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Relation des magnificences faites par M. Fouquet à Vaux-le-Vicomte


André FELIBIEN, "Relation des magnificences faites par M. Fouquet à Vaux-le-Vicomte lorsque le roi y alla, le 17 août 1661, et de la somptuosité de ce lieu"
(manuscrit du "Recueil de Thoisy", BNF, Réserve des Imprimés, n° 402, folios 714-721).

Ce texte, qui n'a jamais paru sous forme imprimée au XVIIe siècle, était sans doute destiné à constituer une relation officielle de la fête de Vaux, au sein de laquelle ont été créés Les Fâcheux.


RELATION DES MAGNIFICENCES FAITES PAR M. FOUQUET A VAUX-LE-VICOMTE LORSQUE LE ROI Y ALLA, LE 17 AOUT 1661, ET DE LA SOMPTUOSITE DE CE LIEU.

Je vous ai promis une relation de ce qui se passerait à Vaux. Je serais bien heureux si ma mémoire peut fournir à tant de diverses choses que j’y ai vues, et j’aurais fait un ouvrage fort accompli si je vous en peux faire une représentation approchant de la vérité ; il faut pourtant l’entreprendre.

Le roi partit de Fontainebleau le 17 de ce mois à trois heures après-midi et joignit bientôt Madame, qui allait en litière dans le soupçon d’une grossesse. La reine-mère était dans son carrosse. Toute la Cour suivit, où était M. le Prince, M. de Longueville, M. le Duc, M. de Beaufort, M. de Guise et quantité d’autres princes et seigneurs, qui arrivèrent environ sur les six heures.

On aborde Vaux par cent allées différentes à perte de vue venant de divers endroits auxquels il ne manque qu’un plus long âge. On y entre par une grande cour, qui a deux basses-cours à ses deux ailes, où sont toutes les commodités du logement et du nécessaire pour toute la suite d’un fort grand seigneur comme son Maître. Et ses bâtiments pour le commun seraient de fort beaux et magnifiques palais s’ils étaient ailleurs : l’ordre, l’architecture et la maçonnerie y sont employés en perfection.

Cette cour d’une vaste étendue conduit dans la cour du château, qui est entourée de fossés à fond de cuve remplis d'eau, revêtus de pierre de taille comme tous les autres canaux de ce magnifique séjour. Deux fontaines jaillissantes sont à chaque bout de la cour et donnent une belle eau au fossé. Cette cour est fort grande et est autour relevée en parapet et en terrasse ; le château élevé paraît merveilleusement. Mais ce serait entreprendre plus que je ne peux d’en vouloir faire la peinture.

Les meubles sont splendides et somptueux dans les appartements et Leurs Majestés s'y reposèrent jusqu’à ce que le soleil fût baissé.

La chaleur du jour étant passée, le roi entra dans le jardin où l’art a employé tout ce qu’il y a de beau. On voit en entrant deux grands canaux aux deux côtés ornés de quatre jets d’eau d’une hauteur extraordinaire. Leurs Majestés firent leur promenade par la longueur d’une allée et d’une largeur fort grande : au lieu d’espaliers ordinaires, elle est bordée d’un canal dont l’eau coule dans des bords de gazon, faisant un agréable murmure par la chute de plus de deux cents jets d’eau d’une même hauteur, et l’on voit dans les divers compartiments des parterres, cinquante fontaines jaillissantes de différentes figures.

Un fort beau carré d’eau est posé au bout de cette allée, au-delà duquel le roi trouva deux cascades qui arrêtèrent sa vue et sa promenade par leur beauté et par la grande quantité d’eau qui s’y voit. C’est ici où il faut que Tivoli et Frascati et tout ce que l’Italie se vante de posséder de beau, de magnifique et de surprenant avoue qu’elle n’a rien de comparable à Vaux : ce n’est rien dire que cent jets d’eau de plus de trente-cinq pieds de hauteur de chaque côté faisaient qu’on marchait dans une allée comme entre deux murs d’eau. Il y en avait encore pour le moins plus de mille qui tombant dans des coquilles et des bassins merveilleusement bien taillés faisaient un si grand et si beau bruit, que chacun jurait que c’était le trône de Neptune.

