités oratoires :

En la Seconde des Enquêtes,
Où l’on voit tant de sages Têtes,
Naguère, un tout jeune Orateur,
Mais savant comme un vieux Docteur,
Charma, d’un chacun, les Oreilles,
Tant il débuta de merveilles,
Dans un beau Plaidoyer qu’il fit
Pour le Frère (à ce qu’on m’a dit)
De Sully, l’illustre Duchesse,
Si que, par une Éloge expresse,
Toute la Chambre confessa
Que depuis bien des ans en ça,
On n’avait ouï si bien dire :
Et que si le Roi notre Sire,
Avait, de ce jeune Orateur,
Par bonheur, été l’Auditeur,
Il l’aurait dispensé de l’Âge.

Hé bien, en veut-on davantage
Pour justifier le souci
Que j’ai de le placer ici ?

Or ce jeune Avocat insigne,
Qui d’être Conseiller, est digne,
Est Fils du Sieur de Queramprat,
Lequel, avec beaucoup d’éclat,
Exerce une pareille Charge, [De Conseiller.]
Et tout du long, et tout du large,
Dans le Parlement des Bretons,
Dont les Arrêts, et les Dictums,
Sont tous, comme il est nécessaire,
Rendus au poids du Sanctuaire.

-D'un orateur à l'autre, d'un jeune à un plus âgé, le succès semble partagé :

Pendant ce Carême, la Cour,
Pour se préparer au Bon Jour,
Entend trois fois, à l’ordinaire [chaque Semaine]
Ce grand Orateur de la Chaire,
Le Boux, Prélat de Périgueux,
Qui vous enlève jusqu’aux Cieux,
A chaque brillante Période
Ajuste selon sa Méthode.

-Mais il ne faudrait pas oublier Bourdaloue qui, lui aussi, a rempli son office en cette période dévote. Ainsi :

Le Père Bourdaloue, ici,
A Saint-Eustache, charme aussi :
Et ce profond, et large Temps,
A peine, se trouve assez ample
Pour contenir le grand concours
Du beau Monde que, tous les jours,
En son Auditoire, il attire,
Et qui, de plus, en plus, l’admire.

-Robinet, quant à lui, était aux Feuillants, comme à son habitude. Ainsi :

Pour moi, présentement, j’entends,
Dom Jérôme, chez les Feuillants,
Don Jérôme qui sait les Pères,
Et qui possède les Manières
De prêcher avec gloire, et fruit,
Et que, de même, chacun suit.

-Mais qui a-t-il religieusement écouté ?

J’entends, ainsi, l’Abbé du Pile,
Un autre Évangéliste habile,
De Saint Roch, le Prédicateur :
Et, sans en parler en flatteur,
Il prêche d’une noble force,
Et donne une terrible entorse
Aux pêchés plus enracinés,
Au cœur des Pécheurs obstinés.
Par sa Morale toute belle,
Et par son admirable zèle.

Lettre du 11 mars 1673, par Robinet.

-Robinet est-il peu sûr des nouvelles qu'il s'apprête à diffuser ? Toujours est-il qu'il nous gratifie de ce prologue "palinodique" :

Belle Déesse aux Ailes d’or,
Qui, sans cesse, prends ton essor
Par toute la Machine ronde,
En traversant la Terre, et l’Onde,
Toi qui révèles en tous Lieux,
Les Faits des Hommes, et des Dieux,
Et, de l’un jusqu’à l’autre Pôle,
Dit les Nouvelles de l’École,
Légère Renommée, enfin,
Sous laquelle tout Écrivain,
Travaille au Détail de l’Histoire,
Je m’en vais mettre en mon Grimoire,
Tout ce que j’ai, depuis huit jours,
Pu recueillir de tes Discours.

Si je mens dans quelques Nouvelles,
Soient de Ville, ou bien de Ruelles,
Soient de Lieux lointains, ou prochains,
Soient des Turcs, ou des Africains,
Soient de la Paix, ou de la Guerre,
Car, après Toi, souvent, on erre,
Je m’en lave les mains, ma foi,
Et, sans en être en nul émoi,
Sans qu’aucun brin je m’en chagrine,
Que je m’en fâche, ni rechigne,
Que j’en prête ni peu, ni prou,
Quoi faisant je serais un fou,
J’en serai quitte, quoi qu’on die,
Pour chanter la Palinodie.

-Suivent ensuite de nouvelles de Turenne et de l’Électeur de Brandebourg - si elles sont exactes ! Ainsi :

Cette Déesse-là, Lecteur,
Dont est charmé maint Auditeur,
A publié cette Semaine,
Que le fameux Prince Turenne,
Continuant ses Progrès, est
Dedans la Ville de Soëst,
Place tout à fait grande et belle,
Au grand regret, ajoute-t-elle,
De l’Electeur de Brandebourg,
Qui, n’ayant plus Ville ni Bourg,
Dedans son Pays de la Marque,
Que, sur la Carte, on lui démarque,
Ce Général, y prenant tout,
De l’un jusques à l’autre bout,
Et croyant trop courtes ses Armes,
Pour faire tête à nos Gendarmes,
Demande qu’au Nom du bon Dieu,
On permette qu’en quelque Lieu,
Il puisse un peu reprendre haleine,
D’autant que c’est chose certaine,
Comme il a tant et tant couru,
Qu’il en est tout las et recru.

C’est-à-dire, en phrase brève,
Qu’il voudrait, de nous, une Trêve,
Pour venir, vraisemblablement,
Par elle, à l’Accommodement.

Si, de ladite Renommée,
Ma Muse était mal informée,
Sans que j’en peste peu, ni prou,
Quoi faisant je serais un fou,
J’en serai quitte, quoi qu’on die,
Pour chanter la Palinodie.

-Puis quelques-unes de la Hollande - mais sont-elles fiables ?

Elle dit que les Hollandais,
Sont tous penauds, et tous pantois,
De voir, sans tambour, ni trompette,
La soudaine et brusque retraite,
Tant des Soldats de l’Empereur,
Que de ceux dudit Électeur,
Sans qu’ils aient, par male fortune,
Opéré, pour eux, chose aucune,
Après les avoir défrayés
Et ponctuellement payés,
Épuisant, ainsi, leur finance,
Pour leur chimérique assistance.

Elle ajoute que les Danois
Ne veulent plus, à cette fois,
Nouer, avec eux, nulle Intrigue,
Et ni former aucune Ligue,
Et que d’autres Princes, ainsi,
Vont leur tourner le Dos, aussi,
Dont, tout du long et tout du large, [Les Ducs de Zel, et de Volfenbutel]
Vous pouvez voir les Noms en marge.

Elle publie, encor, d’iceux,
Qu’ils seront tantôt, aussi gueux,
Comme on dit, que des Rats d’Église,
Et qu’en la périlleuse Crise
Où ces Belges sont à présent,
Cas, vraiment, pour eux, déplaisiant,
Ils ne savent par quelle voie,
Se procurer de la Monnaie,
Pour, avec diligence, armer,
Tant dessus Terre, que sur Mer.

Si cette Dame Renommée
N’a pas bien ma Muse informée,
Pour cela, j’en pesterais prou,
Et deviendrais tout Loup-garou,
S’il fallait qu’on me contredie,
Et chanter Palinodie.

-Lisons ensuite le bulletin de Londres - mais avec prudence !

La Causeuse, pareillement,
M’apprend qu’au Londrois Parlement,
Le Roi qui sait très bien sa Langue,
Faisant, l’autre jour, sa Harangue,
Sur les Éloges, s’étendit,
Et le Panégyrique fit
De ces gros Briffeurs de fromage,
Qui crèveraient tous sans dommage.

Il y parla de leur Orgueil
Qui, comme on voit, est leur Écueil,
Et de leur vilaine insolence,
Assez digne, sans qu’il balance,
Qu’il les traite du haut en bas,
Comme, certe, il n’y faudra pas.

Le Chancelier, parlant ensuite,
Fit, aussi, sonner leur Mérite,
Mais dessus un plus aigre ton,
En concluant, comme un Caton,
Qu’ils étaient une autre Carthage,
Qu’on ne peut souffrir davantage,
Et que l’on doit sans barguigner,
De fond en comble, ruiner.

Je crois fort que la Renommée
A ma Muse bien informée
Touchant tout cet Article-ci,
Et que je ne dois point ici,
Craindre que l’on m’en contredie,
Pour chanter la Palinodie.

-Puis la cité pontificale fait entendre sa voix - circonspection toujours de mise !

De Rome, elle rapporte, encor,
Que, naguère, la pâle Mort,
Vers nous, pleine de félonie,
Avait fait la Cérémonie,
Avec l’un de ses maudits traits,
De fermer la bouche à jamais,
A Roberti, rare Éminence,
Qui n’était, comme je le pense,
Du charmant Ordre Purpurin,
(O c’est pour mourir bien chagrin)
Que depuis deux ou trois années,
Encor à peine, terminées,
Et, de son Âge, n’en ayant
Tout au plus, que cinquante, et tant.

Elle dit, cette Renommée,
Que le Cardinal Borromée,
Qui ne parle pas bien Français,
Est aussi presques aux abois :
Ayant un bras si fort malade,
Qu’il faut d’un coup de couchillade,
De l’Épaule, le séparer :
Et l’on pourrait, sur ce, jurer,
Ainsi qu’en parle la Déesse,
Que la Parque par là XXX
De songer à son Testament.
Mais si d’aventure elle ment,
Sans qu’au un brin, je m’en chagrine,
Que je m’en fâche, ni rechigne,
Que j’en peste ni peu, ni prou,
Quoi faisant je serais un fou,
J’en serai quitte, quoi qu’on die,
Pour chanter la Palinodie.

-Près de conclure, des lieux lointains, la rumeur semble peu certaine... :

Elle assure qu’il n’était rien,
Encor qu’on l’assurât si bien,
Du grand Siège de Babylone,
Et que c’était un Conte jaune.

Elle en dit autant d’autres bruits
Par qui Maints ont été séduits,
A savoir que Constantinople,
Où chacun porte le Sinople,
Et d’autres Lieux des Ottomans,
Étaient pleins de soulèvements.

Si, de ladite Renommée,
Ma Muse était mal informée
Dessus l’Article, ci-dessus,
J’en serais aise tant et plus,
Et, je voudrais, quoi qu’on en die,
En chanter la Palinodie.

-Et quand elle vient du Ciel, alors, rien n'est moins sûr. Ainsi :

Venant, naguère, des Hauts Lieux
Ou de l’Olympe de nos Dieux,
Elle publia qu’une Grâce
Qui, sur son brillant Teint, retrace
Les plus doux Attraits de l’Amour,
Avait paru dans ce Séjour,
Avec des Habits, et des Charmes,
A faire aux cœurs, rendre les Armes :
Que cet Objet jeune et poupin,
Enchanta notre Jupin,
Par sa Voix, sans trop de Louange,
Belle comme celle d’un Ange,
Par ses pas fins, et figurés,
Qu’on vit, de chacun, admirés,
Sachant des mieux, dedans la Danse,
Observer la belle Cadence,
Et par le jeu du Clavecin,
Que toucha cette Belle, enfin,
D’une si divine manière,
Qu’elle eut, de tout, gloire plénière :
Si que, pour tant de qualités
Et de charmes, et de beautés,
On promit, mêmes, une Place,
A cet Amour, ou cette Grâce,
Auprès de l’auguste Junon,
A quoi je souscris tout de bon.

Car connaissant cette Pucelle [Mlle de V.]
Dont ma Muse est très humble Ancelle,
Je souhaite qu’à ses Appas,
Ce beau Poste ne manque pas,
Et, sur ce, je n’aimerais mie,
A chanter la Palinodie.

-Pour terminer une lettre dont le rédacteur ne sait lui-même si son contenu est fiction ou réalité, rien de mieux qu'une petite historiette :

De cette Renommée, aussi
J’ai su l’Histoire que voici,
Et qu’avecque morale Glose
A tous les Gens de Bien, j’expose,
A dessein d’attendrir Iceux,
A l’endroit des Pauvres Honteux.
Car, sans faire la Chattemite,
Le Tartuffe, ni l’Hypocrite.
Je dis, et c’est la vérité,
Que le Défaut de Charité,
Qu’on voit en la plupart des Riches,
Envers les Indigents, trop chiches,
Cause grand nombre de Malheurs,
Dont ils sont, ainsi, les Auteurs.

Le Pain manquant dans un Ménage,
La Faim, le Désespoir, la Rage,
Portèrent, l’un des derniers jours,
Un Homme, à tenir ce Discours
A sa Femme, alors demi-morte.

» Hé quoi, donc, ma chère Consorte,
» Il faut, il faut périr ici,
» Et nous, nos Enfants, aussi,
» Allez, ou bien je me vais pendre,
» Chercher du Pain, et même en prendre,
» Nécessité n’a point de Loi.

Cette Femme pleine d’effroi,
Sans barguigner, sort de son Gîte,
Et, dans cet effroi qui l’agite,
Sans marchander, surprend soudain,
Dans le Marché public, un Pain.

La Boulanger, et la Cohue,
A l’instant, sur elle, se rue,
Et la chargeant de mille coups,
Dedans son indiscret courroux,
Quoi qu’elle allègue la misère
Laquelle ce Vole, lui fait faire,
Veut, pour quelques Livres de pain,
L’assommer, ô cas inhumain !

Un Suppôt de la Providence,
Passe en ce Lieu, par bonne chance,
S’informe du Sujet du bruit,
Il satisfait pour le Délit :
Et sachant de la pauvre Femme,
Ce qui l’engage à ce Diffame,
Va, par un charitable soin,
Chez Elle, apprendre son besoin,
Pour soulager son indigence,
Par une efficace assistance.

Mais las ! hélas, ô juste Dieu !
Il trouve en ce malheureux Lieu,
Pour achever la chose en somme,
Une Corde au Col du pauvre Homme,
Qui lassé d’avoir attendu,
S’était tout chaudement pendu.

Bien effrayé, ce qu’il put faire,
Fut de faire donner la Terre,
De nuit, et sans bruit, à ce Corps,
Car en un mot, tous Morts son morts.

Quant à la Veuve, et sa Famille,
Que de noir, soudain, il habille,
Il promet un prompte secours
Pour tout le reste de ses jours.

Cet Événement que j’indique,
Est, sans en mentir, bien tragique.

Ce que fait, aussi, ce Monsieur,
Est bien tendre, et d’homme d’honneur.

O Riches, voilà votre Exemple,
Voilà votre Leçon bien ample.

Mais, par vos charitables soins,
Allez au devant des Besoins,
Pour empêcher ces Aventures,
Âmes cruelles, et trop dures,
Ou Confrères du faux Richard,
A ses tourments, vous aurez part,
Il faut qu’ici, je vous le die,
Sans chanter la Palinodie.

Lettre du 8 avril 1673, par Robinet.

-Robinet s'encourage pour se mettre au travail :

Voici notre Campos passe,
Ça remontons sur le Parnasse,
Jusques vers les Cieux, exaucés,
Où le Seigneur Phoebus à la première place
On se lasse à grimper si haut,
Mais quoi ! c’est un fait le faut,
Il faut à ce Dieu, rendre hommage/
Autrement, sans nulle Vertu,
Un Poète, dans son ramage,
Serait moins que Cogne-Fêtu.

Courage, donc, grimpons, montons,
Allons Musette, bonne haleine.
Depuis qu’ici, nous fréquentons,
Nous y devons venir avec bien moins de peine.
Encor, deux pas, ferme, sus, là,
Ah ! bonne foi, nous y voilà,
Respirons, Clion faisons halte.
Puis, dudit Phébus inspirés,
Que tout dévot Rimeur exalte,
Entrons vite, dans nos Narrés.

-Les festivités religieuses de la période sont l'occasion pour la famille royale, comme chaque année, de montrer leur dévotion. Ainsi :

Dire d’abord, tout à la tête,
Qu’à la dernière bonne Fête,
Et dans le Temps du Jubilé,
Où maint Pécheur a dépouillé,
Comme il est juste, le Vieil Homme,
Que d’ordinaire Adam on nomme,
Nos exemplaires Majestés,
Le beau Dauphin à leurs côtés,
Ont fait ce qu’alors, il faut faire,
Cela n’est pas trop nécessaire,
Car on sait bien que, tous les Ans,
Elles signalent au saint Temps,
Leur Dévotion non succincte,
Et que leur Cour est la Cour sainte.

Je dis, donc, seulement, ici,
Par un équitable souci
Que l’excellent Abbé le Maire [Prédicateur ordinaire du Roi.]
Alla, selon son ordinaire,
Faire un admirable Sermon,
Dont il s’est acquis grand renom,
Devant notre pieuse Reine,
Le matin qu’elle fit la Cène.
Il fait ce Sermon tous les ans,
Mais, comme entre ses beaux talents,
Il a l’intention féconde,
Au grand étonnement du Monde,
Il y change de Plan toujours,
Et fait tout un nouveau Discours ;
Où son éloquence et son Zèle
Que l’on peut mettre en parallèle,
Et sa noble fluidité
Sont, pour dire la vérité,
L’équitable et l’ample matière,
Pour lui, d’une louange entière.

-Le détail de ces dévotions :

Dans le Séjour nommé Paris,
Le grand Patron de mes Écrits,
Ou Monsieur, du Roi, Frère unique,
Qui fait à maints Princes, la nique,
En la plupart de ces Vertus
Dont les Héros sont revêtus,
Signala, vraiment, les Chrétiennes,
Que, de la plus Grande des Reines,
Il reçut, avec le beau Sang
Dont il soutient si bien le Rang.

On vit son Altesse Royale,
Au Service de DIEU, loyale,
Quittant son superbe Palais,
Aller, de ses pieds fort douillets,
D’illec, jusques à Notre-Dame,
Où l’on chante en si bonne gamme,
Y visiter, tout à l’entour,
D’autres Églises, tour à tour :
Et, pour gagner, grâce sur grâce,
De là, se rendre au Val de Grâce,
Visitant, dans ce grand Quartier,
Dont rue et long, est le Sentier,
Encore, tous les autres Temples,
Où, pour comble de saints Exemples,
Par son ordre, ses Aumôniers
Distribuaient de beaux Deniers
Dans les Troncs, et dans les Écuelles,
De force indigentes Séquelles.

Au Quartier de Saint-Honoré,
Où ce Prince est fort honoré,
Il fit, aussi, les mêmes choses,
Et ce ne sont point Lettres closes,
Et que n’ait pas vu le Public,
Pour les raconter ric à ric.

Madame, un peu plus à son aise,
Pour sa Grossesse, étant en chaise,
Comme lui, fut en tous ces lieux :
Et s’acquittant, certes, des mieux,
Lors, de l’Obligation sienne,
Parut bonne, et belle Chrétienne,
Et chacun, il faut l’avouer,
Crut ne pouvoir le trop louer.

La charmante Mademoiselle,
Fit paraître, aussi, bien du zèle,
Et l’on pensait, il est constant,
Voir un jeune Ange pénitent.
Mais ce ne sont pas des nouvelles,
En voici, donc, des plus fidèles,
Soit du Levant, ou soit du Nord,
Soit de Mariage, ou de Mort,
Soit de la Paix, ou de la Guerre,
Tant sur l’Onde, que sur la Terre,
Soit de Haine, ou bien soit d’Amour,
Parlons de chacun, tour à tour.

-Après un passage sur des événements à Istanbul - dont il explique qu'ils sont "mi-figue, mi-raisin" tant il n'est pas certain qu'ils aient eus lieu - et un détour par la Hongrie, Robinet en vient aux malheurs domestique de l'Empereur :

Mais à propos, le pauvre Prince
Est dans un Deuil qui n’est pas mince,
Et le rend des plus déconfit,
Il vient de perdre Épouse, et Fils,
Par une mort prématurée,
Dont il a l’Âme toute outrée.
Car l’Impératrice, dit-on,
Portait en ses Flancs un Poupon,
Depuis cinq mois de sa Grossesse,
O Seigneur Dieu ! quelle détresse !

On parle assez diversement
D’un si fatal Événement,
Ou, si vous voulez, de sa Cause
Qu’on attribue à mainte chose.

Quelques-uns en veulent charger,
Ne sachant où se décharger
Du chagrin qui gonfle leur rate,
Les Suppôts de Maître Hippocrate,
Disant, mais c’est conte bourru,
Qu’ils n’ont pas fort bien secouru
La Défunte en sa Maladie,
Et c’est ce que chacun d’eux, nie.

D’autres en accusent, aussi,
(Par Lettres on a su ceci,
Lesquelles sentaient un peu l’Ambre)
La Première Femme de Chambre,
Qui d’un trop complaisant esprit,
Lui donna, comme l’on l’écrit,
Certaine Salade glacée,
Qui, dans son Estomac placée,
En répandit par tout le Corps,
Ce frais qu’on sent dans tous les Morts.

Quoi qu’il en soit, l’Impératrice,
A qui Dieu veuille être propice,
Est décédée, et d’Époux veuf,
L’Empereur a le Brevet neuf.

Mais quoi ! ce Monarque des Aigles,
En sent une douleur sans règles,
(Sans règles signifie ici,
Que sans bornes est son souci)
Et chacun, pour cette Princesse,
A dans le cœur, même tristesse.

Las ! en notre Française Cour,
Laquelle en a le sombre Atour,
Il n’est, en bonne foi, Personne,
Qui comme les Porte-Couronne,
N’ait dit que le Dommage est grand
D’une Princesse de ce Rang,
Et de qui la vertu sublime
Méritait une haute estime.

-Suivent des nouvelles d'Italie :

La Cézarine Livia,
De qui, quelques jours, il y a,
Je vous disais que l’Hyménée
Allait, pas male Destinée,
Être tout à fait échoué,
A, de quoi l’Amour soit loué,
Triomphé, par lui, dans sa Grille,
Et naguère, la belle Fille
Malgré maintes Gens, épousa,
Illec, son cher Amant Sforza.
C’est, comme forçant les obstacles,
Ce petit Dieu fait des Miracles,
Si bien que l’on peut souvent voir
Force Dupes de son pouvoir.

