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Suivre ce que l'usage y fait de changement


"Toujours au plus grand nombre on doit s'accommoder
Et jamais il ne faut se faire regarder.
L'un et et l'autre excès choque, et tout homme bien sage
Doit faire des habits ainsi que du langage,
N'y rien trop affecter, et sans empressement
Suivre ce que l'usage y fait de changement.
Mon sentiment n'est pas qu'on prenne la méthode
De ceux qu'on voit toujours renchérir sur la mode,
Et qui dans ses excès dont ils sont amoureux,
Seraient fâchés qu'un autre eût été plus loin qu'eux."
L'Ecole des Maris, I, 1 (v. 43-46)

L'idée modérée défendue par Ariste correspond précisément aux valeurs que partagent les milieux mondains, en ce qui concerne la tenue vestimentaire. On la retrouve formulée dans termes identiques ou analogues dans les textes suivants :

  • Du Bosc, L'Honnête femme (1632) (1)
  • François de Grenaille, La Mode (1642) (2)
  • La Mothe le Vayer, Des habits et de leurs modes différentes (1643) (3)
  • La Mothe le Vayer, "Réflexions sceptiques", Discours ou Homélis académiques (1664) (4)
  • Les Lois de la galanterie (1644/1658, attribué à Charles Sorel) (5)
  • Michel de Marolles, Mémoires (1657) (6)
  • Anonyme, Dialogue de la Mode et de la Nature (1662) (7)
  • Antoine Courtin, Traité de civilité (1671) (8)
  • François de Fenne, Entretiens familiers pour les amateurs de la langue française (1690) (9).

Dans la seconde partie de l'Almahide (1661) des Scudéry, Abindarrays, retournant l'argumentation qui veut que les vieillards soient toujours malpropres (voir "jeter mon âge au nez"), fait de cette modération en matière vestimentaire l'un des avantages de l'âge sur la jeunesse (10).

Cette position modérée est liée à la vertu de sociabilité, qui invite à refuser de "fuir obstinément ce que suit tout le monde".


(1)

Du Bosc, L’Honnête Femme, Paris, P. Billaine, 1632 :

[i]l faut garder une certaine discrétion dans les habits [...].[D]es esprits hypocondres […] ne sauraient souffrir qu’on fasse rien à la mode, et […] trouveraient infailliblement une chose injuste si on ne leur prouve qu’il y a mille ans qu’elle est inventée. C’est bien mépriser le temps présent pour faire de l’honneur au passé, sans considérer que les sages souffrent ce qu’ils ne peuvent empêcher, et qu’il y a souvent moins de vanité et de difficulté à suivre les modes reçues qu’à vouloir ressusciter les anciennes. Véritablement les fols les invectivent, mais les prudents s’y accommodent au lieu de les contredire : les habits aussi bien que les paroles se doivent conformer au temps, et comme l’on prendrait pour insensé ceux qui parleraient dans la Cour le langage de Marcomir, il ne faut pas faire un meilleur jugement de ceux qui se voudraient habiller comme lui. Ceux qui blâment l’inconstance des Français auraient meilleure grâce de quitter ces sentiments d’esclaves qui leur défendent de prendre leur commodité de peur de n’être pas habillés comme leurs grands pères ? Je voudrais bien apprendre de ceux qui ne veulent pas suivre l’usage de quelle date ils veulent leurs habits, parce que si l’Antiquité leur doit servir de règle, il en faut retourner jusques à Adam pour s’habiller de feuilles, et pour rendre leur mode plus vénérable par la vieillesse.
(Chapitre « Des habits ou des ornements », éd. de 1662, p. 121)

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(2)

François de Grenaille, après avoir concédé que la mode éloigne l'homme de ses origines, en reconnaît cependant la valeur, en adoptant une perspective modérée :