Ces deux cascades font deux canaux forts grands et fort beaux qui en font un troisième de plus de mille pas.

Le roi et toute la cour dans l’admiration de cette abondance d’eaux si bien ménagées et si bien conduites en voulut voir les beautés de toutes parts et, après avoir passé sur un pont de bois sur le grand canal, monta par une espèce d’amphithéâtre au-dessus de la dernière cascade, où il trouva encore une fort belle chose au plus haut du jardin. C’est une gerbe d’eau de la grosseur du corps d’un homme et de hauteur de plus de vingt pieds, sortant avec tant de force et de violence, que c’est une des plus belles choses qui soit dans l’Europe de cette façon.

Je ne veux pas partir de cet endroit sans vous dire qu’on voyait la plus belle perspective du monde : le château qui est un des beaux édifices qu’on voit, en fait le point de vue avec les deux corps de logis des basses-cours qui, quoique assez éloignées, semblent avoir été jointes au château pour le faire paraître d’une plus grande étendue. Toutes ces eaux jaillissantes, tous ces canaux, ces parterres, ces cascades, un bois de haute futaie d’un côté et un taillis de l’autre, ces allées remplies de dames, les courtisans chargés de rubans et de plumes faisaient le plus bel aspect qu’on puisse s’imaginer et c’était une confusion de si belles choses qu’on ne peut exprimer.

Monsieur le surintendant avait pourvu avec tant de soin à faire trouver à Leurs Majestés le divertissement sans peine, que quoique le jardin soit en terrasse, les calèches qu’il avait fait faire passaient partout, et la reine-mère fit toute la promenade en calèche.

Le roi étant revenu au château et le jour faisant place à la nuit, il trouva une table sur laquelle on lui servit un ambigu, où la délicatesse et la profusion disputaient à l’envi. J’en eus la vue au passage, n’ayant pas voulu m’embarrasser dans la chambre du roi et voulant profiter de l’ordre que M. le surintendant avait donné, qui fut si bien exécuté, qu’une grande quantité de tables fort longues et fort bien servies furent dressées en même temps, et j’y trouvai une fort bonne place où l’on nous donna des faisans, ortolans, cailles, perdreaux, bisques, ragoûts et d’autres bons morceaux, de toutes sortes de vins en abondance. Les tables furent relevées plus de cinq ou six fois et il n’y eut personne qui n’en fût pleinement satisfait.

J’oubliais à vous dire que pendant que le roi soupait, les vingt-quatre violons faisaient retentir tous les lieux d’alentour de leur charmante harmonie.

Leurs Majestés ayant soupé, chacun courut pour prendre place à la comédie. Le théâtre était dressé dans le bois de haute futaie, avec quantité de jets d’eau, plusieurs niches et autres enjolivements : et l’ouverture en fut faite par Molière, qui dit au roi qu’il ne pouvait divertir Sa Majesté, ses camarades étant malades, si quelque secours étranger ne lui arrivait. A l’instant un rocher s’ouvrit et la Béjart en sortit en équipage de Déesse. Elle récita un prologue au roi sur toutes ses vérités, c’est-à-dire sur toutes les grandes choses qu’il a faites, et en son nom elle commanda aux termes de marcher et aux arbres de parler, et aussitôt Louis donna le mouvement aux termes et fit parler les arbres. Il en sortit des divinités qui dansèrent la première entrée du ballet au son des violons et des hautbois qui s’unissaient avec tant de justesse qu’il n’y a rien de si doux ni de si agréable.

Le sujet de la comédie fut contre les fâcheux et les fâcheuses, où un homme se voit importuné de tous les fâcheux dont on peut être tourmenté. La pièce est divertissante et quelques gens de la cour qui étaient présents y trouvèrent leur rôle : chaque intermède d’acte était rempli d’une entrée de ballet de joueurs de paume, de mail, de boule, de frondeurs, de savetiers, de suisses et de bergers. Celle-ci me sembla la plus belle et je pris un plaisir extrême à voir danser une femme qui dansait entre quatre bergers avec une légèreté et une grâce incomparable.

