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Relation de la fête de Versailles


[André Félibien], Relation de la fête de Versailles du dix-huitième juillet 1668, Paris, Pierre le Petit, 1668

Ce texte constitue la relation officielle de la fête du Grand Divertissement. Il sera réédité en 1679 avec des gravures de Lepautre.

La comédie de Georges Dandin y est brièvement évoquée.


RELATION DE LA FÊTE DE VERSAILLES.

Du dix-huitième Juillet mil six cent soixante-huit.

À PARIS,
Chez PIERRE LE PETIT, Imprimeur et Libraire ordinaire du Roi, rue S. Jacques, à la Croix d’Or.
M. DC. LXVIII.

RELATION DE LA FÊTE DE VERSAILLES.

Du dix-huitième Juillet mil six cent soixante-huit.

Le Roi ayant accordé la Paix aux instances de ses Alliés et aux vœux de toute l’Europe, et donné des marques d’une modération et d’une bonté sans exemple, même dans le plus fort de ses conquêtes, ne pensait plus qu’à s’appliquer aux affaires de son Royaume, lorsque pour réparer en quelque sorte ce que la Cour avait perdu dans le Carnaval pendant son absence, il résolut de faire une Fête dans les jardins de Versailles où parmi les plaisirs que l’on trouve dans un séjour si délicieux, l’esprit fût encore touché de ces beautés surprenantes et extraordinaires dont ce grand Prince sait si bien assaisonner tous ses divertissements.
Pour cet effet voulant donner la Comédie ensuite d’une collation, et le souper après la Comédie qui fût suivi d’un bal et d’un feu d’artifice, il jeta les yeux sur les personnes qu’il jugea les plus capables pour disposer toutes les choses propres à cela. Il leur marqua lui-même les endroits où la disposition du lieu pouvait par sa beauté naturelle contribuer davantage à leur décoration. Et parce que l’un des plus beaux ornements de cette Maison est la quantité des eaux que l’art y a conduites malgré la nature qui les lui avait refusées, sa Majesté leur ordonna de s’en servir le plus qu’ils pourraient à l’embellissement de ces lieux, et même leur ouvrir les moyens de les employer et d’en tirer les effets qu’elles peuvent faire.
Pour l’exécution de cette Fête le Duc de Créquy, comme premier Gentilhomme de la Chambre, fut chargé de ce qui regardait la Comédie ; le Maréchal de Bellefond comme premier Maître d’Hôtel du Roi prit le soin de la collation, du souper et de tout ce qui regardait le service des tables ; et Monsieur Colbert comme Surintendant des Bâtiments fit construire et embellir les divers lieux destinés à ce divertissement royal, et donna les ordres pour l’exécution des feux d’artifices.
Le sieur Vigarani eut ordre de dresser le théâtre pour la Comédie ; le sieur Gissey d’accommoder un endroit pour le souper ; et le sieur le Vau premier Architecte du Roi, un autre pour le bal.
Le Mercredi 18. jour de Juillet le Roi étant parti de Saint Germain vint dîner à Versailles avec la Reine, Monseigneur le Dauphin, Monsieur et Madame ; Le reste de la Cour étant arrivé incontinent après midi, trouva des Officiers du Roi qui faisaient les honneurs et recevaient tout le monde dans les salles du Château où il y avait en plusieurs endroits des tables dressées et de quoi se rafraîchir ; les principales Dames furent conduites dans des chambres particulières pour se reposer.
Sur les six heures du soir le Roi ayant commandé au Marquis de Gesvres Capitaine de ses Gardes de faire ouvrir toutes les portes afin qu’il n’y eût personne qui ne prît part au divertissement, sortit du Château avec la Reine et tout le reste de la Cour pour prendre le plaisir de la promenade.
Quand leurs Majestés eurent fait le tour du grand parterre, elles descendirent dans celui de gazon qui est du côté de la grotte, où après avoir considéré les fontaines qui les embellissent, Elles s’arrêtèrent particulièrement à regarder celle qui est au bas du petit parc du côté de la pompe. Dans le milieu de son bassin l’on voit un dragon de bronze, qui percé d’une flèche semble vomir le sang par la gueule, en poussant en l’air un bouillon d’eau qui retombe en pluie, et couvre tout le bassin.
Autour de ce dragon il y a quatre petits Amours sur des cygnes qui font chacun un grand jet d’eau et qui nagent vers le bord comme pour se sauver : Deux de ces Amours qui sont en face du dragon, se cachent le visage avec la main pour ne le pas voir, et sur leur visage l’on aperçoit toutes les marques de la crainte parfaitement exprimées. Les deux autres plus hardis parce que le monstre n’est pas tourné de leur côté, l’attaquent de leurs armes. Entre ces Amours sont des Dauphins de bronze dont la gueule ouverte pousse en l’air de gros bouillons d’eau.
Leurs Majestés allèrent ensuite chercher le frais dans ces bosquets si délicieux où l’épaisseur des arbres empêche que le soleil ne se fasse sentir. Lorsqu’Elles furent dans celui dont un grand nombre d’agréables allées forme une espèce de labyrinthe, Elles arrivèrent après plusieurs détours dans un cabinet de verdure pentagone où aboutissent cinq allées. Au milieu de ce cabinet il y a une fontaine dont le bassin est bordé de gazon. De ce bassin sortaient cinq tables en manière de buffets, chargées de toutes les choses qui peuvent composer une collation magnifique.
L’une de ces tables représentait une montagne, où dans plusieurs espèces de cavernes on voyait diverses sortes de viandes froides : L’autre était comme la face d’un Palais bâti de massepains et pâtes sucrées. Il y en avait une chargée de pyramides de confitures sèches ; une autre d’une infinité de vases remplis de toutes sortes de liqueurs ; et la dernière était composée de Caramels. Toutes ces tables dont les plans étaient ingénieusement formés en divers compartiments, étaient couvertes d’une infinité de choses délicates, et disposées d’une manière toute nouvelle : leurs pieds et leurs dossiers étaient environnés de feuillages mêlés de festons de fleurs, dont une partie était soutenue par des Bacchantes. il y avait entre ces tables une petite pelouse de mousse verte qui s’avançait dans le bassin, et sur laquelle on voyait dans un grand vase un oranger dont les fruits étaient confits : chacun de ces orangers avait à côté de lui deux autres arbres de différentes espèces, dont les fruits étaient pareillement confits.
Du milieu de ces Tables s’élevait un jet d’eau de plus de trente pieds de haut, dont la chute faisait un bruit très agréable : De sorte qu’en voyant tous ces buffets d’une même hauteur joints les uns aux autres par les branches d’arbres et les fleurs dont ils étaient revêtus, il semblait que ce fût une petite montagne du haut de laquelle sortît une fontaine.
La palissade qui fait l’enceinte de ce cabinet était disposée d’une manière toute particulière : Le jardinier ayant employé son industrie à bien ployer les branches des arbres et à les lier ensemble en diverses façons, en avait formé une espèce d’architecture. Dans le milieu du couronnement on voyait un socle de verdure sur lequel il y avait un dé qui portait un vase rempli de fleurs. Au côté du dé et sur le même socle étaient deux autres vases de fleurs, et en cet endroit le haut de la palissade venant doucement à s’arrondir en forme de galbe, se terminait aux deux extrémités par deux autres vases aussi remplis de fleurs.
Au lieu de sièges de gazon il y avait tout autour du cabinet des couches de melons, dont la quantité, la grosseur et la bonté était surprenante pour la saison. Ces couches étaient faites d’une manière toute extraordinaire, et à bien considérer la beauté de ce lieu l’on aurait pu dire autrefois que les hommes n’auraient point eu de part à un si bel arrangement, mais que quelques Divinités de ces bois auraient employé leurs soins pour l’embellir de la sorte.
Comme il y a cinq allées qui se terminent toutes dans ce cabinet et qui forment une étoile, l’on trouvait ces allées ornées de chacun côté de vingt-six arcades de cyprès. Sous chaque arcade et sur des sièges de gazon il y avait de grands vases remplis de divers arbres chargés de leurs fruits. Dans la première de ces allées il n’y avait que des orangers de Portugal. La seconde était toute de bigarreautiers et de cerisiers mêlés ensemble. La troisième était bordée d’abricotiers et de pêchers. la quatrième de groseilliers de Hollande. Et dans la cinquième l’on ne voyait que des poiriers de différentes espèce. Tous ces arbres faisaient un agréable objet à la vue, à cause de leurs fruits qui paraissaient encore davantage contre l’épaisseur du bois.