Notre bizarrerie est telle que ne trouvant pas d'agrément dedans nous, nous en cherchons hors de nous [...] Néanmoins comme les abus donnent quelque fois sujet de faire de bonnes coutumes, de l'intempérance des habits, les sages sont venus à une juste médiocrité. Ils ne sont ni chiches ni magnifiques. Ils aiment la propreté, mais non pas les parures des efféminés. Enfin ils donnent tout à la nécessité, mais la superfluité n'obtient rien d'eux. [...] La justesse leur [il s'agit des Français] est plus prisable que l'or et l'argent. Or quand j'approuve ici des Modes, qu'on ne pense pas que je veuille louer ici tous les caprices des extravagants ou des fanfarons: je tiens le parti de la gentillesse, et non pas de l'impertinence. [...] [E]n ce qui ne choque point, je ne saurais choquer l'agrément de tout le monde. Or pour ce que les Etrangers appellent légereté ce que nous appelons gentil, et que l'orgueil de nos voisins fait passer nos Modes pour des effets d'une inconstance régulière, je veux faire voir ici que ces changements ne sauraient répugner à la sagesse, vu qu'un des plus grands hommes du monde les a autorisés par son exemple aussi bien que par son discours. Je parle de Tertullian [...] dans l'Apologie du manteau ...
( La Mode, ou caractère de la religion, de la vie, de la conversation, de la solitude, des compliments, des habits et du style du temps, Paris, N. Gassé, 1642, p. 278-280)

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(3)

La Mothe Le Vayer, dans son traité "Des habits et de leurs modes différentes" (Opuscules et petits traités, 1643) développe des idées similaires :

Pour ce qui concerne le luxe qui se commet aux habits, il a pour opposé un certain mépris ordinairement accompagné de mesquinerie. Et la propreté, ou bienséance, est une médiocrité qui doit être gardée comme également distante de ces deux extrémités vicieuses.
(Oeuvres, 1756, II, 2, p. 96)

Qui est aujourd’hui l’artisan qui fasse difficulté d[e] porter [des bas de soie]? Et où sont les personnes qui ne commettent de même excès en tout le reste de leurs habillements ? Cependant il n’y a point de plus sotte ambition que celle qui s’entretient de l’excrément d’un ver, de la toison d’une brebis, et de la dépouille d’un castor ou d’une chèvre.
( Ibid., p. 98)

Il est donc à propos de suivre cette médiocrité qui nous fait être propres et bien vêtus, sans pompe et sans mesquinerie.
( Ibid., p. 100)

Le philosophe souligne lui aussi, dans le domaine de l'habillement, la valeur de l'usage, qui tient lieu de loi :

Plusieurs croient qu’ils […] défèrent beaucoup [à la bienséance] lorsqu’ils se laissent emporter au cours de toutes les nouveautés, et de ce qui semble contenter le plus les yeux du peuple qui aime toujours le changement. J’avoue qu’il faut lui donner quelque chose, et que ce serait être trop rigide de vouloir heurter toutes ses modes. Car ce n’est pas sans sujet que le même mot, loi d’usage [nomos], signifie parmi les Grecs et la coutume et la loi. L’usage ordinaire l’emporte, et oblige souvent les plus sages à le suivre, quoique la raison semble s’y opposer. Mais comme je ne voudrais jamais être des premiers à porter des chapeaux pointus, quand ils commencent d’être à la mode, je ne voudrais pas aussi être des derniers à les avoir si plats, ou de forme si carrée comme on en parle, que chacun me remarquât par là. Je dis la même chose de tout ce qui concerne notre habillement ; et j’ajoute qu’on doit éviter surtout, ce qui est extrême en chaque mode nouvelle, comme la trop grande étendue des collets si l’on se met à les porter plus longs que de coutume. Il y a de certains degrés par lesquels un honnête homme peut s’approcher doucement de ces modes, au lieu d’aller en grande hâte au-devant d’elles, comme font ceux qui n’ont rien de plus à cœur que de s’y conformer, et qui par jeunesse, bassesse d’esprit, ou autrement s’y assujettissent tout à fait.
(Oeuvres, 1756, II, 2, p. 104-105)

Et il conclut :

La sagesse est trop ancienne. Il faut vivre à la mode, quelque folle qu'elle puisse être.
(Ibid., p. 112)

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(4)

Nous serons indubitablement obligés d'avouer, en faveur de la Sceptique, que, hors les choses qui intéressent la conscience, où les doutes et les changements sont des crimes, nous devons en tous les autres nous accommoder doucement aux lieux, aux temps aux personnes.
(La Mothe le Vayer Réflexions sceptiques, Oeuvres 1756, III, 2, p. 135)

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(5)

Les Lois de la galanterie (1644), qui constituent en partie un écho au texte précédent, établissent aussi le principe de soumission à la mode, mais cette fois par une exagération parodique :

il ne se faut point imaginer qu’il n’y ait aucun moyen de paraître véritablement, sans être logé dans des Palais somptueux, sans être superbement vêtu.
(§ II)