-Le cours des événements est incertain dans les affaires de Hollande. La Suède va s'impliquer diplomatiquement pour participer à une issue favorable.

On parle de Paix, et de Guerres,
Et si sur ce, l’on vient s’enquerre,
Tant de Clion que de moi,
Nous répondrons de bonne foi,
Que l’on voit, en cette Occurrence,
De chacune, quelque apparence.

Cologne est choisi pour traiter,
Chacun y vient de députer,
Les Médiateurs de Suède,
Dont le soin assez leur succède,
Ont, enfin, obtenu cela.
Cher Lecteur, concluez de là,
Qu’il semble qu’on s’en va d’Astrée,
Préparer, en tous lieux, l’Entrée.

Mais d’autre part, on voit aussi,
Que chaque Parti prend souci
De faire des Apprêts de Guerre,
Tant sur la Mer, que sur la Terre.
Dieu, donc, sait seul, si désormais,
Nous aurons la Guerre, ou la Paix.

-Le gazetier termine son propos par une nouvelle "criminelle". Ainsi :

Le dernier jour, en cette Ville,
En crimes, et vertus fertile,
Un Quidam, tout vif, fut roué, [La Chaussée]
Ayant, à la fin, avoué
Qu’il avait, las ! pourra-t-on croire
Un Cas de teinture si noire ?
Et néanmoins, il est trop vrai,
Empoisonné Messieurs d’Aubray,
Et, presque, toute la Famille,
Par ordre même de la Fille.

Ciel ! quelle énormité voilà !
Je n’en puis dire que cela,
Les cheveux, alors que j’y pense,
Me dressent, en ma conscience.

Notre Commissaire Picard,
Par son adresse, à très grand part
A la découverte des choses
Qui sont dans ce noir crime encloses ;
Et s’est fait voir, ce digne Agent
De Thémis, très intelligent.

On parle d’un Huissier encore,
Qui, si bien je m’en remémore,
S’appelle en son surnom Cluet,
Et n’est ni bègue, ni muet,
Lequel a mis tout en usage
Pour capturer ledit Mal sage,
Ce vitupérable Roué,
Digne, en un mot, d’être écroué
Dedans les Prisons souterraines,
Où l’on sent d’éternelles peine,
Sans la Clémence du bon Dieu,
Mais datons, Muse, et puis adieu.

Lettre du 13 mai 1673, par Robinet.

-Le protecteur de Robinet, Monsieur, s'apprête à rejoindre le roi son frère dans la guerre qui se déroule dans la Hollande. Ainsi :

Le Laurier, donc, sur le Myrte, l’emporte,
Dans votre Cœur, Mars surmonte l’Amour,
La Gloire, enfin, vous allèche de sorte,
Que pour le Camp, vous quittez votre Cour.

Cela sent bien l’Homme de trempe forte,
De qui le bruit de Trompette, et Tambour,
En un tel point la grande Âme transporte,
Qu’au Choc guerrier, comme à la Noce, il court.

Hé bien, allez, Grand PHILIPPE, allez vite,
Quittez Saint-Cloud, votre si charmant Gîte,
Quittez Madame, et ses divins Appas.

Ah ! quel Effort ! il nous fait bien connaître
Que les Héros que le Ciel a fait naître,
Ont des Vertus que les autres n’ont pas.

-Et encore :

C’est tout au plus tard, dans huitaine,
Que prenant votre humeur hautaine,
Ou votre belliqueuse humeur
Qui, de Mars, chérit la rumeur,
Vous irez, voire, en Poste même,
Joindre le Porte-Diadème,
LOUIS qui, dessous le Soleil,
Ne saurait trouver son Pareil.

Vous aimez, comme Lui, la Gloire,
Et vous craignez que la Victoire
N’ait, déjà, de quelque Laurier,
Couronné ce brillant Guerrier,
Sans que votre Altesse Royale
Ait eu sa part de ce régale,
En partageant avecque Lui,
Ses nobles Travaux d’aujourd’hui.

Ma Muse, donc, en la Présente,
Ses Adieux, Monsieur, vous présente,
Ou, pour parler plus congrument,
Vous les fait, et très humblement !
Souhaitant que, sous les Auspices
Des Dieux, à tous vos vœux, propices,
Force Laurier vous moissonniez,
Et puis, sain et sauf, reveniez
Le mélanger au Myrte aimable,
Reprenant cette humeur affable
Que le plus affable des Dieux,
Désire en tout cœur amoureux.

C’est un mélange fort honnête,
A mettre sur la Tête
D’un jeune Héros comme Vous :
Le Myrte, et le Laurier ensemble,
Font, pour lui, ce me semble,
Un Ornement, et glorieux, et doux.

Mais le Belge, si mal en chance,
Voudrait bien, comme je le pense,
Qu’à ses frais, vous ne fissiez pas
Ce Mélange si plein d’appas :
Et que, jouissant de jours calmes,
D’autres vous fournissent des Palmes.

Je ne vois, pourtant que la Paix
Qui puisse remplir ses souhaits,
Mais cette Paix la n’est pas faite :
Et peut-être que sa Défaite,
Auparavant, arrivera.
Mais qu’il en soit ce qu’il plaira
Aux Grands Destins de notre Auguste,
Si la chose est, je la tiens juste.

Cependant, de tous les côtés,
Déjà, marchent les Députés,
Et les Plénipotentiaires,
Gens doués de hautes lumières,
Pour négocier cette Paix,
Soit à Cologne, soit dans Aix.

Tantôt, c’est en l’un, puis en l’autre,
Et je veux qu’on m’envoie au peautre,
Si je sais lequel c’est des deux.

Mais, dans le premier de ces Lieux,
On a commencé, je vous jure,
De faire cesser l’encloueure
Qu’il nous le faisait refuser,
Pour, sur la Paix, verbaliser.

Grana, de Cologne, a fait gille, [Le Marquis de Grana.]
Cherchant, ailleurs, un Domicile,
Et l’on travaille, en ce moment,
A changer de son Régiment,
Les Officiers d’un bout à l’autre,
Selon le juste désir notre,
Et de Monseigneur l’Électeur,
Qui parlant avecque hauteur,
Et comme il faut, en ce remontre,
Entend, quoi que l’on lui remontre,
Que ceux qui leur succéderont,
Du seul Magistrat, dépendront.

-Le détail du voyage du roi pour aller rejoindre ses armées est donné :

Le Roi, dedans sa Course isnelle,
Ayant vu sa chère Pucelle,
Savoir la Ville de renom,
Dont, partout, Peronne est le nom,
Est passé, d’illec, à Bapaume,
Où l’on joue à la longue Paume,
Et, d’illec, sans nul embarras,
Est aussi passé dans Arras.

Montpesat, qui, de cette Ville,
A le principale Domicile,
En qualité de Gouverneur,
De le recevoir, eut l’honneur,
A la tête de la Noblesse,
Avec laquelle, et grand liesse,
Il avait, m’écrit-on, été,
Au devant de Sa Majesté,
Jusqu’aux confins de la Province
Laquelle n’est nullement mince,
Savoir, la Province d’Artois,
Assez fertile en fins matois.

Ce Monarque, des plus habiles,
A de toutes lesdites Villes,
Vu les dedans, et les Dehors,
Les Remparts, les Fossés, les Forts,
Et tout ce qui fait la Défense
De ces Places de conséquence,
Avec les soins d’un Potentat
Entendu, vigilant, exact.

Je ne parle point de la joie
Qui brille, partout, sur sa voie,
Et que tout le Peuple ravi,
Lui vient témoigner à l’envi.
Chacun sait que ce divin Maître,
Ne peut, en aucun Lieu, paraître,
Que ses heureux, et chers Sujets
N’en soient excessivement gais,
Mais quoi que la chose soit belle,
Cela pourtant, n’est pas nouvelle :
Et, du Lecteur, en ce temps-ci,
Les Nouvelles font le souci.

Mais je m’en vais vous en dire une
Qui n’est aucunement commune,
C’est Ami, Lecteur, que le Roi,
Ainsi qu’une Lettre en fait foi,
Qui vient d’un bon Évangéliste,
A laissé perdre, sur sa piste,
Un Diamant de son Cordon,
Qui, sans doute, étant fin et bon,
Vaut, de dix mille Écus, la somme.

Hé bien, donc, pour le dire en somme,
En cette Nouvelle, voit-on
Quelque chose de commun ? non.
Car il n’est qu’un Monarque, certe,
Qui puisse faire telle perte.
Quiconque a le Joyau trouvé,
S’il n’est du sens commun privé,
Reportera cette trouvaille,
Laquelle, enfin, quoi qu’elle vaille,
Ne vaudrait rien, sur mon honneur,
A retenir pour le Trouveur :
Au lieu qu’à reporter la chose,
Je prédirais, sans longue glose,
Et sans faire ici, le Devin,
Qu’il aurait, bonne foi, son vin.

-A Guerchy, la reine a pu se délecter de lieux tout à fait charmants :

Je puis dire une autre nouvelle
Du Voyage, encor, assez belle.

C’est qu’à l’arrivée à Guerchi,
Non, je me méprends, c’est Mouchy,
Maison du Maréchal d’Humière,
Qui n’est pas, certe, une Chaumière,
Mais un Château délicieux,
Propre à loger des Demi-Dieux,
La Reine, de grâces munies,
Avec sa belle Compagnie,
Fut promener dans les Jardins,
Où, de ses Rais chauds, et blondins,
Le Soleil avait fait éclore
Tout ce qu’on voit d’attraits, à Flore.

Or, dans ces Jardins attrayants,
Si riants, et si verdoyants,
Cette brillance Souveraine,
Cette belle et divine Reine,
Goûta, sous un Parasol vert :
Lequel peut tenir à couvert,
Du moins, cent Personnes à l’aise,
Soit sur Placet, ou soit sur Chaise.

C’est un grand Arbre bien planté,
Un Arbre qui semble enchanté,
Dont notre Mère, la Nature
Conduisant toute la Structure,
Par ses ingénieuses Mains,
Fit le Chef-d’œuvre des Jardins,
Tant ses branches, et ses feuillages,
Dont l’on chérit les frais ombrages,
Sont disposés artistement,
Et vont ce Parasol, formant.

Ainsi qu’au Chêne de Dodone,
On dit qu’un Oracle y raisonne,
Que les Grâces, et les Amours,
Y sont assemblés aux beaux jours.
Quoi qu’il en soit, on peut bien dire,
Sans qu’on ose en faux s’en inscrire,
Qu’on les y vit, comme cela,
Quand la Reine se trouva là :
Car ils sont, sans cesse, à sa suite,
Ainsi que sa Troupe d’élite.
Mais passons a d’autres Récits,
Dessus nos Tablettes, écrits.

-Quant à Louis le Grand, il a préparé un somptueux présent pour son homologue et allié, le roi de Suède. Mais Robinet commet une erreur : s'il nomme erronément ce jeune prince, c'est probablement parce nombre de monarques suédois, fameux pour leurs armes, ont été prénommés Gustave, dont le père même de celui-ci. Pourtant, en 1674, c'est bien Charles XI qui préside aux destinées de la grande puissance du nord de l'Europe.

Primo, j’y découvre un Régale [sic],
Entièrement, à la Royale,
Que LOUIS, la Perle des Rois,
Envoie à C’il des Suédois,
Prince bien fait, plein de Courage,
Et qui plus est, aussi fort sage.

Ledit Régale, des plus beaux,
Est de douze rare Chevaux
De ceux de la Grande Écurie,
Que, dessus le Volet, on trie,
Chevaux bien dressés, bien appris,
Chevaux qui, soit en paix, ou guerre,
Ne tiennent presque pas à terre,
Chevaux de merveilleux arroi,
Chevaux (pour tout dire) d’un Roi
Mille fois plus grand qu’Alexandre,
Si bien, comme on le doit entendre,
Que chacun est sans égal,
Et peut passer le Bucéphale.

Or j’ai su de l’un de leurs Guides,
Que les Housses, Selles, et Brides,
Des douze qui s’en vont au Nord,
Sont tous brillants d’argent et d’or :
Et, bref, qu’à l’arçon de la Selle,
Chacun d’eux, en couche si belle,
A la paire de Pistolets,
Des plus riches, et plus complets.

Ainsi, le jeune Roi Gustave,
Qui, montrant une Âme très brave,
Veut dedans son Armée, aller,
A dessein de se signaler,
N’aura, comme par bonne augure,
Qu’à choisir entre eux, sa Monture.

Ce charmant Présent qui vaut plus
De cinquante mil bons Écus,
Est conduit par un Gentilhomme,
Lequel le Sieur Desnots, se nomme :
Ayant été, de cet emploi,
Tout exprès, chargé par le Roi,
Pour son adresse, et prudhommie :
Et pour moi je ne doute mie [Il a été Page de la grande Écurie.]
Qu’il s’en acquitte dignement,
Non plus qu’il soit pareillement,
Bien accueilli du jeune Sire,
Et la chose s’en va sans dire.

-Un prêtre éminent est passé dans l'autre monde, au regret de notre gazetier. Ainsi :

Dimanche dernier, sept de Mai,
(Je vous l’écris d’un cœur peu gai)
Le Grand Ordre Saint Dominique,
Ordre, vraiment, bien authentique,
Et la Faculté de Paris, [de Théologie.]
De tel accident, fort contrits,
L’un de leurs Ornements perdirent,
Dont profond Deuil ils ressentirent,
Et j’en n’en suis pas ébahi.

C’est le Père Nicolai, [Jacobin du Grand Couvent.]
Homme de Doctrine profonde,
Et si connu dans tout le Monde,
Par ses beaux et savants Écrits,
Dont se nourrissent maints Esprits.

C’est, en vérité, grand dommage,
Car quoi qu’il eût un nombreux âge,
Ayant soixante et dix-huit ans,
Il devait suivre plus longtemps,
Et, sans chercher la Rime en iècle,
Ses Pareils devraient vivre un Siècle.

-Pour finir, quelques nouvelles lointaines :

A propos ici, de Trépas,
O ma Muse n’oublions pas
La Nouvelle nullement bonne ;
Que nous apprenons de Lisbonne.

Lecteur, notre Monsieur Caron,
Aux Indes, de si grand renom,
Entrant au Port de cette Ville,
Nonobstant son Pilote habile,
Vit son Vaisseau, contre un Rocher,
Se fendre, et dans l’eau trébucher,
Avec des Richesses sans nombre,
Et lui-même, O fatal Encombre !
O justes Dieux ! quel triste Sort,
De faire ainsi, Naufrage au Port !

Lettre du 20 mai 1673, par Robinet.

-Robinet a probablement reçu sa pension. Du moins peut-on le déduire à la vue des propos qu'il tient à l'égard de son protecteur.

Çà débutons par Action de grâces,
Puisque je viens de recevoir des Grâces,
De mon charmant, et bien faisant Héros,
La chose est juste, et des plus à propos.
Quoi, nous signer une belle Ordonnance,
Avant partir, pour nous donner Finance,
Sans l’en avoir, en bonne vérité,
Ni prou, ni peu, du tout sollicité !
Quoi la signer, avoir de nous, mémoire,
Dans le moment où Mars, et la Victoire,
De leurs pensers, l’occupent tout entier !
Quelle bonté ! la peut-on trop louer !
Je vous rends, donc, Grand Philippes de France,
Je vous rends, donc, Prince plein d’excellence,
Priant les Dieux, et très dévotement,
D’être, partout, à vos souhaits, propices.
Si que, partout, allant sous les Auspices,
Allassiez vous jusqu’au-delà du Nil,
Tout vous succède : Amen, ainsi soit-il.

Après ces vœux si dignes, et si justes,
Brillant Germain d’un Roi, des plus augustes,
Vers mes Lecteurs, sans autre Avant-propos,
Je vais toucher mes narratifs propos.

-Robinet revient sur le voyage Philippe : quand il a débuté et pour quelle raison il est entrepris.

Lecteurs Amis, Lectrices bénévoles,
A qui j’adresse, à présent, mes paroles,
Sachez, d’abord, que le susdit Héros,
Qui, de Parfait, mérite le beau Los,
Partit, Jeudi, jour un peu plus solaire
Que les trois précédents,
Où le grand Luminaire,
Parut chagrin, je crois, malgré ses Dents.
Ce jour-là, dis-je, il partit de son Gîte,
Du beau Saint Cloud, pour aller, au plus vite,
Joindre l’auguste Roi.
Mais Dieux ! quel désarroi,
En ce Départ de sa Royale Altesse,
Pour son illustre et charmante Moitié !
Je ne pouvais vous dire la moitié
De sa profonde et mortelle tristesse.

Les Soupirs, et les Pleurs,
Furent témoins de ses vives douleurs.
Mademoiselle, Ange visible,
Parut toute affligée, aussi,
A ce Départ, on la vit très sensible,
Son Cœur, ses Yeux montrèrent son souci.
Mais nonobstant les charmes,
De leurs Soupirs, et de leurs Larmes,
Et tous ceux qu’employa l’Amour,
Monsieur, alléché de la Gloire,
Qui, dans son cœur, avait sont tour,
Eut, sur eux, la Victoire.

-En personnage très apprécié, son départ à causé de la tristesse. Mais des réjouissances ont été organisées. Ainsi :

Dans son Palais délicieux,
Il reçut grand nombre d’Adieux,
Tant de l’un que de l’autre Sexe,
Sur tout, de celui qui nous vexe,
Et qu’idolâtre notre cœur.
Car l’autre emporté par l’Honneur,
A, la plupart, sans aucun doute,
Vers notre Sire, pris sa route.

Ces Adieux, donc, furent de quantité
D’Objets mignons, de Grâces élégantes,
A Duché, Marquisat, Comté, Principauté
Et, selon l’Âge, alerte, et fringantes.
Mais l’Amour ne survint-il point
Parmi ce beau nombre de Belles ?
Oui, certe, charmant de tout point,
Si qu’il charma, je crois, chacune d’Elles,
Jamais, il ne parut si beau,
Dedans les Isles de sa Mère :
Jamais, avecque son Flambeau,
Il ne sut mieux brûler qu’il pouvait faire.
Aussi, pour dire tout, enfin,
Il avait pris, pour charmer davantage,
Tout l’air de notre grand Dauphin,
C’était lui tout moulé de taille, et de visage.
Mais je ne puis vous le celer,
Il pouvait bien lui ressembler.
Car c’était en propre Personne,
Ce grand Dauphin, Fils du Porte-Couronne
Il vint là, comme un bon Neveu,
Voir Monsieur, pour lui dire adieu !
Et les deux Altesses Royales,
Avec liesses sans égales,
Le reçurent à bras ouverts,
Et de Mets friands, et divers,
La Collation lui donnèrent.
Mais avant, ils se promenèrent,
De toutes parts, dans les Jardins,
Pour les cinq Sens, de charmes, pleins.
Là, bien assis sur des Calèches,
Et marchant par des routes fraîches,
Où volaient les légers Zéphires,
Ils virent les claires Naïades,
A l’envi, plaire à leurs désirs,
Dans le plaisant jeu des Cascades.
Ils virent Flore, avec ses Fleurs,
D’une infinité de couleurs,
De qui la Nuance est si belle.
Ils ouïrent les doux Concerts
Que la plaintive Philomèle
Fait parmi les Feuillages verts.

-Description de l'entourage du dauphin :

Le Dauphin avait à sa Suite,
Quand il vint en cette Visite,
Ces Princes si beaux que rien plus,
Ces deux aimables Frères,
Autant unis que Castor, et Pollux,
Placés dans les célestes Sphères,
Les Fils du feu Prince Conti,
Dont, de tant de Vertus, chacun est assorti.

-Montausier était là lui aussi :

De Montausier, ce Duc si sage,
Qu’il en a mérité l’honneur
D’être le Gouverneur
De ce Dauphin digne d’hommage,
De ce cher Fils des Dieux,
L’accompagnait, comme il fait en tous lieux :
Et voilà, de Saint-Cloud, ce que j’avais à dire.
Mais discourons, un peu, de notre Sire.
Nous en avons de quoi dire, vraiment,
Et de quoi faire un Chapitre charmant,

-La narration de la suite du voyage du roi où celui-ci avait été laissé à la lettre précédente reprend :

Sa Majesté qui n’est jamais, lassée,
Passa d’Arras, naguère, à la Bassée,
D’illec, à Lille, et de Lille, à Courbré.

Au second Lieu, Ce monarque adoré,
Eut deux Courriers, avec de grand’ Nouvelles,
Et jugez-en curieuses Cervelles.
L’un apportait, ce mande-t-on,
Une Ratification
De la Paix, par lui concédée
A l’Électeur de Brandebourg,
Dont l’on a grand joie en sa Cour,
C’est, donc, une Affaire vidée.

L’autre Courrier donnait avis
Que le Seigneur Marquis de Grane,
(Dont plusieurs sont autant ravis
Qu’il en peut avoir mal au crâne)
S’était vu de Cologne, obligé de partir.
Que l’on devait faire sortir
Pareillement, d’icelle Ville,
La moitié de son Régiment,
Et que le Demeurant, d’une façon civile,
Au Magistrat prêterait le Serment.
De là, maints et maints Nouvellistes,
De raisonnant Cerveau,
Veulent conclure, en leur Bureau,
Et font écrire à leurs Copistes,
Qu’audit Cologne, désormais,
On pourrait bien vaquer au Traité de la Paix.

-Mais retour sur la personne royale :

Quoi qu’il en soit, revenons au Monarque,
Qu’il conduit bien, partout, sa Barque !
Qu’il est, partout, laborieux !
On le voit, dans les susdits Lieux,
Passer toute la Matinée,
Et de même, l’Après-dînée,
A voir les Camps, et les Travaux.
Il est, sans fin, par Monts, et Vaux,
Ou bien dans une rase Pleine,
A cheval sans reprendre haleine,
Ou, bref, chez lui, dans les Conseils,
Vit-on jamais, de Rois pareils ?
Que des Ennemis ont à craindre,
A parler franc, et sans rien feindre,
D’avoir à faire à si grand Roi !
Ah ! pour eux, quel étrange arroi !