Au bout de ces cinq allées il y a cinq grandes niches de verdure que l’on voit toutes en face du milieu du cabinet. Ces niches étaient cintrées ; et sur les pilastres des côtés s’élevaient deux rouleaux qui s’allaient joindre à un carré qui était au milieu. Dans ce carré l’on voyait les chiffres du Roi composés de différentes fleurs, et des deux côtés pendaient des festons qui s’attachaient à l’extrémité des rouleaux. À côté de la niche il y avait deux arcades aussi de verdure avec leurs pilastres d’un côté et d’autre ; et tous ces pilastres étaient terminés par des vases remplis de fleurs.
Dans l’une de ces niches était la figure du Dieu Pan, qui ayant sur le visage toutes les marques de la joie, semblait prendre part à celle de toute l’assemblée. Le Sculpteur l’avait disposé dans une action qui faisait connaître qu’il était mis là, comme la Divinité qui présidait dans ce lieu.
Dans les quatre autres niches il y avait quatre Satyres deux hommes et deux femmes, qui tous semblaient danser et témoigner le plaisir qu’ils ressentaient de se voir visiter par un si grand Monarque suivi d’une si belle Cour. Toutes ces figures étaient dorées et faisaient un effet admirable contre le vert de ces palissades.
Après que leurs Majestés eurent été quelque temps dans cet endroit si charmant, et que les Dames eurent fait collation, le Roi abandonna les Tables au pillage des gens qui suivaient, et la destruction d’un arrangement si beau servit encore d’un divertissement agréable à toute la Cour, par l’empressement et la confusion de ceux qui démolissaient ces châteaux de massepain et ces montagnes de confitures.
Au sortir de ce lieu le Roi rentrant dans une calèche, la Reine dans sa chaise, et tout le reste de la Cour dans leurs carrosses poursuivirent leur promenade pour se rendre à la Comédie, et passant dans une grande allée de quatre rang de tilleuls, firent le tour du bassin de la fontaine des cygnes, qui termine l’allée royale vis-à-vis du château. Ce bassin est un carré long finissant par deux demi-ronds ; Sa longueur est de soixante toises sur quarante de large. Dans son milieu il y a une infinité de jets d’eau, qui réunis ensemble font une gerbe d’une hauteur et d’une grosseur extraordinaire.
À côté de la grande allée royale il y en a deux autres qui en sont éloignées d’environ deux cents pas. Celle qui est à droite en montant vers le Château s’appelle l’allée du Roi, et celle qui est à gauche l’allée des prés. Ces trois allées sont traversées par une autre qui se termine à deux grilles qui font la clôture du petit parc. Ces deux allées des côtés et celle qui les traverse ont cinq toises de large ; mais à l’endroit où elles se rencontrent elles forment un grand espace qui a plus de treize toises en carré. C’est dans cet endroit de l’allée du Roi que le sieur Vigarani avait disposé le lieu de la Comédie. Le Théâtre qui avançait un peu dans le carré de la place s’enfonçait de dix toises dans l’allée qui monte vers le Château, et laissait pour la Salle un espace de treize toises de face sur neuf de large.
L’exhaussement de ce Salon était de trente pieds jusques à la corniche, d’où les côtés du plafond s’élevaient encore de huit pieds jusques au dernier enfoncement. Il était couvert de feuillée par dehors, et par dedans paré de riches tapisseries que le sieur du Mets Intendant des meubles de la Couronne avait pris soin de faire disposer de la manière la plus belle et la plus convenable pour la décoration de ce lieu. Du haut du plafond pendaient trente-deux chandeliers de cristal portant chacun dix bougies de cire blanche. Autour de la Salle étaient plusieurs sièges disposés en amphithéâtre remplis de plus de douze cent personnes ; et dans le parterre il y avait encore sur des bancs une plus grande quantité de monde. Cette Salle était percée par deux grandes arcades dont l’une était vis-à-vis du Théâtre et l’autre du côté qui va vers la grande allée. L’ouverture du Théâtre était de trente-six pieds, et de chaque côté il y avait deux grandes colonnes torses de bronze et de lapis environnées de branches et de feuilles de vigne d’or : Elles étaient posées sur des piédestaux de marbre, et portaient une grande corniche aussi de marbre dans le milieu de laquelle on voyait les armes du Roi sur un cartouche doré accompagné de trophées ; l’architecture était d’ordre Ionique. Entre chaque colonne il y avait une figure : Celle qui était à droite représentait la Paix, et celle qui était à gauche figurait la Victoire, pour montrer que sa Majesté est toujours en état de faire que ses peuples jouissent d’une paix heureuse et pleine d’abondance, en établissant le repos dans l’Europe, Où d’une victoire glorieuse et remplie de joie, quand Elle est obligée de prendre les armes pour soutenir ses droites.
Lorsque leurs Majestés furent arrivées dans ce lieu dont la grandeur et la magnificence surprit toute la Cour ; et quand Elles eurent pris leurs places sur le haut Dais qui était au milieu du parterre, on leva la toile qui cachait la décoration du Théâtre : et alors les yeux se trouvant tout à fait trompés, l’on crut voir effectivement un jardin d’une beauté extraordinaire.
À l’entrée de ce jardin l’on découvrait deux palissades si ingénieusement moulées qu’elles formaient un ordre d’architecture, dont la corniche était soutenue par quatre termes qui représentaient des Satyres. La partie d’en bas de ces termes, et ce qu’on appelle gaine était de jaspe et le reste de bronze doré. Ces Satyres portaient sur leurs têtes des corbeilles pleines de fleurs : Et sur les piédestaux de marbre qui soutenaient ces mêmes termes, il y avait de grands vases dorés aussi remplis de fleurs.
Un peu plus loin paraissaient deux terrasses revêtues de marbre blanc qui environnaient un long canal. Aux bords de ces terrasses il y avait des masques dorés qui vomissaient de l’eau dans le canal, et au-dessus de ces masques on voyait des vases de bronze doré d’où sortaient aussi autant de véritables jets d’eau.
On montait sur ces terrasses par trois degrés, et sur la même ligne où étaient rangés les termes il y avait d’un côté et d’autre une allée de grands arbres entre lesquels paraissaient des cabinets d’une architecture rustique : Chaque cabinet couvrait un grand bassin de marbre soutenu sur un piédestal de même matière, et de ces bassins sortaient autant de jets d’eau.
Le bout du canal le plus proche était bordé de douze jets d’eau qui formaient autant de chandeliers, et à l’autre extrémité on voyait un superbe édifice en forme de dôme. Il était percé de trois grands portiques au travers desquels on découvrait une grande étendue de pays.
D’abord l’on vit sur le Théâtre une collation magnifique d’oranges de Portugal et de toutes sortes de fruits chargés à fond et en pyramides dans trente-six corbeilles qui furent servies à toute la Cour par le Maréchal de Bellefond, et par plusieurs Seigneurs, pendant que le sieur de Launay Intendant des menus plaisirs et affaires de la Chambre donnait de tous côtés des imprimés qui contenaient le sujet de la Comédie et du Ballet.
Bien que la pièce qu’on représenta doive être considérée comme un Impromptu et un de ces ouvrages où la nécessité de satisfaire sur le champ aux volontés du Roi ne donne pas toujours le loisir d’y apporter la dernière main, et d’en former les derniers traits ; néanmoins il est certain qu’elle est composée de parties si diversifiées et si agréables qu’on peut dire qu’il n’en a guère paru sur le Théâtre de plus capable de satisfaire tout ensemble l’oreille et les yeux des spectateurs. La prose dont on s’est servi est un langage très propre pour l’action qu’on représente ; et les vers qui se chantent entre les actes de la Comédie conviennent si bien au sujet et expriment si tendrement les passions dont ceux qui les récitent doivent être émus, qu’il n’y a jamais rien eu de plus touchant. Quoiqu’il semble que ce soit deux Comédies que l’on joue en même temps, dont l’une soit en prose et l’autre en vers, elles sont pourtant si bien unies à un même sujet qu’elles ne font qu’une même pièce et ne représentent qu’une seule action.
L’ouverture du théâtre se fait par quatre Bergers * [en marge : * Beauchamp.] déguisés en valets de fêtes qui accompagnés de quatre autre Bergers * [en marge : * S. André, La Pierre, Favier. * Descouteaux, Philbert, Jean et Martin Hottere.] qui jouent de la flûte, font une danse où ils obligent d’entrer avec eux un riche Paysan qu’ils rencontrent, qui mal satisfait de son mariage, n’a l’esprit rempli que de fâcheuses pensés : Aussi l’on voit qu’il se retire bientôt de leur compagnie où il n’a demeuré que par contrainte.
* Climène [* Mlle Hylaire] et * Cloris [en marge : *Mlle Des Fronteaux.] qui sont deux Bergères amies, entendant le son des flûtes, viennent joindre leurs voix à ces instruments et chantent

L’Autre jour d’Annette
J’entendis la voix,
Qui sur la musette
Chantait dans nos bois ;
Amour, que sous ton empire
On souffre de maux cuisants !
Je le puis bien dire
Puisque je le sens.