Quant aux habits, la grande règle qu’il y a à donner, c’est d’en changer souvent et de les avoir toujours des plus à la mode ; et nous entendons par les habits, tout ce qui sert de principal vêtement, avec ses dépendances qui ferment en quelque partie du corps que ce soit.
(§ X)

Or nous ordonnons que ceux qui seront ainsi en bas de soie, n’en auront point d’autres que d’Angleterre, et des plus fins, et que leurs Jarretières et nœuds de Souliers seront tels que la Mode en aura ordonné ; et l’on sera averti en général, que dès aussitôt qu’il y a quelque nouveauté introduite, il y a de l’honneur à l’observer, afin qu’il semble quasi que l’on en soit l’Auteur, et craignant que l’on ne s’imagine que l’on ait seulement le reste des autres. Pour ce sujet il faut avoir soin de faire dépêcher les Tailleurs, car il y en a de si longs, et au contraire il y a des modes qui durent si peu, qu’elles sont passées avant qu’un habit soit fait. En général il faut être averti de rendre les choses convenables, et quand on aura des habits de belle étoffe, d’avoir aussi des Collets et des Manchettes de belle dentelle, de bien assortir la couleur des bas de soie et des Galants ou Rubans, et savoir quand il faut porter des Cordons de soie, d’argent, ou d’or : Bref il faut se savoir accommoder selon le temps, et selon la condition dont l’on est, ou de laquelle l’on veut persuader que l’on a l’honneur d’être.
(§ X)

Il en [il s'agit ici des mots nouveaux] faut faire comme des Modes nouvelles des habits, c’est-à-dire qu’il s’en faut servir hardiment, quelque bizarrerie qu’on y puisse trouver.
(§ XVI)

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(6)

La mode est une réalité sociale, dont il faut s'accommoder, déclare Marolles :

[L]a durée [de la mode des rubans] n’en doit pas être longue : et comme tout change sous le Soleil, il ne faut pas douter aussi que la vie de cette mode ne soit courte, et qu’elle ne finisse bientôt. La Nature muable ne souffre point de violence qui l’empêche d’agir, selon ses caprices : et même puisque tout change ici bas, ce serait une sotte gravité de demeurer toujours d’une même façon. N’y a-t-il pas des âges et des états différents auxquels il se faut accommoder ? Et les personnes les plus augustes et les plus vénérables n’admettent-elles pas aussi du changement dans leurs habits, dans leurs coutumes, et dans leur extérieur ? Le Pape Jules second fut le premier qui porta la barbe longue, au lieu que ses prédécesseurs l’avaient courte, ou rasée, par l’usage que les Moines avaient introduit dans l’Eglise depuis qu’ils furent élevés au Pontificat. La couronne cléricale a été diverse, selon les temps divers […]. Les Mitres et la Thiare papale n’ont été portées que depuis huit cent ans, et les premières n’avaient garde d’être si élevées qu’elles sont à présent. Au commencement cette Thiare du Pape n’avait qu’une :bande de pourpre en broderie […] ; depuis, cette bande fut enrichie de fleurons d’or […]. Les vêtements sacerdotaux ont aussi changé. Les Chasubles des prêtres […] étaient autrefois toutes rondes, et se retroussaient sur le bras par le côté […] Les habits des moines et des Religieux ont varié de la même sorte […].
(Mémoires, Paris, Sommaville, 1657, t. II, p. 33-36)

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(7)

Cette attitude modérée vis-à-vis de la mode est aussi celle que défend l'auteur du Dialogue de la Mode et de la Nature (anonyme, 1662). L'imprimeur résume ici, à l'intention du lecteur, la teneur de ce dialogue :

La mode y est introduite sous la représentation d’une Jeune éventée, en laquelle vous remarquerez beaucoup d’esprit, et peu de conduite. Souvent sans respect, elle s’échappe contre la Nature, se servant dans ces raisonnements d’une manière de parler affectée, plus commune aux gens de Ruelle et de Réduit, qu’aux savants et aux sérieux. La Nature au contraire, s’appropriant l’humeur sauvage des premiers siècles, y tient un front sévère, et presque en tout [sic] rencontre traite la Mode en petite Coquette. Néanmoins sur la fin, ces deux Humeurs auparavant si opposées en sentiments, se r’allient en quelque manière ; la Nature quitte son esprit farouche, se familiarise avec la Mode, et prend résolution d’établir commerce et faire société avec elle. Ce qui fera entendre au lecteur que les Hommes les plus sages peuvent avoir quelque complaisance pour la Nouveauté quand elle n’est point mêlée d’Extravagance, ni accompagnée de Bigearrerie.
(Seconde édition, 1662, NP)