-Et encore :

Mais à propos de son Panégyrique,
Qu’ici je fais en mon chant historique,
Voyez celui que le savant Barry,
A, naguère, mis en lumière,
Voyez si son style est fleuri,
Sur une si riche matière.
Voyez s’il déduit comme il faut,
De ce Héros, les Vertus sans défaut.
Voyez, lisez bien son Ouvrage, [chez le Sr Couterot rue Saint Jacques.]
Vous y verrez des Périodes forts
Vous y verrez du beau dans chaque page,
Lisez-le, enfin, et vous jugerez lors,
Si j’en discours avec trop d’avantage.

Pendant le militaire Emploi
De ce merveilleux Roi,
La Reine, la charmante Reine,
Va, dedans les Temples, prier,
Avec sa ferveur surhumaine,
Que l'on ne peut assez louer :
Et, de son angélique Zèle,
Chacun se fait un auguste Modèle.

-Le malheur d'un pauvre bougre fait l'historiette de cette lettre :

A ces Nouvelles de la Cour,
On ajoute la Catastrophe
D’un Folâtre peu Philosophe,
En voici le Détail tout court.
Triquemini, (c’est le nom du Folâtre
Plus folâtre que quatre,
Comme vous l’allez voir par le Cas qui s’ensuit)
Se veut jouer avecque une Grenade,
Non pas, vraiment, une Grenade à Fruit,
Mais une à Feu, Grenade à pétarade.
Or elle crève, hélas ! Et du fracas,
Il en est pour un bras,
Et pour un lopin de sa tête,
A savoir le fin Faîte,
D’où, c’est le pis, il attend prompt trépas.
O parbleu, le pauvre Folâtre,
Montra bien à ce coup,
Que plus que quatre,
Il était fou.
C’est l’être bien, que faire telle chose,
Après cela, l’on peut bien avouer,
Sans trop étendre notre glose,
Qu’il a, de Fou, des mieux, fait le Métier.

-Après quelques propos sur la Pologne et sur les démêlés de l'Empire avec les Turcs en Hongrie, retour à de plus voisines préoccupations :

Comme on donne en maints lieux des Mais,
Avec des emportements gais,
On écrit de Séez, ville de Normandie,
Que ses Bourgeois, avec éclat,
Et très charmante mélodie,
En donnèrent un beau, certes, à leur Prélat.
Lui, de façon magnifique et civile,
Traita les Principaux de la susdite ville,
Et tout vraiment, ainsi, dès mieux alla,
Hors de grands coups rués, et donnés très belle erre,
Entre Paroissiens des paroisses de là,
Savoir, Saint Gervais et Saint Pierre.
C’était pour voir un Drapeau,
Qu’ils se donnèrent sur la Peau,
Et comme il faut, se la traitèrent.
Or ceux de Saint Gervais, dit-on,
De haute lutte, l’emportèrent,
Mais cela n’est pieux ni bon,
N’en déplaise aux Gervais, de faire ainsi la Guerre
A ceux du Parti de saint Pierre.

Lettre du 27 mai 1673, par Robinet.

-On apprend dans l'éloge liminaire de cette gazette que Monsieur a rejoint son frère et qu'il est désormais à ses côtés dans ses pérégrinations hollandaises. Ainsi :

O Frère non pareil, d’un ROI qui l’est aussi,
Nous avons su de vos nouvelles,
Elles sont, Dieu-merci,
Comme on les souhaitait, fort bonnes, et fort belles.
Vous êtes arrivé sain et sauf, de tout point,
Auprès de ce Grand ROI, tout gai vous l’avez joint,
Et vous l’accompagnez sans cesse.
O, pour vous, quel contentement,
Vraiment, votre Royale Altesse
Est là, comme en son Élément.

Comme le mien, Grand Prince, est d’écrire toujours,
Tantôt en Vers, tantôt, en Prose,
Les Nouveautés de cours,
Sans faire, en ce Métier, presques aucune pose :
Je vais selon ce Sort, encor en ce moment,
En changeant d’Idiome alternativement,
M’escrimer de la Plume, en Rime :
Et, sous vos Auspices, conter
En style simple, et non sublime,
Ce que de divers Lieux, on m’a pu rapporter.

-Montal qui s’est illustré à Charleroi et renouvellera la chose à Maastricht est à l’honneur :

Montal, guerrier, et brave Comte,
Qui trouvera, je crois, son compte,
A la fin, dans ses beaux Exploits,
Montal qui fit un coup de Maître,
Sauvant Charleroi, l’autre foi,
Vient d’en faire un aux Hollandais,
Qu’il faut, par tout, faire connaître.
Le Cas est déplaisant pour eux,
Mais, pour nous, plaisant d’assurance,
Et, mêmes, pour en parler mieux,
Un Service, au ROI, d’importance.

-Voici les détails de son exploit, comme dit Robinet :

Les États nommés Généraux,
Des Bataves, les grands Héros, [Hollandais]
Et tous Gens de bonne cervelle,
Envoyant leurs chers Députés
En la Ville d’Aix-la-Chapelle,
Pour y tenir l’œil aux Traités,
Prétendaient, selon leur prudence,
Pour tout vous dire ric à ric,
Qu’ils passeraient par Maastricht,
Ville, encor, de leur dépendance.
Mais, je pense, pour peu de temps.
Or en voici la conséquence,
Puis jugez s’ils sont fines Gens.

Ils croyaient de croyance ferme,
Et plus ferme cent fois qu’un Therme,
Qu’ils pourraient, par ce moyen-là,
Aisément, introduire là,
Une infinité d’Ustensiles,
A cette Ville, très utiles,
Notamment quantité d’argent,
Dont elle avait besoin urgent.

Ayant, ainsi, pris leur Mesures,
On charge cinquante Voitures,
Qui suivent leursdits Députés,
Lesquels avec tel Train, marchent à pas comptés.
Mais, encore, vont-ils trop vite
Du côté qu’il cherchent leur Gîte.

Montal, ayant su le dessein,
Envoie au devant d’eux, soudain,
Deux cents Hommes, sur leur chemin,
Avec un Monsieur Rabat joie. [Le Sr de Veins.]
C’est celui qui les commandait,
Qui, montrant Maastricht, du doigt,
Aux Députés qui tenaient cette voie,
Leur dit « Messieurs rien n’entre là,
» Je bats, expressément, l’estrade,
» Pour vous avertir de cela,
» Et non, pour vous faire bravade.
» Si vous voulez, pour Maastricht,
» Aller gîter à Maséic,
» On vous y recevra belle erre,
» Avec les honneurs à vous dûs,
» On vous y fera grande chère ;
» C’est tout ce que je puis vous dire là-dessus.

Par cette assez forte Harangue,
Qui se fit en française Langue,
Les Sieurs Hollandais Députés,
Tous contristés, et dépités,
Avec fierté repartirent,
Et répondirent,
Qu’ils voulaient passer à Maastricht,
Et nullement à Maseic :
Mais, bonne foi, l’on leur tint tête,
On mit néant sur leur Requête.
Toutefois, Lecteur, par bonté,
Voyant leur opiniâtreté,
A ne point passer par nos Places,
Les Monuments de leurs Disgrâces,
On leur propose, encor, enfin,
La droite route de Stokein,
Place du Pays de Liège,
Si cela leur chagrin allège.

Ce Parti leur plaît un peu plus,
Se voyant, de tout autre, exclus,
Ils l’acceptent de la manière
Qu’on reçoit ce qui ne plaît guère,
Moitié Figue, moitié Raison :
Et l’âme pleine de chagrin,
En prenant la dernière route,
Mille fois, ils firent, sans doute,
Ce que fit une seule fois,
La Femme de Loth, autrefois,
Et qui, cependant, coûta bonne
A sa curieuse Personne.

On sait que fut son désarroi,
Et vous entendez bien, je crois,
Quand je manquerais de l’écrire,
Qu’ici, seulement, je veux dire,
Que les Députés, derrière eux,
Tournèrent, mille fois, les yeux :
Regardant tristement la Ville
En laquelle ils pensaient aller,
De plein pied, prendre Domicile,
Et qu’ils espéraient consoler
Avec le Secours fort utile
Qu’ils pensaient y faire couler.

-Comme on l'aura remarqué, les vers de Robinet ont changé de disposition : toujours composées jusqu'ici de rimes suivies, la gazette comporte désormais par intervalles quelques rimes alternées. La raison en est simple qui est d'autant plus claire dans le document original que dans notre saisie informatique : le gazetier fait des stances. Ainsi :

Or si la Ville fut chagrine
De ce fâcheux Événement,
Chacun, aisément, le devine,
Et l’on n’en doute nullement.
Elle fut très assurément,
Jusques au fond du cœur outrée,
De s’être vue ainsi sevrée
Du dernier ravitaillement.
Car de la façon qu’on la bloque
Et qu’on vous la serre de près,
Je veux qu’à la Turque, on m’embroque,
S’il lui revient nul Secours frais,
Ou pour se défendre, ou pour mordre.

De Montal y donne bon ordre,
De Tongre, où, maintenant, il est.
Mais Clion, parlons, s’il vous plaît,
Tant soit peu, de quelque autre chose.

-Et continuant :

Les Hollandais, de tous côtés,
Comme je vois qu’on s’y dispose,
Par tant d’Apprêts si concertés,
De la part de deux Majestés,
Auront sur l’Onde, et sur la Terre,
Sur les bras, une étrange guerre.

Déjà, l’on voit, dessus les Eaux,
De nos deux Flottes, les Vaisseaux,
La jonction s’en étant faite,
De l’une et l’autre, très complète,
En dépit de ces Hollandais
Qui, certes, s’en mordent les doigts.
Leur Tromp, pourtant, tranchant du Brave,
Se vante que dessus la leur,
Il nous fera voir sa valeur,
Mais Tromp, peut-être, aura moins d’effet que de bave,
Comme il a beaucoup de babil,
Il aura revanche, dit-il,
De l’avanie, et du dommage
Que nos Gens ont eu le courage
De lui faire, fort à son dam,
Entre les deux Cités d’Utrecht, et d’Amsterdam,
En quelques Maisons de plaisance,
Dont il a grande déplaisance,
Et des quantités de chagrins.
Car, à deux cent mille Florins,
Le susdit Dommage se monte,
Selon qu’il en a fait le compte.
Quoi qu’il soit de ce Calcul-ci,
Je ne m’en mets pas en souci :
Mais l’autre point, Tromp, ou Trompe,
Peut-être, s’abuse, et je trompe.

-Puis :

Or si les Hollandais ont ce grand Champion,
Qui se promet ainsi, sur l’Onde,
De nous donner le Pion,
Ils n’en ont point sur terre, ou le Ciel me confonde,
Qui fasse ainsi le Fanfaron.
Nul encor, du moins, que je sache,
N’a parlé tout haut, sur ce ton,
Et s’il en est un, il se cache.
Mais, aussi, quel Audacieux.
S’il ne l’était outre mesure,
Oserait, de par tous les Dieux,
Dire que merveille il fera,
Et, bref, qu’il nous rembarrera ?
Nous voyant des Gens, deux cents mille,
Dont chacun des mieux, agira,
Et des Généraux du haut style,
De qui chacun, morbleu, d’un franc Mars tranchera,
Aussi voit-on que, sans refuges,
Les Belges n’ayant nul Héros,
Grand ni petit, menu ni gros,
Se noient dedans les Déluges
De leurs Écluses, vitement,
De la terreur qu’ils ont, voyant notre Armement.
Mais d’où vient qu’aussi, dans Bruxelles,
On témoigne un pareil souci,
Et que les Espagnols, par des transes mortelles,
Lâchent leurs Écluses, aussi ?
Ah ! c’est vraiment, qu’ils se sentent coupables
De l’Affaire de Charleroi
Hé pourquoi, donc, bon Dieu, pourquoi ;
Faire des Attentats semblables,
Et se brouiller avec un puissant ROI ?
Mais s’ils se sont fait une Affaire,
Je ne puis sur ce, que leur faire,
Non par ma foi.
Hé que ferais-je, je vous prie,
Quand même un ROI quitte la Garantie,
Voyant que c’est la Vérité
Qu’ils ont violé le Traité
D’Aix-la-Chapelle, en un Article,
Par l’Attaque de Charleroi,
Faute de prendre une bonne Besicle,
Pour voir ce manquement de Foi.
Oui, le ROI de la Grand Bretagne,
A dit aux Ministres d’Espagne,
Qu’il reconnaît l’infraction,
Et qu’il est hors de Garantie,
Quoi que fasse LOUIS, la Royale Partie,
Pour en avoir la satisfaction.
Ce LOUIS, ce Roi magnanime
Qu’au Champ de Mars, la belle Gloire anime,
A passé de Courtrai, vers Deins,
Avec Monsieur, son Frère unique :
Et, de ses belliqueux Desseins,
Nous apprendrons bientôt, quelque effet authentique.

-Des nouvelles des autres membres de la famille royale . La reine tout d'abord :

Cependant, la REINE a tourné,
Afin d’y séjourner, du côté de Tournai.

-Puis le dauphin :

Dans notre Saint Germain en Laye,
Le Dauphin si charmant,
Chasse, étudie, est d’humeur gaie,
Selon son beau Tempérament,
Que Renaudot, son premier Hypocrate,
A qui Dieu sauve foie et rate,
Gouverne aussi, très dignement.
Il le purgea dernièrement,
Par précaution nécessaire,
Pour prévenir fort prudemment,
Certain mal populaire.

-Ensuite, il est question de Madame :

Madame est à S. Clou, dans son neuvième mois
D’une très heureuse Grossesse,
Dont l’on attend un beau Duc de Valois,
Pour son Chef-d’œuvre, O Dieux quelle allégresse.

-Et pour finir les nouvelles mondaines, de Mademoiselle :

Mademoiselle audit Saint Clou,
Où les Cascades font glou-glou,
Fut, avant-hier confirmée
Par le grand Prélat de Paris,
Qui, ce chante la Renommée,
Lui fit un Discours des mieux pris,
Et qui, des Assistants, ravit tous les Esprits.

-Celle-ci a d'ailleurs demandé des actions de grâces pour soutenir le roi dans sa campagne en Hollande. Ainsi :

Par son ordre, ici, les Prières
Se font en tous lieux, pour le ROI
Et lui-même en a fait les saints préliminaires,
En son Pontifical arroi,
Présents, maintes Gens à hauts Titres,
Et d’une éminente Vertu,
Dont plusieurs, mêmes, ont des Mytres,
Qu’il traita, bouche que veux-tu.

-Un petit ajout concernant le duc de Navailles nous renvoie sur le front, mais en Alsace cette fois-ci :

Voilà, vraiment, bien des nouvelles,
C’en est de toutes les façons,
Desquelles voulez-vous, desquelles ?
Mais ici, Musette, ajoutons
Que Monsieur le Duc de Navailles,
Expert en Sièges, et Batailles,
Est, dans l’Alsace, allé commander l’Ost du Roi :
Ayant mené son Fils unique,
Pour le styler en son Emploi,
Car ce jeune Marquis a le cœur tout bellique.

-Le Germanicus de Boursault est sur scène, au théâtre du Marais. Notre gazetier l'annonce sans plus de détail : il n'a pas encore assisté à la représentation.

Je voudrais bien parler du Grand Germanicus,
Qu’à présent, au Marais, l’on joue,
Mais ne l’ayant pas vu, j’avoue
Que mes efforts sont superflus.
J’en entends conter des merveilles,
Tant de la Pièce, que du Jeu,
Mais je n’en puis, pourtant, vous dire que ce peu,
Si je n’ai, pour témoins, mes yeux et mes oreilles.

Lettre du 3 juin 1673, par Robinet.

-Robinet annonce ce qui sera l'objet de son propos : de jolies choses entendues et vues dans les lieux de spectacles. Ainsi :

Moi, simple Historique Écrivain,
De qui Saint Charle est le Parrain
Dans les Cieux, et non sur la Terre,
Moi, dis-je, donc, Charle, et non Pierre,
Je vais, aujourd’hui, Samedi,
Du matin, jusques à midi,
Travailler à mon ordinaire,
A mon Épître circulaire,
Où j’ai maintes nouvelletés,
A narrer de tous les côtés.

Mais je veux d’abord, que ma Veine,
Que je sens de Vers assez pleine,
Pour ne pas sitôt se tarir,
M’en fournisse, pour discourir
De belles choses que j’ai vues,
Et, pareillement entendues,
Avec un plaisir singulier,
Le Dimanche, et Mardi dernier,
En la Royale Académique
De Musique, ma chère amie,
Et sur la Scène du Marais,
Où l’on fait, à présent, Florès.

-Vient enfin le compte-rendu du Germanicus de Boursault, annoncé à la précédente lettre :

Sur ladite Scène ou Théâtre,
Sans que la vérité je plâtre,
Que j’essaie à dire toujours,
J’ai vu, Dimanche, les Amours
De Germanicus, qui, dans Rome,
Fut regardé comme un grand Homme :
Et, dans ces Amours, bien traités,
Il m’a paru force beautés
D’Acte, en Acte, et de Scène en Scène,
Qui partent d’une bonne Veine,
Ainsi qu’est celle de Boursaut,
Qui, là, le prend d’un style haut,
Et couche même de tendresses
A toucher nos belles Tigresses.

Certe, il s’est, au dire de Gens,
Qui sont des plus intelligents,
Surpassé dedans ce Poème,
N’ayant encor rien fait de même,
Et comme j’étais près d’iceux,
Je ne saurais discourir mieux,
De son dit Dramatique Ouvrage,
Qu’en rapportant leur témoignage,
En véridique Historien,
Qui, des choses, n’altère rien.

Quant aux Acteurs, quant aux Actrices,
J’assure Lecteurs, et Lectrices,
Qu’on ne saurait, sans les flatter,
Mieux jouer, mieux exécuter.

La Dupin à taille Poupine,
Y fait le rôle d’Agrippine,
D’une si charmante façon,
Qu’elle prend à son hameçon,
Les cœurs de tous ceux qui la voient,
Et qui, si bien déclamer, l’oient,
Soit qu’elle parle avec Drusus,
Pison, ou bien, Germanicus,
Qui tous trois sentent, dans leur âme,
Pour elle, l’amoureuse flamme.

Le premier est représenté,
Par Destricher, en vérité,
Autant bien qu’on le puisse dire,
L’on ne saurait en faux, s’inscrire,
Touchant ce que j’avance là,
Et tout chacun le louait là,
Comme un Acteur de haute lisse.

Pison, lequel, dans cette Lice,
Par malheur, trouve son cercueil,
Est désigné par de Verneuil,
Lequel soutient ce caractère,
Aussi de très bonne manière,

Germanicus, par Douvilliers,
Pourvu de Talents singuliers,
Pour s’acquitter du plus beau Rôle,
Est, croyez m’en, sur ma parole,
Représenté très dignement !
Et j’ose ajouter mêmement,
Sans que, par là, rien je contrôle,
Qu’encore que le susdit Rôle
Ne semble pas l’un des plus forts
Distribués à ses Consorts,
Il sait, néanmoins, comme un Maître,
Le faire tout autant paraître.

Je dois, encor, marquer ici,
Qu’illec, une Livie, aussi,
Est, par Mad’moiselle Charlotte,
Non pas, je veux dire Marote,
Représentée, il est certain,
D’un air spirituel, et fin.

Ne faut pas non plus que j’oublie
Qu’aussi le Sieur de Rosélie,
Y ravit, en habile Acteur,
Par un beau Récit, l’Auditeur :

Et qu’enfin, l’Actrice nouvelle
Qui Mad’moiselle Guyot s’appelle,
Encor qu’elle ait peu d’emploi là,
S’entend dans cette Pièce-là,
Ne laisse pas d’y fort paraître,
Et de faire aisément connaître,
Qu’elle a l’air, l’esprit, et la voix
Pour remplir les plus beaux Emplois
Qu’au Théâtre, l’on distribue.
De tant de grâce elle est pourvue,
Que, partout, elle a fait grand bruit,
Et l’un de mes Amis m’a dit
Qu’il fut exprès, en conscience,
Pour la voir, huit jours à Valence.
Mais, passons vite, au grand Faubourg,
Et parlons, enfin, à son tour,
De la Royale Académie,
Consacrée à Dame Uranie.

-Suit le récit de la représentation de Cadmus et Hermione, de Quinault.

Mais qu’entre prends-je ? C’est abus,
Oui, oui, par Monseigneur Phébus.
Hé ! le moyen d’ici, déduire,
Ce dont, à peine, peut instruire
Un livre entier qu’exprès, l’on vent,
Sur ce qu’on voit, et qu’on entend
Dessus cette Scène admirable,
Ou, pour mieux dire, incomparable.
Que le Prologue en est pompeux,
Où le plus grand Astre des Cieux,
Paraît comme au sortir de l’Onde,
Et de sa lumière si blonde,
Éclaire, enfin, tout l’Horizon,
Si que l’on dirait, tout de bon,
Que c’est le Soleil en Personne,
Tel que quand le Jour il redonne !

Comment parler des Changements
Que l’on y voit à tous moments,
Et des Vols de mainte Machine,
Qu’il semble que quelque autre Alcine
Fasse, à baguette, naître là ?

Comment parler, outre cela,
De cette belle Tragédie
Par le tendre Quinault, ourdie,
Nommée Hermione, et Cadmus ?
Ah ! mes Vers demeurent camus
Sur une si grande matière,
Et trop vaste est cette carrière.