Ce divertissement fini le roi alla sur le bord de la première cascade, et en sortant de la comédie, on s’aperçut qu’il ne s’y était rien trouvé de si beau que de voir le château et la dernière cascade : des lanternes qu’on avait posées les unes proches des autres sur les corniches du château faisaient paraître le bâtiment tout en feu et faisaient une confusion d’obscurité et de lumière qui surprenait la vue.

De l’autre côté le dessus et les deux montées de la dernière cascade étant éclairées de la même façon montraient un amphithéâtre de feu qui était accompagné de quatre statues de même clarté.

Il était déjà une heure après minuit, et la nuit sombre favorisant ces choses contribuait merveilleusement à en augmenter la beauté et à surprendre les sens qui s’en forgeaient mille imaginations agréables.

De cet amphithéâtre sortit une quantité innombrable de fusées qu’on perdait de vue et qui semblaient vouloir porter le feu dans la voûte des cieux, dont quelques-unes retombant faisaient mille figures, formaient des fleurs de lys, marquaient des noms et représentaient des étoiles, pendant qu’une baleine s’avançait sur le canal du corps de laquelle on entendit sortir d’épouvantables coups de pétards, et d’où l’on vit s’élancer en l’air toutes sortes de figures, de sorte qu’on s’imaginait que le feu et l’eau s’étant unis n’étaient qu’une même chose : les cascades des deux côtés, le canal au milieu, le feu de l’amphithéâtre, celui de la baleine et des fusées serpentant sur l’eau, faisaient assurément un fort beau mélange. Les fusées, après avoir serpenté longtemps sur l’eau, s’élançant d’elles-mêmes en produisaient d’autres qui faisaient le même effet des premières. La prodigieuse quantité de boîtes, de pétards et de fusées rendaient l’air aussi clair que le jour, et le bruit des uns et des autres mêlé à celui des tambours et des trompettes représentait fort bien une grande et furieuse bataille : et je vous avoue que mon âme pacifique sentait enfler son courage et que je serais devenu guerrier, si l’occasion en eût été aussi véritable qu’elle était bien représentée.

Le roi en voulant voir la fin entièrement et croyant qu’après cela il n’y avait qu’à monter en carrosse, s’en retournant au château, il partit en un instant et comme à la fois du dôme du château un million de fusées qui, s’élargissant et s’élevant, couvrirent entièrement le jardin, en sorte que, retombant de l’autre côté, elles formaient une voûte de feu sous laquelle le roi était en assurance.

Si vous vous faites réflexion sur toutes ces choses, vous trouverez que tout ce qu’on a écrit de fabuleux dans les romans n’égale point cette vérité : on se promène entre deux murs d’eau, on marche sous une voûte de feu, les rochers s’ouvrent, les arbres se fendent et la terre marche : on voit des danses, des ballets, des mascarades et des comédies. On voit des fleurs, on voit des batailles, on voit la nuit et le jour en même temps, on entend la plus douce harmonie du monde ; on mange de toutes sortes de viandes et l’on boit des vins les plus exquis.

Le roi trouva encore les vingt-quatre violons dans le château, qui jouaient avec tant de douceur et si juste qu’il s’arrêta pour en avoir le plaisir. La collation de toutes sortes de fruits les plus beaux et les plus rares lui fut présentée et toute la Cour trouva que ce rafraîchissement lui était fort nécessaire. Après quoi le roi partit pour Fontainebleau après avoir témoigné au grand Ministre qu’il était fort satisfait du divertissement. Et pour moi j’allai coucher à Melun ravi de tant de belles choses.

(Saisie effectuée par David Chataignier, à partir de l'édition procurée dans Le Fablier. Revue des Amis de Jean de La Fontaine, XI, 1999, pp. 31-33)




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