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Relation des divertissements que le Roi a donnés aux Reines dans le parc de Versailles


Jacques Carpentier de MARIGNY, Relation des divertissements que le Roi a donné aux Reines dans le Parc de Versailles, écrite à un gentilhomme qui est présentement hors de France, Paris, Barbin, 1664 (achevé d'imprimer : 17 juin 1664)

De même que la Relation des magnificences faites par M. Fouquet à Vaux-le-Vicomte que Félibien avait rédigée en 1661, cette lettre fictive se sert du prétexte usuel du récit à l'ami absent.

Comme Mlle Desjardins l'avait fait avec son Récit en prose et en vers de la farce des Précieuses, Marigny saisit l'occasion de l'événement pour composer rapidement un texte en prosimètre dont la publication est confiée à Barbin.

La création de La Princesse d'Elide y est évoquée aux p. 33-44.


RELATION DES DIVERTISSEMENTS QUE LE ROI A DONNÉS AUX REINES DANS LE PARC DE VERSAILLES.

Écrite à un Gentilhomme qui est présentement hors de France.

[page 1]

MONSIEUR,

À mon retour de Versailles, j’ai trouvé une de vos Lettres, dans laquelle vous me paraissez fort curieux de savoir des nouvelles, qui puissent vous divertir agréablement [page 2] pendant votre voyage. Il est certain, Monsieur, que les plus belles et les plus importantes que l’on pourrait vous écrire, se font au lieu d’où je viens ; mais comme à force de ne rien faire, l’on devient paresseux, dispensez-moi, de grâce, d’un emploi qui n’est pas propre à un fainéant, comme je suis, et contentez-vous, que je vous adresse à des gens que vous connaissez, et qui s’en acquitteront le plus [page 3] aisément du monde, pour peu qu’ils aient envie de vous complaire. N’est-il pas vrai, que si Monsieur Colbert voulait, il pourrait vous faire part des salutaires avis qu’il donne au Roi, pour réformer les abus, qui s’étaient glissés dans l’administration des Finances, et des sages résolutions que prend Sa Majesté, pour y rétablir un ordre aussi nécessaire pour le bien de ses affaires, qu’il est avantageux [page 4] pour le soulagement de ses Sujets ? Si Monsieur le Tellier se voulait donner la peine de vous écrire le détail des affaires qui lui passent par les mains, ne seriez-vous pas beaucoup mieux instruit du secret de tous les mouvements que font toutes les troupes du Royaume, que ceux mêmes qui les commandent ? Et s’il plaisait à Monsieur de Lyonne de vous donner quelque connaissance des affaires étrangères, n’en [page 5] apprendriez-vous pas beaucoup plus par un seul ordinaire, que n’en ont appris pour leur argent les Ministres des Princes Étrangers qui achetaient les faux Extraits de ce misérable Copiste, qui expliqua, il y a quelque temps, ses dernières volontés en Grève ?

Hé bien, Monsieur, vous voyez ce me semble, que je vous donne d’assez bons expédients pour vous instruire des [page 6] plus fines nouvelles de la Cour. Car ne croyez pas que depuis que vous êtes parti, il y ait eu quelque changement au Ministère, et que le Roi ait ajouté quelque nouvelle roue à la machine de l’État, afin de la faire mouvoir plus aisément. Il a cru jusqu’ici, que le nombre de trois était le nombre de perfection, et se servant de ces trois Ministres, comme Dieu se sert des causes secondes, il les honore [page 7] seuls autant qu’il lui plaît du secret de ses affaires. Ils ont seuls la connaissance qu’il veut leur donner de ce qui se passe dans le Cabinet ; le reste de la Cour pour ne point demeurer dans l’oisiveté, a la liberté de méditer sur ce qui se passe au dehors.

Vous voilà maintenant aussi bien informé que vous le pouvez être par un homme comme moi, et je pense que je pourrais honnêtement [page 8] fermer mon paquet, en y ajoutant les imprimés que je vous envoie des divertissements que le Roi a donnés aux Reines, pendant quelques jours ; si je n’appréhendais quelque reproche de ne vous avoir pas dit mon sentiment sur une Fête, aussi galante que magnifique, puisque j’ai été assez heureux pour être du nombre des spéculateurs.