La jeune Lisette
Au même moment
Sur le ton d’Annette
Reprit tendrement,
Amour, si sous ton empire
Je souffre des maux cuisants,
C’est de n’oser dire
Tout ce que je sens.

* Tircis [* Blondel.] et * Philène [*Gaye.] Amants de ces deux Bergères, les abordent pour les entretenir de leur passion, et font avec elles une Scène en musique.

Cloris.
Laissez-nous en repos, Philène.

Climène.
Tircis, ne viens point m’arrêter.

Tircis, et Philène.
Ah ! belle inhumaine,
Daigne un moment m’écouter ?

Climène, et Cloris.
Mais, que me veux-tu conter ?

Les deux Bergers.
Que d’une flamme immortelle
Mon cœur brûle sous tes lois.

Les deux Bergères.
Ce n’est pas une nouvelle,
Tu me l’as dit mille fois.

Philène.
Quoi ? veux-tu toute ma vie
Que j’aime et n’obtienne rien ?

Cloris.
Non, ce n’est pas mon envie,
N’aime plus, je le veux bien.

Tircis.
Le Ciel me force à l’hommage
Dont tous ces bois sont témoins.

Climène.
C’est au Ciel, puisqu’il t’engage,
À te payer de tes soins.

Philène.
C’est par ton mérite extrême
Que tu captives mes vœux.

Cloris.
Si je mérite qu’on m’aime
Je ne dois rien à tes feux.

Les deux Bergers.
L’éclat de tes yeux me tue.

Les deux Bergères.
Détourne de moi tes pas.

Les deux Bergers.
Je me plais dans cette vue.

Les deux Bergères.
Berger, ne t’en plains donc pas.

Philène.
Ah ! belle Climène.

Tircis.
Ah ! belle Cloris.

Philène.
Rends-la pour moi plus humaine.

Tircis.
Dompte pour moi ses mépris.

Climène, à Cloris.
Sois sensible à l’amour que te porte Philène.

Cloris, à Climène.
Sois sensible à l’ardeur dont Tircis est épris.

Climène.
Si tu veux me donner ton exemple, Bergère,
Peut-être je le recevrai.

Cloris.
Si tu veux te résoudre à marcher la première,
Possible que je te suivrai.

Climène, à Philène.
Adieu, Berger.

Cloris, à Tircis.
Adieu, Berger.

Climène.
Attends un favorable sort.

Cloris.
Attends un doux succès du mal qui te possède.

Tircis.
Je n’attends aucun remède.

Philène.
Et je n’attends que la mort.

Tircis, et Philène.
Puisqu’il nous faut languir en de tels déplaisirs,
Mettons fin en mourant à nos tristes soupirs.

Ces deux Bergers se retirent l’âme pleine de douleur et de désespoir, et ensuite de cette Musique commence le premier Acte de la Comédie en prose.
Le sujet est qu’un riche Paysan s’étant marié à la fille d’un Gentilhomme de campagne, ne reçoit que du mépris de sa femme aussi bien que de son beau-père et de sa belle-mère, qui ne l’avaient pris pour leur gendre qu’à cause de ses grands biens.
Toute cette Pièce est traitée de la même sorte que le sieur de Molière a de coutume de faire ses autres Pièces de théâtre ; c’est-à-dire qu’il y représente avec des couleurs si naturelles le caractère des personnes qu’il introduit, qu’il ne se peut rien voir de plus ressemblant que ce qu’il a fait pour montrer la peine et les chagrins où se trouvent souvent ceux qui s’allient au-dessus de leur condition. Et quand il dépeint l’humeur et la manière de faire de certains Nobles campagnards, il ne forme point de traits qui n’expriment parfaitement leur véritable image. Sur la fin de l’Acte le Paysan est interrompu par une Bergère qui lui vient apprendre le désespoir des deux Bergers : mais comme il est agité d’autres inquiétudes, il la quitte en colère, et Cloris entre qui vient faire une plainte sur la mort de son Amant.

Ah ! mortelles douleurs !
Qu’ai-je plus à prétendre ?
Coulez, coulez mes pleurs,
Je n’en puis trop répandre.

Pourquoi faut-il qu’un tyrannique honneur
Tienne notre âme en esclave asservie ?
Hélas ! pour contenter sa barbare rigueur
J’ai réduit mon Amant à sortir de la vie.

Ah ! mortelles douleurs !
Qu’ai-je plus à prétendre ?
Coulez, coulez mes pleurs,
Je n’en puis trop répandre.

Me puis-je pardonner dans ce funeste sort
Les sévères froideurs dont je m’était armée,
Quoi donc, mon cher amant, je t’ai donné la mort :
Est-ce le prix, hélas ! de m’avoir tant aimée ?
Ah ! mortelles douleurs, etc.

Après cette plainte commença le second Acte de la Comédie en prose. C’est une suite des déplaisirs du Paysan marié qui se trouve encore interrompu par la même Bergère, qui vient lui dire que Tircis et Philène ne sont point morts, et lui montre six Bateliers * [Jouan, Beauchamp, Chicanneau, Favier, Noblet, Mayeu.] qui les ont sauvés. La Paysan importuné de tous ces avis se retire et quitte la place aux Bateliers, qui ravis de la récompense qu’ils ont reçue dansent avec leurs crocs et se jouent ensemble, après quoi se récite le troisième acte de la Comédie en prose.
Dans ce dernier Acte l’on voit le Paysan dans le comble de la douleur par les mauvais traitements de sa femme. Enfin un de ses amis lui conseille de noyer dans le vin toutes ses inquiétudes, et l’emmène pour joindre sa troupe, voyant venir toute la foule des Bergers amoureux qui commence à célébrer par des chants et des danses le pouvoir de l’amour.
Ici la décoration du théâtre se trouve changée en un instant, et l’on ne peut comprendre comment tant de véritables jets d’eau ne paraissent plus, ni par quel artifice au lieu de ces cabinets et de ces allées on ne découvre sur le théâtre que de grandes roches entremêlées d’arbres, où l’on voit plusieurs Bergers qui chantent et qui jouent de toutes sortes d’instruments. Cloris commence la première à joindre sa voix au son des flûtes et des musettes.

Cloris.
Ici l’ombre des ormeaux
Donne un teint frais aux herbettes,
Et les bords de ces ruisseaux
Brillent de mille fleurettes
Qui se mirent dans les eaux.
Prenez, Bergers, vos musettes,
Ajustez vos chalumeaux,
Et mêlons nos chansonnettes
Aux chants des petits oiseaux.

Le Zéphire entre ces eaux
Fait mille courses secrètes,
Et les Rossignols nouveaux
De leurs douces amourettes
Parlent aux tendres rameaux.
Prenez, Bergers, vos musettes, etc.

Pendant que la Musique charme les oreilles, les yeux sont agréablement occupés à voir danser plusieurs Bergers * [en marge gauche :* Bergers. Chicanneau, S. André, La Pierre, Favier. Bergères. Bonard, Arnald, Noblet, Foignard.] et Bergères galamment vêtues. Et Climène chante.

Ah ! qu’il est doux, belle Sylvie,
Ah ! qu’il est doux de s’enflammer ;
Il faut retrancher de la vie
Ce qu’on en passe sans aimer.

Cloris.
Ah ! les beaux jours qu’Amour nous donne
Lorsque sa flamme unit les cœurs ;
Est-il ni gloire ni Couronne
Qui vaille ses moindres douceurs ?
Qu’avec peu de raison on se plaint d’un martyre
Que suivent de si doux plaisirs.

Philène.
Un moment de bonheur dans l’amoureux Empire
Répare dix ans de soupirs.

Tous ensemble.
Chantons tous de l’amour le pouvoir adorable,
Chantons tous dans ces lieux
Ses attraits glorieux ;
Il est le plus aimable
Et le plus grand des Dieux.

À ces mots l’on vit s’approcher du fond du théâtre un grand rocher couvert d’arbres, sur lequel était assise toute la troupe de Bacchus composée de quarante Satyres, * [en marge droite : * D’estival.] l’un deux s’avançant à la tête chante fièrement ces paroles,

Arrêtez, c’est trop entreprendre,
Un autre Dieu dont nous suivons les lois,
S’oppose à cet honneur qu’à l’ Amour osent rendre
Vos musettes et vos voix :

À des titres si beaux, Bacchus seul peut prétendre,
Et nous sommes ici pour défendre ses droits.