Comment parler de ces Ballets,
Demi-sérieux et follets ?
De tant de diverses Entrées,
Toutes dignes d’être admirées ?
Comment parler de ces Concerts,
Si grands, si doux, et si divers ?
De cette aimable Symphonie,
Sans nul brin de cacophonie ?
De tous les miracles, enfin,
Dont ce grand Spectacle est tout plein,
Et dûs à l’Amphion, Baptiste,
Comme à l’excellent Machiniste
Vigarani ? L’on ne le peut.
En vain, ma Musette le veut,
De bonne fois, cela la passe :
Si bien qu’en action de grâce
Des trois places que j’eus gratis,
Chacune de demi Louis,
Outre une que de ma monnaie,
Je payé, certe, avecque joie,
Pour ne pas fouler ces Messieurs
Les illustres Opérateurs,
Je ne puis autre chose mettre
En la présente Épître en Mètre,
De leur Opéra merveilleux,
Sinon qu’il faut, dessus les Lieux,
Porter ses Yeux, et ses Oreilles,
Pour en bien savoir les merveilles.

Mais j’ai déjà fait les deux tiers
De cette dite Lettre en Vers,
Sans avoir touché les Nouvelles :
Ça, donc, quelqu’une des plus belles.

-Après les nouvelles d'ordre dramatique, Robinet passe à l'actualité guerrière. Ainsi :

Notre Victorieux LOUIS,
Des Hollandais, court le Pays,
Comme un Conquérant, comme un Maître,
Qui, dessous le Joug, les va mettre :
Et sa Marche, dont nul ne sait,
Que Lui, le but, et le secret.
Partout, leur donne de l’Ombrage,
Et leur fait redouter l’Orage.

Malgré leurs Forts, et leurs Remparts,
Qu’ils redoublent de toutes parts,
La Fièvre quartaine les serre,
Avant qu’un Siège les enserre ;
Et, jamais, l’on ne vit des Gens,
Dedans les Cas les plus urgents,
Avoir, d’une sorte pareille,
Comme on dit, la Puce à l’oreille.

Or, dans ce pitoyable état,
Pour ressource, et pour coup d’État,
Ils bouleversent, de leurs Villes,
Les Faubourgs et les Domiciles,
Et se noient de désespoir :
De sorte, comme on le peut voir,
Qu’ils nous prêtent leur assistance,
Pour avancer notre vengeance.

-Quelques détails supplémentaires sont donnés sur le lieu du campement royal :

Le ROI, vigilant comme il faut,
A passé la Lys, et l’Escaut,
Et continuant sa carrière,
Vint, sur la dernière Rivière,
Se camper à Gaure, tout gayn
Le vingt et neuf du mois de Mai,
En faisant trembler, de plus belle,
Ce dit-on, Maastricht, et Bruxelles.

-Quant à Monsieur, il fait aussi sa partie. Ainsi :

Monsieur, aussi, tout martial,
De Bruge, a passé le Canal,
Avec un fort beau Corps d’Armée,
Si bien, par ce Prince, animée,
Qu’avec ardeur, elle agira,
Par tout où l’on désirera :
Et, comme on vient de me l’écrire,
Il a rejoint notre Grand Sire,
Au Camp de Gaare, ci-dessus,
Et, Lecteur je n’en sais pas plus.
Je ne sais point vers quelle Place,
(Ou jamais, je n’aille au Parnasse)
On a dessein de s’arrêter,
Et par un Siège, se poster.
Il n’est, ici, qu’un mot qui serve,
C’est un Secret que se réserve,
In Petto, le très sage Roi,
Et qu’aucun ne sait, que je crois.

-Relation à laquelle, Robinet ajoute une petite précision :

On m’a dit, néanmoins, qu’un Comte,
Dont cent gentillesses, l’on conte,
Et toutes de cœur, et d’esprit,
A remis un certain Écrit
En main de tierce Personne,
Pour la rendre au Porte-Couronne,
Au premier Siège, qu’il fera !
Où sa Majesté connaîtra
Qu’il a le don de Prophétie,
Et quoi que rien on ne publie,
Des belliqueux Desseins qu’Elle a,
Il les sait tous, et par de là.
Si curiosité vous presse,
La permission je vous laisse
De l’aller, vite, consulter,
Sans du tout, m’en inquiéter,
Je vais, Moi, finir mon Épitre,
Par tout le fin dernier Chapitre.

-Et pour finir, comme très souvent, une historiette, de mari, de femme et de tromperie :

Je ne sais ce qu’on m’a conté
D’une Fête qui fut troublée
En un Lieu de cette Cité,
Où, de deux, était l’Assemblée,
S’entend de deux certains Amants,
De qui les doux embrassements
Mettaient un Époux en cervelle.
Un jour, donc, qu’ils pensaient tous deux,
Panacher son Front de plus belle,
Par l’exercice de leurs Feux,
Le croyant fort loin de la ville,
Il revint, par malheur, pour eux,
Subitement, à domicile.

Une Servante étant au guet,
Stylée au Métier, tout à fait,
N’eut pas aperçu le bonhomme,
Qu’au Couple, alors, tout stupéfait,
Elle en donne l’avis en somme.

L’Amant, surtout, bien interdit,
Ne sachant, ma foi de Dieu, comme
Se tirer d’embarras, se cache sous le lit.

Cependant, comme on devait faire,
Entre ces Amants, chère entière,
Le Rôtisseur, le Pâtissier,
Avaient apprêté leur affaire,
Et s’en allaient tout envoyer :
Mais on fut prestement leur dire
Ne bougez. Quel encombrier !
O qu’aimer est un doux martyre,
Mais non quand on se voit ainsi contrarier.
Je n’en ai pas su davantage,
Et je suis au bout de ma page.

Je date, donc, du trois Juin,
Où le Pinçon fait, tuin, tuin, tuin, tuin.

-Dernière minute : Madame, dont on avait précédemment mentionné la grossesse, vient d'accoucher. Ainsi :

APOSTILLE.

J’apprends en achevant mon œuvre,
Que Madame à S. Clou, vient suivant nos souhaits,
De mettre au jour, pour son Chef-d’œuvre,
Un beau Prince des plus complets.
O que cette Action est belle !
Ah ! mes Vers suivez les courriers
Qui s’en vont à Monsieur, porter cette Nouvelle,
Quel beau Myrte Madame a joint à ses Lauriers !

Lettre du 10 juin 1673, par Robinet.

-Cette gazette, tout comme l'événement annoncé dans la précédente et les propos de son auteur dans le prologue qui suit le laissent deviner, sera consacrée à l'auguste naissance. Ainsi :

Ma Muse, il se fait, déjà, tard,
Ma Muse, je sais, d’autre part,
Surmonté du trop de matière
De mon Épître gazetière

Ma Muse, enfin, à bon escient,
Je me sens tout impatient
De parler des Faits de Madame,
Et d’en parler en haute gamme.

Çà, donc, çà, sans perdre un moment,
A préluder plus longuement,
Commençons, vite, notre Épître,
Et, mêmes, par ce beau Chapitre :
Qui doit être (bien entendu)
Beaucoup, plus au long, étendu
Dans la propre Écriture nôtre,
Que dans celle de pas un autre,
Puisque comme on le sait très bien,
Nous sommes de Monsieur, un peu, l’Historien.

-Tout commence donc par les prémices de cette naissance : le travail et les douleurs de l'enfantement. Ainsi :

Cette illustre et belle Allemande,
Dont la Tige, et l’Âme est si grande,
Ayant, le dernier Vendredi,
A sept heures, après-midi,
Senti les douleurs de Tranchée,
Fut heureusement accouchée,
Après avoir, d’un cœur dévot,
Diverses fois invoqué Goth,
Qui, dans sa langue signifie,
(S’il est besoin que je le die)
Le Seigneur qu’on appelle DIEU,
En toute langue, et dans tout Lieu,
De cette sorte, en quatre Lettres,
Soit dans la Prose, ou dans les Mètres.

A neuf heures, tout juste, un quart,
Et sept minutes, non plus tard,
Ni plus tôt, Elle mit au Monde,
Le Fruit de sa Flamme féconde,
Mais Fruit si brillant, et si beau,
Qu’on en peut faire le Tableau
Sans nulle erreur, de l’Amour même,
Car on dirait que c’est lui-même.
Ce Fruit qui rend notre espoir plein,
Est du vrai Genre masculin.
C’est, pour parler plus franc, un Prince
Vigoureux, et sans rien de mince,
C’est, enfin un Duc de Valois,
Qu’on a souhaité tant de fois :
Et que sa bien heureuse Mère,
A qui sa Naissance est si chère,
Croyant mourir dans le moment
Des douleurs de l’Enfantement,
Désira, de toute son Âme,
Laisser, pour gage de sa Flamme,
Au Grand Philippes, son Époux,
A qui, certe, il sera bien doux.

Ladite admirable Accouchée,
De mourir, n’était point fâchée,
Pourvu, disait-elle, qu’un Fils,
Pût consoler, dans ses soucis,
Sa noble Moitié Conjugale,
S’entend, son Altesse Royale.

Mais Goth qu’Elle invoqua des mieux,
Goth passa ses souhaits pieux,
Donnant à son Âme ravie,
Un Prince, et conservant sa vie.

-C'est alors que les réjouissances débutèrent :

Ce furent deux amples sujets,
A force Gens d’être fort gais.

Tout Saint Cloud, fut rempli de joie,
On la vit briller par la voie
De cent et cent Feux des plus clairs,
Et sur la Terre, et dans les Airs,
Où des tas de belles Fusées
Prirent, aussitôt, leurs visées.

Les Cascades de ce beau Lieu,
Parurent, aussi, tout en feu,
Par les lumières mélangées,
Et là, de tous côtés, rangées,
Si bien que ces deux Eléments,
Produisaient des effets charmants,
Alors, par leur belle harmonie,
Nonobstant leur Antipathie.

-Elles se poursuivirent dans le sein de l’Église - par des actions de grâce :

Or, avant cette gaieté,
Le saint Te Deum fut chanté,
Comme de raison, sans nul doute :
Et faut, seulement, que j’ajoute
Que le Prélat Myrté du Mans,
Prélat fort sage, et de grand sens,
Commença de très bonne grâce,
Cette juste Action de Grâce.

Mademoiselle témoignant
Être bien aise, maintenant,
D’avoir un si ravissant Frère,
A ce Te Deum, fut belle erre,
Avec des Dames, quantité,
Toutes de haute qualité,
Et maintes, sans trop de Louanges,
Belles, presques, comme des Anges.

Ce fut dans le Temple sacré,
(Où DIEU des mieux est adoré)
Des Nonnes qu’on nomme Ursulines,
Nonnes, quasi, toutes Divines,
Que la Dévotion se fit,
Mais pour Saint Cloud, cela suffit.

Que dis-je, non mal je calcule,
En cet endroit de notre Bulle,
Comment, donc, hé quoi j’oublierais,
(O juste Ciel ! quel tort j’aurais !)
Que notre Dauphin, en Personne,
Ce cher Fils du Porte-Couronne,
Vint visiter, le lendemain,
Sa Tante, et son jeune Cousin.

Ah ! cela ne se peut pas taire.
Sachez, donc, Lecteur débonnaire,
Que ce digne Héritier des Lyse,
Y vint, ainsi, que je le dis :
Et qu’à la brillante Accouchée,
Alors, en beau Lit, bien couchée,
Il fit, tout à fait, joliment,
Sur le sujet, son Compliment.

-Après Saint Clou, c'est Paris qui fut touché par la joie :

Marquons, à présent, la Liesse
Qui parut, aussi, dans Lutèce, [Paris,]
En faveur dudit nouveau Né,
Et de celle qui l’a donné,
De notre charmante Madame.
Jamais, on ne vit, par mon âme,
Et j’en puis bien, ainsi, jurer,
Plus à la joie se livrer,
Que chacun fit en cette Ville :
Où l’on entendit, en beau style,
Dedans cette Exultation,
Louanger la digne Action,
Entièrement virile et mâle,
De sa belle Altesse Royale.

Plusieurs pour bien se signaler,
Voulurent leur zèle étaler,
Par des Feux, et par des Fontaines,
D’excellent jus bachique, pleines,
Et par des Boîtes, et Pétards,
Qui firent un vrai bruit de Mars.

Mais ils eurent de belle guise,
Sur ce, de Madame de Guise,
Princesse d’un suprême Rang,
L’Exemple magnifique, et grand.

Comme elle alla voir l’Accouchée,
La Joie, en son cœur, épanchée,
En fut si grande, à son retour,
Dans son Palais du Luxembourg,
Pour le présent, son Domicile,
L’un des notables de la Ville,
Que, le lendemain, vers la Nuit,
Elle éclata par le grand bruit
D’un merveilleux Feu d’Artifice,
Et par l’épanchement propice,
De je ne sais combien de vin,
Dont, si je suis un peu devin,
Plusieurs, pour mieux fêter la Fête,
S’ajustèrent un peu la Tête.

-Et dans Paris, c'est autour du Palais Royal que l'effervescence fut la plus grande :

Mais venons au Palais Royal,
C’est là, que d’un air sans égal,
Se manifesta l’Allégresse,
Et que le Peuple fit la presse,
Et, comme à l’envi, s’assembla,
De toutes parts, accourant là.

Ne doutez pas que les merveilles,
N’aient été là, nonpareilles,
Pour moi, je vous en suis Garant,
Puis, l’illustre Monsieur Boisfranc, [XXX]
Qui, (comme il est à tous notoire)
Aime le service et la gloire
De Monsieur, mon brillant Héros,
Dont il est bien digne de los,
Donna les ordres, c’est tout dire,
Oui, cela seul me doit suffire,
Pour convaincre que tout alla,
Sans doute, parfaitement, là,
Et d’une façon admirable,
Autant qu’à son Prince, honorable.

Joinville, aussi, le Contrôleur, [Contrôleur Général de l’Argenterie.]
S’acquitta, certe, avec chaleur,
Des ordres que je viens de dire,
Si qu’on n’y vit rien à redire :
Et Métayer, en bonne foi,
Et son Collègue, Sainte-Foy,
Tous deux Premiers Valets de Chambre, [De Monsieur]
Chez qui l’ont sent le Musc, et l’Ambre,
Prirent, encore, soin de tout,
De l’un jusques à l’autre bout,
Avecque les transports d’un zèle
Qui pouvait servir de Modèle,
Je vous le proteste, à tous ceux
Qui sont dans des Postes, comme eux.

Ce n’était, partout, que lumières,
Même jusques sur les Gouttières,
Si qu’en ce brillant Appareil,
L’on aurait dit que le Soleil,
Au point que l’Horizon il quitte,
Était là, venu chercher Gîte.

Ce n’était que Feux aériens,
Qui, sans compter les deux yeux miens,
En charmèrent infini nombre,
Tout ravis de voir, par eux, l’ombre
Bannie, en Terre, et dans les Cieux,
Comme au Midi plus radieux.

Ce n’était que des Harmonies,
Des Musiques, des Symphones :
Et les Violons de Monsieur,
Qui charmaient tout l’Intérieur,
Par l’orifice des Oreilles,
Firent des choses nompareilles.

Enfin, ce n’était que Festin,
Assaisonnés des meilleurs vins,
Qui, d’un Balcon, chose certaine,
Découlaient, par double Fontaine,
Dont chacun en Tasse, ou Godet,
Tant Vieillard que jeune Cadet,
Femme que Fille, et Garçon qu’Homme,
Buvaient, je vous l’assure, comme
Un Trou, criant à chaque fois,
Vive le beau Duc de Valois.

-Mais dans la Belgique, alors que le Louis le Grand est sous les murs de Bruxelles, ce ne sont qu'alarmes et inquiétudes. Louis pourtant en état de pouvoir prendre la ville, tourne ses armes vers Maastricht. Ainsi :

Jusques aux Portes de Bruxelles,
Où l’on en eut transes mortelles,
A paru notre Majesté,
Avec son Ost si redouté.

Les Habitants d’une âme émue,
Par lunettes à longue vue ;
Ayant bien lorgné cet Ost là,
A, peut-être, un mille de là,
Et composé de Troupes lestes,
Aux Hollandais un peu funestes,
Eurent un trouble nonpareil.
Aussitôt, ils tinrent Conseil,
Et Madame la Gouvernante, [La Comtesse de Monterey]
De son Époux, lors, Lieutenante,
(Car Lui, craignant quelques revers,
S’était sauvé dedans Anvers)
Envoya vite, à notre Sire,
Dom Emmanuel de la Lyre,
Lui faire offre, avec Compliments,
De Glace, et Rafraichissements,
Le priant d’éloigner ses Armes,
Qui causaient, illec, tant d’alarmes,
Et répandaient, partout, l’effroi,
Conduites par un si grand Roi.

Or, le Héros, couvert de gloire,
Encore que, dans sa Mémoire,
Il se souvînt de Charle-Roi,
Et qu’il put mettre en désarroi,
Par représailles, ce me semble,
Tous les beaux Pays-Bas, ensemble,
Se contenta de le pouvoir,
Et fit, à ces Bruxellois, voir
Qu’il savait, dans son avantage,
Fort bien modérer son courage.

Ainsi, ce Héros, sans égal,
Leur ayant fait peur, sans nul mal,
Vint au devers Maastricht, rabattre,
Pour l’assiéger, et pour l’abattre,
Et je tiens, ainsi, pour le sûr,
Qu’elle aura le Mal, et la Peur.

-De là, Robinet revient à Paris pour conclure sur une fête religieuse :

L’OCTAVE s’est, ici, passée,
S’entend, conclue, et commencée,
Certes, avecques les Honneurs
Dus au SEIGNEUR de tous Seigneurs.
Grands et Petits, montrant leur zèle,
Ont suivi l’éclatant Modèle
D’une Princesse, en Piété,
Non moins grande qu’en Qualité.

Je ne crains point qu’on m’en dédise,
Puisque c’est MADAME DE GUISE,
Qui lui fit faire un Reposoir
Le plus pompeux que l’on pût voir,
En son Palais, dessous le Dôme :
Et ce m’a dit, un nommé Côme,
L’y reçut, et l’accompagna
Jusqu’à la Paroisse de là. [S. Sulpice]

En diverses Places publiques,
On en vit de très magnifiques,
Y compris C’il du SIEUR LE BRUN,
Qui, jamais, n’a rien de commun.

Mais, sans que, sur rien, j’enchérisse,
Le Reposoir du SIEUR MORISSE, [rue Aubry Boucher]
Était, aussi, l’un des plus beaux.
Que de Raretés ! de Tableaux !
Que ceux de VILQUIN Peintre illustre,
Sur tous, y donnaient un beau lustre !

Mais je ne puis, en vérité,
De cette grand’ Solennité,
Terminer le dévot Chapitre,
Dussé-je allonger mon Épître,
Encore de cinq ou six vers,
Voire, tourner sur le revers,
Sans y marquer que DOM IEROSME, [Feuillant.]
Qui parle comme un Chrysostome,
A fait, pendant tous les huit jours,
A SAINT ROCH, d’excellents Discours,
Dont il mérite los et gloire,
Au dire de tout l’Auditoire.

Lettre du 1er juillet 1673, par Robinet.

-Louanges en l'honneur de Philippe, pour le soutien qu'il apporte au roi son frère dans la campagne de Hollande. Ainsi :

Charmant Moissonneur de Laurier,
Illustre Héros de ma Muse,
Philippes, tout à fait, Guerrier,
Il ne faut pas qu’ici, beaucoup, je vous amuse.

Aller au Bivouac, toute nuit,
Vous promener dans la Tranchée,
Agir et de jour, et de nuit,
Où l’appas de la Gloire a votre Âme alléchée.

Accompagner le GRAND LOUIS,
Dans ses Fatigues immortelles,
Faire des Exploits inouïs,
Comme ce Potentat sans aucuns parallèles.

C’est là, c’est là, tout votre Emploi,
Et vous faire un long Préambule,
N’est pas vous plaire, que je crois,
Sans, donc, plus discourir, je vais faire ma Bulle.

-Le siège de Maastricht, avec ses moments de gloire, d'exaltation et de tragédie :

Vous à qui, coutumièrement,
Après avoir fait compliment
A sadite Royale Altesse,
Mes discours narratifs, j’adresse,
Lecteurs, de tout genre, et tout rang,
Pour nouvelles je vous apprend,
Qu’on a par Tranchée, et par Sape,
(Façon dont Villes l’on attrape)
Si bien vers Maastricht, avancé,
Et notre grand Siège poussé,
Que la Nuit du vingt-quatrième, [Juin.]
Avec une vigueur extrême,
On attaqua, ma foi de Dieu,
La Contrescarpe dudit Lieu,
Avec, aussi, la Demi-Lune,
Ne faisant, lors, nul clair de Lune,
Qu’on n’avait pas, non plus, besoin,
D’avoir en tel cas, pour témoin,
De Montmouth, Duc vaillantissime,
Comme de Sang illustrissime,
Et là, Lieutenant général,
Donna dans ce Choc martial,
Avec deux Régiments, à Droite, [Le Régiment du Roi. Soutenu par celui d’Alsace]
De façon verte, autant qu’adroite,
Ayant pour son Aide de Camp,
Le Sieur de Montfort, qui l’entend :
Et Montal, le belliqueux Comte,
Dont cent prouesses, l’on raconte,
Donna par la Gauche, vraiment,
Avec le Dauphin Régiment,
Commandé par une Personne
Que des mieux, inspire Bellonne,
Savoir le Marquis Beringhan,
Qui n’est, nullement, arrogant,
Ains, très civil, je le proteste,
Mais tout plein de courage, au reste.

Ce Régiment était, dit-on,
Joint par un autre Bataillon :
Et quelques deux cent Mousquetaires,
Qu’on si braves Militaires,
Furent détachés des deux Corps,
Sous un Brigadier des plus forts, [Le Sr de Montbron]
Pour soutenir, en cet Orage,
Ceux à qui faudrait le Courage.

Mais, sûrement, nul n’en manqua,
Chacun, dignement, attaqua,
Et fit, en un mot, des merveilles,
Que l’on peut dire nonpareilles.

