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Souffrir l'ignominie


"Oui, mon cher fils, parlez, traitez-moi de perfide,
D'infâme, de perdu, de voleur, d'homicide.
Accablez-moi de noms encor plus détestés.
Je n'y contredis point, je les ai mérités,
Et j'en veux à genoux souffrir l'ignominie,
Comme une honte due aux crimes de ma vie."
Le Tartuffe, III, 6 (v. 1101-1106)

L'humiliation à laquelle se soumet Tartuffe, comme "un malheureux pécheur", reprend les termes d'un passage de L'Imitation de Jésus-Christ (1656) de Pierre Corneille (1).

Elle correspond à l'attitude d'anéantissement auxquels invitent certains ouvrages de dévotion des années 1660 :

  • Le Chrétien intérieur ou la Conformité intérieure que doivent avoir les chrétiens avec Jésus-Christ (1660) de Bernières-Louvigny (2) (voir également "mon néant")
  • Dieu seul, ou l'Association pour l'interêt de Dieu seul (1662) d'Henri-Marie Boudon (3)

La valeur sanctificatrice de l'épreuve de la "confusion" fait l'objet de longs développements dans les Maximes spirituelles pour la conduite des âmes (1670) de F. Guilloré (4)


(1)

Mon crime a dû forcer toutes les créatures
A me persécuter, à s' armer contre moi,
Et quiconque m' accable ou d' opprobre ou d' injures,
N' en fait qu' un légitime emploi.
A moi la honte est due, à moi l' ignominie ;
Leur plus durable excès ne peut trop me punir :
A toi seul la louange et la gloire infinie
Dans tous les siècles à venir.
Prépare-toi, mon âme, à souffrir sans tristesse
Les mépris des méchants et ceux des gens de bien,
A me voir ravalé jusqu' à cette bassesse,
Que même on ne me compte à rien.
(III, 41, éd. Marty-Lavaux, p. 465)

(2)

CHAPITRE X
Le chemin pour arriver au parfait anéantissement
[…]
ô le grand secours pour porter l’âme à Dieu que d’être méprisée de ses amis, et qu’ils nous soient plutôt sujet d ‘affliction que d’affection […] heureuses les occasions qui nous font perdre nos amis sans pécher ; en les perdant nous perdons un grand appui de l’amour-propre.
[…]
ô qu’elle nous fait voir clairement qu’il faut avoir de la joie de n’avoir aucun talent de nature, de n’être bon à rien ; car cette vue, quand elle pénètre au cœur, anéantit puissamment l’inclination naturelle que nous avons à notre propre excellence.
(p. 30)

CHAPITRE XIII
Que l’anéantissement s’apprend mieux par la pratique que par la spéculation
[…]
C’est pourquoi Dieu permet que les créatures nous quittent d’affection, que de petites disgrâces nous arrivent, que nous soyons un peu méprisés, que nous souffrions quelque chose, que nos imperfections soient connues des autres et que l’on nous censure à cause que nous entreprenons la perfection. Tout ce qui nous anéantit est bon, de quelque part qu’il vienne, et il n’y a rien de meilleur en terre.
(p. 38)

(3)

Considérez un peu ensuite si vous vous haïssez; êtes-vous bien aise de voir votre corps maltraité par les maladies ? l'affligez-vous par la pénitence ? vous réjouissez-vous des peines intérieures que vous souffrez ? êtes-vous consolé si l'on médit de vous, si l'on vous calomnie, si vous perdez votre bien, si l'on ne vous aime pas, si vous servez de jouet dans les compagnies, si vous êtes abandonné de vos amis ?
(éd. de 1825, p. 28)

(4)

MAXIME IX : L’AMOUR DES CONFUSIONS EST LA VOIE SUBLIME POUR LA PERFECTION

Quoiqu’il y ait bien des choses dures à la nature, qu’elle fuit et qu’elle abhorre pour éviter sa mort, il se peut dire néanmoins que la confusion est celle qui lui est le moins supportable et la plus terrible. Je la distingue des abaissements, des humiliations et des mépris qui nous peuvent venir de la malice des créatures, ou de leur ignorance, ou de leur intérêt, sans qu’il y ait aucun sujet de notre part. Mais la confusion est une certaine honte et une vergogne, qui naît de la manifestation de quelque chose de bas et de méprisable qui est en nous.
(p. 321-322)

La troisième sorte de confusion où vous pouvez tomber est devant les créatures. Ce qui vous peut arriver où quand quelque faute où quelque tache particulière et domestique, qui était auapravant dans les ténèbres, est mise en évidence, ou bien quand quelques défauts naturels vous sont reprochés en face ; ou quand vos desseins, vos entreprises, vos conseils et vos conduites sont des événements qu vous déshonorent et qui vous tournent en ridicule.
(éd. de 1670, p. 328)

Chapitre II
Il est montré que la confusion conduit à l’éminente perfection
[…]
Pour bien boire donc la confusion, et pour en savourer la lie et l’amertume, lorsqu’intérieurement mille images et humiliantes de vos crimes passés ou des choses dont vous n’avez point été coupable, vous persécuteront par leurs représentations inévitables, accoutumez-vous à vous établir intérieurement dans la posture d’un criminel devant la justice de Dieu, tout couvert des plus horribles abominations. […] Dites, voilà, mon Dieu, voilà cette confection de pourriture et d’horreur ; et c’est tout ce que je suis.
(p. 331-332)

Enfin il nous reste à voir de quelle manière il nous faut recevoir la confusion qui nous arrive devant les créatures, lorsque des défauts cachés sont manifestés ou que de certains accidents nous couvrent de honte […] Quand vous serez devant ces pénibles conjonctures, vous devez vous y soumettre par véritable amour de votre propre anéantissement devant les hommes, n’étant rien qui détruise jusqu’au principe comme la confusion. Et vous l’aimerez, en vérité, à mesure que vous serez passionné de l’amour de votre perte et de votre destruction. […] Que ce sentiment donc vous pique souvent et vous pénètre le cœur : « Ô si l’on savait ce que j’ai été et d’où je suis venu ; et si ce plâtre de spiritualité et de vertu était à bas, quelle abomination ne serais-je pas à ceux qui, étant trompés, me révèrent.
(p. 337-339)




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