Chœur de Bacchus.
Nous suivons de Bacchus le pouvoir adorable,
Nous suivons en tous lieux
Ses attraits glorieux,
Il est le plus aimable
Et le plus grand des Dieux.

Plusieurs du parti de Bacchus mêlaient aussi leurs pas à la Musique, et l’on vit un combat des Danseurs et des Chantres qui soutenaient le parti de l’Amour.

Cloris.
C’est le Printemps qui rend l’âme
A nos champs semés de fleurs ;
Mais c’est l’Amour et sa flamme
Qui font revivre nos cœurs.

Un suivant de Bacchus.* [en marge gauche : * Gingan.]
Le Soleil chasse les ombres
Dont le Ciel est obscurci,
Et des âmes les plus sombres
Bacchus chasse le souci.

Chœur de Bacchus.
Bacchus est révéré sur la terre et sur l’onde.

Chœur de l’Amour.
Et l’Amour est un Dieu qu’on adore en tous lieux.

Chœur de Bacchus.
Bacchus à son pouvoir a soumis tout le monde.

Chœur de l’Amour.
Et l’Amour a dompté les Hommes et les Dieux.

Chœur de Bacchus.
Rien peut-il égaler sa douceur sans seconde ?

Chœur de l’Amour.
Rien peut-il égaler ses charmes précieux ?

Chœur de Bacchus.
Fi de l’amour et de ses feux.

Le parti de l’Amour.
Ah ! quel plaisir d’aimer.

Le parti de Bacchus.
Ah ! quel plaisir de boire.

Le parti de l’Amour.
À qui vit sans amour, la vie est sans appâts.

Le parti de Bacchus.
C’est mourir que de vivre, et de ne boire pas.

Le parti de l’Amour.
Aimables fers,

Le parti de Bacchus.
Douce victoire.

Le parti de l’Amour.
Ah ! quel plaisir d’aimer.

Le parti de Bacchus.
Ah ! quel plaisir de boire.

Les deux partis.
Non, non c’est un abus,
Le plus grand Dieu de tous.

Le parti de l’Amour.
C’est l’Amour.

Le parti de Bacchus.
C’est Bacchus.

Un Berger * [* Le Gros.] arrive qui se jette au milieu des deux partis pour les séparer, et leur chante ces vers,
C’est trop, c’est trop, Bergers, hé pourquoi ces débats ?
Souffrons qu’en un parti la raison nous assemble,
L’Amour a des douceurs, Bacchus a des appâts,
Ce sont deux Déités qui sont fort bien ensemble,
Ne les séparons pas.

Les deux Chœurs ensemble.
Mêlons donc leurs douceurs aimables,
Mêlons nos voix dans ces lieux agréables,
Et faisons répéter aux Echos d’alentour,
Qu’il n’est rien de plus doux que Bacchus et l’Amour.