Les Attaqués mirent leurs soins,
A ne montrer, aussi, pas moins,
De bravoure en leur Défensive,
Pour repousser notre Offensive,
Et conserver ces Postes-là,
Leur Salut dépendant de là.

Leur grosse et mince Artillerie,
Le Canon, l’Escopèterie,
Et les Fourneaux firent beau jeu :
Mais tout cela, par la morbleu,
Ne fit que de l’eau toute claire :
Car, par une noble Colère,
Les Nôtres sans plus barguigner,
Se voyant, ainsi, chicaner,
Se lancèrent dans les Ouvrages,
En vrais Lions, par leurs Courages :
Et là, tous l’épée à la main,
Y passèrent au Fil, soudain,
Tous ceux qu’illec, ils rencontrèrent,
Et qui, surtout, s’opiniâtrèrent,
A vouloir, encor, avec eux,
Trancher de Preux, et Belliqueux.

Entre nos Braves plus insignes,
Qui des plus grands Vers, seraient dignes,
Au lieu de ces miens vermisseaux,
Faits à la hâte, et bien peu beaux,
Est remarquable un jeune Page,
Également, vaillant et sage,
Qui donnant, l’Épée à la main,
Borna sur le Champ, le Destin
D’un des Officiers de la Place,
Qu’il rencontra là, face, à face,
En blessa, même, un autre, encor,
Qui prenait un peu trop, l’essor.

Ce Page, après telle Bravoure,
De qui le bruit, partout, doit courre,
Pour mieux crier Vittoria,
Rapporta de C’il qu’il tua
Le Sabre de trempe mortelle,
Dont le Défunt, par trop de zèle,
Dessus sa vie avait voulu
Jeter un fâcheux Dévolu.

Mais, Lecteurs, revenons de grâce,
Encores à ceux de la Place.

Comme il se croyaient mal battus,
Ces Gens qui paraissent têtus,
Vinrent renouer la Partie,
Par une virile Sortie
Qu’ils firent dès le lendemain,
Ayant tous pris un doigt de vin,
Ou bien de quelque autre breuvage,
Qui remit si bien leur courage,
Qu’ils remontèrent prestement,
Sur leur Bête, Id est, autrement,
Dessus leur belle Demi-Lune.
Mais quoi ! la Déesse Fortune
Leur en fit, bonne foi, bientôt ;
Derechef, faire un piteux saut,
Par la Bravoure de ce Prince,
Qui, je pense, n’a rien de mince,
Ni rien de fade, ni de mout,
Le dessus dit Duc de Montmouth.

Ce Prince là, comme un Alcide,
Emporté d’un transport rapide,
Intrépidement, les brusqua,
Fort fièrement, les attaqua :
Et mainte Trame en fut coupée,
Par le tranchant de son Epée,
Suivi de vingt et sept Anglais,
Et d’autant de nos preux Français.

D’Artagnan, Brave à toute outrance,
Craignant qu’une telle Vaillance,
Au Duc, ne causât du méchef,
Et nous fit perdre un si grand Chef,
Voulut aller prendre sa place,
Par une généreuse audace,
En tête de ces Champions,
Vaillants comme des Scipions,
Ci-devant dits, les Mousquetaires,
Dont, auraient peur, des Janissaires.

Il fit merveilles avec eux,
Et les Ennemis plus fougueux,
Furent, par lui, mis en déroute :
Mais l’un de ces Plombs qu’on redoute,
Conduit par le Sort envieux
De son Exploit si glorieux,
Le vint planter droit dans sa gorge :
Et la Parque qui fait son orge,
D’importance, dans ces Lieux-là,
Traîtreusement, l’abattit là,
Dudit Destin, peu légitime,
Le recevant pour sa Victime.

Au reste, ce bouri Destin,
Ne put pas empêcher, enfin,
Que nous n’eussions la Demi-Lune
Quoi que, de façon peu commune,
En fulminant le Gouverneur :
Qui, pour conserver son Honneur,
Vint, avec une grande Suite,
De ses Gens, arrêter la fuite,
L’Épée et Pistolet en main,
Effort, pourtant, qui fut très vain.

Or, de quelque autre Ouvrage à Cornes,
Pour rendre son dépit sans bornes,
On devait, non à petit bruit,
La Nuit du vingt sept, au vingt huit,
Faire, encore, l’Attaque importante,
Malgré ses Fourneaux qu’on évente
Des Gens que nos Assiégeants ont,
Lesquels comme des Taupes vont,
De tous côtés, fouiller la Terre,
Allant les découvrir belle erre,
Si que ces Fourneaux souterrains,
Aux Assiégés, demeurent vains.

Après d’autres Préliminaires,
Qui ne sont pas moins nécessaires,
Pour maîtriser tous les Dehors,
On saisira la Place au Corps,
Et puis, comme l’on peut l’entendre,
(Fariau, s’en puisse-t-il pendre,
De noir chagrin, avec ses Gens)
Les François entreront Léans.

Déjà, la Porte de Bruxelles,
Et les Défenses les plus belles,
De cette Place étaient à bas,
Par les coups, faisant grand fracas,
De notre grosse Artillerie,
Qui tonne avec plus de furie,
Que la Foudre, je vous promets,
Par les beaux soins du Sieur du Mets,
Qui là, comme il faut, la commande,
N’étant point d’Homme qui l’entende,
Sans le flatter, comme il l’entend,
Dont le Roi paraît très content.

-Le roi lui-même s'est montré au plus près du combat, s'exposant, comme le dit Robinet, aux dangers de tout champ de bataille. Ainsi :

Ce grand Roi, ce vrai Dieu visible,
Rare Portrait de l’Invisible,
Est l’Âme de ce Siège-là,
Et l’on peut bien dire cela.

C’est Lui, l’Honneur de la Couronne,
Qui s’en va, partout, en Personne,
Porter ses ordres, et ses soins,
Et cinquante mille Témoins,
Qu’il en a là, dessous les Armes,
Ne sauraient pas voir sans alarmes,
Les Périls où ce Dieu-donné,
Des plus hautes Vertus, orné,
Sans nulle peur, pourtant, s’expose,
Si bien qu’en fait, ici, je pose,
Que ce Siège laborieux,
Est son Chef-d’œuvre glorieux.

-Quant à Monsieur, sa rusticité et sa fortitude ont émerveillé :

Monsieur qu’aisément, on remarque,
Pour digne Germain du Monarque,
Par sa noble Intrépidité,
Son Infatigabilité,
Son Instinct pour la belle Gloire,
Et ses Transports pour la Victoire,
Le seconde, en tout, de son mieux.
Castor, et Pollux, dans les Cieux,
Ne sont pas plus unis ensemble :
Et ces Dieux-là, comme il me semble,
Ne présagent pas mieux la Paix,
Aux Nautoniers, par leurs aspects,
Que ceux-ci présagent la guerre,
Aux Hollandais, dessus leur Terre,
Lorsqu’avec tant de Combattants,
Ils leurs paraissent au Printemps,
Et l’on en juge par la Suite,
Sans user ici, de redite.

-La reine, pour sa part, est active par la prière :

Notre auguste REINE à Tournai,
A, sans cesse, le cœur tourné,
Devers le Ciel, par ses Prières,
Pour, sur les Actions guerrières,
De ce Grand Potentat des Lys,
Attirer ses soins très bénis :
Et Dieu sait ce que peut le zèle
D’une Âme si sainte, et si belle.

-Robinet ajoute quelques nouvelles du dauphin :

Notre charmant Dauphin, je crois,
Et pour la REINE, et pour le ROI,
Par les soupirs de son cœur tendre,
Ne fait pas moins ses vœux entendre,
Dans le Ciel, et Dieu sait aussi,
Ce que peut l’Amoureux souci
D’un Prince, sans trop de louanges,
Aussi beau que l’un de ses Anges.

-Le secours du ciel viendra aussi des dévotions de Madame :

Madame, encor, de tout son cœur ;
En fait tout autant, pour Monsieur,
Et mêmement Mademoiselle,
Car je connais très bien leur zèle :
Et Dieu sait, sans doute, Dieu sait
En fin finale, ce que fait
Un seul élan de ces Princesses,
De ces deux Royales Altesses.

Alexandre-Louis de Bourbon, duc de Valois, fils de Monsieur, encore en bas âge, a aussi doit à sa mention dans cette lettre. Ainsi :

Monsieur le beau Duc de Valois,
Qui n’ayant presque, encor, qu’un mois,
Simplement, à merveille, tête,
Et, de ses deux Sœurs, la Cadette, [Mademoiselle de Valois,]
Qui n’a guère encor d’autres soins
Sinon de ses petits besoins,
Ne sauraient faire de Prières :
Mais leurs bons Anges Tutélaires,
Suppléent pour eux, et Dieu sait,
De leur ardeur quel est l’effet.

-Pour finir, Robinet unis ses propres prières à toutes celles précédemment citées :

Pour moi, me joignant à l’Église,
Avec cordiale franchise,
Je chante pour le Potentat,
Dévotement, l’Exaudiat,
Et je fais, aussi, ma Prière,
Pour Monsieur, son Unique Frère :
Et Dieu sait, le priant ainsi,
De que poids sont nos vœux aussi.

Lettre du 22 juillet 1673, par Robinet.

-Gloire à Philippe, qui comme son frère, fut victorieux à Maastricht, et que la fortune a gratifié d'un bel enfant :

Philippes, tout chargé de la noble Moisson
Que, dans les Champs de Mars, font tous ceux qu’il anime,
Jamais, on ne s’y prit de si belle façon,
Jamais, on n’y fit voir un cœur plus magnanime.

Jeune et brillant Guerrier, vous en feriez leçon
A plusieurs dont si haut, on &lève l’estime,
Et sans vous cajoler, je soutiens, tout de bon,
Que leur Nom de Héros, vous est plus légitime.

Ah ! vous êtes en tout, Frère Unique d’un Roi
Qui ne saurait, jamais, avoir d’égal à soi,
Et qui d’un seul Exploit, tous les Héros efface.

Mais Madame, en un Fils, aussi beau que l’Amour,
Mêle dans vos Lauriers, un Myrte qui les passe,
Et la Victoire a moins d’Appas qu’elle, à son tour.

-Philippe est rentré de Hollande mais Robinet regrette de n'avoir pu l'approcher : les festivités furent bien trop fréquentées pour cela. Ainsi :

Je vous aurais fait, en ma Langue,
Cette telle quelle Harangue,
Monsieur, et je vous le promets,
A Paris, dans votre Palais,
A votre charmante Arrivée :
Mais ma Musette fut privée
Du bonheur qu’elle prétendait,
Tant la Foule, illec, abondait,
Et de l’un, et de l’autre Sexe,
Notamment, de la noble Espèce,
S’entend de Dames et Seigneur,
Qui vous rendaient, lors, les honneurs
Dus à votre Royale Altesse :
Si que, dans cette illustre Presse,
Il ne fut pas en mon pouvoir
De me faire, onc, apercevoir,
Ni, comme on le peut bien comprendre,
Encor, moins de me faire entendre.
Rengainant, donc, mon compliment,
Je résolus fort joliment,
De le garder pour vous le mettre
Au Frontispice de ma Lettre,
Où vous l’agréerez, s’il vous plaît,
O charmant Prince, tel qu’il est,
Acceptant, par bonté propice,
Le bon Vouloir pour Sacrifice.
Car je voudrais, en bonne foi,
(En jurant ainsi, croyez-moi)
Vous offrir des Vers de Pindare :
Mais Apollon m’étant avare
Des Talents qu’il prodigue ailleurs,
Je n’en puis faire de meilleurs.

-Robinet souhaiterait aussi témoigner ses respects au roi :

Si j’étais auprès du Monarque,
Pour qui mon zèle se remarque,
Sans cesse, en ma Prose, et mes Vers,
Parlant de ses Exploits divers,
Je pourrais lui faire Apostrophe,
A peu près, de pareille Étoffe,
Sur sa Conquête de Mastricht,
Qui fait Capot, Pic, et Repic,
Le Belge, de haute importance.

Mais je m’en vais, en conscience,
Mettre pareillement, aussi,
Cette mienne Apostrophe, ici :
Et si, par bonheur, notre Lettre,
Se peut jusqu’en ses Mains, transmettre,
Ledit charmant Sire verra,
Et, par aventure, agréera,
Étant, tout à fait, débonnaire,
L’Hommage très humble, et sincère,
De mon Historique Clion,
Dont sa Gloire est la passion.

Quoi qu’il en soit, voici ce qu’elle
Chante, avecque beaucoup de zèle,
A nulle autre, ne le cédant,
Quant à ce zèle très ardent.

Grand Louis, c’est assez embrasser la Victoire,
C’est assez, avec elle, aller au Champs de Mars,
Pour cueillir des Lauriers, et vous couvrir de gloire,
Affronter, en tous lieux, les illustres Hasards.

Sous le Nom de Héros, plusieurs sont dans l’Histoire,
Et mêmes, élevés au-dessus des Césars,
Dont vos moindres Exploits font rougir la Mémoire,
Et mettent, sous vos pieds, les fameux Etendards.

En vingt jours, vous avez rempli votre Campagne,
Le Belge y perd Maastricht : et l’Empire, et l’Espagne,
Par sa Réduction, tremblent de tous côtés.

Mais qui, pour n’en trembler, est assez intrépide ?
Votre Victoire, enfin si forte, et si rapide,
Y va tout subjuguer, si vous ne l’arrêtez.

C’est ce qu’à l’auguste Personne
De notre grand Porte-Couronne,
Je dirais de même qu’ici,
N’est-il pas vrai, Lecteur, aussi ?

Car il est Maître de la Meuse,
Qu’il vient de rendre si fameuse,
Il l’est du Rhin, pareillement,
Pour peu, donc, très certainement,
Qu’il veuille pousser sa Victoire,
Par un fort beau Relief de Gloire,
On l’y verra conquérir tout,
De l’un jusques à l’autre bout.

De peur de telle contre fête,
Couchés moins de cœur que de tête,
Belges, Espagnols, Allemands,
Car, selon les miens sentiments,
Vous ferez plus par la Prudence,
Ici, que par notre Vaillance.

L’une ne ferait que jeter
Du souffre au feu, pour l’irriter,
Et loin de vous servir d’un Zeste,
Vous serait, seulement, funeste.

Mais l’autre, vous faisant prévoir
Le Bicêtre où vous pouvez choir,
En refusant les choses justes
A ce Vainqueur des plus augustes,
Vous ne les refuserez plus,
Par des faux fuyants superflus,
Ains en prenant la bonne route,
Vous les accorderez, sans doute,
A ce nonpareil Fils des Dieux,
Et tout, pour vous, en ira mieux.

-Mais le roi a retrouvé la Reine à Réthel et de là, tous les deux ont rejoint Nancy : Louis le Grand doit s'entretenir avec le duc de Lorraine.

A Rhétel, ayant joint la Reine,
Cette admirable Souveraine,
Qui l’attendait avec souci,
Il est allé droit à Nancy :
Où tenait sa Cour le Duc Charles,
Mais où, vrai comme je vous parle,
De longtemps, il ne la tiendra,
Ou grand changement adviendra,
Quoi qu’il médite dans sa Tête,
Pour remonter dessus sa Bête.

-Charles IV est en effet l'allié des Impériaux :

On dit qu’il poursuit ardemment
Le Capital Commandement
De l’Ost du Monarque de l’Aigle,
(Faisant toujours, ainsi, l’Espiègle)
Et des Troupes qui s’y joindront,
Que les Alliés enverront.

Or, comme un peu, l’on se défie
De sa vieille Philosophie,
Il offre, pour sa Caution,
Tous les Fonds d’argent, ce dit-on,
Qu’il a, dans des Banques diverses,
Jusques, mêmement chez les Perses.

Mais avecque cette Offre là,
Ici, l’on nous écrit de là,
De là, c’est-à-dire de Vienne,
Qu’on doute que rien, il obtienne.

Mais que ferait-il de si grand,
Cet illustre et fameux Errant,
Quand il régirait cette Armée,
Et qu’elle serait animée
Par ses seules impulsions ?
Sans doute, il a des Visions
Qui n’iraient pas comme il les pense :
Et l’Empereur, par sa Prudence,
Les choses examinera,
Et ne se déterminera
Qu’à ce qu’il jugera bon être,
Étant Sage pour le connaître.

-L'Electeur de Trèves aurait accueilli des troupes ennemies de la France -- avant de se raviser :

De Trèves, Monsieur l’Electeur,
Lequel avec quelque hauteur,
Avait, dans l’un de ses Villes,
Donné Quartiers, et Domiciles,
A des Troupes de l’Empereur,

Ayant reconnu son erreur,
(Du moins, vient-on de me le dire,
Et c’est ce qui me fait l’écrire,
Car je ne fus jamais devin)
A mis de l’eau dedans son vin,
Et renvoyé lesdites Troupes
En autre Lieu, manger leurs soupes.
S’il ne l’a fait, il m’est avis
Qu’il pourrait, vraiment, faire pis,
Et que, pour se tirer d’Affaire,
Au plutôt, il devrait le faire.

-A la suite du siège de Maastricht, Louis XIV divise son armée en différents corps qu'il envoie combattre au quatre coins de la Hollande. Ainsi :

Le Roi, de Viset, s’éloignant,
Comme je l’ai su maintenant,
Sépara sa puissante Armée,
Partout, à vaincre, accoutumée,
Et l’envoya deçà, de là,
Comme à propos, il lui sembla :
A savoir une part non mince,
Au Quartier de Monsieur le Prince,
Qui, toujours, du côté, d’Utrecht,
Tient les Ennemis, en échet,
Et l’autre au Prince de Turenne ;
Qui tient, de même, en grande peine,
Et dans un terrible chagrin,
Messieurs les Habitants du Rhin.

Ensuite, ce rare Monarque,
Où, des Dieux, maints traits, l’on remarque,
Comme étant fort près de leur Rang,
Vint camper auprès de Varran,
Puis vers un autre Poste encore,
Qui, si bien, je m’en rémore,
S’appelle Perver, en son Nom.

Là, sur un assez bruyant ton,
Juppin fit ouïr son Tonnerre,
Et laissa choir sa Fondre à terre,
Tout proche la Tante du Roi.

Plusieurs en eurent de l’effroi,
Ne jugeant pas de ce Mystère,
Mais la chose semble assez claire.

Sans dire que l’Antuiqité
Où régnait la Crédulité,
Ne voulut jamais, rien conclure
Du Feu du Ciel, qu’un bon Augure,
Ne voit-on pas qu’ici, Jupin
A voulu témoigner à plein,
Qu’à LOUIS, sa Foudre, il envoie
A celle fin qu’il en foudroie
A son gré, tous ses Ennemis,
Leurs déclarant qu’il est son Fils,
Et qu’en un mot, ce brillant Sire
Avec lui, partage l’Empire.

-Quelques détails supplémentaires sur ce fameux siège :

On m’écrit du Grand Andéli,
Par un Bulletin fort poli,
(Ce qui n’est pas une merveille ;
Car il vient du Cadet Corneille,
Qui n’écrit jamais, autrement,
En Prose, et Vers, que poliment)
Que pour faire une digne Fête
De la mémorable Conquête
Que, de Maastricht, a fait le Roi,
On y fit en guerrier arroi,
Attaquer une Ville feinte,
Et d’assez raisonnable enceinte,
Qui ce Maastricht représentait
Fortifié comme il était.

Ce fut, d’Andeli, la Jeunesse
Pleine de vigueur, et d’adresse,
Qui, divisée en deux Partis,
Des Commandants bien assortis,
Fit et l’Attaque, et la Défense,
Mais, à merveille, d’assurance,
Si que jamais rien ne s’est vu
Mieux attaqué, mieux défendu.

Auparavant le susdit Siège,
Dieu, par un juste Privilège,
Avait été remercié
Et dignement glorifié
Par le grand Cantique ordinaire,
Qui se chante en pareil Mystère,
Présent tout le Présidial,
Dont le Lieutenant Général,
Le Sieur la Tour, était en tête :
Et, pour bien accomplir la Fête,
Après l’Attaque ci-dessus,
On fit un Feu des mieux conçus,
Et ruisseler une Fontaine,
Du Jus Bachique, toute pleine,
Qui fut à Maint, un cher Régal :
Et les beaux Soins du Sieur du Val,
Avocat du Roi, très habille,
Et premier Echevin de Ville,
Réglèrent si bien tout cela,
Que du bel air, la chose alla.

-Une naissance a eu lieu dans une grande famille de la cour :

Un charmant Poupon vient de naître,
Dont il est aisé de connaître
D’un bout à l’autre, le Futur.
Car ressemblant à Père, et Mère,
Il aura, c’est un cas bien sûr,
Fortune, Esprit, Beauté, Lumière,
Et sera, dans son Caractère,
Un petit Des reaux, et Marion tout pur.

Pour les beautés, et les lumières,
On voit que ses Sœurs, et ses Frères,
Quoi qu’ils ne soient qu’à peine éclos,
Les Font, déjà, briller de façon nonpareille.
Ils disent des Sermons, et des Vers, à merveille :
Et l’on peut chanter à leur los,
L’ancien Proverbe, d’eux bien digne,
Qu’il sont Fils de Pécheurs, et qu’ils tiennent de Ligne.

Oublierais-je leur Tante ? non.
J’honore trop l’aimable Fille,
Tout est Esprit dans la Maison,
Et parmi les Appas, encor, en Elle il brille.
Elle parle, Elle écrit, de la belle façon,
Et je n’en dis pas trop Clion,
Quoi que j’estime tant cette heureuse Famille.

Lettre du 29 juillet 1673, par Robinet.

-Éloge usuel en début de lettre :

Prince, ayant l’Âme belle et sage,
Le Cœur débonnaire, et vaillant,
L’Esprit et sublime, et brillant,
Et toutes les Vertus qui sont du haut Etage.

Prince bienfaisant, et courtois,
A qui tous mes Encens je dois,
Ainsi qu’à mon Dieu tutélaire,

O Royale Altesse agréez
Ces Vermisseaux qui, pour vous plaire,
Viennent, tout fraîchement, d’être par moi, créés.

