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Sage que par contrainte


"C'est une étrange chose, à vous parler sans feinte,
Qu'une femme qui n'est sage que par contrainte.
En vain sur tous ses pas nous prétendons régner,
Je trouve que le cœur est ce qu'il faut gagner,
Et je ne tiendrais moi, quelque soin qu'on se donne,
Mon honneur guère sûr aux mains d'une personne;
À qui, dans les désirs qui pourraient l'assaillir,
Il ne manquerait rien qu'un moyen de faillir."
L'Ecole des Maris, I, 2 (v. 171-178).

L'idée qu'une femme jalousement gardée est plus susceptible qu'une autre de vouloir tromper son mari se lit également dans la "première journée" de la comédie El marido hace mujer y trato muda costumbre (1639) (1).

Elle est défendue

  • par Guillaume Colletet dans une harangue publiée en 1665 : "Si une femme est plus chaste étant épiée de son mari que ne l’étant pas" (2)
  • par La Mothe le Vayer dans son dialogue "Du Mariage" (Cinq dialogues à l'imitation des Anciens, 1631) (3).

Elle est mentionnée dans La Précieuse de l'abbé de Pure (4).

Elle constitue le thème central de l'une des élégies des Amours d'Ovide, dont Michel de Marolles publie précisément la traduction en 1661 (5).

On trouvait déjà ce thème dans les satires du début du siècle :

  • dans une "Ode contre un jaloux, sot, et fâcheux", par le sieur Trelon (1617) (6)
  • dans une "Satire contre un cocu jaloux, sot et fâcheux", par le sieur Morin (1617) (7).

La question est débattue dans l'une des conférences recueillies par Richesource (8).

Dans Le Sicilien, Climène expliquera à Dom Pèdre que "toutes les serrures et les verrous du monde" ne sauraient retenir une femme si l'on ne parvient pas à retenir son coeur.


(1)

Dans la "première journée" de la comédie El marido hace mujer y trato muda costumbre (1639), on lit :

La muger que mas se muestra
flaca, quando va a perderse
firme suele mantenerse
en la confianza nuestra.
Mas si con desconfianza
la tratamos, vengativa
todo lo arrastra, y derriba
hasta la misma esperanza (1)
(éd. de 1881, p. 423, deuxième colonne)

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(2)