Tous les Danseurs se mêlent ensemble, et l’on voit parmi les Bergers et les Bergères quatre des suivants de Bacchus * [* Suivants de Bacchus. Beauchamp, Dolivet, Chicanneau, Mayeu. Bacchantes. Paysan, Manceau, Le Roi, Pesan.] avec des thyrses, et quatre Bacchantes avec des espèces de tambours de Basque, qui représentent ces cribles qu’elles portaient anciennement aux fêtes de Bacchus. De ces thyrses les suivants frappent sur les cribles des Bacchantes, et font différentes postures pendant que les Bergers et les Bergères dansent plus sérieusement.
On peut dire que dans cet ouvrage le sieur de Lully a trouvé le secret de satisfaire et de charmer tout le monde ; car jamais il n’y a rien eu de si beau ni de mieux inventé. Si l’on regarde les danses, il n’y a point de pas qui ne marque l’action que les Danseurs doivent faire, et dont les gestes ne soient autant de paroles qui se fassent entendre. Si l’on regarde la Musique, il n’y a rien qui n’exprime parfaitment toutes les passions et qui ne ravisse l’esprit des Auditeurs. Mais ce qui n’a jamais été vu, est cette harmonie de voix si agréable, cette symphonie d’instruments, cette belle union de différents chœurs, ces douces chansonnettes, ces dialogues si tendres et si amoureux, ces échos, et enfin cette conduite admirable dans toutes les parties, où depuis les premiers récits l’on a vu toujours que la Musique s’est augmentée, et qu’enfin après avoir commencé par une seule voix, elle a fini par un concert de plus de cent personnes que l’on a vues toutes à la fois sur un même Théâtre joindre ensemble leurs instruments, leurs voix et leurs pas, dans un accord et une cadence qui finit la Pièce, en laissant tout le monde dans une admiration qu’on ne peut assez exprimer.
Cet agréable spectacle étant fini de la sorte, le Roi et toute la Cour sortirent par le Portique du côté gauche du Salon, et qui rend dans l’allée de traverse au bout de laquelle à l’endroit où elle coupe l’allée des prés, l’on aperçut de loin un Edifice élevé de cinquante pieds de haut. Sa figure était octogone, et sur le haut de la couverture s’élevait une espèce de Dôme d’une grandeur et d’une hauteur si belle et si proportionnée que le tout ensemble ressemblait beaucoup à ces beaux temples antiques dont l’on voit encore quelques restes : Il était tout couvert de feuillages, et rempli d’une infinité de lumières. À mesure qu’on s’en approchait on y découvrait mille différentes beautés : Il était isolé et l’on voyait dans les huit angles autant de pilastres qui servaient comme de pieds forts ou d’arcs-boutants élevés de quinze pieds de haut. Au-dessus de ces pilastres il y avait de grands vases ornés de différentes façons et remplis de lumières. Du haut de ces vases sortait une fontaine qui retombant à l’entour les environnait comme d’une cloche de cristal. Ce qui voyait un feu éclairer agréablement au milieu de l’eau.
Cet édifice était percé de huit portes. Au devant de celle par où l’on entrait, et sur deux piédestaux de verdure étaient deux grandes figures dorées qui représentaient deux Faunes jouant chacun d’un instrument. Au-dessus de ces portes on voyait comme une espèce de frise ornée de huit grands bas-reliefs, représentant par des figures assises les quatre Saisons de l’année et les quatre parties du Jour. À côté des premières il y avait de doubles L. et à côté des autres des fleurs de lys. Elles étaient toutes enchâssées parmi le feuillage, et faites avec un artifice de lumière si beau et si surprenant, qu’il semblait que toutes ces figures, ces L, et ces fleurs de lys fussent d’un métal lumineux et transparent.
Le tour du petit dôme était aussi orné de huit bas-reliefs éclairés de la même sorte ; mais au lieu de figures c’était des trophées disposés en différentes manières. Sur les angles du principal édifice et du petit dôme, il y avait de grosses boules de verdure qui en terminaient les extrémités.
Si l’on fut surpris en voyant par dehors la beauté de ce lieu, on le fut encore davantage en voyant le dedans. Il était presque impossible de ne se pas persuader que ce ne fût un enchantement, tant il y paraissait de choses qu’on croirait ne se pouvoir faire que par magie. Sa grandeur était de huit toises de diamètre. Au milieu il y avait un grand Rocher, et autour du Rocher une table de figure octogone chargée de soixante-quatre couverts. Ce Rocher était percé en quatre endroits, il semblait que la Nature eût fait choix de tout ce qu’elle a de plus beau et de plus riche pour la composition de cet ouvrage, et qu’elle eût elle-même pris plaisir d’en faire son chef-d’œuvre : tant les Ouvriers avaient bien su cacher l’artifice dont ils s’étaient servis pour l’imiter.
Sur la cime du Rocher était le cheval Pégase : il semblait en se cabrant faire sortir l’eau qu’on voyait couler doucement de dessous ses pieds ; mais qui aussitôt tombait avec abondance et formait comme quatre fleuves. Cette eau qui se précipitait avec violence et par gros bouillons parmi les pointes du Rocher, le rendait tout blanc d’écume et ne s’y perdait que pour paraître ensuite plus belle et plus brillante : Car ressortant avec impétuosité par des endroits cachés, elle faisait des chutes d’autant plus agréables qu’elles se séparaient en plusieurs petits ruisseaux parmi les cailloux et les coquilles. Il sortait de tous les endroits les plus creux du Rocher mille gouttes d’eau, qui, avec celles des cascades venaient à inonder une pelouse couverte de mousse et de divers coquillages qui en faisait l’entrée. C’était sur ce beau vert et à l’entour de ces coquilles que ces eaux venant à se répandre et à couler agréablement faisaient une infinité de retours qui paraissaient autant de petites ondes d’argent, et avec un murmure doux et agréable qui s’accordait au bruit des cascades, tombaient en cent différentes manières dans huit canaux qui séparaient la table d’avec le Rocher et en recevaient toutes les eaux. Ces canaux étaient revêtus de carreaux de porcelaine et de mousse, au bord desquels il y avait de grands vases à l’antique émaillés d’or et d’azur, qui jetant l’eau par trois différents endroits remplissaient trois grandes coupes de cristal qui se dégorgeaient encore dans ces mêmes canaux.
Au dessous du cheval Pégase, et vis-à-vis la porte par où l’on entrait, on voyait la figure d’Apollon assise, tenant dans sa main une lyre ; les neufs Muses étaient au-dessous de lui qui tenaient aussi divers instruments. Dans les quatre coins du Rocher et au-dessous de la chute de ces fleuves, il y avait quatre figures couchées qui en représentaient les Divinités.
De quelque côté qu’on regardât ce Rocher, l’on y voyait toujours différents effets d’eau, et les lumières dont il était éclairé étaient si bien disposées, qu’il n’y en avait point qui ne contribuassent à faire paraître toutes les figures qui étaient d’argent, et à faire briller davantage les divers éclats de l’eau et les différentes couleurs des pierres et des cristaux dont il était composé. Il y avait même des lumières si industrieusement cachées dans les cavités de ce Rocher, qu’elles n’étaient point aperçues, mais qui cependant le faisaient voir partout, et donnaient un lustre et un éclat merveilleux à toutes les gouttes d’eau qui tombaient.