Il n’est pas nécessaire que je vous fasse ici la [page 9] peinture de Versailles, vous en connaissez toutes les beautés, et vous savez avec quel art le Roi a renfermé dans la petitesse de cette Maison, tout ce qui se peut trouver de magnifique et de galant, dans les plus superbes Palais que l’Architecture puisse imaginer

Quand le grand Archimède étonnant nos aïeux
Leur fit voir comme une merveille
Dans un petit cristal la beauté non pareille,
Et tous les mouvements des Cieux,

[page 10]

Jupiter fut surpris voyant que sur la terre
L’art ingénieux des humains

S’était ainsi joué dans un fragile verre,
Du plus grand œuvre de ses mains.

L’on arrive par la grande Allée, qui est au bout du Parterre, dans un rond fort spacieux, coupé par une autre Allée de même largeur ; ce lieu qui est à cinq ou six cents pas du Château, fut choisi pour le plus propre à faire paraître les premiers divertissements du Palais enchanté d’Alcine. [page 11] L’on avait élevé dans les quatre avenues du Rond, de grands Portiques ornés au dehors et au dedans, des Armes, et des Chiffres de Sa Majesté. L’on avait mis le haut Dais justement à l’entrée du Rond et derrière en remontant dans l’Allée, l’on avait arrangé des bancs en forme d’Amphithéâtre pour placer deux cents personnes. Des grandes Machines entrelacées dans les Arbres du Rond, soutenaient [page 12] des Chandeliers garnis d’un nombre infini de Flambeaux, pour faire, s’il était possible, une lumière égale à celle du Soleil, lorsqu’il aurait fait place à la nuit.

Aussitôt que les Reines furent arrivées, l’on entendit un grand bruit de Timbales et de Trompettes, qui était le signal que les Paladins étaient prêts à paraître dans le Camp. N’attendez pas, Monsieur, que je vous [page 13] décrive en détail la magnificence de leurs Habits, et de toute leur suite ; qu’il vous suffise d’apprendre par cette Relation, quelques particularités que vous ne trouverez point dans les Imprimés, et que l’on n’y avait pas voulu mettre à dessein de surprendre plus agréablement toute l’assemblée.

On vit donc entrer d’abord par l’Allée qui était à la gauche du haut Dais, un Hérault [page 14] d’Armes avec le Page du Paladin Roger, celui du Maréchal de Camp, et celui du Juge des Courses, avec les Lances et les Écus de leurs Maîtres : ils étaient suivis de deux Timbaliers, et de quatre Trompettes qui marchaient devant le Maréchal de Camp, suivi de huit autres Trompettes, et de quatre Timbaliers qui marchaient devant l’incomparable Roger, Chef de cette illustre Quadrille. [page 15] À peine parut-il dans la place, que l’on entendit des cris de joie et d’admiration, que le respect, et l’amour que l’on a pour lui, faisaient éclater de toutes parts : Car, Monsieur,

Soit qu’il marche pour faire une illustre conquête,
Soit que se délassant avecques ses guerriers,
Pour joindre quelque Myrthe à ses fameux Lauriers
veuille honorer une Fête ;
Il a beau se cacher sous l’habit d’un Berger,
D’un Romain, de Mars, de Roger,

[page 16]

Soudain sa grâce sans seconde,

Son air majestueux, certain je ne sais quoi,
Fait connaître que c’est le Roi,
Et le Roi le plus grand du monde.

Après les Paladins l’on vit entrer Apollon sur un Char d’une hauteur prodigieuse, et tout brillant d’or, d’azur, et de cent autres couleurs différentes. Ce Char était traîné par quatre superbes chevaux de différents poils attelés tous quatre de front. Ne vous allez pas imaginer qu’on les eût pris dans l’Écurie d’Apollon, [page 17] et que ce fussent ceux, dont il se sert pour faire sa course journalière ; on les avait pris dans l’Écurie du Roi, et si leur fierté paraissait mêlée de quelque inquiétude, c’est qu’ils sentaient bien qu’ils n’avaient pas une charge si Auguste, que celle qu’ils ont coutume d’avoir tous les jours :

Ainsi l’on nous a fait entendre
Que jadis le fier Bucéphale

Poussé d’un même orgueil, et d’un dépit égal
Ne voulait porter qu’Alexandre.

[page 18]

Apollon avait à ses pieds les quatre Siècles, et moi qui vous écris, j’avais aux miens deux Barbons et trois Duègnes, qui avaient assez d’âge pour en composer quatre autres, et quelque chose même de plus, si l’on en eût eu besoin pour achever de remplir le Char.