-Après des considérations sur la Pologne, les Turcs et les événements en Hongrie, il est question du Portugal :

De Lisbonne, l’on nous écrit
Que tout y plaît, que tout y rit,
Et tout y succède à merveille,
Par faveur du Ciel, sans pareille,
Au cher Régent de Portugal,
Et (par un Sort au sien égal)
Tout de même, à la belle Reine,
Avec laquelle Amour l’enchaîne,
Ah ! certes, agréablement,
En vertu du grand Sacrement.

Comme rien là, ne les empêche,
Ils ont, de la Chasse, et la Pêche
Depuis quelques mois, l’ébat pris,
Avecque les Jeux, et les Ris,
Dans une Maison de plaisance,
Tout à fait à leur bien séance,
Ledit Lisbonne avoisinant,
Et dedans son sein, contenant
Des Bois, Jardins, Etangs, Fontaines,
Du propre Apanage des Reines,
S’entend Reine du Portugal.
Ensuite, ce Couple Royal
A qui les Astres soient propices,
Est allé, pour d’autres Délices,
Prendre certains Bains renommés,
Les Bains de la Reine, nommés :
Et vous voyez de cette sorte,
Comment le Prince, et sa Consorte,
Qui n’ont que de mêmes désirs,
Passent de plaisirs, en plaisirs,
Sans oublier ceux qu’à leur âge,
On goûte avec tant d’avantage,
Plaisirs de nuit, plaisirs de jour,
Et qu’assaisonne, enfin, l’Amour,

-Le chevalier d'Harcourt, marin de sa majesté, Général des galères de Malte, est en route pour un expéditions contre les Turcs :

Comme chacun suivant sa pente,
S’adonne au Plaisir qui le tente,
Nous connaissons, de jour, en jour,
Que c’il du Chevalier d’Harcourt,
Le plus dominant dans son Âme
Toute de feu, toute de flamme,
Est d’aller éternellement,
Sur le maritime Elément,
Sans, presque, jamais, faire halte,
Avec les Galères de Malte,
Desquelles il est Général,
Faire quelque Exploit Martial,
Contre les Turquains de Turquie,
Oui, cher Lecteur, voilà sa vie.
Ainsi, donc, tout novissimé,
Ce Chevalier si renommé,
Donna la Chasse, en diligence,
A deux Galères d’importance,
Dont l’une portait, ce dit-on,
Une bonne part du Michon
Que les Îles de l’Archipel,
Par Tribut et rente annuelle,
Paient, non pas sans crève-cœur,
A la Porte du Grand Seigneur.

Or n’étant pas pour lors en chance,
Quoi qu’avec grande véhémence
Ces Galères il talonna,
Et, comme il faut, les canonna,
La Nuit, et certain autre chose,
Fut, par male fortune, cause,
Qu’après avoir agi beaucoup,
Il manqua, pour ce jour, son coup.

Mais ce malheur qu’il crut extrême,
Fut suivi d’un bonheur de même,
Je pense un jour ou deux après :
Car devant Rhode, allant exprès
Chercher la grande Caravane
De ladite Porte Ottomane,
Il la trouva, la combattit,
Et deux beaux Galions en prit
Avec trois ou quatre autres Voiles,
Chargés, vraiment, non pas de Toiles,
Mais d’argent, et d’autre Butin,
Qui valait bien le prendre, enfin
Comme il ne manqua pas de faire.
O le merveilleux militaire !

Dans le Pays des Hollandais,
On voit sur céance d’Exploits,
Non pas par Suspension d’Armes,
Car je vous jure par mes Carmes,
Très certainement sur ce point,
Qu’on ne leur en accorde point.

Mais c’est que l’on prend des Mesures,
Pour rendre les choses plus purs,
Et jugez-en par le Passé,
Où l’on a si bien compassé
Et concerté les Entreprises,
Par ces mesures des mieux prises,
Qu’elles ont eu, certes, à souhait,
Et point nommé, à leur pleine effet,
Dont Maastricht est un Exemple
Tout frais, ce me semble, autant qu’ample.

-Condé, quant à lui, fait merveilles dans la Hollande :

Monsieur le Prince vers Bolduc,
Est avecque Monsieur le Duc,
Et les deux Princes de Vendôme.
Hé bien ! que fait là, ce grand Homme,
Ce Héros, tant de fois Vainqueur,
Par son Chef, son Bras, et son Cœur ?
Il y consulte, il y médite
Une Entreprise qui mérite
Qu’on la dise du Grand Conté,
Quoi que tout y soit inondé,
Et que la Place soit enceinte,
(Pour la mettre hors de son atteinte)
D’un Déluge qui lui déplaît,
Tenant sa valeur au Filet.
Ce Prince, en Guerre, un si grand Maître,
La fut naguère reconnaître,
Non sans dessein, croyez cela :
Car depuis, il est campé là,
Aux environs d’icelle Ville,
Avecque des Chevaux neuf mille ;
Et pour trancher la chose court,
A cheval, il est nuit et jour
Sans presque clore la paupière,
Agissant de belle manière.

Quand (ce m’a dit un nommé Luc)
Fariau fut à ce Bolduc,
Le Gouverneur qui voulait rire,
Se mit, en ces mots, à lui dire,
» Hé ! Monsieur Fariau, vraiment
» Vous vous êtes bien promptement,
» Ce m’est-il avis, laissa prendre,
» Pour Homme qui sait se défendre.

Mais Fariau lui répondit
De façon qu’il le confondit.
Ceux qui m’on prit, vous peuvent prendre
» Et, comme moi, vous faire rendre,
» S’ils viennent, lui dit-il, à vous,
» Et je maintiendrais contre tous,
» Que s’ils allaient dans l’Enfer même,
» Avecque leur furie extrême,
» Tous les Diables ils y prendraient,
» Et de chez eux, les chasseraient.
» Car les Français, en conscience,
» Sont plus à craindre que je pense,
» Et des Démons j’aurais pu mieux
» Je crois me défendre que d’eux.

Voyez un peu quelles louanges !
Ce sont donc, des Gens bien étranges
Que ces Messieurs lesdit Français :
O que je vous plains Hollandais !
Obtenez la Paix au plus vite,
C’est où, ma foi, le Lièvre gîte,
Mais pour l’avoir, chers Hollandais,
Il faut satisfaire deux ROI.

Notre Grand Porte Diadème,
De ce mois, le vingt-unième, [Juillet]
Fut avec la Reine à Verdun,
Où l’Anis est assez comun,
Le lendemain à Thionville,
Ils vinrent prendre Domicile,
Et n’ont point été dans Nancy,
Comme je mis ailleurs qu’ici.

Après cet Errata, je date,
Car ma Veine trop se dilate ;
Et vous saurez que cet Écrit
Le vingt-neuf Juillet fut produit.

Lettre du 5 août 1673, par Robinet.

-Les semaines et les lettres passent, et les éloges liminaires se ressemblent :

Le Grand Astre Porte-Lumière,
Que je vis finir sa Carrière,
Avec tant de pompe, hier au soir,
En ce moment qu’il semble choir,
Et plonger sa Perruque blonde
Dedans l’humide Sein de l’Onde,
Se lève (à lui, toujours pareil)
Avecque non moins d’appareil ;
Et nous promet une Journée,
De ses plus beaux feux, couronnée.

Mais quoi ? je pense que je mens,
Déjà, ses Rayons si charmants,
Par une Eclipse saugrenue,
Se laissent couvrir d’une nue.

Mais je les revois, et mes yeux
Qui les aiment, en sont joyeux.
Mais à l’instant, ils disparaissent,
Ah ! les voilà qu’ils reparaissent.

Je les vois, cacher derechef,
Hé ! d’où peut venir à son Chef,
Cette alternative importune,
De lumière, et d’ombre nocturne ?
Hé quoi, donc, ce bel Astre-là,
Nous fait juger comme cela,
Qu’il n’est pas là-haut, toujours, Maître.

Mais, sans en peine, ici, nous mettre
De ces mystères de là-Haut,
Où le Philosophe plus caut,
Et plus éclairé, ne voit goûte,
Il vaut mieux, ma Muse, sans doute,
Parer de ce que nous savons,
Et que raconter nous devons,
Non en style philosophique,
Mais bien en pur style historique,
Car, c’est, pour le dire tout court,
De ma Lettre, aujourd’hui, le jour.

-Un déplacement de Madame pour des raisons religieuses : un jeune femme a pris le voile.

Le dernier Samedi, Madame,
Belle de Corps, d’Esprit, et d’Âme,
Fut, avecque nombreuse Cour,
De Dames en pompeux atour,
Au Grand Convent des Carmélites,
Du Ciel, les chères Favorites.

C’était pour voiler, en ce Lieu,
Une jeune Épouse de Dieu,
Laquelle en qualité de Vierge,
Et tenant en sa main, un Cierge,
Lui donnait, ce jour-là, son cœur,
Dont il s’était rendu Vainqueur,
Par des Charmes non pas visibles,
Par des Charmes non pas sensibles,
Mais par des Charmes tous divins,
Dont les Cœurs, de la Grâce, pleins,
Sont de manière intérieure,
Touchés, vraiment, à la bonne heure.

Ladite Vierge a nom Dequoex, [Fille de Madame de Quoex]
Qui, sans parler de ces Attraits [Première Femme de Chambre de Madame.]
A qui nos cœurs rendent hommage
Sur un périssable visage,
Portait, en Dot, à son Époux,
Non de l’Argent, et des Bijoux,
Mais des Vertus en fort beau nombre,
Sans rien de terrestre, et de sombre,
Les principales, notamment,
Qui font vivre chrétiennement,
Lesquelles sont trois, d’assurance,
le Foi, Charité, l’Espérance.

Monseigneur l’Évêque du Mans, [Premier Aumônier de Monsieur.]
Vêtu de brillants Ornements,
Fit, aux yeux de la Compagnie,
La pieuse Cérémonie,
Certes, très gracieusement,
Et fort épiscopalement :
Et notre Oracle de la Chaire,
Qui doit être l’Évêque d’Aire,
Fromentières, cet Éloquent,
Lequel va si bien convaincant,
Par les grands Talents qu’il assemble,
L’Esprit, et le Cœur tout ensemble,
Fit un Discours sur le Sujet,
Qui parut à chacun, complet,
Tant il était rempli de choses,
De son fonds d’Éloquence, écloses.

Entre les Dames d’un haut Rang,
Et les Princesses d’un beau Sang,
Qui furent là, de l’Assemblée,
De force beau Monde, comblée,
Etait ce Patron des Vertus
Dont les cœurs saints sont revêtus,
La Duchesse de Longueville,
Qui, laissant la Cour et la Ville,
Pour se donner toute au bon Dieu,
S’est retirée au susdit Lieu,
Où chaque Nonne la contemple
Ainsi que son plus bel Exemple.

-Monsieur a régalé l'envoyé de Charles II et quelques autres grands comme il se doit. Ainsi :

Dimanche, aussi, dernier, Monsieur,
Qui renferme dans son grand Cœur,
Mainte Vertu, par excellence,
Avecque la Magnificence
Ordinaire en tout ce qu’il fait,
Fit, à Dîner, un beau Banquet,
Je le puis dire sans que j’erre,
A l’Ambassadeur d’Angleterre,
Et quatre ou cinq Seigneurs choisis,
Lesquels à Table, étaient assis,
Officiant de bonne sorte,
Car je vis ce que je rapporte,
Et, de ces Banquetant, voici,
Tout de suite, les Noms ici :
Savoir, et la chose est certaine,
Le preux Chevalier de Lorraine,
De Monsieur, comme on sait, chéri,
Étant son digne Favori,
Et, de plus, aimé de cent Belles,
Qui, pour lui, ne sont point rebelles.

Le Maréchal, Duc de Vilroy,
Jadis, le Gouverneur du Roi,
Emploi qu’il remplit à merveille,
Par sa Sagesse nonpareille.

Le Maréchal, Duc de Grammont
Lequel, sans être Rodomont,
Fut ce qu’en valeur, on doit être,
Et qui se voit, par là, renaître,
Au Comte de Guiche, son Fils,
Où Mars, tout son courage, a mis.

Le Grand Maître de Garde-robe,
Que Dieu garde qu’on le dérobe.

Et le cinquième était… Qui… ouais,
Ma mémoire, je vous promets,
Ne saurait, du tout, me le rendre,
Quand je devrais, même m’en prendre,
Et j’en demande, par pitié,
Grâce à ce Seigneur oublié.

Or, pour remplir son beau Régale,
Sa galante Altesse Royale,
Leur donna, dessus nouveaux frais,
Les menant sur les lieux exprès,
L’Ébat, tout à fait, admirable,
Ou pour mieux dire incomparable,
Du grand et célèbre Opéra :
Où la Collation entra,
Et, c’est-à-dire fut donnée
Comme il le faut, assaisonnée,
D’Eaux, de Confitures, de Fruit,
Valant quantité de louis,
Dont Madame, Mademoiselle,
Qui devient grande autant que belle,
Et des Dames de qualité,
Voire, même, à Principauté,
Qui les suivent comme leur ombre,
D’ordinaire, en assez bon nombre,
Firent leurs Orges du bel air.
Car afin de parler plus clair,
Madame, en cette Académie,
Comme tu sais Muse m’amie,
Fut, aussi, de ses deux beaux yeux,
Voir ce Spectacle curieux,
Ayant, sans nul doute, avec Elle,
Une très brillante Séquelle
De maintes Belles du haut Rang,
Comme un Monsieur m’en est garant.

-Déplacement de Monsieur et Madame à Vincennes :

Mardi, leurs Royales Altesses
Qui valent mieux que cent Hautesses,
Prirent, à Vincennes, l’essor,
Ayant avec Elles, encor,
Une Suite fort digne d’Elles,
Y compris grand nombre de Belles.
Illec, pour le premier Ébat,
Elles virent l’affreux Combat
Des Lions, Tigres, Taureaux, Dogues,
Et d’autres tels Animaux rogues,
Et d’un très farouche regard :
Puis Elles furent dans le Parc,
Prendre le plaisir de la Chasse.
Là, Madame, montrant la grâce,
L’adresse, et la légèreté
De la Chasseuse Déité,
Prit deux Daims, lesquels des plus vite,
Essayaient de gagner leurs gîtes :
Mais qui pouvant être ailleurs pris
Par des Chasseurs de moindre prix,
Furent bien heureux, ce me semble,
D’être ainsi pris, par Elle, ensemble.

Après ce second Ébat-là,
Aucunement, on ne balla,
Mais on fit assez belle chère,
Id est, Collation plénière,
Qui s’appelait un Ambigu :
Et, de Gens importants, j’ai su,
Que qui donna ce beau Régale
A chacune Altesse Royale,
Ce fut le très brave Seigneur,
Qui, de Vincenne, est Gouverneur,
Et qui, Duc Mazarin, se nomme,
Pour vous en dire tout en somme.

-Puis aux Tuileries :

De là, pour changer de Plaisirs,
En suivant leurs communs Désirs,
Lesdites Royales Altesses,
Que, partout, suivent les Liesses,
Vinrent rabattre, sur le soir,
Lors autant beau qu’on puisse voir,
Dans le Jardin des Tuileries,
Qui sont tous les soirs, si fleuries
En beau Monde, où le Masculin
Se mêle avec le Féminin.

-Le chancelier de Monsieur possède à Saint-Ouen un très joli château, dont Robinet prend plaisir à décrire les charmes. Mais pour quelle raison ? Tout simplement parce que c'est dans ce lieu qu'on a donné le divertissement et joué le Mithridate de Racine ainsi que le Crispin médecin de Hauteroche :

Mais, au Mercredi, passons vite,
Et dans Saint-Ouen, allons au Gîte,
Mais en un Gîte en vérité,
Lequel est un Gîte enchanté,
Où tout rit, et sent le pur ambre,
Soit en Salle, Salon, ou Chambre,
Et de qui chaque Appartement
Pourrait être le Logement
D’un Demi-Dieu, même, en Personne,
Ma parole je vous en donne,
Ayant vu de mes propres yeux.
Ce Gîte si délicieux.

Or, en ce beau Lieu de plaisance,
L’un des plus charmants de la France,
Son heureux Hôte De Boisfranc,
Qui tient, comme on sait, un haut rang,
Par un bonheur bien légitime,
Dans la Maison, et dans l’estime
De Monsieur, mon brillant Héros,
Traité d’un air digne de los,
Et d’une façon sans égale,
L’une et l’autre Altesse Royale,
Cedit jour-là, de Mercredi,
Tout au soir, et non à midi.
Ce fut une Chère angélique,
Galante autant que magnifique,
En manière, aussi, d’Ambigu,
Qui charma tous ceux qui l’ont vu
Comme moi qui vous le rapporte,
Mais non vraiment pas de la sorte
Que toute cette Fête alla,
Le moyen de faire cela ?
Il en faudrait faire un gros Tome,
Dont voici le mince Épitomé.

Monsieur et Madame, d’abord,
Dans les Jardins prenant l’essor,
Avec les Seigneurs, et les Dames,
Brillants comme des Oriflammes,

On entendit de tous côtés,
Des Concerts des mieux concertés,
Dont l’on eût dit que les Dryades,
Les régalaient par Sérénades,
De dessous leurs Feuillages verts
Qui font là, de charmants couverts.

Ensuite, on fut, du Domicile,
Paré, je l’ai dit, du haut style,
Visiter les Appartements,
Qu’on prit pour des Enchantements :
Et, dans l’un, l’on trouva sur Table,
L’Ambigu le plus délectable,
Qui puisse le Goût délecter,
Dont je vis, bonne foi, tâter
A des Becs rouges, plus de trente,
Ou, je pense, plus de quarante.

Que dis-je goûter ? Oui, vraiment,
Disons briser terriblement,
Car chaque Belle, en cette chère,
S’en donna de bonne manière.

Ce charmant Repas fut suivi,
Pour Ébat, dont l’on fut ravi,
Du Mithridate de Racine,
Joué d’une façon divine,
Au dire de Tel, et de Tel,
Par les Comédiens de l’Hôtel,
Et La Fleur, dans le maître Rôle,
Se surpassa, sur ma parole,
Comme fit, et me la semblé,
Mademoiselle Champmeslé.

Après icelle Tragédie,
Parut, aussi, la Comédie
Ayant nom Crispin Médecin,
Où Poisson, allant son gai train,
Pensa faire crever de rire :
Si que la Pièce, c’est tout dire,
Parut trop courte aux Auditeurs,
Qui s’en plaignirent aux Acteurs,
Par une espèce de reproche
Qui ne fâcha pas Hauteroche,
Auteur de cette Pièce-là,
Qui, seulement, trois Actes a.

Mais venons à la fin finale,
De ce délicieux Régale,
Disons donc que le Bal suivit,
Où mille merveilles on vit,
De pas fins, de tustes cadences,
Dans toutes les sortes de Danses :
Et que Monsieur, certainement.
Et Madame, pareillement,
Dansèrent de manière telle,
Qu’ils n’eurent point de parallèle.
La Collation survint là,
Et la Fête finit par là.

Lettre du 12 août 1673 par Robinet.

-Témoignages de respect usuels du gazetier pour son protecteur, comme dans tout début de lettre :

PRINCE, dont l’Âme bien tournée,
Est, certe, à merveille, atournée
De ces Attributs glorieux
Dont sont ornés les Fils des Dieux.
Unique Frère du Grand SIRE,
Eu qui, tous les jours, on admire
Des Qualités dignes d’encens,
Agréés ces Vers tout récents,
Au nombre que, chaque semaine,
En Tribut, vous offre ma Veine.

J’ajoute à ce Tribut, aussi,
Les vœux sincères que voici,
Que ces Dieux répandent, sans cesse,
Dessus votre Royale Altesse,
Les Torrents de prospérités
Que je vois que vous méritez,
Et, pareillement, sur les vôtres,
Ce sont, pour Vous, mes Patenôtres.

-Après un passage sur les déboires de l'Empereur, retour en Hollande. Mais que veut-elle : la paix ou bien la guerre ?

Le Hollandais, la Paix souhaite,
Et voudrait bien qu’elle fut faite,
Jugeant fort que pour les Secours,
Ils seront, ou tardifs, ou courts ?
Et que, cependant, sa Hollande,
Loin, désormais, qu’elle s’étende,
Sans cesse, se raccourcira,
Si que plus rien il n’en aura.
Mais celui serait, que je pense,:
Un bonheur, en ma conscience,
Car, comme l’on dit, qui Terre a,
Noise, débat, enfin, Guerre a,
Et qui n’a Terre, Croix, ni Pile,
Est sans Procès, et vit tranquille.
Sans ces Déluges dont, partout,
Il se couvre de bout, en bout,
Cherchant, par un triste avantage,
Son Salut dedans le Naufrage,
Il aurait l’heur qu’ici, je dis,
Car nous aurions, presque, tous pris
Ses Héritages, et ses Terres,
Et, certe, il n’aurait plus de guerres.
Néanmoins, s’il n’est pas d’avis
De voir ces Proverbes suivis,
Par Madame sa République,
Et que d’avoir Terre, il se pique,
Pour conserver ce qu’il en a,
(Oui, je lui conseille cela)
Qu’il quitte toute sa Superbe,
Et devienne plus bas que l’Herbe,
En la Présence des deux Rois
Qui lui donnent dessus les doigts,
D’une si gaillarde manière,
Pour rabattre cette humeur fière
Qu’il osait, levant trop le nez,
Montrer à ces deux Couronnés.