Des huit Portes dont ce Salon était percé, il y en avait quatre au droit des quatre grandes allées, et quatre autres qui étaient vis-à-vis des petites allées, qui sont dans les angles de cette place. À côté de chaque porte il y avait quatre grandes niches percées à jour, et remplies d’un grand pied d’argent ; Au-dessus était un grand vase de même matière, qui portait une girandole de cristal, allumée de dix bougies de cire blanche. Dans les huit angles qui forment la figure de ce lieu, il y avait un corps taillé rustiquement, et dont le fond verdâtre brillait en façon de cristal ou d’eau congelée. Contre ce corps étaient quatre Coquilles de marbre les unes au dessous des autres, et dans des distances fort proportionnées ; la plus haute était la moins grande, et celles de dessous augmentaient toujours en grandeur pour mieux recevoir l’eau qui tombait des unes dans les autres. On avait mis sur la Coquille la plus élevée une girandole de cristal allumée de dix bougies, et de cette Coquille sortait de l’eau en forme de nappe, qui tombant dans la seconde Coquille se répandait dans une troisième où l’eau d’un masque posé au-dessus, venant à se rendre la remplissait encore davantage. Cette troisième Coquille était portée par deux Dauphins, dont les écailles étaient de couleur de nacre : Ces deux Dauphins jetaient de l’eau dans la quatrième Coquille, où tombait aussi en nappe l’eau de la Coquille qui était au-dessus ; et toutes ces eaux venaient enfin à se rendre dans un Bassin de marbre, aux deux extrémités duquel étaient deux grands vases remplis d’orangers.
La Plafond de ce lieu n’était pas ceintré en forme de voûte ; Il s’élevait jusques à l’ouverture du petit Dôme par huit pans qui présentaient un compartiment de menuiserie artistement taillé de feuillages dorés. Dans ces compartiments qui paraissaient percés, l’on avait peint des branches d’arbres au naturel pour avoir plus d’union avec la feuillée, dont le corps de cet édifice était composé ; Le haut du petit dôme était aussi un compartiment d’une riche broderie d’or et d’argent sur un fond vert.
Outre vingt-cinq lustres de cristal chacun de dix bougies, qui éclataient en ce lieu, et qui tombaient du haut de la voûte ; il y en avait encore d’autres au milieu des huit portes qui étaient attachés avec de grandes écharpes de gaze d’argent entre des festons de fleurs noués avec de pareilles écharpes enrichies d’une frange de même.
Sur la grande corniche qui régnait tout autour de ce Salon, étaient rangés soixante-quatre vases de Porcelaine remplis de diverses fleurs ; et entre ces vases on avait mis 64 Boules de cristal de diverses couleurs et d’un pied de diamètre, soutenues sur des pieds d’argent : Elles paraissaient comme autant de pierres précieuses, et étaient éclairées d’une manière si ingénieuse que la lumière passant au travers, et se trouvant chargée des différentes couleurs de ces cristaux, se répandait partout le haut du Plafond, où elle faisait des effets si admirables qu’il semblait que ce fussent les couleurs même d’un Véritable Arc-en-Ciel. De cette corniche et du tout que formait l’ouverture du petit dôme, pendaient plusieurs festons de toutes sortes de fleurs attachés avec de grandes écharpes de gaze d’argent, dont les bouts tombant entre chaque feston, paraissaient avec beaucoup d’éclat et de grâce sur tout le corps de cette Architecture qui était de feuillages, et dont l’on avait si bien su former différentes sortes de verdure, que la diversité des arbres qu’on y avait employés et que l’on avait su accommoder les uns auprès des autres, ne faisait pas une des moindre beautés de la composition de cet agréable édifice.
Au-delà du Portique, qui était vis-à-vis de celui par où l’on entrait, on avait dressé un Buffet d’une beauté et d’une richesse toute extraordinaire. Il était enfoncé de dix-huit pieds dans l’allée, et l’on y montait par trois grands degrés en forme d’estrade : Il y avait des deux côtés de ce Buffet deux manières d’ailes élevées d’environ dix pieds de haut, dont le dessous servait pour passer ceux qui portaient les viandes ; Sur le milieu de chacune de ces ailes était un Socle de verdure qui portait un grand guéridon d’argent chargé d’une girandole aussi d’argent allumée de bougies de cire blanche ; et à côté de ces guéridons plusieurs grands vases d’argent. Contre ce Socle était attachée une grande plaque d’argent à trois branches, portant chacune un flambeau de cire blanche.
Sur la table du Buffet il y avait quatre degrés de deux pieds de large, et de trois à quatre pieds de haut, qui s’élevaient jusques à un Plafond de feuillée de vingt-cinq pieds d’exhaussement ; Sur ce Buffet et sur ces degrés l’on voyait dans une disposition agréable vingt-quatre bassins d’argent d’une grandeur extrême et d’un ouvrage merveilleux ; Ils étaient séparés les uns des autres par autant de grand vases, de cassolettes et de girandoles d’argent d’une pareille beauté ; Il y avait sur la table vingt-quatre grands pots d’argent remplis de toutes sortes de fleurs, avec la nef du Roi, la vaisselle et les verres destinés pour son service. Au devant de la table on voyait une grande cuvette d’argent en forme de coquille, et aux deux bouts du Buffet quatre guéridons d’argent de six pieds de haut, sur lesquels étaient des girandoles d’argent allumées de dix bougies de cire blanche.
Dans les deux autres arcades qui étaient à côté de celle-ci, étaient deux autres Buffets moins hauts et moins larges que celui du milieu : Chaque table avait deux degrés, sur lesquels étaient dressés quatre grands bassins d’argent, qui accompagnaient un grand vase chargé d’une girandole allumée de dix bougies, et entre ces bassins et ce vase il y avait plusieurs figures d’argent. Aux deux bouts du Buffet l’on voyait deux grandes plaques portant chacune trois flambeaux de cire blanche, au dessus du dossier un guéridon d’argent chargé de plusieurs bougies, et à côté plusieurs grands vases d’un prix et d’une pesanteur extraordinaire ; outre six grands bassins qui servaient de fond. Devant chaque table il y avait une grand cuvette d’argent pesant mille marcs, et ces tables qui étaient comme deux crédence pour accompagner le grand buffet du Roi, étaient destinées pour le service des Dames.
Au-delà de l’arcade, qui servait d’entrée du côté de l’allée qui descend vers les grilles du grand parc, était un enfoncement de dix-huit toises de long, qui formait comme un avant-Salon.
Ce lieu était terminé d’un grand portique de verdure, au-delà duquel il y avait une grand Salle bornée par les deux côtés des palissades de l’allée, et par l’autre bout d’un autre portique de feuillages. Dans cette Salle l’on avait dressé quatre grandes tentes très magnifiques, sous lesquelles étaient huit tables accompagnées de leurs buffets, chargées de bassins, de verres et de lumières, disposées dans un ordre tout à fait singulier.
Lorsque le Roi fut entré dans le Salon octogone, et que toute la Cour surprise de la beauté et de la disposition si extraordinaire de ce lieu, en eut bien considéré toutes les parties, sa Majesté se mit à table, le dos tourné du côté par où elle avait entré, et lorsque Monsieur eut aussi pris sa place, les Dames qui étaient nommées par sa Majesté pour y souper, prirent les leurs selon qu’elles se rencontrèrent sans garder aucun rang : Celles qui eurent cet honneur furent,
Mesdemoiselles d’Angoulême.....Me la Maréchale de Castelnau.
Me Aubry de Courcy................Me de Comminge.
Me de Saint Arbre.................Me la Marquise de Catelnau.
Me de Broglio.
Me de Bailleul....................Mlle d’Elbeuf.
Me de Bonnelle....................Me la Maréchale d’Albret et Mlle sa fille.
Me de Bordeaux....................Me la Maréchale d’Estrée.
Mlle Borelle.
Me de Brissac.....................Me la Maréchale de la Ferté.
Me de Coulange.
Me la Maréchale de Clérembaut.....Me de la Fayette.
..................................Me la Comtesse de Fiesque.
Me Fontenay Hotman................Me de Nemours.
..................................Me de Richelieu.
Me de Fieubet.....................Me la Duchesse de Richemont.
Me la Maréchale de Grancay........Mlle de Tresme.
et Mlles ses deux filles..........Me Tambonneau.:
Me des Hameaux....................Me de la Trousse.
Me la Maréchale de l’Hospital.....Me la Présidente Tubeuf.
Me la Lieutenante Civile..........Me la Duchesse de la Vallière.
Me la Comtesse de Louvigny.
Mlle de Manicham..................Me de Vilacerf.
Me de Mekelbourg..................Me la Duchesse de Virtemberg et Me sa fille.
Me la grande Maréchale.
Me de Marré.......................Me de Valavoire.