Si une femme est plus chaste étant épiée de son mari que ne l’étant pas

Messieurs,
Comme nous recherchons ordinairement avec plus d’ardeur les choses qui nous sont défendues, je tiens aussi qu’une femme que l’on épie, se porte plutôt à violer sa chasteté, que celle qui ne l’est pas ; parce qu’elle conçoit la fin qu’elle prétend beaucoup plus douce et plus grande qu’elle ne l’est en effet. C’est ce qui fit qu’Ovide dit autrefois à un homme qui gardait étroitement une femme,
Dure vir, imposito tenerae custode puella,
Nil agis, ingenio quaeque tuenda suo est.
En effet, comme son corps est captif, son esprit qui se sent maîtrisé par des pensées, s’y laisse facilement emporter.
Quand je suis dans mon lit jamais je ne repose ;
Ou bien si le sommeil tient ma paupière close,
Je la vois sans cesser :
Et lui montrant l’ardeur de mon âme enflammée,
Malgré les importuns qui me l’ont enfermée
Elle vient m’embrasser.
Tant il est vrai que les gardes si doubles et si fortes qu’elles soient, ne peuvent empêcher que l’Amour ne se glisse dans l’Âme de ceux que la prison renferme. Ainsi Danaé, bien qu’elle fut étroitement gardée dans une Tour, pécha néanmoins avec Jupiter, sans que son adresse pût être découverte : Et le Dieu à qui l’Antiquité donna une centaine d’yeux pour conserver une nymphe sous la figure d’une vache, n’en eût pourtant pas assez pour découvrir celui qui le fit dormir d’un sommeil éternel. Ces choses font bien paraître que ce sont des peines inutiles d’épier une femme, de mettre des yeux en sentinelle pour la garder, et de l’environner de hautes murailles, puisque toutes ces actions ne servent qu’à augmenter sa passion, et rendre son âme adultère. Il faut plutôt la laisser libre, puisqu’alors qu’elle n’est point contrainte, c’est alors qu’elle pèche le moins.
Cui peccare licet peccat minus, ipsa potestas semina nequitia languidiora facit.
Quoique Pénélope fût la plus belle de son temps, qu’elle n’eût jamais de gardes qui veillèrent sur elle ; et quoique plusieurs eussent souhaité d’être son esclave, si est-ce qu’elle conserva sa chasteté, et fit bien voir à son époux que le ciel avait fait naître une fidèle épouse en sa personne. Après tout, Messieurs, pourquoi pensez-vous que l’Amour soit sorti tout nu du chaos, si ce n’est pour montrer que l’Amour doit être entièrement libre ; qu’il ne le faut point captiver, qu’il faut que notre affection soit découverte, qu’elle n’ait rien de cacher, et qu’elle se porte à aimer ce qu’elle doit aimer légitimement. Quel moyen donc qu’une femme ne passe ces bornes lorsqu’un mari l’épie, quand elle trouve l’occasion de s’échapper. Je sais bien qu’il s’en trouve quelques unes qui ont assez de retenue pour se tenir dans les termes du devoir et de l’obéissance : Mais elles sont si rares, que l’on peut dire qu’il ne s’en rencontre presque point ; vu que comme c’est un malheur pour elles d’être sous l’esclavage d’un homme jaloux, elles prêtent facilement l’oreille à ceux qui les veulent retirer de dessous sa tyrannie. C’est le sentiment où je suis ; et ce sera, peut-être, celui de cette illustre Compagnie, puisqu’il est conforme à ce qu’en ont écrit les auteurs anciens et modernes.
( Diversités sérieuses et folâtres, de prose et de vers à la suite de L’Académie familière des filles, suite de La Muse Coquette, Troisième et quatrième parties, 1665, p. 191-193).

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(3)

Considérez d'ailleurs que, si votre femme est vertueuse, vos gardes et vos soupçons l'offensent, et que, si elle est impudique, elle ne peut être gardée. Vous ne possédez pas cette clef de David, avec laquelle aperit et nemo claudit, claudit et nemo aperit; et il y a de telles serrures que le moindre passe-partout ouvrira.
(La Mothe le Vayer, Cinq dialogues à l'imitation des Anciens, éd. de 1716, t. II, p. 394)

C'est pourquoi le procédé des Italiens et des Espagnols à garder leurs femmes, pour ne parler que de nos voisins, bien qu'il soit plus contraire à cette liberté de nature dont vous parliez tantôt, ne laisse pas d'être fondé sur une bien meilleure ratiocination.
(ibid., p. 425)

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(4)

il semble que les soupçons du mari donnent droit de faillir à sa femme. De fait, ajouta-t-il, je crois qu'on peut plus justement accuser le mari que la femme.
( La Précieuse, éd. Magne, Paris, Droz, t. I, p. 123)

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(5)