-Car les Hollandais ne sont pas invincibles. Pour rappel, cet engagement dans lequel Maurice de Naussau, jadis, fut humilié :

Naguère, son Prince Maurice,
Par l’effet du Sort peu propice,
Qui les accompagne en tous Lieux,
Fut rossé, ce dit-on, des mieux,
En voulant, à l’Ecluse noire,
Se procurer un peu de gloire.
Bonne foi, le Sieur de Mornas,
Lequel, d’accord, n’en était pas,
Lui défit là, plus de mille hommes,
Non pas, vraiment, à coups de pommes,
Mais bien d’Epée et de Mousquet,
Qui firent pousser le Hoquet,
S’entend le dernier, à grand nombre
Sur qui tomba, le plus d’encombre.
Trois cent des susdit grands Guerriers,
Furent aussi faits Prisonniers,
Et tant les uns comme les autres,
En soutenant des mieux, les nôtres,
Selon les belliqueuses Lois,
Contre le style Hollandais,
Furent traités de cette sorte.
Plusieurs de la même Cohorte,
Prenant le parti de fuir,
Dont on pourra moins s’ébahir,
Selon ce que je viens de dire,
Dont on ne peut, en faux, s’inscrire,
Se culbutèrent dedans l’Eau,
Qui fut leur humide Tombeau :
Et Monsieur le Prince Maurice,
Après ce Succès peu propice,
Se retira saignant du Nez
Accru, même, de quelques pieds.
O, je suis bien trompé, ma Muse,
S’il revient, encor, à l’Écluse,
Pour y perdre mille Soldats,
O qu’il n’y retournera pas !

-Ou bien encore cet celui-ci :

D’autre preux Soldats de Hollande,
Naguère, avec valeur bien grande,
Vinrent attaquer, près Bommel,
Où l’on boit fort peu d’Hydromel,
Et, peut-être, pas une goûte,
Certaine espèce de Redoute,
Que vingt-cinq hommes seulement,
Qu’on relève journellement,
Gardent, tour à tour, de pied ferme.

Or ces vingt-cinq comme on l’afferme,
Vous reçurent de si bel air,
Et surent si bien étriller
Ces Vaillants Grugeurs de Fromage,
Quoi que cinq cent et davantage,
Et qui, même avaient du Canon,
Qu’ils jouèrent tous du talon,
Et s’efforcèrent, au plus vite,
De regagner chacun leur Gîte.

Mais plusieurs ne le purent pas,
Savoir ce qu’on mit à Trépas,
Et leur Commandant qui, de balle,
A mort, fut blessé sous sa Cale,
Ce qui veut dire dans le Chef,
Même, au pied, par double méchef.

Des Défendants, deux demeurèrent,
Et, pour tous, les autres payèrent,
Ayant, illec, été tués ;
Mais Morts, et Vivants sont loués,
De cette Troupe généreuse,
Pour la Défense vigoureuse,
Qu’ils firent cinq heures durant,
Contre un nombre vingt fois plus grand,
Ou plus, encore, que je pense,
Calculés, pour plus d’assurance,
Leur Chef l’un des plus aguerris,
Nommé le sieur de Gémarys,
Pour conserver cette Redoute,
Fit, sur tous, merveilles, sans doute,
Et je dois dire, encore, cela,
Pour finir cet Article-là.

-Quant à la marine, les nouvelles sont incertaines : il est question de flottes qui se sont aperçues... Des rumeurs de batailles ?

Je ne sais ce qu’on fait les Flottes,
Mais d’un Homme qui chausses Bottes,
J’ai su que le premier du Mois, [d’Août.]
Elles se voyaient toutes trois.

-Le roi et la reine sont toujours à Nancy :

Les Majestés, de santé, pleines,
Sont à présent, un peu Lorraines,
Faisant leur Séjour, comme ici,
Dans le beau Château de Nancy :
Et, cependant, notre Grand Sire,
A qui, tout bonheur, je désire,
Fait travailler diligemment,
Et, par ses Soldats, mêmement,
A bien fortifier la Ville !
De juger il est bien facile,
Du plaisir que le Duc Charles a,
Des soins que prend, comme cela,
Des ses Places, un tel Monarque,
Choses assez digne de remarque.

-Louanges à l'égard du fils de Charles de Lorraine :

Le Fils de ce grand Potentat,
Second Espoir de son État,
Ici, dans toute sa Personne,
Paraît digne d’une Couronne.

Il n’est qu’Esprit, il n’est que Cœur,
C’est là pour être un grand Vainqueur,
Et, sans doute, un grand Politique ;
Et la Nature qui s’explique,
Dans sa belle Éducation,
D’une merveilleuse façon,
Fait à vue d’œil, à tous, comprendre,
Ce que la France en doit attendre.

D’ailleurs, par de charmants accords,
Il a les Qualités du Corps,
A savoir la Force, et l’Adresse,
Telles que, non, sans Allégresse,
On peut connaître qu’à vingt ans,
Nul n’a de si parfaits Talents,
Qu’il les possède en son jeune âge
D’onze ans et six mois davantage,
Grâce à son sage Gouverneur, [Monsieur le Duc de Montausier.]
Qui s’acquittant, avec honneur,
Et tout du long, et tout du large,
D’une si glorieuse Charge,
Le fait, par un soin sans égal,
Chaque jour, monter à Cheval,
Et divertir en toute Chasse,
Sans qu’aucunement, il s’y lasse.

L’autre jour, chacun l’admirant,
Soit en volant, soit en courant,
Il tua, voire des plus mièvres,
Trente-quatre Perdrix, et Lièvres.

Or, c’est ainsi que veut le Roi,
Que l’on l’exerce, en bonne foi :
Ce Monarque pleine de Lumières,
Sur toutes sortes de matières,
Et, notamment, dessus le Fait
D’un Prince, de tout point, parfait,
Dont lui-même est le vrai Modèle
Dessous le Ciel, sans Parallèle,
Sachant bien qu’un grand Potentat,
Et le Maître d’un grand Etat,
Doit (et la chose est très certaine)
Aimer le Travail, et la peine,
Pour porter, selon les besoins,
Au-dedans et dehors, ses soins,
Soit sur les Eaux, soit sur la Terre,
Soit pour la Paix, soit pour la Guerre.

-Comme de coutume, une bonne gazette se termine par une petite historiette ou un fait-divers. Mais de celui-ci, on ne connaîtra la fin qu'à la gazette suivante. Ainsi :

Dernièrement, sur la Minuit,
En un certain Lieu qu’on m’a dit,
Où Chevaux de Poste, on va prendre,
Des Drôles que l’on pourrait pendre,
Furent heurter, ta ta ta ta,
On leur demanda Qui va là ?
Ils répondirent, chose sûre,
Qu’il désiraient chacun Monture.

Une Fille vint leur ouvrir,
Eux, sans plus longtemps, discourir,
La chargent sur Bête, ou sur Homme !
Et pour conter l’Histoire, en somme,
Vous emmènent la Fille, ainsi.
C’est ce que je puis dire ici,
De ce tour, vraiment, assez drôle,
Mais un peu digne de contrôle.

Lettre du 2 septembre 1673, par Robinet.

-Philippe est à Villers-Cotterêt, aux côtés de son épouse, récemment accouchée :

En votre Château plein d’attraits,
A savoir, de Villers-Cottrets,
Lieu, surtout, propre pour la Chasse,
Voici ce que de mon Parnasse,
J’ose, humblement, vous envoyer.

Prince bien digne du Loyer
Donné par les Mains de la Gloire,
Dedans le Temple de Mémoire,
Pour tant de nobles Qualités
Dont, à nos yeux, vous éclatez,
Veillez agréer cette Suite,
Par moi, tant bien que mal, déduite,
De l’Histoire des Cas divers
Qui surviennent dans l’Univers,
Dont depuis, un nombre d’années,
Grâce à mes bonnes Destinées,
J’ai l’heur de vous entretenir.

Cependant, Dieu veuille bénir
Votre chère Altesse Royale,
Et sa Compagne Conjugale,
Madame, où l’on voit des Appas,
Qu’en Diane, on ne voyait pas.

Pourquoi dis-je plutôt Diane,
Cette Déesse diaphane,
Que Flore, l’Aurore, ou Cypris,
Qui, des Belles obtint le Prix ?

Hé ce n’est, vraiment, pas sans cause,
Que de la manière j’en cause,
C’est qu’au susdit Villers-Cottrets,
Elle est, souvent, dans les Forêts,
Prenant le Plaisir de la Chasse,
Avec plus d’éclat, et de grâce,
Plus d’appas, et plus d’agrément,
Que n’en avait, certainement,
Ladite Immortelle Chasseuse,
D’un Endymion, amoureuse,
Que vous passez bien, Dieu merci,
En naissance, et mérite, aussi :
Si qu’à bien meilleur droit, Madame
Vous aime de toute son Âme,
Que cette Déesse n’aima,
Ce beau Berger qui l’enflamma.

-La bataille maritime, annoncée précédemment par la rencontre des trois flottes de guerre, française, anglaise et hollandaise, a eu lieu. Ainsi :

Enfin, les Flottes se sont vues,
Et, bravement, se sont battues.
Vous en aurez su le Détail,
Mais il faut qu’en ce mien Travail,
Ma Musette, à son tour, en jase,
Et, même, avec un peu d’emphase.

Le fameux Amiral Ruyter
Qui tranche, en Mer, du Jupiter,
Et se croit Maître de Neptune,
N’osait, pourtant tenter Fortune,
Et chercher ce dernier Combat,
Dans ses Bancs il faisait le Fat,
Et s’y retranchant à merveille,
Témoignait être Source Oreille,
Aux Semonces de nos Français,
Et de nos Cousins les Anglais.

Mais tout beau, Muse satirique,
C’était par prude politique,
Que Ruyter agissait ainsi,
Et par un circonspect souci,
Lequel regardait la Zélande,
Où l’on avait crainte très grande,
De nos Projets et nos Desseins,
Qui pouvaient n’être pas succincts.

Honni soit, donc, qui mal y pense,
Et discourons, en diligence,
Et, voire, laconiquement,
Ainsi que véridiquement,
De cette Bataille navale.

Au point que Dame Aurore étale
Ce qu’elle a d’attraits éclatants,
Des deux côtés, les Combattants
Parurent sur la Lice humide :
Et le Parti le moins timide,
Qui fut le nôtre, sûrement,
Attaqua l’autre brusquement,
Brûlant d’une ardeur glorieuse,
(Digne d’être victorieuse)
De se revoir, encor, aux Mains,
Avec ces Hollandais Humains.

Ceux-ci pour soutenir l’estime
Que de leur valeur maritime,
On a conçu en quelques Lieux,
Nous accueillirent de leur mieux :
Et chacun, en cette Rencontre,
De ce qu’il sait faire, fit montre,
Ruyter, et Tromp, les Dieux Marins
Des Hollandais, et les plus craints,
Firent, chacun, le Diable à quatre,
Et l’on ne saurait mieux combattre.

Le premier des deux, plus expert,
Soutenait le Prince Robert,
Qui commandait la rouge Escadre,
Et montra, certe, un cœur qui cadre
Au Proverbe très ancien,
Qui doit être, aujourd’hui, le sien,
Savoir, ce Proverbe vulgaire,
Et que chacun, pour l’ordinaire,
Au tout prêt dans son Memento,
Experto crede Roberto.

Tromp eut en reste, sur la Vague,
Le célèbre Chevalier Sprague,
Lequel a fait, pour les Anglais,
Tant de maritimes Exploits :
Et qui, guidant l’Escadre bleue,
Ainsi que j’ai la chose sue,
Fit encor, merveille en ce Choc,
Allant et ab hac, et ab hoc,
Avec tout le cœur qu’on peut dire.

Mais changeant deux fois de Navire,
Hélas ! à la deuxième fois,
Suivant de trop fatales lois,
Un boulet pire qu’une Loupe,
Vient donner droit, dans sa Chaloupe,
Qui la renverse, et tout soudain,
Il se noie en un tournemain.

Notre vaillant Comte d’Etrée,
Par une bravoure admirée,
Perçu, méprisant le hasard,
Les Ennemis, de part, en part :
Et traversant toute leur Flotte,
Comme en tous Lieux, chacun le note,
Fit, avec plus d’heur, et d’éclat,
Ce que, dans le premier Combat,
Le sieur Ruyter tenta de faire :
Et jamais (vous devez le criare)
Il ne s’était vu si beau Jeu,
Et jamais, non plus, si grand Feu,
Qu’on vit deux heures et demie.
Bref, et court, la Flotte ennemie,
Voyant qu’on lui tenait, partout,
Ainsi, tête, de bout en bout,
Et que, malgré sa résistance,
Faut d’avoir, alors, la Chance,
On démâtait tous ses Vaisseuax,
On faisait brûler ses Brûleaux,
Sans nulle utilité pour elle,
Que, déjà, dans cette Querelle,
Le Vice Amiral d’Amsterdam,
N’avoir combattu qu’à son dam,
Ni C’il de Roterdam, encore,
Ni (si bien je m’en remémore)
Le Fils, et Gendre de Ruyter,
Et maints que je ne puis compter,
Qui, dans ce Combat, demeurèrent,
Et, pour tout jamais, décédèrent :
Voyant, dis-je, ainsi, son malheur,
Qui lui causait grande douleur,
Voyant ce funeste Bicêtre,
De peur de le voir, encor, crètre,
Elle crut devoir pour son Bien,
Et, ce me semble, elle fit bien,
Retourner, et vite, en arrière,
Faisant, toujours le six derrière,
Jusques en Lieu de sûreté,
Voilà la pure vérité.

Les Anglais, dans cette Bataille,
N’ont souffert autre Funéraille,

Outre celles du Chevalier [Sprague]
Que son mauvais sort fit noyer,
Dont, en conscience, on endève,
Sinon du Capitaine Nève.

Le Sieur Rives, qui commandait,
Et de belle sorte servait,
Dessous l’Amiral d’Angleterre,
A, pour sa part, des fruits de guerre,
Laissé ses mâchoires illec,
Par un coup fort cassant, et sec :
Voilà desdits Anglais, la perte,
Et c’est l’Evangile, encor, certe.

Pour nous, dans ce Choc martial,
Nous avons perdu d’Esrival,
Capitaine très brave, et sage,
Montrant là, des mieux, son courage,
Et je pense, un Enseigne, encor.
Deux aussi, par un autre sort,
S’y sont vus privés des bras dextres,
Et, voire, même, des senestres,
Mais Item c’est tout, bonne foi.

Dessus cela, donc, croyez-moi,
Plutôt que toute autre Légende,
Qui vous peut venir de Hollande :
En un mot, persuadez-vous,
A parler tout franc, entre nous,
Que les vérités véridiques,
Ne sont pas chez les Hérétiques.

-Le dauphin a donné une grande fête pour la Saint-Louis :

Le vingt-cinq Août, non le vingt-six,
Fête de notre Saint Louis,
Le charmant Dauphin, à Versailles,
Où l’on ne voit point de Bro[u]ssailles,
Fit cette Fête comme il faut,
Sans qu’il y parût nul défaut.

A sa Table, on vit l’Opulence,
Nécessaire en telle occurrence.
Il eût les vingt-quatre Violons,
Et lors que l’Astre aux rais si blonds,
Eut caché sa brillante face,
Et laissé la Lune, en sa place,
Ce Prince fut au grand Canal,
Entendre un Concert tout royal :
Pendant laquelle Sérénade,
Il allait à la promenade,
Dessus ce liquide Crystal,
Aux glaces des Miroirs, égal,
Etant en Gondole dorée,
Admirablement décorée.

Ensuite, il eut aussi, le Jeu
D’un très agréable, et beau Feu,
Au bruit de la Mousquèterie,
Et de la grosse Artillerie :
Et, cependant, mille clartés,
Etincelants de tous côtés,
Faisaient, alors, voir, sans que j’erre,
Le Ciel moins brillant que la Terre,
Dedans ce Séjour verdoyant,
Et si mignon, et si riant.

-Quant à l'Académie française, elle a récompensé deux auteurs :

Le même jour, l’Académie, [Française.]
Où d’Esprit on ne manque mie,
Donna les deux Prix éclatants,
Qu’elle donne, ainsi, tous les ans,
De Poésie, et d’Éloquence,
Qui sont des Prix de conséquence.

Le Sieur Genest eut le premier,
Oui, ce fut le digne Loyer
Des Productions de sa Muse,
Qui rendit mainte autre camuse.

Le docte Abbé de Maupertuys,
(Aux Sciences des mieux instruits)
Mérita l’autre par sa Prose,
Qu’on dit être une belle Chose.

Quand ces Ouvrages on eut lus,
Les deux seuls bien heureux Elus,
Entre du moins une centaine,
Traités d’ouvrage à la douzaine,
Le Prieur de Saint Albin fit [c’est Mr Tallemant le jeune.]
Un Discours qui chacun ravit,
Prenant pour son plus digne Thème,
Le Los du Porte-Diadème.

Ensuite, on fit lecteur, encor,
(Ce que de taire, j’aurais tort)
De deux Odes, non telles quelles,
Mais très excellentes, et belles,
Des Sieurs des Marets, et Boyer,
Tous deux bien digne du Loyer
Que, du Parnasse, le beau Sire
Distribue au son de sa Lyre,
Savoir, le Laurier immortel,
Qui fait revivre tout Mortel.

-Les autres arts ont aussi reçu leurs couronnes de laurier dans l'Académie royale de peinture et de sculpture :

En ces derniers jours, la Peinture
Et sa Parente, la Scupture,
Dans leur Académie, Ici,
Ont donné de beaux Prix aussi,
A ceux qui, produisant leurs œuvres,
Avaient fait les plus beaux Chefs-d’œuvres :
Et, pour tout dire ric à ric,
Elles ont fait voir au Public,
Par un assez rare Régale,
Tout ce que leur grand Art étale,
Et tout Paris, certainement,
A vu ce Spectacle charmant.

Voilà, comment sous notre Sire,
Dont si florissant est l’Empire,
Les belles Lettres, et beaux Arts,
Mieux cent fois, qu’aux temps des Césars,
Reprennent, par un sort illustre,
Reprennent par un sort illustre,
Toute leur pompe, et tout leur lustre.

-Robinet annonce pour la prochaine lettre un sujet dont il n'a pas la place de parler dans celle-ci. Ainsi :

J’avais un Avis, chers Lecteurs,
A donner aux Prédicateurs,
Et tous Aspirant à la Chaire,
Avis pour eux, nécessaire,
Mais mon Papier étant tout plein,
Je le remets au jour prochain.

-Mais immédiatement après avoir daté, il trouve tout de même la suffisamment d'espace pour, en deux vers, faire un petit erratum :

En ma dernière Lettre au 6e vers de la 2e colonne,
Lisez Ayant parlé, au lieu de Fallant parler.

Lettre du 16 septembre 1673, par Robinet.

-Est-ce encore la "dépression" du gazetier dont nous avions parlé précédemment (voir la dernière lettre de l'année 1671) ? Robinet est à l’œuvre, quoi qu'il en soit :

Entre le Chagrin, et la Joie,
Lesquels se tracent une voie
En mon Cœur, par divers Objets,
Les uns tristes, les autres gais,
Je vais composer mon Épître.

Ainsi, peut-être, en maint Chapitre,
On verra, pêle-mêle, un brin
De cette Joie, et ce Chagrin,
Selon que, par alternative,
Travaillant à ma Narrative,
Je pourrai faire des reflets,
Dessus ces différents Objets.

Ainsi, pour ce jour, ma Préface
N’est qu’afin de demander grâce
A tout bénévole Lecteur,
Et, s’entend, surtout, à MONSIEUR,
Le Royal Patron de ma Muse,
S’il faut que le Chagrin s’infuse,
Pour trop pécher en quantité,
Un peu plus que la Gaité,
En madite Lettre future,
Et s’il faut, par telle aventure,
Qu’elle puisse plus ennuyer,
Que divertir, et recréer,

-Point de tristesse pour cette nouvelle : le déplacement à Paris de Monsieur et Madame s'est fait dans la joie . Ainsi :

Leurs belles Altesse Royales,
De qui les Flammes conjugales,
Font, ensemble, un si noble Feu,
Ayant pris leurs Ébats, un peu,
Tant au Jeu d’Amour, qu’à la Chasse,
Tout à fait de très bonne grâce,
Au Château de Villers-Cottrets,
Lieu de Gibier et de Forêts,
Revinrent Lundi, dans Lutèce : [Paris]
Et, sans un excès de liesse,
Nos Bourgois ne purent les voir
Arriver en leur beau Manoir,
Que le Palais Royal on nomme.
Car, pour dire la chose en somme,
Chacun ici dans leur Quartier,
Se sent de joie extasier,
Toute les fois, que ce grand Couple,
De plus beaux que l’Amour accouple,
Y vient faire quelque séjour :
Ayant, certes, un fonds d’amour.
Et de respects, et de tendresses,
Pour ces deux Royales Altesses,
Qu’on ne saurait bien exprimer.

Mais quoi ? pourrait-on moins aimer,
Et, mêmes, avec moins d’hommages,
Regarder ces vives Images
Des plus grandes Divinités,
Et, de qui, d’ailleurs, les bontés,
Se font sentir à tout le Monde,
D’une manière sans seconde ?

-Par ailleurs, un homme de Dieu a fait montre de ses talents d'orateurs face à eux à tel point qu'il mérite une mention de Robinet. Ainsi :

J’ai su qu’en ce Viller-Cottrets,
Un Abbé de Teint jeune, et frais,
Mais, comme un vieux Docteur, habile,
Dans le Début de l’Évangile,
Fit un Sermon, fort ajusté
Le jour de la Nativité,
Devant les Altesses susdites,
Qui fit juger de ses mérites :
Ayant, dans icelle, fait voir,
Avecque beaucoup de savoir,
Maints et maints beaux traits d’éloquence,
Et même, à Philippes de France,
Fait un si juste Compliment,
Qu’il en eut l’applaudissement
De tout un nombreux Auditoire,
Et qu’enfin, chacun, à sa gloire,
M’en a parlé, tous ces jours-ci,
Chez Monsieur, et Madame, aussi.