Comme la somptuosité de ce festin passe tout ce qu’on en pourrait dire, tant par l’abondance et la délicatesse des viandes qui y furent servies, que par le bel ordre que le Maréchal de Bellefond et le Sieur de Valentiné Contrôleur Général de la Maison du Roi y apportèrent ; je n’entreprendrai pas d’en faire le détail : Je dirai seulement que le pied du Rocher était revêtu parmi les Coquilles et la mousse, de quantité de pâtes, de confitures, de conserves, d’herbages et de fruits sucrés, qui semblaient être crus parmi les pierres et en faire partie. Il y avait sur les huit angles qui marquent la figure du Rocher et de la table huit pyramides de fleurs, dont chacune était composée de treize porcelaines remplies de différents mets ; Il y eut cinq services chacun de cinquante-six grands plats ; les plats du dessert étaient chargés de seize porcelaines en pyramides, où tout ce qu’il y a de plus exquis et de plus rare dans la saison y paraissait à l’œil et au goût, d’une manière qui secondait bien ce que l’on avait fait dans cet agréable lieu pour charmer la vue.
Dans une allée assez proche de là, et sous une tente était la table de la Reine où mangeaient Madame, Mademoiselle, Madame la Princesse, Madame la Princesse de Carignan ; Monseigneur le Dauphin soupa au Château dans son appartement.
Le Roi était servi par Monsieur le Duc, et Monsieur le Sieur de Valentiné ; Les Sieurs Grotteau Contrôleur de la bouche, Gaut et Chamois Contrôleurs d’Offices, mettaient les viandes sur la table.
Le Maréchal de Bellefond servait la Reine ; le Sieur Courtet Contrôleur d’Office servait Madame ; le Sieur de la Grange aussi Contrôleur d’Office mettait sur table ; Les cent Suisses de la Garde portaient les viandes ; et les Pages et Valets de Pied du Roi, de la Reine, de Monsieur et de Madame servaient les tables de leurs Majestés.
Dans le même temps que l’on portait sur ces deux tables, il y en avait huit autres que l’on servait de la même manière, qui étaient dressées sous les quatre tentes, dont j’ai parlé, et ces tables avaient leurs Maîtres d’Hôtel, qui faisaient porter les viandes par les Gardes Suisses. La première était celle,
De Mad. la Comtesse de Soissons de 20 couverts.
De Mad. la Princesse de Bade de 20 couverts.
De Mad. la Duchesse de Créqui de 20 couverts.
De Mad. la Maréchale de la Mothe de 20 cou.
De Mad. de Montausier de 40 couverts.
De Mad. la Maréchale de Bellefond de 65 cou.
De Mad. la Maréchale d’Humières de 20 cou.
De Madame de Béthune de 20 couverts.
Il y en avait encore trois autres dans une petite allée à côté de celle que tenait Madame la Maréchale de Bellefond, de quinze à seize couverts chacune, dont les Maîtres d’Hôtel du Roi avaient le soin.
Quantité d’autres tables se servaient de la desserte de la Reine, et des autres, pour les femmes de la Reine et pour d’autres personnes.
Dans la Grotte proche du Château, il y eut trois tables pour les Ambassadeurs, qui furent servies en même temps de 22 couverts chacune.
Il y avait encore en plusieurs endroits des tables dressées où l’on donnait à manger à tout le monde, et l’on peut dire que l’abondance des viandes, des vins et des liqueurs ; la beauté et l’excellence des fruits et des confitures, et une infinité d’autres choses délicatement apprêtées, faisait bien voir que la magnificence du Roi se répandait de tous côtés.
Le Roi s’étant levé de table pour donner un nouveau divertissement aux Dames, et passant par le Portique, où l’allée monte vers le Château les conduisit dans la Salle du Bal.
A deux cents pas de l’endroit, où l’on avait soupé et dans une traverse d’allées, qui forme un espace d’une vaste grandeur, l’on avait dressé un Édifice de figure octogone haut de plus de neuf toises et large de dix ; Toute la Cour marcha le long de l’allée sans s’apercevoir du lieu où elle était, mais comme elle eut fait plus de la moitié du chemin, il y eut une palissade de verdure, qui s’ouvrant tout d’un coup de part et d’autre, laissa voir au travers d’un grand portique un Salon rempli d’une infinité de lumières, et une longue allée au-delà, dont l’extraordinaire beauté surprit tout le monde.
Ce Bâtiment n’était pas tout de feuillages comme celui où l’on avait soupé ; Il représentait une superbe Salle revêtue de marbre et de porphyre, et ornée seulement en quelques endroits de verdure et de festons. Un grand portique de seize pieds de large et de trente-deux de long servait d’entrée à ce riche Salon ; Il avançait environ trois toises dans l’allée, et cette avance servait encore de vestibule, et faisait symétrie aux autres enfoncements qui se rencontraient dans les huit côtés. Du milieu du portique pendaient de grands festons de fleurs attachés de part et d’autre. Aux deux côtés de l’entrée et sur deux piédestaux on voyait des termes représentant des Satyres, qui étaient là comme les gardes de ce beau lieu. À la hauteur de huit pieds ce Salon était ouvert par les six côtés entre la porte par où l’on entrait et l’allée du milieu : Ces ouvertures formaient six grandes arcades qui servaient de tribunes, où l’on avait dressé plusieurs sièges en forme d’amphithéâtres, pour asseoir plus de six-vingt personnes dans chacune. Ces enfoncements étaient ornés de feuillages qui venant à se terminer contre les pilastres et le haut des arcades y montraient assez que ce bel endroit était paré comme à un jour de Fête, puisque l’on y mêlait des feuilles et des fleurs pour l’orner ; car les impostes et les clefs des arcades étaient marquées par des festons et des ceintures de fleurs.
Du côté droit dans l’arcade du milieu et au haut de l’enfoncement était une grotte de rocaille, où dans un large bassin travaillé rustiquement l’on voyait Arion porté sur un Dauphin, et tenant une lyre : Il avait à côté de lui deux Tritons ; C’étaient [sic]dans ce lieu que les Musiciens étaient placés. À l’opposite l’on avait mis tous les joueurs d’Instruments : L’enfoncement de l’arcade où ils étaient formait aussi une grotte où l’on voyait Orphée sur un rocher, qui semblait joindre sa voix à celle de deux Nymphes assises auprès de lui. Dans le fond des quatre autres arcades il y avait d’autres grottes, où par la gueule de certains monstres sortait de l’eau qui tombait dans des bassins rustiques d’où elle s’échappait entre des pierres, et dégoûtait lentement parmi la mousse et les rocailles.
Contre les huit pilastres qui formaient ces arcades, et sur des piédestaux de marbre l’on avait posé huit grandes figures de Femmes, qui tenaient dans leurs mains divers Instruments, dont elles semblaient se servir pour contribuer au divertissement du Bal.
Dans le milieu des piédestaux il y avait des masques de bronze doré, qui jetaient de l’eau dans un bassin. Au bas de chaque piédestal, et des deux côtés du même bassin s’élevaient deux jets d’eau qui formaient deux chandeliers. Tout autour de ce Salon régnait un siège de marbre sur lequel d’espace en espace étaient plusieurs vases remplis d’Orangers.
Dans l’arcade qui était vis-à-vis de l’entrée, et qui servait d’ouverture à une grande allée de verdure l’on voyait encore sur deux piédestaux deux figures, qui représentaient Flore et Pomone : De ces piédestaux il en sortait de l’eau comme de ceux du Salon.
Le haut de ce Salon s’élevait au-dessus de la corniche par huit pans jusques à la hauteur de douze pieds ; puis formant un plafond de figure octogone, laissait dans le milieu une ouverture de pareille forme, dont l’enfoncement était de cinq à six pieds. Dans ces huits pans étaient huit grands Soleils d’or soutenus de huit figures, qui représentaient les douze mois de l’Année avec les signes du Zodiaque : Le fond était d’azur semé de Fleurs de lys d’or et le reste enrichi de roses et d’autres ornements d’or, d’où pendaient trente-deux lustres portant chacun douze bougies.
Outre toutes ces lumières qui faisaient le plus beau jour du monde, il y avait dans les six tribunes vingt-quatre plaques, dont chacune portait neuf bougies ; et aux deux côtés des huit pilastres au-dessus des figures, sortaient de la feuillée de grands fleurons d’argent, en forme de branches d’arbres, qui soutenaient treize chandeliers disposés en pyramides. Aux deux côtés de la pore, et dans l’endroit qui servait comme de vestibule, il y avait six grandes plaques en ovale enrichies des chiffres du Roi ; chacune de ces plaques portait seize chandeliers allumés de seize bougies.
L’Allée qui aboutit au milieu de ce Salon, avait plus de vingt pieds de large : Elle était toute défeuillée de part et d’autre et paraissait découverte par le haut ; Par les côtés elle semblait accompagnée de huit cabinets, où à chaque encoignure l’on voyait sur des piédestaux de marbre des termes qui représentaient des Satyres ; À l’endroit où étaient ces thermes, les cabinets se fermaient en berceau.
Au bout de l’allée il y avait une Grotte de rocaille, où l’art était si heureusement joint à la nature, que parmi les figures qui l’ornaient, on y voyait cette belle négligence et cet arrangement rustique, qui donne un si grand plaisir à la vue.
Au haut, et dans le lieu le plus enfoncé de la Grotte, on découvrait une espèce de masque de bronze doré, représentant la tête d’un monstre marin. Deux Tritons argentés ouvraient les deux côtés de la gueule de ce masque, duquel s’élevait en forme d’aigrette un gros bouillon d’eau, dont la chute augmentant celle qui tombait de sa gueule extraordinairement grande, faisait une nappe, qui se répandait dans un grand bassin d’où ces deux Tritons semblaient.
De ce bassin se formait une autre grande nappe accompagnée de deux gros jets d’eau que deux animaux d’une figure monstrueuse vomissaient en se regardant l’un l’autre. Ces deux animaux qui ne paraissaient qu’à demi hors de la roche, étaient aussi de bronze doré. De cette quantité d’eau qu’ils jetaient, et de celle de ce bassin qui tombait dans un autre beaucoup plus grand, il se formait une troisième nappe, qui couvrant tout le bas du rocher, et se déchirant inégalement contre les pierres d’en bas, faisait paraître des éclats si beaux et si extraordinaires, qu’on ne les peut bien exprimer.
Cette abondance d’eau qui comme un agréable torrent, se précipitait de la sorte par différentes chutes, semblait couvrir le rocher de plusieurs voiles d’argent qui n’empêchaient pas qu’on ne vît la disposition des pierres et des coquillages, dont les couleurs paraissaient encore avec plus de beauté parmi la mousse mouillée, et au travers de l’eau qui tombait en bas, où elle formait de gros bouillons d’écume.
De ce dernier endroit où toute cette eau finissait la grotte, elle se divisait en deux canaux, qui bordant les deux côtés de l’allée, venaient à se terminer dans un grand bassin, dont la figure était d’un carré long, augmenté par les quatre côtés de quatre demi-ronds, lequel séparait l’allée d’avec le Salon : Mais cette eau ne coulait pas, sans faire paraître mille beaux effets. Car vis-à-vis des huit cabinets, il y avait dans chaque canal deux Jets d’eau, qui formaient de chaque côté seize lances de douze à quinze pieds de haut ; et d’espace en espace l’eau de ces canaux venant à tomber, faisait des cascades qui composaient autant de petites nappes argentées, dont la longueur de chaque canal était agréablement interrompue.
Ces canaux étaient bordés de gazon de part et d’autre : Du côté des cabinets et entre les termes qui en marquaient les encoignures, il y avait dans les grands vases, des orangers chargés de fleurs et de fruits, et le milieu de l’allée était d’un sable jaune qui partageait les deux lisières de gazon.
Dans le bassin qui séparait l’allée d’avec le Salon, il y avait un groupe de quatre dauphins dans des coquilles de bronze doré posées sur un petit rocher : Ces quatre dauphins ne formaient qu’une seule tête, qui était renversée, et qui ouvrant la gueule en haut poussait un jet d’eau d’une grosseur extraordinaire. Après que cette eau qui s’élevait de plus de trente pieds de haut, avait frappé la feuillée avec violence, elle retombait dans le bassin en mille petites boules de cristal.