A un mari qui gardait sa femme fort soigneusement

Cruel mari, vous ne faites rien de donner un gardien perpétuel à votre femme, vous n’y gagnez rien : chaque femme se doit garder par elle-même. Si une femme se trouve chaste quand on lui ôte la crainte, elle est chaste véritablement : et celle qui ne fait pas ce qu’elle ne peut faire, parce qu’elle n’en a pas la licence, le fait néanmoins. Bien que vous conserviez le corps avec tant de soin, qu’on n’y puisse rien attenter, l’âme ne laisse pas bien souvent d’en être impure : et certes il n’y a pas moyen d’en préserver aucune, si elle ne le veut elle-même. […] Celui-là pèche moins, qui a le pouvoir de pécher : la puissance de mal faire affaiblit les semences du mal. Cessez, croyez-moi, d’irriter les inclinations vicieuses par la défense de les mettre en usage : vous les vaincrez bien plutôt par la complaisance. Je voyais dernièrement un cheval qui prenait le frein aux dents, et qui allait comme la foudre quand on lui tenait la bride ferme : mais qui n’allait que le pas, quand on lui baissait les rennes, et qu’il avait la bride sur le col. Nous faisons toujours quelque effort contre les choses qui nous sont défendues, et nous désirons ardemment celles qu’on nous refuse. Un malade veut boire des eaux qui lui sont interdites, et le voudrait beaucoup moins si son médecin lui en donnait le congé. Argus portait cent yeux sur le front, il en portait cent autour de sa tête : mais un seul Amour les a souvent déçus tous à la fois. Danaé qui était fille quand elle fut renfermée dans une tour d’airain, ne laissa pas d’y devenir mère : et Pénélope qui n’était point confiée à la garde d’aucune forteresse, et qui n’avait point de surveillant de ses actions, demeura avec sa pureté tout entière parmi force jeunes gens qui lui faisaient l’amour, et qui la recherchaient pour l’épouser. Plus une chose est gardée avec soin, et plus elle est désirée.
(Les Amours d’Ovide, d’une nouvelle traduction [de Michel de Marolles], Paris, Pierre Lamy, 1661, Livre III, Elegie 4, p. 105-106)

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(6)

"Ode contre un jaloux, sot, et fâcheux", par le sieur Trelon (1617):

Mari ne faites pas le sot :
Croyez-moi, il n’y a qu’un mot,
Montrez-lui toujours bon visage :
Tant plus vous l’emprisonnerez,
Plus de sujet vous lui donnerez,
De faire encore davantage.
(Recueil des plus excellants vers satyriques de ce temps trouvés dans les cabinets des sieurs de Sigognes, Regnier, Motin, qu’autres, des plus signalés poètes de ce siècle, Paris, Antoine Estoc, 1617, f.219-220)

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(7)

"Satire contre un cocu jaloux, sot et fâcheux", par le sieur Morin (1617) :

Par amour on contraint ce qu’on ne peut dompter.
La femme est comparable au cheval fort en bride,
Il faut lâcher la main afin de l’arrêter.
(Recueil des plus excellants vers satyriques de ce temps trouvés dans les cabinets des sieurs de Sigognes, Regnier, Motin, qu’autres, des plus signalés poètes de ce siècle, Paris, Antoine Estoc, 1617, f.105)

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(8)

La question est débattue dans l'une des conférences recueillies par Richesource, la Septième conférence de l'Académie entretenue par sa Majesté dédiée à Monseigneur le duc de S. Aignan, premier gentilhomme de la Chambre du roi, sur la question posée par M. de S. Germain, S'il vaut mieux laisser vivre les femmes en liberté, ainsi qu'il se pratique en certains pays, que de les tenir enfermées, comme on fait en d'autres ?

Premier Discours
Il vaut mieux tenir les femmes enfermées que de leur donner la liberté
[...][J]e ne puis [...] m'empêcher d'invectiver contre la licence dans laquelle il [le beau sexe] vit aujourd'hui en de certains endroits de l'Europe.
Le devoir de la femme envers l'homme est aussi ancien que le Monde ...lire la suite p. 76