Millet le premier conducteur qui soit au monde, faisait voir son adresse en cette occasion, il était vêtu comme [page 19] l’on peint le Temps, il semblait être d’une taille plus grande que la naturelle, je crois que vous ne vous en étonnerez pas, non plus que beaucoup d’autres qui savent, que

Quelquefois à la Cour le Temps
Paraît fort long aux Courtisans.

Le Char était environné des douze Heures du jour et des douze signes du Zodiaque, et suivi des Pages des Chevaliers portant leurs Lances, [page 20] et les Écus de leurs Devises, et de vingt Pasteurs chargés des pièces de la Barrière, dont la lice fut formée dans un moment, lorsque les Paladins voulurent courre la Bague.

Le Temps Millet fit tourner deux ou trois fois autour de la place, le Char d’Apollon, il ne paraissait point du tout embarrassé de son emploi ; car menant tous les jours aussi heureusement, et aussi adroitement qu’il [page 21] fait le plus précieux Char du monde, il savait bien que quand celui-ci serait renversé, l’accident au pis aller, n’aurait été fatal qu’au Théâtre de Molière, et que celui de l’Hôtel de Bourgogne s’en serait aisément consolé. Le Char s’étant arrêté devant les Reines, Apollon et les quatre Siècles récitèrent les vers, que vous pouvez lire dans le Livre imprimé. Ce récit étant achevé, Apollon et tous ceux qui le [page 22] suivaient sortirent de la place, et les Chevaliers commencèrent la course de Bague.

Je ne m’amuserai point ici à vous en faire tout le détail, il suffit de vous dire que tous firent parfaitement leur devoir, et que la voix publique donna le prix des plus belles et des plus justes courses au Paladin Roger. Toutes les fois que le grand Soyecour courait, l’on entendait quelques voix féminines se récrier en sa [page 23] faveur. Cependant la Bague fut longtemps disputée, entre Monsieur le Duc de Guise, et le Marquis de la Vallière qui eut enfin l’avantage, et quoi que l’on n’eût proposé aucun prix pour la course de Bague, la Reine-Mère qui ne saurait s’empêcher d’être magnifique, lorsqu’il s’en présente la moindre occasion, récompensa l’adresse du Marquis de la Vallière, en lui donnant une Épée et un Baudrier [page 24] garnis de Diamants, je suis très persuadé que vous ne serez point surpris du procédé de Sa Majesté ; car vous savez bien, que

Afin qu’elle enseignât aux plus grands Souverains
Quelles sont les vertus Royales,
Le Ciel lui fit présent des mains
Belles, blanches, et libérales.

La nuit étant survenue, le Camp fut éclairé d’un nombre infini de lumières, et tous les Chevaliers s’étant retirés, l’on vit entrer l’Orphée [page 25] de nos jours, vous entendez bien que je veux dire Lully, à la tête d’une grande troupe de Concertants, qui s’étant approchés au petit pas, et à la cadence de leurs instruments près des Reines, se séparèrent en deux bandes à droit et à gauche du haut Dais, en bordant les palissades du Rond, et en même temps l’on vit arriver par l’Allée qui était à la main droite les quatre Saisons ; le Printemps [page 26] sur un grand cheval d’Espagne, l’Été sur un Éléphant, l’Automne sur un Chameau, et l’Hiver sur un Ours ; les Saisons étaient accompagnées de douze Jardiniers, douze Moissonneurs, douze Vendangeurs, et douze Vieillards ; ils marquaient la différence de leurs saisons par des Fleurs, des Épis, des Fruits, et des Glaces, et portaient sur leurs têtes les bassins de la collation.

[page 27]

Une grande Machine d’Arbres artistement entremêlés, et qui s’élevaient presque à la hauteur de ceux des Allées, parut dans la place, et s’approcha insensiblement des Reines. Pan et Diane étaient assis sur les plus hautes branches de ces Arbres, et cette Machine était devancée par un Concert de Hautbois, et de Flûtes, et suivie d’une troupe de Faunes qui portaient des viandes de la ménagerie [page 28] de Pan, et de la chasse de Diane ; après marchaient les Pages qui devaient servir les Dames à la table.