Il faut accepter le "changement", qui est l'essence même de la mode :

Le bel air, la belle manière,
Le beau tour, le beau sentiment ;
Le tendre, le fort, et ma chère,
Sur toute sorte de matière,
Me plaisent furieusement.
Changer est mon seul exercice
En toutes saisons, en tous lieux :
Si quelqu’un me l’impute à vice,
Et n’imite pas mon caprice,
Il passe pour capricieux.
(Portrait de la Mode, ibid., p. 57-58)

Ce changement est hautement revendiqué et justifié :

Oui, Madame, le changement que vous me reprochez est le fondement de ma gloire ; c’est mon fidèle, c’est mon inséparable, c’est mon unique ressource, et je ne suis jamais si raisonnable que lorsque je prends de nouvelles grâces sous de nouvelles formes.
(Ibid., p. 31-32)

Mais la mode est bien ennemie de l'excès, qui caractérise les "bizarres" :

s’il vous plait de me rendre justice toute entière, vous imputerez à mon adresse les petits défauts dont les ignorants et les bigearres (car ils sont également mes ennemis, et je n’en ai point d’autre) croyent m’avoir convaincue.
(Dialogue de la Mode et de la Nature,p. 55)

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(8)

Antoine Courtin, dans son Traité de civilité (1671), en mettant l'accent sur l'enjeu social de la mode, souligne qu'il faut en fuir les excès :

Cette mode a les deux mêmes extrémités vicieuses que celles dont nous venons de parler, l’excès de négligence, l’excès d’affectation ; l’un et l’autre font passer la personne pour ridicule.
En effet, si une personne, quelque modeste et retirée qu’elle soit, veut se raidir contre cette mode qui est un torrent, en paraissant, par exemple, devant le monde avec un chapeau pointu, à présent qu’ils se portent bas de forme, elle se mettra au hasard d’être courue et montrée du doigt.
Il en est de même de l’excès d’affectation : lorsqu’on portait des hauts-de-chausses larges par en bas, ils y mettaient deux aunes de largeur […] ; si on portait du ruban à côté des hauts-de-chausses, on en mettait jusque dans la pochette, et tout le reste à proportion, jusques aux nœuds des souliers, qui étaient d’un pied de long quand on en portait.
(Courtin, Nouveau Traité de civilité, p. 126)

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(9)

Le point de vue sur la mode sera toujours le même, à la fin du siècle, dans les Entretiens familiers pour les amateurs de la langue française (Leyde, 1690) de François de Fenne :

A : Il faut suivre la mode qui est la plus grande, sans en affecter ni trop ni trop peu, qui en sont les extrémités, et qui font passer les personnes qui y tombent pour ridicules.
B : Ne doit-on pas garder la modestie, qui s’oppose à la mode ?
A : Elle n’a point ici de lieu, c’est une maîtresse absolue à laquelle la raison même est obligée de se soumettre; car, si quelqu’un s’opiniâtrait à porter aujourd’hui un pourpoint à petites basques et des chausses à la Candale, quand on porte le juste-au-corps et les culottes, ne se ferait-il pas siffler dans les rues ?
(p. 186-187).

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(10)

Pour la façon de s’habiller, elle n’est point d’un autre siècle, comme on nous l’a voulu dire, par une assez mauvaise plaisanterie : mais aussi n’a-t-elle pas toute cette folle nouveauté, qui tient du bateleur et du bizarre : et demeurant dans un juste milieu, entre ce qui n’est plus d’usage, et ce qui n’en est pas encore, elle s’éloigne également de l’un et de l’autre excès : et demeure dans ce précepte de la sagesse, qui veut que l’on ne fasse point trop de rien. Aussi celui dont je parle pratique-t-il si bien un précepte si utile, qu’il répare par sa conduite tout ce que l’âge détruit en lui : qu’il entretient, par une sage et bienheureuse sobriété, une santé et une force, que l’intempérance des jeunes gens ne manque guère de ruiner.
(Almahide, Suite de la 2e partie, 1661, t. II, p. 1780-1781)




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