Aux deux côtés de ce bassin il y avait quatre grandes plaques en ovale, chargées de quinze bougies ; mais comme toutes les autres lumières qui éclairaient cette allée, étaient cachées derrière les pilastres, et les termes qui marquaient les cabinets, l’on ne voyait qu’un jour universel qui se répandait si agréablement dans tout ce lieu, et en découvrait les parties avec tant de beauté, que tout le monde préférait cette clarté à la lumière des plus beaux jours. Il n’y avait point de Jets d’eau qui ne fît paraître mille brillants ; et l’on reconnaissait principalement dans ce lieu et dans la Grotte où le Roi avait soupé, une distribution d’eaux si belle et si extraordinaire, que jamais il ne s’est rien vu de pareil. Le sieur Joly qui en avait eu la conduite, les avait si bien ménagées, que produisant toutes des effets différents ; il y avait encore une union et un certain accord qui faisait paraître partout une agréable beauté ; la chute des unes, servant en plusieurs endroits à donner plus d’éclat à la chute des autres. Les Jets d’eau qui s’élevaient de quinze pieds sur le devant des deux canaux, venaient peu à peu à se diminuer de hauteur et de force à mesure qu’ils s’éloignaient de la vue ; de sorte que s’accordant avec la belle manière dont l’on avait disposé l’allée, il semblait que cette allée qui n’avait guère plus de quinze toises de long, en eût quatre fois davantage : tant toutes choses y étaient bien conduites.
Pendant que dans un séjour si charmant, leurs Majestés et toute la Cour prenaient le divertissement du Bal, à la vue de ces beaux objets, et au bruit de ces eaux qui n’interrompait qu’agréablement le son des instruments ; l’on préparait ailleurs d’autres spectacles dont personne ne s’était aperçu, et qui devaient surprendre tout le monde. Le sieur Gissey outre le soin qu’il avait pris du lieu où le Roi avait soupé, et des desseins de tous les habits de la Comédie, se trouvant encore chargé des Illuminations qu’on devait mettre au Château, et en plusieurs endroits du parc, travaillait à mettre toutes ces choses en ordre, pour faire que ce beau divertissement eût une fin aussi heureuse et aussi agréable, que le succès en avait été favorable jusques alors : ce qui arriva en effet par les soins qu’il y prit. Car en un moment toutes les choses furent si bien ordonnées, que quand leurs Majestés sortirent du Bal, Elles aperçurent le tour du fer à cheval et le Château tout en feu, mais d’un feu si beau et si agréable, que cet élément qui ne paraît guère dans l’obscurité de la nuit sans donner de la crainte et de la frayeur, ne causait que du plaisir et de l’admiration. Deux cents vases de quatre pieds de haut de plusieurs façons, et ornés de différentes manières, entouraient ce grand espace qui enferme les parterres de gazon, et qui forme le fer à cheval. Au bas des degrés qui sont au milieu, on voyait quatre figures représentant quatre Fleuves ; et au-dessus, sur quatre piédestaux qui sont aux extrémités des rampes, quatre autres figures, qui représentaient les quatre parties du monde. Sur les angles du fer à cheval et entre les vases, il y avait trente-huit candélabres ou chandeliers antiques de six pieds de haut. Et ces vases, ces candélabres, et ces figures étant éclairées de la même sorte que celles qui avaient paru dans la frise du Salon où l’on avait soupé, faisaient un spectacle merveilleux. Mais la Cour étant arrivée au haut du fer à cheval, et découvrant encore mieux tout le Château, ce fut alors que tout le monde demeura dans une surprise qui ne se peut connaître qu’en la ressentant.
Il était orné de quarante-cinq figures : Dans le milieu de la porte du Château, il y en avait une qui représentait Janus ; et des deux côtés dans les quatorze fenêtres d’en bas, l’on voyait différents trophées de guerre. À l’étage d’en haut, il y avait quinze figures qui représentaient diverses Vertus, et au-dessus, un Soleil avec des lyres, et d’autres instruments, ayant rapport à Apollon, qui paraissaient en quinze différents endroits. Toutes ces figures étaient de diverses couleurs, mais si brillantes et si belles, que l’on ne pouvait dire si c’étaient différents métaux allumés, ou des pierres de plusieurs couleurs qui fussent éclairées par un artifice inconnu. Les balustrades qui environnent le fossé du Château, étaient illuminées de la même sorte, et dans les endroits où durant le jour on avait vu des vases remplis d’orangers et de fleurs, l’on y voyait cent vases de diverses formes allumés de différentes couleurs.
De si merveilleux objets arrêtaient la vue de tout le monde, lorsqu’un bruit qui s’éleva vers la grande allée, fit qu’on se tourna de ce côté-là, aussitôt on la vit éclairée d’un bout à l’autre, de soixante et douze termes faits de la même manière que les figures qui étaient au Château, et qui la bordaient des deux côtés. De ces termes il partit en un moment un si grand nombre de fusées, que les unes se croisant sur l’allée faisaient une espèce de berceau, et les autres s’élevant tout droit, et laissant jusques en terre une grosse trace de lumière, formaient comme une haute palissade de feu. Dans le temps que ces fusées montaient jusques au Ciel et qu’elles remplissaient l’air de mille clartés plus brillantes que les étoiles, l’on voyait tout au bas de l’allée, le grand bassin d’eau qui paraissait une mer de flammes et de lumière, dans laquelle une infinité de feux plus rouges et plus vifs semblaient se jouer au milieu d’une clarté plus blanche et plus claire.
À de si beaux effets, se joignit le bruit de plus de cinq cent boites qui étant dans le grand parc, et fort éloignées, semblaient être l’Écho de ces grands éclats dont les grosses fusées faisaient retentir l’air lorsqu’elles étaient en haut.
Cette grande allée ne fut guère en cet état, que les trois bassins de fontaines qui sont dans le parterre de gazon au bas du fer à cheval, parurent trois sources de lumières. Mille feux sortaient du milieu de l’eau, qui comme furieux et s’échappant d’un lieu où ils auraient été retenus par force, se répandaient de tous côtés sur les bords du parterre. Une infinité d’autres feux sortant de la gueule des Lézards, des Crocodiles, des Grenouilles, et des autres animaux de bronze qui sont sur les bords des fontaines, semblaient aller secourir les premiers, et se jetant dans l’eau sous la figure de plusieurs serpents, tantôt séparément, tantôt joints ensemble par gros pelotons, lui faisaient une rude guerre. Dans ces combats accompagnés de bruits épouvantables, et d’un embrasement qu’on ne peut représenter, ces deux Éléments étaient si étroitement mêlés ensemble qu’il était impossible de les distinguer : Mille fusées qui s’élevaient en l’air, paraissaient comme des jets d’eau enflammés ; et l’eau qui bouillonnait de toutes parts, ressemblait à des flots de Feu et à des flammes agitées.
Bien que tout le monde sût que l’on préparait des Feux d’artifice, néanmoins en quelque lieu qu’on allât durant le jour, l’on n’y voyait nulle disposition, de sorte que dans le temps que chacun était en peine du lieu où ils devaient paraître, l’on s’en trouva tout d’un coup environné. Car non seulement ils partaient de ces bassins de fontaines, mais encore des grandes allées qui environnent le Parterre : Et en voyant sortir de terre, mille flammes qui s’élevaient de tous côtés, l’on ne savait s’il y avait des Canaux qui fournissaient cette nuit-là autant de feux, comme pendant le jour on avait vu de jets d’eau qui rafraîchissaient ce beau parterre. Cette surprise causa un agréable désordre parmi tout le monde, qui ne sachant où se retirer, se cachait dans l’épaisseur des bocages et se jetait contre terre.
Ce spectacle ne dura qu’autant de temps qu’il en faut pour imprimer dans l’esprit une belle image, de ce que l’eau et le feu peuvent faire quand ils se rencontrent ensemble et qu’ils se font la guerre : et chacun croyant que la Fête se terminerait par un artifice si merveilleux, retournait vers le Château, quand du côté du grand Étang l’on vit tout d’un coup le ciel rempli d’éclairs, et l’air d’un bruit qui semblait faire trembler la terre ; Chacun se rangea vers la grotte pour voir cette nouveauté, et aussitôt il sortit de la Tour de la pompe qui s’élève toutes les eaux, une infinité de grosses fusées qui remplissent tous les environs de feu et de lumière. À quelque hauteur qu’elles montassent, elles laissaient attachée à la Tour une grose queue qui ne s’en séparait pont que la fusée n’eût rempli l’air d’une infinité d’étoiles qu’elle y allait répandre : Tout le haut de cette Tour semblait être embrasé, et de moment en moment elle vomissait une infinité de feux, dont les uns s’élevaient jusques au ciel, et les autres ne montant pas si haut, semblaient se jouer par mille mouvements agréables qu’ils faisaient ; Il y en avait même qui marquant les chiffres du Roi par leurs tours et retours, traçaient dans l’air de doubles L toutes brillantes d’une lumière très vive et très pure. Enfin, après que de cette Tour il fut sorti à plusieurs fois une si grande quantité de fusée, que jamais on n’a rien vu de semblable, toutes ces lumières s’éteignirent, et comme si elles eussent obligé les étoiles du ciel à se retirer ; l’on s’aperçut que de côté-là la plus grande partie ne se voyait plus, mais que le jour jaloux des avantages d’une si belle nuit, commençait à paraître.
Leurs Majestés prirent aussitôt le chemin de Saint Germain avec toute la Cour, et il n’y eut que Monseigneur le Dauphin qui demeura dans le Château.
Ainsi finit cette grande Fête, de laquelle si l’on remarque bien toutes les circonstances, on verra qu’elle a surpassé en quelque façon ce qui a jamais été fait de plus mémorable. Or soit que l’on regarde comme en si peu de temps l’on a dressé des lieux d’une grandeur extraordinaire pour la Comédie, pour le souper et pour le Bal ; soit que l’on considère les divers ornements dont on les a embellis ; le nombre des lumières dont on les a éclairés ; la quantité d’eaux qu’il a fallu conduire, et la distribution qui en a été faite ; la somptuosité des repas où l’on a vu une quantité de toutes sortes de viandes qui n’est pas concevable : et enfin toutes les choses nécessaires à la magnificence de ces spectacles et à la conduite de tant de différents Ouvriers, on avouera qu’il ne s’est jamais rien fait de plus surprenant et qui ait causé plus d’admiration.
Mais comme il n’y a que le Roi qui puisse en si peu de temps mettre de grandes Armées sur pied et faire des conquêtes avec cette rapidité que l’on a vue, et dont toute la Terre a été épouvantée, lorsque dans le milieu de l’Hiver Elle triomphait de ses ennemis, et faisait ouvrir les portes de toutes les Villes par où elle passait : Aussi n’appartient-il qu’à ce grand Prince de mettre ensemble avec la même promptitude autant de Musiciens, de Danseurs et de Joueurs d’Instruments, et tant de différentes beautés. Un Capitaine Romain disait autrefois, qu’il n’était pas moins d’un grand homme de savoir bien disposer un Festin agréable à ses Amis, que de ranger une Armée redoutable à ses Ennemis : ainsi l’on voit que sa Majesté fait toutes ses actions avec une grandeur égale ; et que soit dans la paix, soit dans la Guerre, elle est partout inimitable.
Quelque image que j’aie tâché de faire de cette belle Fête, j’avoue qu’elle n’est que très imparfaite, et l’on ne doit pas croire que l’idée qu’on s’en formera sur ce que j’en ai écrit, approche en aucune façon de la vérité. L’on donnera au public les figures des principales décorations, mais ni les paroles, ni les figures ne sauraient bien représenter tout ce qui servit de divertissement dans ce grand jour de réjouissance.

FIN.




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