Aussitôt que cette grande Troupe eut pris place, les quatre Saisons, Pan, et Diane s’approchèrent de la Reine, et lui dirent les Vers, que vous prendrez, s’il vous plaît, la peine de lire dans l’imprimé.

Ce Récit fait, les Heures qui avaient accompagné le Char d’Apollon, [page 29] vinrent danser une entrée de Ballet, avec les douze Signes du Zodiaque, pendant que les Contrôleurs de la Maison du Roi, qui représentaient l’abondance, la joie, la propreté, et la bonne chère, firent apporter vis-à-vis du haut Dais, de l’autre côté du Rond, une grande Table en forme de Croissant, ornée de Festons, et enrichie d’un nombre infini de Fleurs, et sitôt qu’elle fût [page 30] couverte, par les Jeux, les Ris, et les Délices, l’on ouvrit le milieu de la Barrière pour laisser passer leurs Majestés, et les Dames qui devaient être de la collation, dont la magnificence peut être comparée à celle du Festin des Dieux de l’antiquité. Tous les Concertants passèrent à droit et à gauche de la Barrière, et s’allèrent placer sur un Amphithéâtre qui était derrière la table ; et certes, il faut avouer [page 31] qu’en ce moment là, les yeux, et les oreilles eurent toute la satisfaction que la nature, l’art, et l’harmonie étaient capables de leur donner, et que jamais rien n’eut tant l’air d’un enchantement, que ce que l’on vit dans cette place, où cent objets différents occupaient toute l’imagination des spectateurs. Il est vrai, qu’un certain envieux de la joie publique, pour diminuer le plaisir des yeux, éteignit [page 32] une partie des lumières : vous comprenez bien que ce fut le vent, car vous vous tromperiez fort, si vous pensiez qu’il y eût eu quelque créature vivante assez étourdie, ou assez insolente, pour l’oser faire ;

Et vous savez comme je crois

La crainte, le respect que l’on a pour le Roi,
Que son Empire est calme, et sans orage,
Qu’il ne voit rien qui le puisse troubler,
Et qu’il rend le monde si sage
Que personne n’oser souffler.

Ce superbe Festin finit [page 33] avec la première journée des plaisirs du Palais d’Alcine. Le jour suivant on eut le divertissement de la Comédie. L’on avait dressé un grand Théâtre environ cent pas au dessous du Rond où les Chevaliers avaient couru la Bague, et l’on avait fait une espèce de Salon, entre les palissades de l’Allée, dont le haut était couvert de toiles pour défendre les Dames contre les injures du temps. Vous ne [page 34] prétendez pas, que je vous raconte Scène par Scène le sujet de la Comédie, et vous faites fort bien ; car mon intention n’est pas de vous écrire un Volume. En attendant que vous la voyiez imprimée, si Molière qui en est l’Auteur la veut donner au Public, vous saurez qu’il avait eu si peu de temps pour la composer, qu’il n’y avait qu’un Acte et demi en Vers, et le reste était en Prose, de sorte qu’il [page 35] semblait que pour obéir promptement au pouvoir de l’Enchanteresse Alcine, la Comédie n’avait eu le temps que de prendre un de ses Brodequins, et qu’elle était venue donner des marques de son obéissance un pied chaussé et l’autre nu. Elle ne laissa pas d’être fort galante, et l’on prit assez de plaisir à voir un jeune Prince amoureux, d’une Princesse fort dédaigneuse, et qui n’aimait [page 36] que la chasse, venir à bout de sa fierté, par une indifférence affectée, et tout cela selon les bons avis d’une espèce d’Angélie, c’est-à-dire d’un Fou ou soi-disant, plus heureux et plus sage, que trente Docteurs qui se piquent d’être des Catons.

Tous ne sauraient par les mêmes emplois
Avoir de l’accès près des Rois,
Cependant chacun y veut être,
On gronde, on peste tout le jour

Contre tel qui n’est pas ce qu’il veut y paraître,
Mais pour moi je tiens qu’à la Cour
N’est pas Fou qui plaît à son Maître.