Elles [les femmes] ont aujourd'hui en France toute la liberté qu'elles peuvent désirer, dont plusieurs abusent avec excès, ce qui est de plus étrange,au vu et au su de leurs maris, qui en pestent et en enragent, mais le dérèglement du siècle est tel, que la mode s'est introduite de ne rien témoigner d'un mécontentement si raisonnable; et que ce serait une indécence à ces pauvres gens, et qui les ferait passer pour ridicules, s'ils en avaient ouvert la bouche, ou si même ils avaient troublé par leur préférence les divertissements de leur femme.
Cependant rien n'est à mon sens plus opposé à l'institution du mariage, considéré ou selon la morale chrétienne, ou selon la paienne, puisqu'étant définie dans l'une et dans l'autre, une liaison légitime de l'homme et de la femme, qui contient une société indissoluble pour tout le temps de leur vie; cette union si sagement établie est ruinée, lorsque la femme cherche et trouve à se divertir ailleurs, et que la compagnie de son mari la dégoûte, au lieu d'être le seul objet de ses affections, et l'unique sujet de sa joie...lire la suite p. 76

Les femmes [...] doivent s'appliquer au détail du ménage, pour lequel elles ont des talents plus propres que les hommes [...] Enfin elles doivent garder le logis, c'est le centre véritable de leur repos, c'est le trône où elles brillent avec d'autant plus d'éclat qu'il est légitime et naturel, et que leur empire partout ailleurs n'est qu'usurpation[...]Les bals, les cadeaux, les promenades à heures indues sont des écueils dangereux ou si leur honneur ne fait pas toujours naufrage, il y court du moins de grands hasards. On en est garanti en se tenant chez soi...lire la suite p. 77

Pour prévenir ces inconvénients, la clôture est un préservatif merveilleux... lire la suite p. 78

C'est une chose bien délicate que la liberté qu'a une femme d'aller en des lieux où ses actions ne peuvent être éclairées de personne lire la suite p. 78

Les partisans de la liberté des femmes ne manqueront pas de nous dire que toutes les précautions que l'on peut prendre pour les empêcher de mal faire, sont superflues; que comme elles sont infiniment rusées, il n'y a stratagème dont elles ne s'inspirent pour se satisfaire, que quelques Argus que soient leurs maris, elles savent les endormir par leurs flatteuses paroles [...], que les plus hautes tours et les mieux bouchées ont toujours quelque ouverture secrète pour y recevoir une pluie d'or...lire la suite p. 79

Discours deuxième
Ceux qui donnent à leur femme une honnête liberté sont plus raisonnables que ceux qui la leur refusent
[...] Celui [...] qui laisse la femme à elle-même, qui lui donne toute la liberté qu'elle peut souhaiter, qui confie sa vertu et son honneur à sa propre conduite, il sait qu'elle est assez bien gardée par la haine qu'elle a pour le crime... lire la suite p.80
[...] il sait que celle-là n'est pas chaste qui ne l'est que par crainte...lire la suite p.80-81.

Discours troisième
La coutume de ceux qui donnent à leur femme une honnête liberté est plus raisonnable que celle de ceux qui les renferment comme des esclaves
[...] Qui est-ce qui ne voit l'insensibilité de ces peuples qui retiennent les femmes dans une chambre comme dans une prison perpétuelle?...lire la suite p. 82
la captivité est le moyen le plus propre pour les faire abandonner à toutes sortes de désordres... lire la suite p.83

Discours quatrième
Il est plus important de resserer les femmes dans la maison que de leur donner la liberté toute entière.
Il est bien plus expédient et bien plus important que les femmes soient resserrées que de leur donner une entière liberté, tant pour l'utilité publique et particulière, que pour la leur propre lire la suite p. 84 et suiv.
Imaginez-vous ces femmes revenir du Bal et de la Comédie, sont-ce les épouses de ces hommes qui ne travaillent, jour et nuit, que pour l'honneur et l'entretien de leur famille? non, non, ce sont des Ménades qui, transportées de fureur et embeguinées des conseils et des faveurs de quelque Damoiseau...lire la suite p.85


(1) Vous n'aimez pas vous l'entendre dire, mais il n'en reste pas moins que dire à une femme tout ce qu'elle n'a pas le droit de faire, c'est lui dire qu'elle peut le faire.




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