Or ce Prêcheur qui fait merveilles,
Et qui charme ainsi les oreilles,
S’appelle l’Abbé Chambeslay,
Et même, est, à vous dire vrai,
Bornant son chapitre en trois lignes,
Un Aumônier, et des plus dignes,
Dudit Frères Unique du Roi,
Qui l’estime beaucoup, je crois.

-Puis Robinet fait état des déplacements de son protecteur en milieu de semaine : Versailles, puis Saint Cloud, mais sans son épouse, avant de revenir auprès d'elle.

Mercredi, sa Royale Altesse,
Dès le matin, avec vitesse,
Fut voir Monseigneur le Dauphin,
Digne du plus riant destin,
Étant encore dans Versailles,
Pour la Cours, Séjour de gogaille.

Elle retourna par Saint Cloud,
Autre petit Paradis, où
Elle vit sa plus jeune Fille,
En qui, déjà, maint attrait brille,
Et Monsieur le Duc de Valois,
Plus beau qu’un Amour, deux cent fois :
Puis, redoublant sa diligence,
Par une juste impatience,
Elle revint, ici, dîner,
Comme je puis le témoigner,
En étant Témoin occulaire,
Avec son Épouse, si chère,
Madame, où l’on voit les accords
D’un bel Esprit, et d’un beau Corps,
Et qui l’attendait, tout de même,
Avec impatience extrême.

-Le lendemain, les deux époux sont partis à Saint Cloud :

Jeudi, ces deux nobles Moitiés,
Qui se font dix mille amitiés,
Qu’aime le Dieu qui les assemble,
A ce Saint-Cloud, furent ensemble,
Voir, aussi, leur petit Poupon :
Auquel, et je vous en réponds,
L’une et l’autre Altesse Royale,
A l’envi, fit un doux régale
De baisers, et d’embrassements,
De plus tendres, et plus charmants.

Or, dedans icelle Visite,
Ainsi qu’on m’a la Chose dite,
Intervint son charmant Cousin,
Savoir Monseigneur le Dauphin :
Et comme, illec, Mademoiselle,
De qui ma Muse est humble Ancelle,
Se trouva lors, pareillement,
Vous pouvez juger aisément,
Combien y vit sur leurs traces,
D’Amour, de Ris, de Jeux, de Grâces.

-Mais avant cela, un peintre des plus talentueux a tracé le portrait de Mademoiselle, à savoir Marie-Louise d'Orléans :

Avant qu’on allât à Saint-Cloud,
Où les Cascades font glou-glou,
Deux Copistes de la Nature,
Id est, deux Maîtres en Peinture,
Mais qui n’étaient pas les Beaubrun,
Ni Mignard, non plus, ni Le Brun,
Obtinrent, néanmoins, la grâce,
De pouvoir occuper leur place,
Et de tracer, de leur Pinceau,
De Monsieur, chacun, un Tableau,
Où l’un, sur l’autre, eut l’avantage
De mieux prendre l’air du Visage.
Un autre, aussi, fit, un Pastel,
Pour rendre son Nom immortel,
Le Portrait de Mademoiselle,
Qui semble une jeune Immortelle,
À ses grâces, à son maintien,
Et spirituel entretien.

Cependant, un beau petit Ange,
Tout à fait digne de louange,
Et du chef genre féminin,
Lequel n’a que cinq ans, enfin,
Jouait comme un autre Cécile,
Et de façon non moins habile,
Sur le Clavecin, dont vraiment,
Madame joue, et savamment.

Ensuite, on eut, sur ma parole,
Un Concert de Basses de Violes,
Dont les tons ravissants et doux,
Charmèrent l’Oreille de tous :
Et mon Âme, dans mon Ouie,
Se serait toute épanouïe,
De plaisir qu’elle ressentait,
Par les douceurs qu’elle écoutait,
Sans que maintes et maintes Belles,
À qui peu de cœurs sont rebelles,
D’autre part, l’attiraient, encor,
Et, voire, même bien plus fort,
Dans mes yeux, pour leur rendre hommage,
Si (sans en dire davantage)
Que tous les Sens, ma foi de Dieu,
Étaient appliqués en ce Lieu.

-Puis Philippe a débuté son voyage pour aller rejoindre le roi :

A peine, voyait-on encore,
A ce matin, lever l’Aurore,
Pour aller chercher le Chasseur
Qui règne si bien sur son cœur,
À savoir le charmant Céphale,
Qu’on a vu l’Altesse Royale
Sortir de son Palais d’ici,
Pour aller, par un beau souci,
Sur les lieux où notre Monarque
Prend soin de sa Royale Barque.

Ces deux adorables Germains
Qui nous paraissent surhumains,
Ne sauraient vivre, ce me semble,
Tant soit peut de temps, hors d’ensemble.
On dirait à les voir, encor,
De ces Dieux Pollux, et Castor :
Et, jamais, dedans la Nature,
On n’a pu voir, non je m’assure,
Des Frères, entre eux, mieux unis,
Que les quatre qu’ici, je dis.

-Le roi, précisément, est toujours à Nancy :

C’est à Nancy, comme je pense,
Qu’est ce merveilleux Roi de France,
Digne d’avoir, en vérité,
L’universelle Royauté.
Là, l’auguste Porte-Couronne,
Ainsi qu’ailleurs ses ordres donne,
Selon l’exigence des Cas,
Portant et ses soins, et ses pas,
De toutes parts, dans sa Carrière,
Aujourd’hui, purement, guerrière,
Et si glorieuse de plus,
Que l’on peut dire, sans abus,
Qu’il ne se peut voir plus de Gloire.

Encor, naguère, la Victoire,
Dont il est Favori, toujours,
L’a rendu le Maître, en huit jours,
De la grande Ville de Trèves,
Ce qui l’Electeur, beaucoup, grève.

Mais c’est ce que cet Électeur
S’est attiré, le cas est sûr,
À piailler à Ratisbonne.

Il eût mieux valu qu’en Sorbonne,
Il s’en fût venu disputer,
Il ne s’en verrait pas coûter
Sa belle et spacieuse Ville
Qu’on lui prend en belliqueux Style,
Et d’où l’on fait sortir, tout franc,
Les Soldats, en main, bâton blanc.

-L'armée impériale avance toujours mais Turenne s'impatiente.

J’ai su que l’Armée Allemande,
Que l’on tient assez belle et grande,
D’Egra, quoi que l’on en eût dit,
Le vingt-et six d’Août, sortit ;
Mais qu’allant à pas de Tortue,
De peur que trop, elle ne sue,
Elle était, quatre jour après,
Encore, de ce Lieu, fort près,
N’en étant pas, en conscience,
A quatre ou cinq lieues de distance.

Turenne, donc, impatient,
De ces lenteurs se défiant,
Autant qu’il peut, chemin avance,
Faisant, ainsi, toute l’avance,
Pour le Combat qu’il faut donner,
Ne voulant point tant barguigner.

-Une rumeur court : la ville de Narden tenue par les Français aurait été prise. Robinet rappelle qu'elle avait été conquise presque sans effort. On retrouvera cette formulation à la lettre suivante.

La Hollande qui désespère
D’avoir aucun Secours prospère,
Du susdit Ost de l’Empereur,
En est comme entrée en fureur :
Et son Prince d’Orange même,
En ayant un dépit extrême,
A pris feu dans ce dépit-là,
Et bref, avec les Gens qu’il a,
Qui montent jusques à vingt-mille,
Est allé siéger une Ville.

C’est Narden, et je n’ai pas su,
Si ce Poste, encor, s’est rendu,
Mais s’il l’a pris, est-ce merveille ?
Cela n’est pas à la pareille.

Il aurait repris, en tel cas,
Avecque vingt mille Soldats,
Ladite Ville, par nous prise,
Sans, presques, user de main mise,
Seulement, avec trois Tambours :
Sur quoi, sans faire un long Discours,
Je renvoie chacun à l’Histoire,
S’il n’est pas d’heureuse mémoire.

Au reste, il a besoin, dit-on,
De quelque virile Action,
Qui relève, un peu, son mérite,
Car on voit qu’il se décrédite,
Et que le Peuple, et les Etats,
Sont, de sa Conduite, un peu las.
De son pouvoir ils ont ombrage,
Et soutiennent bien davantage,
Que, pour ses propres intérêts,
Il veut faire écart de la Paix.

-La marine anglaise a fait main basse sur des richesses arrivant tout droit des Indes et destinées aux Hollandais : une raison de se réjouir pour notre gazetier.

Cependant, les Gens de la Haye,
Et d’Amsterdam, ont une baie,
De voir que leurs riches Trésors
Qui venaient des Indiens Bords,
Sont perdus, pour eux, sans resources :
Et que les Anglais, dans leurs course,
S’en sont saisis, fort bravement.
Ah ! pour eux, quel Événement !
Mais qu’ils en aient la Migraine,
Les enserre Fièvre quartaine,
Il ne m’en chaut, pour le certain,
Et je date ma Lettre, enfin.

-Aussitôt dit, aussitôt fait ! Ainsi :

Elle est du seizième Septembre,
Fort proche voisin de Novembre.

Lettre du 23 septembre 1673, par Robinet.

-Robinet rappelle que sa tâche n'a rien d'aisé :

Écrire en Vers, écrire en Prose,
N’est pas une facile chose,
Cela s’entend, écrire bien.
On voit, pourtant, des Gens très biens,
À qui, par un instinct, étrange,
La Main, pour écrire, démange,
Quoi qu’ils soient, per omnes Casus,
Ignares, certes, et des plus,
En ce Métier si difficile,
Où, mêmement, le plus habile,
Au jugement des mieux sensés,
Ne saurait, jamais, l’être assez.

Je ne suis pas, je le veux croire,
De ces Auteurs dignes de gloire,
Que l’on voit au sublime Rang,
À qui, mes hommages, je rends.
Mais, sans qu’aussi trop je me flatte,
En Écrivain d’antique date,
J’ose me mettre (et pourquoi non ?)
Dans la moyenne Région.

Depuis trente ans, et davantage,
Et jugez par là, de mon âge,
J’écris avec quelque renom,
Sur tout, en Prose, ce dit-on.
Mais, soit en Prose, soit en Rime,
De la Plume, je ne m’escrime,
Jamais, Lecteur, sans frissonner,
Et sans, grandement, façonner :
N’ayant pas le temps nécessaire
Pour faire tout ce qu’il faut faire,
Pour méditer, pour digérer,
Pour châtier, pour épurer
Les choses où mon Écritoire,
S’occupe en franc style d’Histoire.

N’était, donc, un faire le faux,
Je le dis tout net, et tout haut,
N’était que c’est là ma ressource,
Contre le vide de ma Bourse,
Je renoncerais de bon cœur,
Au périlleux Titre d’Auteur :
Et prendrais, en ma conscience,
(C’est beaucoup mieux faire, je pense)
Le Parti que prennent plusieurs,
Quoi que, souvent, petits Docteurs,
D’examiner tous les Ouvrages,
Des Auteurs, mêmes, les plus Sages.

Mais assez long est ce Discours,
Que je répète à certains jours,
Pour témoigner quelle est ma peine,
Au moment que j’ouvre ma Veine,
Et que, sur cent sujets divers,
Je dois toujours courant, écrire en Prose, ou Vers.

-Retour aux nouvelles concernant Narden. Elle a bien été reprise par l'ennemi. On admirera la manière dont Robinet parvient à tourner une défaite en demi-victoire en reprenant des propos déjà mentionnés : alors que les Français s'en étaient emparés le plus simplement du monde, ce sont bien des milliers d'hommes que les Belges ont du déployer pour retrouver leur place dans l'enceinte de la ville ! Ainsi :

De Narden, la ville est reprise
Sur les Français qui l’avaient prise,
Mais, tout à fait, différemment :
Car, en une Nuit, simplement,
Avec trois Tambours, nous la prîmes,
C’est la façon que nous y fîmes,
Ainsi, Lecteur, que je l’ai dit
Dedans mon précédent Écrit.

Il a fallu, tout au contraire,
Aux Belges, pour cet Exploit faire,
Des quatre mois, délibérer,
Se consulter, se mesurer,
Amasser une grosse Armée,
De vingt-cinq mille hommes, formée.

Il a fallu des Avalos,
Des Rodrigues, et des Mellos,
Des Scarabondardos, des Panches,
Des Matamores, et des Sanches,
Et tels autres preux Capitans,
Parmi leurs chétifs Combattants.

Il a fallu couper des Digues,
N’oubliant aucunes Intrigues,
Pour fermer à tous les secours,
Les droits chemins, et les détours.

Il a fallu, dedans les Formes,
Au style belliqueux, conformes,
Faire des Lignes, et des Forts,
Pour prévenir certains efforts.

Ouvrir, ensuite, des Tranchées,
Qui, de leurs morts, furent jonchées,
Pointer vingt pièces de Canon,
Les faire jouer tout de bon,
Des six jours de Tranchée ouverte,
Souffrir, cependant, une Perte
Considérable, en bonne foi,
Et vous l’avouerez avec moi,
La sachant de quatre mille hommes,
Par des coups plus dures que des pommes,
Que les Assiégés, braves Gens,
Tuèrent sur ces Assiégeants.

Il a fallu, pour fin finale,
Qu’en faveur d’un si doux régale,
Ils aient, aux Nôtres, accordé,
Tout ce qu’ils leur ont demandé,
De peur que, pendant la Dispute,
On ne fut là, de haute lutte,
Leur faire lever le Piquer.

Car le Projet en était fait,
Et le succès indubitable,
Car c’était ce Duc admirable,
De Luxembourg, qui, pour certain,
Avait formé ce grand Dessein.

-Pour couronner le tout, l'ennemi principal, le prince d'Orange, n'a aucun laurier à retirer de cette victoire laborieuse. Le tout est dû au courage de quelque capitaine ibérique :

Au reste, le Prince d’Orange,
N’a pas, ce dit-on, la louange
De ce bel Exploit d’Armes-là :
Il ne fut rien que Témoin là,
Avecque sa Troupe profane,
De la Bravoure castillane :
Et certain Agouito fit tout,
En ce Siège, de bout, en bout.

On l’écrit, du moins, de Bruxelle,
Si bien, donc qu’avec tout son zèle,
Et tant et tant de vains efforts,
Par lui faits, et par ses Consorts,
Il n’aura pas encor la gloire
De cette première Victoire.

-Robinet n'en veut pas aux Espagnols qu'il met en garde : selon lui, des brutales volte-face, les Hollandais sont coutumiers. Ainsi :

Mais des Espagnols de bon sens,
Et, tout à fait, très sages Gens,
Ne sauraient pas voir sans murmures,
Que, prenant de fausses mesures,
On assiste, ainsi, de chez eux,
Ces Hollandais audacieux :
Qui, par un vrai tour de Cosaque,
Ont, autrefois, tourné casque,
A leur naturel Souverain :
Qui, lorsqu’ils le pourront, sous main,
Et, mêmes, par la force ouverte,
Selon l’occasion offerte,
Encor, leur Pays accroîtront,
Des Siens, qu’ils lui démembreront :
Ou qui, du moins, dans l’occurrence,
Sans qu’ils en fassent conscience,
Abandonneront son Parti,
Comme vous êtes averti
Qu’aux Français, le dos ils tournèrent,
Et tout franc, les abandonnèrent,
En pervers Suppôts de Luther,
Au temps du Traité de Munster :
Et qu’en secourant de la sorte,
Et d’une manière si forte,
Ces Hérétiques-là, sans foi,
Sans Loi légitime, ni Roi,
L’Espagne, par peu de prudence,
Ouvertement, choque la France,
Nonobstant leur noble Union
De Sang, et de Religion,
Et risque de rompre avec Elle,
Pour la Hollandaise Séquelle.

-Robinet est également très dure avec l'armée impériale qui, selon lui toujours, n'a cessé d'éviter ou de retarder le combat avec Turenne. Ainsi, les "arrêts à l'auberge" furent fréquents. Une référence du même type que celle qui faisait dire à d'autres que les Allemands ont une inclination pour le vin ? Voir http://moliere.paris-sorbonne.fr/base.php?Les_Allemands%2C_curieux_lecteurs_et_inspectateurs

On peut reprocher même erreur,
Comme il me semble, à l’Empereur,
Car ne fait-il pas même chose ?
Je laisse, pourtant, cette glose,
Et je marque tout simplement,
C’est-à-dire, historiquement.
Que sa belle et nombreuse Armée,
Dont parlait tant la Renommée,
Étant venue, à petit pas,
Et par mesure, et par compas,
S’arrêtant souvent, à l’Auberge,
De peur de se fouler la verge,
Étant, dis-je, comme cela,
En cette lente traite-là,
Venue, où, d’Estoc, et de taille,
Se devait donner la Bataille,
Et jusqu’où notre Général,
Qui sait si bien l’Art martial,
Le fameux Prince de Turenne,
D’avancer, avait pris la peine,
À dessein de la recevoir,
N’a pu, sans perdre, cœur, le voir,
Aussitôt, craignant sa Défaite,
La Canne, des mieux, elle a faite,
Et de Montagnes, et Marais,
S’est mise à couvert, tout exprès,
Afin d’éviter sa poursuite,
Dedans cette poltronne fuite.

O vous, ses Chefs, ses Généraux,
Qui tranchez, presques, des Héros,
Spork Verthmuler, Montécucule,
Est-ce ainsi dites qu’on recule,
Quand des Héros, on a le cœur,
Et que l’on se pique d’honneur ?

Tandis qu’ainsi, ladite Armée,
À combattre, mal animée,
Élude le Choc, avec nous,
L’Empereur, par un instinct doux,
Et suivant un sort tout de flamme,
Qui règne dessus sa tendre Âme,
Va chercher l’illustre Beauté,
Qui doit, de sa Viduité,
Finir la triste Solitude,
Et faire sa béatitude
Pour leur Hymen, à fort grands frais,
On fait les superbes apprêts,
Et rien, dit-on, ne les égale,
Tant tout est à l’Impériale.

-Une petite historiette qui concerne le culte protestant :

Je n’ai rien appris d’autres Lieux,
Sinon un Conte curieux,
Qu’on m’écrit de certaine Ville.
Un Ministre, à prêcher, habile
Selon le style de Calvin,
Ennemi du Culte divin,
Ayant, dans un point de Morale,
Fait une aigre mercuriale,
Touchant le Luxe des habits,
Une qui fut jeune jadis,
C’est-à-dire une antique Femme,
Prit la parole en haute gamme,
Et, de son Prêcheur, approuvant
Ce qu’il avait mis en avant.

Ah ! qu’il dit vrai, notre Ministre,
Et que c’est chose bien sinistre,
S’écrie-t-elle, de voir, ainsi,
Toutes ces Dames que voici,
Avec tout ce bel étalage !
À quoi donc, bon tout ce bagage
De Perles, de Points, d’Affiquets,
Et d’autres Ornement coquets,
Si ce n’est pour plaire au grand Diable ?
Ce disant, ou chose semblable,
Comme, de la Langue, soudain,
Elle joue, aussi, de la main,
Et, bref, à ces Dames du Prêche,
Qu’après le Prêcheur, elle prêche,
Elle arrache et points et bijoux,
Et, dans l’excès de son courroux,
Qui ne doit pas servir d’Exemple,
Mit en désordre tout le Temple.

-Robinet a pris connaissance d'un pièce poétique dédiée à la récente chute de Maastricht. Ainsi :

Achevant ce Narré dernier,
D’une Ode du charmant Boyer,
On me régale : o quelle joie !
Il faut vite, que je la voie.

C’est sur la Prise de Maastricht,
Et, pour en parler, ric à ric,
L’Ode, dont, à l’Académie, [Française.]
Des seuls Savants, la bonne Amie,
On fit Lecture, au jour des Prix
Qu’on donnait à deux beaux Esprits.

Lisons… que le Début m’en charme :
Poursuivons… que son noble Carme,
En ces vingt Strophes est pompeux !
O que Phoebus par ses beaux jeux,
Y fait bien triompher sa Veine,
Et s’il en a l’Âme un peu vain,
Et si Louange il en reçoit,
Que c’est, ce me semble, à bon droit !

-Charles Coypeau Dassoucy a visiblement été blanchi dans une affaire qui s'est terminée au tribunal. Ainsi :

A propos des Mignons des Filles de Mémoire,
Sachez que Dassoucy que l’encre la plus noire,
De l’Esprit imposteur, en vain avait noirci,
Est sorti glorieux, et plus blanc que l’ivoire,
Rajeuni de vingt ans. Il se promène Ici,
Ne vous en moquez pas, quand tout couvert de gloire,
On sort d’un cachot noir, on rajeunit ainsi.

On devrait distinguer la Fable de l’Histoire,
Ne pas tout écouter et moins encor, tout croire
Avoir, pour le Prochain, un peu de Charité.

On dit qu’il doit beaucoup, à la rare équité,
De ses Juges fameux, qui, de son innocence,
Selon les justes Lois, embrassant la Défense,
En ont acquis un Droit à l’immortalité.

-En guise d'addendum, au sujet de livre de Richesource :

En parlant l’autre jour du Livre
Que De Richesource, délivre
A tous les jeunes Orateurs,
Voulant être Prédicateurs,
J’oubliai, faute de mémoire,
Que c’est, sans nulle Fiction,
Une seconde Edition
Beaucoup plus que l’autre, complète,
Étant plus ample, et plus nette.

-Mis à part pour la lettre précédente et peut-être pour quelques autres, c'est rarement que nous mentionnons la formulation des dates chez Robinet. Faisons-le à nouveau ici car cette lettre du 23 septembre est la dernière que nous possédons pour l'année 1673.

Le vingt-trois Septembre, je fis
Ces Vers, autant debout, qu’assis.

(Textes sélectionnés, saisis et commentés - sauf mention contraire - par David Chataignier à partir des gazettes composées par Charles Robinet et La Gravette de Mayolas au cours de l'année 1673. Les gazettes de Robinet (Lettres en vers à Monsieur du 7 janvier au 23 septembre) sont réunies dans le volume conservé sous la cote 296 A-6 à la Bibliothèque mazarine.)




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