[page 37]

Toute la pièce était mêlée de Danses et de Concerts, des plus belles voix du monde, et comme les Amants ne se brouillent jamais si fort, qu’ils ne se marient à la fin de la Comédie, cela ne manqua pas d’arriver, et pour les divertir le soir de leurs noces, leurs Courtisans se déguisèrent et finirent la pièce, par la plus belle et la plus surprenante Entrée que l’on ait jamais vue. Au fond du Théâtre, sur un grand Arbre, dont les branches étaient entrelacées les unes dans les autres, seize Faunes faisaient un agréable concert de Flûtes, et dans le temps qu’ils reprenaient haleine, deux Bergers et deux Bergères Héroïques chantaient une Chanson à danser, par leurs noms qui sont dans l’imprimé vous jugerez de la beauté de leurs voix, et du plaisir que l’on avait de les entendre. [page 39] Cependant l’Arbre sur lequel les Faunes étaient assis, s’avança jusques au milieu du Théâtre par un enchantement d’Alcine. Lorsque ceux qui dansaient aux Chansons s’arrêtèrent, et l’on vit entrer quatre autres Bergers et quatre Bergères, dont les habits étaient aussi galants que ceux des Céladons, des Sylvandres, des Astrées et des Dianes du Pays de Lignon : lorsqu’ils avaient dansé quelque [page 40] temps, les premiers Bergers et les Bergères recommençaient à danser aux Chansons ; ceux-ci n’avaient pas fini que les autres rentraient au son de mille Instruments, et leur Entrée était mêlée, de celle de quelques Satyres, tantôt avec des Flûtes et tantôt avec des Tambours de Basque, dont la Musique s’accordait au reste de la Symphonie avec une justesse merveilleuse. Enfin l’on eut tout à la fois le plaisir [page 41] d’un mélange de toutes ces sortes de Danses et de Musiques qui s’étaient faites séparément, et tout cela fut exécuté avec tant d’ordre, que tout le monde avoua qu’il fallait que Lully qui était l’inventeur de toute cette harmonie, et de cette Entrée si belle et si galante fût cent fois plus Diable, que la Diablesse Alcine même. Toute l’Assemblée sortit charmée de ce divertissement, les [page 42] Dames avouèrent de bonne foi, que l’on avait découvert dans la Comédie le véritable moyen de les ramener à la raison, lorsqu’elles font les difficiles et les farouches ; les Cavaliers jurèrent de se servir plutôt de cet expédient, que de se pendre de désespoir pour la plus belle Anaxarète de la terre ; et je fus fort aise de les voir dans ces sentiments ; car j’ai toujours trouvé le désespoir en amour [page 43] une vilaine chose, et je me souviens d’avoir fait des Vers qui sont assez conformes à la résolution de ces Messieurs, qui avaient si bien profité à la Comédie, il faut que je vous les écrive ici.

Les yeux d’Aminte m’ont charmé,
Mon Cœur brûle et languit pour elle
Et je ne puis en être aimé :
Ma flamme serait immortelle

Si la pitié voulait quelque jour m’exaucer ;
Elle est adorable, elle est belle,
Mais elle est cruelle,
Il s’en faut passer.

Voilà, Monsieur, comment se termina la [page 44] seconde journée. Le jour suivant la Cour eut le plaisir d’un Ballet, qui se fit dans le Palais d’Alcine, sur les dix heures du soir.

Le Rond d’eau qui est au bas de la même Allée, par laquelle l’on était descendu de la Place où s’était faite la course de Bague, au Salon de la Comédie, fut choisi pour représenter le Lac au milieu duquel était l’Île enchantée du cette fameuse Magicienne ; [page 45] le haut Dais fut placé sur le bord de l’Allée et sur les côtés du Rond d’eau, près des palissades à droit et à gauche, il y avait des Amphithéâtres qui faisaient une forme de Croissant, qui aboutissait aux bords de deux petites Îles, qui étaient aux deux côtés du Palais d’Alcine Ces deux Îles furent en un moment éclairées d’un nombre infini de lumières, et l’on fit sur celle qui était à la main droite [page 46] des spectateurs, un grand nombre de Concertants, dont l’harmonie répondait à celle des Trompettes, et des Timbales, qui étaient dans la petite Île de la main gauche. Peu de temps après l’on aperçut de loin trois grosses Baleines, qui sortaient des deux côtés du Palais, et qui en nageant s’approchaient des bords du Lac enchanté. L’une portait sur son dos Alcine, et les deux autres [page 47] portaient les deux Compagnes de cette Magicienne. Comme l’on raisonne différemment sur toutes les choses de ce monde, les uns soutenaient que ces Monstres étaient vivants, et que des Biscayens les avaient pris à la dernière Pêche, et les avaient amenés au Roi ; d’autres disaient que c’étaient des Poissons que l’on avait jetés, il y a peu de temps, dans le Rond d’eau, et qui étaient devenus assez [page 48] grands pour servir en cette occasion, et ces derniers appuyaient leur opinion en disant, que

Sans se donner beaucoup de peines

L’on fait aux Champs des Rois de fertiles moissons,
Et leurs eaux sont toujours si bonnes, et si saines,
Que les moindres petits poissons

Y deviennent dans peu de fort grosses Baleines.

