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Nous sommes les sots


"Des actions d'autrui on nous donne le blâme.
Si nos femmes, sans nous, ont un commerce infâme,
Il faut que tout le mal tombe sur notre dos.
Elles font la sottise et nous sommes les sots !"
Le Cocu imaginaire, sc. XVII, v. 445-448

Cette idée, qui s'oppose à l'idée reçue du déshonneur du mari trompé, fait elle aussi partie d'un réseau de lieux communs sur le cocuage que Molière exploitera dans L'Ecole des femmes ("ce sont coups du hasard, dont on n'est point garant", "en toute douceur laisse aller les affaires", et surtout "ce cas fortuit").

Elle avait été énoncée dans un dialogue de La Mothe le Vayer (2), après être apparue à plusieurs reprises dans des textes de la tradition facétieuse "gauloise" des années 1610-1620 (1), ainsi que dans le traité De la sagesse (1601) de Charron (3) et dans la satire VI de Régnier (4).

Elle connaîtra une nouvelle formulation, dans le prolongement des comédies moliéresques, au sein d'une des conférences recueillies par Richesource, en 1664 (5).

Allusion à un principe stoïcien du Manuel d'Epictète, qu'on retrouve dans la traduction que procure Gilles Boileau au sein de son traité de La Vie d'Épictète et l'Enchiridion, ou l'Abrégé de sa philosophie (1655) (6).


(1)

Dans une « Satire contre un cocu jaloux, sot et fâcheux, par le sieur Morin » (1617), on peut lire :

[...]
Père de tout mensonge, esprit je t’exorcise
De quitter ce pauvre homme et ne troubler son heur,
Car étant fait ainsi comme l’on peint Moïse,
Tu le vas instruisant que c’est un déshonneur :
Retirez vos pensées loin de cette imposture,
De peur de voir punir votre crédulité,
Croyant que votre femme est de chaste nature,
Tant pour votre repos que pour la vérité :
Et si par aventure autre que vous elle aime,
En prenant tout au pis comme on fait aujourd’hui,
Pensez que chacun doit répondre de soi-même,
Et qu’on n’est point damné par les péchés d’autrui.
[...]
(Recueil des plus excellents vers satyriques de ce temps trouvés dans les cabinets des sieurs de Sigognes, Regnier, Motin, qu’autres, des plus signalés poètes de ce siècle, Paris, Antoine Estoc, 1617, f.103)

Et dans une "Ode contre un jaloux, sot, et fâcheux", par le sieur Trelon (1617) :

Mari qui tenez sans raison,
Ma belle maîtresse en prison
Qu’avez-vous résolu de faire,
Vous pensez qu’elle m’aime fort :
Pourquoi lui faites-vous ce tort,
Elle m’est toujours si contraire.
[…]
Mari ne faites pas le sot :
Croyez-moi, il n’y a qu’un mot,
Montrez-lui toujours bon visage :
Tant plus vous l’emprisonnerez,
Plus de sujet vous lui donnerez,
De faire encore davantage.
[…]
Votre femme est femme de bien,
Et puis quand il n’en serait rien,
Pource penseriez-vous moins être ?
C’est un jeu rempli de hasard,
Ce n’est pas peu d’être cornard,
On se fait de chacun connaître.

(ibid., f.219-220)

(2)

Dans son dialogue "Du mariage" (Cinq dialogues à l'imitation des Anciens, 1630), La Mothe le Vayer reprend à son compte le lieu commun :

Je passerai encore plus outre et vous confesserai avoir toujours été de ce sentiment que les hommes ne pouvaient faire paraître davantage leur sottise que de faire dépendre leur réputation d'un animal tel que la femme, et encore de la partie qui en elle est la plus difficile à cautionner.
(éd. de 1716, t. II, p. 422)

(3)

Tenir à grand injure et désestimer comme misérable un homme, pour être cocu : car quelle plus grande folie en jugement, que d'estimer moins une personne pour le vice d' autrui, qu'il n' approuve pas ?
(éd. de 1797, p. 40)

(4)

L'honneur qui sous faux titre habite avecque nous,
Qui nous ôte la vie, et les plaisirs plus doux,
Qui trahit notre espoir, et fait que l'on se peine,
Après l'éclat fardé d'une apparence vaine :
Qui sèvre les désirs, et passe méchamment,
La plume par le bec à notre sentiment,
Qui nous veut faire entendre en ces vaines chimères,
Que pour ce qu'il nous touche, il se perd si nos mères,
Nos femmes, et nos soeurs, font leurs maris jaloux,
Comme si leurs désirs dépendissent de nous.
(éd. de 1641, p. 46)

(5)

La quatorzième des conférences recueillies par Richesource dans son second tome ("Si celui qui est cocu sans qu'il le sache est plus malheureux que celui qui passe pour tel sans qu'il le soit", 1664) lui donne une formulation proche de celle adoptée par Molière :

La philosophie [...] ne pourrait pas plaindre celui qui serait cocu et qui, passant pour tel dans le monde, serait exposé à la risée publique, puisqu'il aurait dans lui-même de quoi se consoler de cette disgrâce, pouvant regarder les choses d'un autre oeil que les autres, et considérer que, les fautes étant personnelles, on ne doit, en bonne justice, lui rien imputer de celles que fait sa femme, et qu'en tout cas, il a pour compagnons de fortune des plus illustres et plus honnêtes gens de tous les siècles.
(p. 154)

(6)

Si c'était un mal que de ne pas recevoir de l'honneur, il s'ensuivrait qu'il serait au pouvoir d'autrui de nous rendre malheureux, ce qui ne se peut faire : parce que pour la même raison que nous ne saurions être dans le vice par le fait d'autrui ; aussi ne pouvons nous être dans le mal par le fait d'autrui.
(p. 110-111)




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