Alcine et ses Compagnes s’étant approchées du bord du Lac, vis-à-vis de leurs Majestés, firent le récit que vous trouverez imprimé, et s’en retournèrent après du côté [page 49] de l’Île enchantée, où était le Palais qui s’ouvrant à leur arrivée surprit agréablement les yeux par les beautés d’une Architecture si merveilleuse, que l’on eût cru que c’était de l’invention de Vigarani, si l’on n’eût été prévenu que c’était un enchantement d’Alcine. Alors les Concertants redoublèrent leurs accords, et l’on vit des géants d’une prodigieuse grandeur, qui firent la première entrée du Ballet, de la manière qu’ils dansaient, et qu’ils étaient chaussés, il semblait qu’ils eussent appris à danser à Venise, et qu’ils se fussent servis d’un Cordonnier de quelque gentille Donne. L’imprimé vous instruira du détail de toutes les entrées, et vous apprendra que la sage Mélisse ayant apporté au brave Roger l’anneau fatal aux enchantements afin de le délivrer, et les autres Chevaliers, [page 51] Alcine parut comme une désespérée, et lors un grand coup de Tonnerre suivi d’une infinité d’éclairs marqua la ruine de son Palais qui fut embrasé par un feu d’artifice. Jamais l’on n’a vu d’incendie plus agréable ; l’air, la terre, et l’eau étaient couverts tantôt de fusées volantes, et tantôt de gerbes de feu, tantôt mille serpenteaux s’élançaient de l’Île sur les spectateurs, et il y en eut tel qui [page 52] tombant parmi les Dames fut assez indiscret, pour se glisser, et crever en des endroits forts sujets au feu.

Voilà quelle fut la fin de l’aventure, et des plaisirs de l’Île enchantée d’Alcine. Et si vous désirez savoir mon sentiment sur les beautés de ces trois différentes journées, je vous dirai ce que je dis à Monsieur lorsqu’il me fit l’honneur de me demander ce qu’il m’en semblait. [page 53] Je lui répondis que j’avais trouvé la première journée surprenante ; la seconde galante et agréablement diversifiée ; la troisième ingénieuse, et toutes trois très magnifiques, et tout à fait Royales. Et certes Monsieur le Duc de Saint Aignan doit être bien satisfait d’avoir été l’auteur d’une fête si belle, et si bien conduite ; Car enfin jamais rien ne se passa avec tant d’ordre, et [page 54] pour prévenir même la confusion que la curiosité du peuple aurait pu apporter en passant par dessus les murailles du Parc, on les avait bordées de soldats des Gardes, et Monsieur le Maréchal de Gramont avait fait tendre deux tentes, sous lequelles on servit deux tables pour les principaux Officiers, tandis que l’on donnait avec profusion du vin au reste des soldats. Vous savez si ce Maréchal est magnifique [page 55] en tout temps, et s’il sait bien faire l’honneur d’une fête, et je pense que vous vous souvenez encore, de quel air il soutenait en Allemagne la dignité de l’Ambassade, et la gêne cruelle que sa splendeur donnait aux Ambassadeurs étrangers qui la voulaient copier.

Le Roi pour continuer à divertir les Reines, fit succéder aux plaisirs du Palais d’Alcine, celui de la Course [page 56] des Têtes qui se fit dans les fossés du Château, il remporta par son adresse le prix que tous les vœux de l’assemblée lui donnaient, et il le redonna sur le champ à courre aux Chevaliers qui avaient eu l’honneur d’être de sa Quadrille : et le Duc de Coaslin qui le gagna, reçut le Diamant de la main de la Reine. Il n’est pas nécessaire que je vous exagère la valeur du présent, vous savez bien [page 57] que Sa Majesté n’en fait que de grands.

Parmi ceux qu’elle nous a faits
En échange de cette gloire

Qu’apportaient à l’État la guerre et la victoire
Elle nous a donné la Paix ;

En se donnant, cette adorable Reine
A fait présent, au Dieu de Seine

Du plus riche Trésor que l’Espagne eut jamais :
Le ciel par cette Souveraine

Nous a comblé de biens, car pour tout dire enfin
Et Louis et l’État ont eu d’elle un Dauphin
Qui sera de cette Couronne
Quelque jour l’infaillible appui,

Car tout petit qu’il est l’on voit dans sa personne
De quoi donner un jour un Dauphin comme lui.

Mais afin que les Dames [page 58] après avoir été Royalement régalées pendant leur séjour à Versailles, ne s’en retournassent point sans emporter quelques faveurs du Roi, il fit une magnifique Loterie, dans laquelle il y avait autant de billets heureux que de Dames, et la fortune qui se mêle ordinairement des grâces qui se font à la Cour, fut l’arbitre de cette galanterie, qui fit confesser à tout le monde que le Roi n’est pas moins [page 59] l’âme des plaisirs de la Cour ; que celle des conseils qui font prospérer son Empire. Car enfin, Monsieur, comme l’âme, si nous le savons, ou si nous ne le savons pas, est dans tout le corps, et toute dans chacune de ses parties, à voir agir le Roi dans les affaires importantes à la gloire, et au salut de l’État, à voir son assiduité dans les Conseils, l’on dirait qu’il aurait renoncé à tous les plaisirs [page 60] où sa jeunesse le peut inviter, et quand il donne quelques heures de son temps aux Divertissements, et à la joie, il le fait avec une application qui ferait dire aux Dupes, qui ne le connaîtraient pas, qu’il a laissé à quelque autre le soin de ses affaires. Grâce à Dieu nous nous apercevons chaque jour de mieux en mieux qu’il est le grand, et le maître ressort qui fait mouvoir la Machine, qu’il est [page 61] quand il veut impénétrable à ceux qui l’approchent de plus près, en un mot qu’il est impossible de s’acquitter mieux qu’il fait des devoirs d’un Roi, Politique, Jeune, puissant et fortuné. En vérité l’on peut bien dire qu’heureux est celui qui trouvera quelque occasion de servir un Monarque si parfait, plus heureux qui le sert, et plus heureux encore qui l’a toujours servi. Je vous connais, Monsieur, [page 62] et je suis attristé, que ce n’est pas la curiosité de voir les marmousets de l’antiquité, et quelques vieux hiérogliphiques gravés sur des pyramides à demi rompues qui vous a fait entreprendre le voyage où vous êtes embarqué, mais le désir d’observer attentivement les Cours étrangères. Voyez en tant qu’il vous plaira, examinez avec soin la prudence, et la conduite des autres Princes, je suis très assuré qu’à [page 63] votre retour vous serez de mon avis, et que vous direz avec moi

Que l’on propose sur la Terre

Un prix a disputer entre les Potentats
Qui savent mieux gouverner des États
Et dans la paix, et dans la guerre.
Que par des charmes inouïs
Une Troupe de Rois s’assemble,
Je gage pour le seul LOUIS
Contre tous les autres ensemble.

DE MARIGNY.

À Paris, le 14 Mai 1664.


Extrait du Privilège du Roi.

Par grâce et Privilège du Roi, donné à Paris, le onzième jour de Juin, 1664. Et signé BOUCHARD. Il est permis à CHARLES DE SERCY, Marchand Libraire à Paris, d’Imprimer vendre et distribuer un Livre intitulé Relation des divertissements de Versailles : Et défenses sont faites à tous autres de l’imprimer, vendre et distribuer, pendant sept années, à peine de trois mille livres d’amende, et autres peines portées par ledit Privilège.

Achevé d’Imprimer le 17 Juin 1664.

Les Exemplaires ont été fournis.

Registré sur le Livre de la Communauté des Imprimeurs et Marchands Libraires de cette Ville, suivant et conformément à l’Arrêt de la Cour de Parlement du 8 Avril 1653 et aux charges portées par le présent Privilège. À Paris ce 14 du mois de Juin 1664.

Ledit Sercy a associé audit Privilège Claude Barbin, aussi Marchand Libraire, pour en jouir suivant l’accord fait entre eux.

(Texte saisi par David Chataignier à partir de l'exemplaire 8-H-12608 conservé à la Bibiothèque de l'Arsenal)




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